Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine

Part 18

Chapter 184,206 wordsPublic domain

On danse beaucoup ici, malgré le deuil de cour. Seulement, on met des gants noirs. On est très-agité par les premières délibérations du Sénat. Il s'agit de savoir si ce ministère durera ou s'il y aura un coup d'État. L'opposition est très-animée et se propose de donner des coups de bâton par-dessus les épaules du comte de San-Luis. La maison que j'habite est un terrain neutre où se rencontrent les ministres et les chefs de l'opposition; ce qui est assez agréable pour les amateurs de nouvelles. Il est vrai que ce qui s'appelle ici la société se compose d'un si petit nombre de personnes, que, si elles se fractionnaient, il n'y aurait plus moyen de vivre. Quelque chose que l'on fasse à Madrid, pourvu qu'on aille dans un lieu public, on est sûr de rencontrer les mêmes trois cents personnes. Il en résulte une société très-amusante et infiniment moins hypocrite qu'ailleurs. Il faut que je vous conte une bonne bêtise. L'usage ici est d'offrir tout ce qu'on loue. La belle du premier ministre dînait l'autre jour à côté de moi; elle est bête comme un chou et fort grosse. Elle montrait d'assez belles épaules sur lesquelles tombait une guirlande avec des glands en métal ou en verre. Ne sachant que lui dire, je lui fis l'éloge des unes et des autres, et elle me répondit: _Todo eso a la disposition de V._ Adieu; écrivez-moi plus longuement. Je puis à la rigueur recevoir de vos nouvelles ici, mais j'espère sûrement trouver une lettre de vous à Bayonne.--Pourquoi ai-je tant d'envie de vous revoir? Il y a pourtant quelque chose de très-pénible à se conformer à vos protocoles, dignes de M. de Nesselrode pour le mépris de la logique et de la vraisemblance.

CLXIII

Paris, 29 juillet 1854.

Je suis arrivé ici avant-hier, et je ne vous ai pas écrit plus tôt parce que j'étais trop triste. J'ai trouvé ici un de mes amis d'enfance entrepris par le choléra. Aujourd'hui, on le croit à peu près hors de danger. En passant le détroit, il faisait un vent glacé qui m'a donné un rhume ou rhumatisme étrange. Je souffre comme si j'avais la poitrine serrée dans un cercle de fer et tous les mouvements que je fais sont douloureux. Pourtant, il faut que je parte ce soir pour la Normandie, où je vais faire un discours aux oisifs de Caen. La corvée finie, je reviendrai au plus vite. Je pense être à Paris le 2 août au soir. Après cela, je n'ai plus de projet arrêté. D'abord, j'avais eu l'idée d'aller passer un mois à Venise; mais les quarantaines et les autres ennuis suscités par le choléra rendent un voyage de ce côté à peu près impossible. Mon ministre m'a offert de m'envoyer à Munich, comme commissaire de je ne sais quoi, à propos d'une exposition bavaroise. Je n'ai dit ni oui ni non et j'attendrai mon retour à Paris pour me décider. Probablement, vous irez passer quelques jours à Londres, et le Palais de Cristal mérite ce voyage. Sous le rapport d'art et de goût, cela est parfaitement ridicule, mais il y a dans l'invention et l'exécution quelque chose de si grand et de si simple à la fois, qu'il faut aller en Angleterre pour s'en faire une idée. C'est un joujou qui coûte vingt-cinq millions, et une cage où plusieurs grandes églises pourraient valser. Les derniers jours que j'ai passés à Londres m'ont amusé et intéressé. J'ai vu et pratiqué tous les hommes politiques, j'ai assisté au débat des subsides à la Chambre des lords et aux Communes, et tous les orateurs en renom ont parlé, mais très-méchamment, à ce qu'il m'a semblé. Enfin, j'ai fait un très-bon dîner. On en fait d'excellents au Palais de Cristal, et je vous les recommande, à vous qui êtes gourmande. J'ai rapporté de Londres une paire de jarretières qui viennent, à ce qu'on m'assure, de chez Borrin. Je ne sais ce que mettent les Anglaises à leurs bas, ni comment elles se procurent cet article indispensable, mais je crois que ce doit être une chose bien difficile et bien _trying_ pour leur vertu. Le commis qui m'a donné ces jarretières en a rougi jusqu'aux oreilles.--Vous me dites des choses très-aimables, qui me feraient le plus grand plaisir, si l'expérience ne m'avait rendu par trop défiant. Je n'ose espérer ce que je désire le plus ardemment. Vous savez que vous n'avez qu'à remuer un doigt pour que j'accoure.

