Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine
Part 3
_P.-S._--L'aquarelle que je vous destinais ne tourne pas à bien, et je la trouve si mauvaise, qu'il est probable que je ne vous l'enverrai pas. Que cela ne vous empêche pas de me donner la tapisserie que vous me destinez. Tâchez de choisir un messager sûr. Règle générale: ne prenez jamais une femme pour confidente; tôt ou tard, vous vous en repentiriez. Sachez aussi qu'il n'y a rien de plus commun que de faire le mal pour le plaisir de le faire. Défaites-vous de vos idées d'optimisme et figurez-vous bien que nous sommes dans ce monde pour nous battre envers et contre tous. à ce propos, je vous dirai qu'un savant de mes amis, qui lit les hiéroglyphes, m'a dit que, sur les cercueils égyptiens, on lisait très-souvent ces deux mots: _Vie; guerre_; ce qui prouve que je n'ai pas inventé la maxime que je viens de vous donner. Cela s'écrit en hiéroglyphe de la sorte [img]. Le premier caractère veut dire _vie_; il représente, je crois, un de ces vases appelés canopes. L'autre est une abréviation d'un bouclier avec un bras tenant un lance. _There's science for you._
Adieu encore.
III
Paris.
Vos reproches me font grand plaisir. En vérité, je suis prédestiné des fées. Je me demande souvent ce que je suis pour vous et ce que vous êtes pour moi. à la première question, je ne puis avoir de réponse; pour la seconde, je me figure que je vous aime comme une nièce de quatorze ans que j'élèverais. Quant à votre parent si moral qui dit tant de mal de moi, il me fait penser à Twachum, qui dit toujours: _Can any virtue exist without religion?_ Avez-vous lu _Tom Jones_, livre aussi immoral que tous les miens ensemble. Si on vous l'a défendu, vous l'aurez lu très-certainement. Quelle drôle d'éducation vous recevez en Angleterre! à quoi sert-elle? On s'essouffle à prêcher pendant longtemps une jeune fille, et il est arrivé ce résultat que cette jeune fille a désiré précisément connaître l'être immoral pour lequel on s'était flatté de lui imposer de l'aversion. Quelle admirable histoire que celle du serpent! Je voudrais que lady M... lût cette lettre. Heureusement qu'elle s'évanouirait vers la dixième ligne.
En tournant la page, je relis ce que je viens de vous écrire, et il m'a semblé qu'il y avait en apparence peu de suite et d'enchaînement dans les idées. Erreur! Mais j'écris à mesure que je pense, et, comme ma pensée va plus vite que ma plume, il en résulte que je suis obligé de supprimer toutes les transitions. Je devrais peut-être faire comme vous et biffer toute la première page; mais j'aime mieux l'abandonner à vos méditations et à vos papillotes. Il faut vous dire aussi que je suis très-préoccupé en ce moment d'une affaire qui m'intéresse et qui, je l'avoue à ma honte, réside opiniâtrément dans une moitié de mon cerveau, tandis que l'autre est toute remplie de vous. J'aime assez le portrait que vous faites de vous-même. Il ne me paraît pas trop flatté, et tout ce que je connais de vous me plaît prodigieusement. . . .
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Je vous étudie avec une vive curiosité. J'ai des théories sur les plus petites choses, sur les gants, sur les bottines, sur les boucles, etc., et j'attache beaucoup d'importance à tout cela, parce que j'ai découvert qu'il y a un rapport certain entre le caractère des femmes et le caprice (ou la liaison d'idées et le raisonnement, pour mieux dire) qui leur fait choisir telle ou telle étoffe. Ainsi, par exemple, on me doit d'avoir démontré qu'une femme qui porte des robes bleues est coquette et affecte le sentiment. La démonstration est facile, mais elle serait trop longue. Comment voulez-vous que je vous envoie une aquarelle détestable plus grande que cette lettre et qu'on ne peut rouler ni ployer? Attendez que je vous en fasse une plus petite que je pourrai vous envoyer dans une lettre.