Je voudrais que vous fissiez comme si nous étions l'un et l'autre en danger de ne plus nous revoir, en ce temps de si grande incertitude. Adieu; je vous aime bien, quoi que vous fassiez. Écrivez-moi à Caen, chez M. Marc, capitaine de vaisseau. Je serai bien heureux d'avoir de vos nouvelles.

CLXIV

Paris, 2 août au soir, 1854.

Je suis arrivé ici ce matin, très-courbaturé, très-ennuyé, très-souffrant et très-triste. Je ne me guéris pas de cette douleur au côté et à la poitrine qui m'empêche de trouver une position pour dormir. Avant-hier, je suis arrivé à Caen, le jour même de la cérémonie. J'ai vu le secrétaire et j'ai pris mes mesures pour échapper à toutes les visites officielles. À trois heures, je suis entré dans la salle de l'École de droit, où j'ai trouvé dix-huit à vingt femmes dans une tribune, et environ deux cents hommes avec des figures telles que toute autre ville peut en offrir, selon toute apparence'; silence merveilleux. J'ai débité ma tartine sans la plus légère émotion, et on a applaudi très-poliment. La séance a duré encore une heure et demie et s'est terminée par la lecture de vers d'un bossu, haut de deux pieds et demi, pas trop mauvais. Immédiatement j'ai été emmené entre les autorités à l'hôtel de ville, où l'on m'a donné un banquet, qui n'a duré que deux heures et où il y avait de très-bons poissons et des homards délicieux. Je croyais en être quitte, lorsque le président des antiquaires s'est levé et tout le monde avec lui. Il a pris la parole, et a dit qu'il proposait de boire à ma santé, attendu que j'étais remarquable à trois points de vue, c'est à savoir: comme sénateur, comme homme de lettres et comme savant. Il n'y avait que la table entre nous et j'avais une grande envie de lui jeter à la tête un plat de gelée au rhum. Pendant qu'il parlait, je méditais ma réponse sans qu'il me fût possible de trouver un mot. Lorsqu'il s'est tu, j'ai compris qu'il fallait absolument parler et j'ai commencé une phrase sans savoir comment je la continuerais. J'ai parlé de la sorte pendant cinq ou six minutes avec beaucoup d'aplomb, sans trop me rendre compte de ce que je disais. On m'a assuré que j'avais été très-éloquent; mais je n'en étais pas quitte. Le maire m'a empoigné et mené à un concert que les dames et les messieurs de la Société philharmonique donnaient au bénéfice des pauvres. J'ai été exposé sur un fauteuil à un très-grand nombre de gens bien vêtus, les femmes très-jolies et très-blanches, habillées comme à Paris, si ce n'est qu'elles exhibaient moins d'épaules et qu'avec des robes de bal elles avaient des brodequins marrons. On a chanté fort mal et des airs d'opéra-comique; puis une grande femme très-parée, de la haute, a fait la quête dans une coupe de cristal. Je lui ai donné vingt francs, ce qui m'a valu une révérence en fromage des plus gracieuses. À minuit, on m'a ramené chez moi, où j'ai très-mal dormi et même pas du tout. À huit heures, le lendemain, on est venu me chercher pour présider une séance non politique, et j'ai entendu le procès-verbal de la veille, où il était dit que j'avais parlé très-éloquemment. J'ai fait un speech pour que le procès-verbal fût purgé de tout adverbe, mais inutilement. Enfin, je suis remonté en malle-poste et me voilà : tout serait au mieux si je pouvais passer une bonne journée avec vous pour me remettre.--Je ne crois pas à vos impossibilités. Je garde mes doutes et mon chagrin. Mon ministre voudrait que j'allasse à l'Exposition de Munich. Je n'en ai pas trop envie; mais où aller cette année, si ce n'est en Allemagne? Adieu; je vous aime quoi que vous fassiez et je crois que vous devriez être un peu plus touchée de cela. Vous pouvez toujours m'écrire ici.

CLXV

Innsbruck, 31 août 1854.

Je suis bien las et pourtant j'ai envie de vous écrire. J'ai la tête lourde et je suis ivre de paysages et de panoramas magnifiques, depuis quatre jours. Je suis parti de Bâle pour aller à Schaffouse, d'où l'on s'embarque sur le Rhin. À droite et à gauche, ce sont des montagnes ravissantes, beaucoup plus belles que celles, ou les soi-disant telles, qui bordent le Rhin inférieur, si admiré des Anglaises, entre Mayence et Cologne. Du Rhin, nous entrâmes dans le lac de Constance et dans la ville de ce nom, où nous mangeâmes des truites fort bonnes et entendîmes des Tyroliens jouer du _zitther._ Traversant le lac, nous allâmes à Lindau, où nous attendait un chemin de fer qu'on a fait passer devant les plus belles forêts, les plus beaux lacs, les plus belles montagnes que produit la contrée. Cela nous a menés à Kempten; seulement, on est accablé de fatigue, comme après avoir longtemps examiné une belle galerie de tableaux. Au lieu de nous reposer, nous sommes repartis la nuit de Kempten, et nous sommes arrivés hier quelques minutes avant minuit à Innsbruck, au travers d'un pays encore plus beau, non, mais plus grand que celui que nous venions de voir. Le désagrément a été de changer, de calculer à toutes les postes. Il y en a au moins une douzaine entre Kempten et Innsbruck.

Je mange des bécasses délicieuses, pour me refaire, et des soupes très-extraordinaires, mais qui ont leur mérite quand on a pris de l'appétit à beaucoup de mètres au-dessus du niveau de la mer. Le drawback de ce voyage, c'est qu'on ne connaît pas les mœurs et les idées de ce peuple, et cela est plus intéressant que tous les paysages. Les femmes m'ont paru, dans le Tyrol, traitées selon leurs mérites. On les attache à des chariots et elles traînent des fardeaux fort lourds avec succès. Elles m'ont paru fort laides, avec des pieds énormes; les belles dames que j'ai rencontrées en chemin de fer ou en bateau ne sont pas beaucoup mieux. Elles ont des chapeaux indécents et des brodequins bleu de ciel, avec des gants vert-pomme. C'est en grande partie ces qualités susdites qui composent ce que les naturels appellent _gemüth_ et dont ils sont très-vaniteux.

À voir les œuvres d'art de ce pays, il me semble que ce dont il manque le plus radicalement, c'est l'imagination. Il s'en pique pourtant et tombe alors dans des extravagances prétentieuses. Je viens de voir la ville: tout y est neuf, sauf le tombeau de Maximilien; mais un site admirable. Plus de costumes: le monde qu'on rencontre est laid et a l'air commun; mais on ne peut faire un pas sans voir une montagne, et quelle montagne! Demain, nous montons au glacier. Le temps est magnifique et promet de durer. En somme, je suis content d'être parti. Je voudrais que vous fussiez avec moi; il me semble que vous trouveriez de quoi vous amuser, plus qu'au milieu de vos loups marins. Quand revenez-vous à Paris? Écrivez-moi à Vienne. Ne perdez pas de temps. Écrivez-moi très-longuement et très-tendrement.

Tenez, voici une fleur du Brenner.

CLXVI

Prague, 11 septembre 1854.

Mes compagnons m'ont quitté ce matin pour s'en retourner en France. Je suis souffrant et _out of spirits_, il me vient les idées les plus noires. Si je suis mieux demain matin, je partirai pour Vienne, où je serai dans la soirée. Je commence à m'ennuyer horriblement. Cette ville-ci est très-pittoresque et on y fait de très-bonne musique. Hier, j'ai couru trois ou quatre jardins et concerts publics, où j'ai vu danser des danses nationales et des valses, le tout avec décence et sang-froid; pourtant, rien de plus entraînant qu'un orchestre bohémien. Les figures ici sont très-différentes de celles que j'avais encore vues en Allemagne: de très-grosses têtes, de larges épaules, très-peu de hanches et pas du tout de jambes, voilà la description d'une beauté bohémienne.