J'ai été l'autre jour faire une promenade en bateau. Il y avait sur la rivière une grande quantité de petits canots à voile portant toute sorte de gens. Il y en avait un fort grand dans lequel étaient plusieurs femmes (de celles qui ont mauvais ton). Tous ces canots avaient abordé, et du plus grand sort un homme d'une quarantaine d'années, qui avait un tambour et qui tambourinait pour s'amuser. Tandis que j'admirais l'organisation musicale de cet animal, une femme de vingt-trois ans à peu près s'approche de lui, l'appelle monstre, lui dit qu'elle l'avait suivi depuis Paris et que, s'il ne voulait pas l'admettre dans sa société, il s'en repentirait. Tout cela se passait sur le rivage dont notre canot était éloigné de vingt pas. L'homme au tambour tambourinait toujours pendant le discours de la femme délaissée, et lui répondait avec beaucoup de flegme qu'il ne voulait pas d'elle dans son bateau. Là -dessus, elle court au canot qui était amarré le plus loin du rivage et s'élance dans la rivière en nous éclaboussant indignement. Bien qu'elle eût éteint mon cigare, l'indignation ne m'empêcha pas, non plus que mes amis, de la retirer aussitôt, avant qu'elle en pût avaler deux verres. Le bel objet de tant de désespoir n'avait pas bougé et marmottait entre ses dents: «Pourquoi la retirer, si elle avait envie de se noyer?» Nous avons mis la femme dans un cabaret, et, comme il se faisait tard et que l'heure du dîner approchait, nous l'avons abandonnée aux soins de la cabaretière.
Comment se fait-il que les hommes les plus indifférents soient les plus aimés? C'est ce que je me demandais, tout en descendant la Seine, ce que je me demande encore, et ce que je vous prie de me dire, si vous le savez.
Adieu. Ãcrivez-moi souvent, soyons amis et excusez le décousu de ma lettre. Je vous expliquerai un jour pourquoi.
IV
_Mariquita de mi alma_ (c'est ainsi que je commencerais si nous étions à Grenade), j'ai reçu votre lettre dans un de ces moments de mélancolie où l'on ne voit la vie qu'au travers d'un verre noir. Comme votre épître n'est pas des plus aimables (excusez ma franchise), elle n'a pas peu contribué à me maintenir dans une disposition maussade. Je voulais vous répondre dimanche, immédiatement et sèchement. Immédiatement, parce que vous m'aviez fait une espèce de reproche indirect, et sèchement parce que j'étais furieux contre vous. J'ai été dérangé au premier mot de ma lettre, et ce dérangement m'a empêché de vous écrire. Remerciez-en le bon Dieu, car aujourd'hui le temps est beau; mon humeur s'est adoucie tellement, que je ne veux plus vous écrire que d'un style tout de miel et de sucre. Je ne vous querellerai donc pas sur vingt ou trente passages de votre dernière lettre qui m'ont fort choqué et que je veux bien oublier. Je vous pardonne, et cela avec d'autant plus de plaisir qu'en vérité, je crois que, malgré la colère, je vous aime mieux quand vous êtes boudeuse que dans une autre disposition d'esprit. Un passage de votre lettre m'a fait rire tout seul comme un bienheureux pendant dix minutes. Vous me dites _short and sweet_: Mon amour est promis, sans préparation, pour amener le gros coup de massue par quelques petites hostilités préalables. Vous dites que vous êtes engagée pour la vie, comme vous diriez: «Je suis engagée pour la contredanse.» Fort bien. à ce qu'il paraît, j'ai bien employé mon temps à disputer avec vous sur l'amour, le mariage et le reste; vous en êtes encore à croire ou à dire que, lorsqu'on vous dit: «Aimez monsieur,» on aime. Avez-vous promis par un engagement signé par-devant notaire ou sur papier à vignettes? Quand j'étais écolier, je reçus d'une couturière un billet surmonté de deux cÅurs enflammés réunis comme il suit: [img02]; de plus, une déclaration fort tendre. Mon maître d'études commença par me prendre mon billet, et l'on me mit en prison. Puis l'objet de cette naissante passion se consola avec le cruel maître d'études. Il n'y a rien qui soit plus fatal que les engagements pour ceux au profit desquels ils sont souscrits. Savez-vous que, si votre amour était promis, je croirais sérieusement qu'il vous serait impossible de ne pas m'aimer? Comment ne m'aimeriez-vous pas, vous qui ne m'avez pas fait de promesses, puisque la première loi de la nature, c'est de prendre en grippe tout ce qui a l'air d'une obligation? Et, en effet, toute obligation est de sa nature ennuyeuse. Enfin, de tout cela, si j'avais moins de modestie, je tirerais cette dernière conséquence, que, si vous avez promis votre amour à quelqu'un, vous me le donnerez, à moi, à qui vous n'avez rien promis. Plaisanterie à part et à propos de promesses, depuis que vous ne voulez plus de mon aquarelle, j'ai assez grande envie de vous l'envoyer. J'en étais mécontent et j'avais commencé une copie d'une infante Marguerite, d'après Velasquez, que je voulais vous donner. Velasquez ne se copie pas facilement, surtout par des barbouilleurs comme moi. J'ai recommencé deux fois mon infante, mais à la fin j'en suis encore plus mécontent que du moine. Le moine est donc à vos ordres. Je vous l'enverrai quand vous voudrez. Mais son transport est peu commode. Ajoutez à cela que les invisibles qui s'amusent quelquefois à intercepter nos communications pourront peut-être bien garder mon aquarelle. Ce qui me rassure, c'est qu'elle est si mauvaise, qu'il faut être moi pour la faire, et vous pour en vouloir. Donnez-moi vos ordres. J'espère que vous serez à Paris vers le milieu d'octobre. Je me trouverai maître de quinze ou vingt jours à cette époque. Je ne voudrais pas les passer en France, et depuis longtemps j'avais l'intention de voir les tableaux de Rubens à Anvers et la galerie d'Amsterdam. Mais, si j'avais la certitude de vous voir, je renoncerais à Rubens et à Van Dyck avec la plus facile résignation. Vous voyez que les sacrifices ne me coûtent pas. Je ne connais pas Amsterdam. Pourtant, décidez. Votre vanité va vous faire dire ici: «Le beau sacrifice de ne me préférer qu'à de grosses Flamandes bien blanches et bien harengères, et en peinture encore!» Oui, c'est un sacrifice et un très-grand. Je sacrifie le certain, qui est le plaisir, chez moi très-vif, de voir des tableaux de maître, à la chance très-incertaine que vous le compenserez. Observez que, sans admettre le cas impossible où vous ne me plairiez pas, si moi je vous déplaisais, j'aurais tout lieu de regretter mes travaux et mes grosses Flamandes...
Vous me paraissez dévote, superstitieuse même.--Je pense en ce moment à une jolie petite Grenadine qui, en montant sur son mulet pour passer dans la montagne de Ronda (route classique des voleurs), baisait dévotement son pouce et se frappait la poitrine cinq ou six fois, bien assurée après cela que les voleurs ne se montreraient pas, pourvu que l'_Ingles_ (c'est-à -dire moi), tout voyageur est Anglais, ne jurât pas trop par la Vierge et les saints. Cette méchante manière de parler devient nécessaire dans les mauvais chemins pour faire aller les chevaux. Voyez Tristram Shandy. J'aime beaucoup votre histoire du portrait de cet enfant. Vous êtes faible et jalouse, deux qualités dans une femme et deux défauts dans un homme. Je les ai tous les deux. Vous me demandez qu'elle est l'affaire qui me préoccupe. Il faudrait vous dire quel est mon caractère et ma vie, chose dont personne ne se doute, parce que je n'ai pas encore trouvé quelqu'un qui m'inspirât assez de confiance. Peut-être que, lorsque nous nous serons vus souvent, nous deviendrons amis et vous me connaîtrez; ce serait pour moi le bien le plus grand que quelqu'un à qui je pourrais dire toutes mes pensées passées et présentes. Je deviens triste, et il ne faut pas finir ainsi. Je suis dévoré du désir d'une réponse de vous. Soyez assez bonne pour ne pas me la faire attendre.