Hier, nous employions inutilement notre savoir en anatomie, pour comprendre comment ces femmes-là marchent. À cela près, elles ont de fort beaux yeux et quelquefois des cheveux noirs très-longs et très-fins, mais des pieds et des mains d'une longueur, d'une grosseur et d'une largeur qui surprennent les voyageurs les plus habitués aux choses extraordinaires. La crinoline leur est inconnue. Le soir, elles boivent, dans les jardins publics, une carafe de bière, et prennent après une tasse de café au lait, ce qui les dispose à manger trois côtelettes de veau avec du jambon, et c'est à peine s'il leur reste de la place pour quelques pâtisseries légères, de la nature de nos babas. Telles sont mes observations sur les mœurs et les coutumes. Mon lit se compose d'une couverture des couleurs les plus jolies, d'un mètre de long, à laquelle est boutonnée une serviette qui me sert de drap. Quand j'ai mis cela en équilibre sur moi, mon domestique dépose sur le tout un édredon que je passe toutes les nuits à culbuter et à replacer; mais, en revanche, je mange toute sorte de choses très-extraordinaires, entre autres des champignons crus marinés qui sont excellents et des oiseaux de montagne idem; tout cela ne m'empêche pas de souhaiter beaucoup votre présence. Selon toute apparence, vous vous trouvez à merveille à D..., sans songer aux gens malheureux qui errent en Bohême. Votre sublime indifférence, vraie ou fausse (c'est ce que je n'ai pas encore pu savoir), m'irrite beaucoup. Vous ne pensez aux gens que lorsque vous les voyez. Je suis dans une grande incertitude quant à ce que je ferai. Si j'avais l'assurance de vous faire enrager en restant longtemps à Vienne, je m'y installerais pour Dieu sait combien de mois; mais vous n'en perdriez pas une bouchée, et je crains fort de m'ennuyer mortellement de leur _gemüth._ Il est donc probable que je ne resterai à Vienne que juste assez longtemps pour voir les étrangetés, c'est-à -dire environ les derniers jours du mois. Vers le 1er octobre, je pourrais être à Berlin, et, avant le 10 ou le 12, à Paris.--Je suppose que vous m'avez écrit à Vienne, pour me dire ce que vous faites et ce que vous comptez faire; cela aura une grande influence sur mes résolutions. Je viens de voir des autographes de Ziska et de Jean Huss. Ils avaient une très-belle écriture l'un et l'autre pour des hérésiarques.

CLXVII

Vienne, 2 octobre 1854.

_Really truly_, cette bonne ville de Vienne est un séjour agréable, et il me faut une certaine force d'âme pour la quitter, maintenant que j'y ai des amis et que j'ai compris le plaisir d'y flâner. Ajoutez à cela l'avantage d'avoir les nouvelles de Crimée quelques minutes avant vous. Nous sommes depuis avant-hier dans toutes les émotions. Sébastopol est-il pris? lorsque cette lettre vous arrivera, tout sera fini sans doute. Ici, on le croit, mais un peu légèrement, à mon avis. Les Autrichiens, sauf quelques anciennes familles russes de cœur, nous font des compliments. Un cocher de fiacre m'a félicité avant-hier en sortant de l'Opéra. Plaise à Dieu que tout cela ne soit pas une de ces nouvelles comme en fait le télégraphe électrique quand il est de loisir. Quoi qu'il en soit, je trouve très-beau que nos gens, six jours après leur débarquement, aient vigoureusement frotté les Russes. Nous avons ici lady Westmoreland, qui est sœur de lord Raglan et mère de l'aide de camp du susdit, qui était dans tous ses états. Elle a reçu hier au soir un mot de son fils, après la bataille. Nous jouissons beaucoup de la figure des Russes de Vienne. Le prince Gortshakof a dit que c'était un incident, mais que cela ne faisait rien aux principes. Le ministre de Belgique, qui est ici le bel esprit, a dit qu'il avait raison de se retrancher dans les principes, parce qu'on ne les prenait pas à la baïonnette. À propos de bel esprit, on m'a constitué ici _lion_, bon gré, mal gré. Prononcez _laïonne_ à l'anglaise, pour ne pas avoir une idée fausse du rôle qu'on m'a fait jouer. L'autre jour, on m'amené à Baden, qui est un endroit charmant, dans une vallée, aux portes de Vienne, mais où l'on se croirait à cent lieues d'une grande ville. Mon cornac m'a conduit chez de très-belles dames. Le monde étant ici _gemüthlich_, on prend tout ce que dit un Français pour de l'esprit. On m'a trouvé très-aimable. J'ai écrit des pensées sublimes sur des albums, j'ai fait des dessins; en un mot, j'ai été parfaitement ridicule. C'est en partie la honte de ce métier-là qui me fait prendre aujourd'hui le chemin de Dresde. Je ne m'y arrêterai qu'un jour et j'irai à Berlin; après avoir vu le musée, je partirai pour Cologne et j'y trouverai une lettre de vous.