Adieu; ne nous querellons plus et soyons amis. Je baise respectueusement la main que vous me tendez en signe de paix.
V
25 septembre.
Votre lettre m'a trouvé malade et fort triste, fort occupé des plus ennuyeuses affaires du monde, et je n'ai pas le temps de me soigner. J'ai, je crois, une inflammation de poitrine qui me rend extrêmement maussade. Mais, dans quelques jours, je me propose de me dorloter et de me guérir.
Mon parti est pris. Je ne quitterai pas Paris en octobre, dans l'espérance que vous y reviendrez. Vous me verrez ou vous ne me verrez pas, à votre choix. La faute en sera à vous. Vous me parlez de raisons particulières qui vous empêchent de chercher à vous trouver avec moi. Je respecte les secrets et je ne vous demande pas vos motifs. Seulement, je vous prie de me dire _really truly_ si vous en avez. N'êtes-vous pas plutôt préoccupée d'un enfantillage? Peut-être vous a-t-on fait, à mon sujet, quelque sermon dont vous êtes encore toute pénétrée. Vous auriez bien tort d'avoir peur de moi. Votre prudence naturelle entre sans doute pour beaucoup dans votre répugnance à me voir. Rassurez-vous, je ne deviendrai pas amoureux de vous. Il y a quelques années, cela aurait pu arriver; maintenant, je suis trop _vieux_ et j'ai été trop malheureux. Je ne pourrais plus être amoureux, parce que mes illusions m'ont procuré bien des _desengaños_ sur l'amour. J'allais être amoureux quand je suis parti pour l'Espagne. C'est une des belles actions de ma vie. La personne qui a causé mon voyage n'en a jamais rien su. Si j'étais resté, j'aurais peut-être fait une grande sottise: celle d'offrir à une femme digne de tout le bonheur dont on peut jouir sur terre, de lui offrir, dis-je, en échange de la perte de toutes les choses qui lui étaient chères, une tendresse que je sentais moi-même très-inférieure au sacrifice qu'elle aurait peut-être fait. Vous vous rappelez ma morale; «L'amour fait tout excuser, mais il faut être bien sûr qu'il y a de l'amour.» Soyez persuadée que ce précepte-là est plus rigoureux que ceux de vos méthodistes amis. Conclusion: je serai charmé de vous voir. Peut-être ferez-vous l'acquisition d'un véritable ami, et moi peut-être trouverai-je en vous ce que je cherche depuis longtemps: une femme dont je ne sois pas amoureux et en qui je puisse avoir de la confiance. Nous gagnerons probablement tous deux à notre connaissance plus approfondie. Faites pourtant ce que votre haute prudence vous conseillera.
Mon moine est prêt. à la première occasion, je vous enverrai donc ce moine et sa monture. L'infante n'étant pas achevée, et étant trop mal commencée pour être jamais terminée, restera où elle est et me servira de garde-main pour un dessin que je vous ferai quand j'aurai le temps. Je meurs d'envie de voir la surprise que vous me destinez, mais je me creuse la tête inutilement pour le deviner. Quand je vous écris, je néglige trop les transitions, artifice de style bien nécessaire. Je crains que vous ne trouviez cette lettre terriblement décousue. C'est qu'à mesure que j'écris une phrase, il m'en vient une autre à l'esprit, laquelle donne naissance à une troisième avant que la seconde soit terminée. Je souffre beaucoup ce soir. Si vous avez de l'influence là -haut, tâchez de m'obtenir un peu de santé ou tout au moins de résignation; car je suis le plus mauvais malade du monde, et je fais la mine à mes meilleurs amis. Quand je suis étendu sur mon canapé, je pense avec plaisir à vous, à notre mystérieuse connaissance, et il me semble que je serais bien heureux de causer avec vous autant à bâtons rompus que je vous écris; et encore songez qu'il y a cet avantage que les paroles volent et que les écrits restent.
Au surplus, ce n'est pas l'idée d'être un jour imprimé tout vif ou posthume qui me tourmente. Adieu; plaignez-moi. Je voudrais avoir le courage de vous dire mille choses qui me rendent cette vie triste. Mais comment vous les dire de si loin? Quand donc viendrez-vous? Adieu encore une fois. Vous voyez que, si le cÅur vous en dit, vous avez tout le temps de m'écrire.
_P.-S._--26 septembre.--Je suis encore plus triste qu'hier. Je souffre horriblement. Mais, si vous n'avez jamais éprouvé par vous-même ce que c'est qu'une gastrite, vous ne comprendrez pas ce que c'est qu'une douleur vague qui est très-vive pourtant. Elle a cela de particulier qu'elle agit sur tout le système nerveux. Je voudrais bien être à la campagne avec vous; vous me guéririez, j'en suis sûr. Adieu. Si je meurs cette année, vous aurez le regret de ne m'avoir guère connu.
VI
Savez-vous que vous êtes quelquefois bien aimable? Je ne dis pas cela pour vous faire un reproche sous un froid compliment; mais je voudrais bien recevoir souvent de vous des lettres comme la dernière. Malheureusement, vous n'êtes pas toujours pour moi dans d'aussi charitables dispositions. Je ne vous ai pas répondu plus tôt parce que votre lettre ne m'a été remise qu'hier soir, à mon retour d'une petite excursion que j'ai faite. J'ai passé quatre jours dans une solitude absolue et ne voyant pas un homme, encore moins une femme, car je n'appelle pas hommes ou femmes certains bipèdes qui sont dressés à apporter à manger et à boire quand on leur en donne l'ordre. J'ai fait, pendant cette retraite, les réflexions les plus tristes du monde, sur moi, sur mon avenir, sur mes amis, etc. Si j'avais eu l'esprit d'attendre votre lettre, elle aurait donné une tout autre tournure à mes idées. «J'aurais emporté du bonheur pour une semaine au moins.» J'admire beaucoup votre descente chez ce brave M. Y... Votre courage me plaît singulièrement. Je ne vous aurais jamais crue capable d'un tel _capricho_, et je vous en aime encore davantage. Il est vrai que le souvenir de vos splendid _black eyes_ est peut-être pour quelque chose dans mon admiration. Pourtant, vieux comme je suis, je suis presque insensible à la beauté. Je me dis que «cela ne gâte rien»; mais je vous assure qu'en entendant dire par un homme très-difficile que vous étiez fort jolie, je n'ai pu me défendre d'un sentiment de tristesse. Voici pourquoi (d'abord persuadez-vous bien que je ne suis pas le moins du monde amoureux de vous): je suis horriblement jaloux, jaloux de mes amis, et je m'afflige en pensant que votre beauté vous expose aux soins et aux attentions d'un tas de gens qui ne peuvent vous apprécier et qui ne voient en vous que ce qui m'occupe le moins. En vérité, je suis d'une humeur affreuse en pensant à cette cérémonie où vous allez assister. Rien ne me rend plus mélancolique qu'un mariage. Les Turcs, qui marchandent une femme en l'examinant comme un mouton gras, valent bien mieux que nous qui avons mis sur ce vil marché un vernis d'hypocrisie, hélas! bien transparent. Je me suis demandé bien souvent ce que je pourrais dire à une femme le premier jour de ma noce, et je n'ai rien trouvé de possible, si ce n'est un compliment sur son bonnet de nuit. Le diable, heureusement, est bien fin s'il m'attrape à pareille fête. Le rôle de la femme est bien plus facile que celui de l'homme. Un jour comme celui-là , elle se modèle sur l'Iphigénie de Racine; mais, si elle observe un peu, que de drôles de choses elle doit voir!--Vous me direz si la fête a été belle. On va vous faire la cour et vous régaler d'allusions au bonheur domestique. Les Andalous disent, quand ils sont en colère: _Mataria el sol à puñaladas si no fuese por miedo de dejar el mundo a oscuras!_
Depuis le 28 septembre, jour de ma naissance, une suite non interrompue de petits malheurs est venue m'assaillir. Ajoutez à cela que ma poitrine va de mal en pis et que je souffre horriblement. Je retarderai mon voyage en Angleterre jusqu'au milieu de novembre. Si vous ne voulez pas me voir à Londres, il faut y renoncer; mais je veux voir les élections. Je vous rattraperai bientôt après à Paris, où le hasard nous rapprochera si votre volonté persiste à nous séparer. Toutes vos raisons sont pitoyables et ne valent pas la peine d'être réfutées, d'autant plus que vous savez bien vous-même qu'elles n'ont aucune importance. Vous faites la railleuse quand vous dites si agréablement que vous avez peur de moi. Vous savez que je suis laid et très-capricieux d'humeur, toujours distrait et souvent taquin et méchant lorsque je souffre. Qu'y a-t-il là qui ne soit bien rassurant?--Vous ne vous éprendrez jamais de moi, soyez tranquille. Les prédictions confiantes que vous me faites ne peuvent se réaliser. Vous n'êtes pas pythonisse. Or, en vérité, les chances de mort pour moi sont augmentées cette année. Rassurez-vous pour vos lettres. Tout ce qui se trouve d'écrit dans ma chambre sera brûlé après ma mort; mais, pour vous faire enrager, je vous laisserai par testament une suite manuscrite de la _guzla_ qui vous a tant fait rire. Vous participez de l'ange et du démon, mais beaucoup plus du dernier. Vous m'appelez tentateur. Osez dire que ce nom ne vous convient pas beaucoup mieux qu'à moi! N'avez-vous pas jeté un appât à moi, pauvre petit poisson; puis, maintenant que vous me tenez au bout de votre hameçon, vous me faites danser entre le ciel et l'eau jusqu'à ce qu'il vous plaise, quand vous serez lasse du jeu, de couper le fil; et alors j'en serai pour l'hameçon dans le bec et je ne pourrai plus trouver le pêcheur. Je vous sais gré de votre franchise à m'avouer que vous avez lu la lettre que M. V... m'écrivait et dont il vous avait chargée. Je l'avais bien deviné, car, depuis Ãve, toutes se ressemblent en ce point. J'aurais voulu que cette lettre fût plus intéressante; mais je suppose que, malgré ses lunettes, vous trouvez M. V... homme de goût. Je deviens méchant parce que je souffre. Je pense à la promesse que vous m'avez faite d'un _schizzo_,--promesse que vous m'avez faite sans que je l'eusse sollicitée,--et je me sens radouci. J'attends le _schizzo_ avec la plus grande dévotion.--Adieu, _niña de mis ojos_; je vous promets de n'être jamais amoureux de vous. Je ne veux plus être amoureux, mais je voudrais avoir un ami féminin. Si je vous voyais souvent, et si vous êtes telle que je le crois, je vous aimerais bien de vraie et platonique amitié. Tâchez donc de faire en sorte que nous puissions nous voir quand vous serez à Paris. Faudra-t-il que nous attendions une réponse pendant des jours entiers? Adieu encore une fois. Plaignez-moi, car je suis bien triste et j'ai mille raisons pour l'être.
VII
Lady M... m'a annoncé hier au soir que vous alliez vous marier. Cela étant, brûlez mes lettres; je brûle les vôtres, et adieu. Je vous ai déjà parlé de mes principes. Ils ne me permettent pas de rester en relation avec une dame que j'ai connue demoiselle, avec une veuve que j'ai connue mariée. J'ai remarqué que, l'état civil d'une femme étant changé, les rapports changent aussi, et toujours pour le pire. Bref, à tort ou à raison, je ne puis souffrir que mes amies se marient. Donc, si vous vous mariez, oublions-nous. Je vous en conjure, n'ayez point recours à une de vos échappatoires ordinaires et répondez-moi franchement.