Vous ai-je dit que j'étais allé en Hongrie? J'ai passé trois jours à Pesth et me suis cru en Espagne ou plutôt en Turquie. Ma pudeur y a beaucoup souffert, car on m'a montré un bain public à Bade, où les Hongrois et les Hongroises sont pêle-mêle dans un court-bouillon d'eau minérale très-chaude. J'y ai vu une très-belle Hongroise, qui s'est caché la figure de ses mains, n'ayant pas comme les femmes turques des chemises pour se voiler le visage. Ce spectacle m'a coûté six _kreutzer_, soit quatre sous. J'ai vu _la Dame de Saint-Tropez_ au théâtre hongrois, n'ayant pas l'esprit de reconnaître un mélodrame français sous le titre _S.-Tropez à Unôz._ J'ai entendu des musiciens bohémiens jouer des airs hongrois très-originaux, qui font perdre la tête aux gens du pays. Cela commence par quelque chose de très-lugubre et finit par une gaieté folle et qui gagne l'auditoire, lequel trépigne, casse les verres et danse sur les tables. Mais les étrangers n'éprouvent pas ces phénomènes. Enfin, et je garde le plus beau pour la fin, j'ai vu une collection de vieux bijoux magyars, d'un travail merveilleux. Si j'avais pu vous en apporter un, vous seriez venue jusqu'à Cologne, pour l'avoir plus tôt.

Parmi toutes ces courses, je me porte à merveille; le temps est admirable, mais froid le soir. Je ne crains pas le froid pour ma route, car j'ai acheté une pelisse énorme pour soixante-quinze florins. Vous trouveriez ici pour rien des fourrures magnifiques. C'est, je crois, la seule chose à bon marché en ce pays. Je m'y ruine en fiacres et en dîners en ville. L'usage est de payer son dîner aux domestiques; on paye le portier en sortant, enfin on paye partout, pas grand' chose à la fois, il est vrai. Adieu; je ne suis pas trop content de votre dernière lettre, sinon de ce que vous m'annoncez votre prochain retour à Paris. Bien que je n'aie pas de chaînes magyares, j'espère que vous me recevrez bien. Je commence à désirer de revoir mon gîte et les soirées me semblent un peu bien longues.

Je pense être à Cologne avant huit jours, et à Paris du 10 au 15.

CLXVIII

Paris, dimanche, 27 novembre 1854.

Il est bien malheureux de perdre ses amis, mais c'est une calamité qu'on ne peut éviter que par une autre bien plus grande, qui est de n'aimer rien. Surtout, il ne faut pas oublier les vivants pour les morts. Vous auriez dû venir me voir au lieu de m'écrire. Il faisait un temps magnifique. Nous aurions causé philosophiquement sur les vanités de ce monde. Je suis resté toute la journée au coin de mon feu, en disposition très-sombre et misanthropique, et de plus très-souffrant. Ce soir, je vais un peu mieux, mais je serai plus mal si je ne vous vois pas demain.

CLXIX

Londres, 20 juillet 1856.

J'ai reçu votre lettre hier soir, qui m'a fait un très-grand plaisir. Si je ne craignais de rêver, je vous dirais des tendresses à cette occasion. Je partirai bientôt pour Édimbourg. Je consulterai un sorcier écossais. On veut me mener voir un vrai chieftain, qui n'a pas de culottes et qui n'en a jamais porté, qui n'a pas d'escalier dans sa maison, qui a son barde et son sorcier. Cela ne vaut-il pas la peine de faire le voyage? J'ai trouvé ici des gens si accueillants, si aimables, si accaparants, qu'il est évident qu'ils s'ennuient beaucoup. J'ai revu hier deux de mes anciennes beautés: l'une est devenue asthmatique et l'autre méthodiste; puis j'ai fait la connaissance de huit à dix poètes, qui m'ont paru quelque chose d'encore plus ridicule que les nôtres. J'ai revu le palais de Sydenham avec plaisir, quoiqu'on l'ait entièrement gâté par de grands monuments bâtis aux héros de Crimée. Les héros en question sont ivres toute la journée par les rues. Il y a encore beaucoup de monde à Londres, mais tous se préparent à s'envoler. Pour moi, je vais lundi chez le duc de Hamilton. J'y resterai jusqu'à mercredi, jour où je ferai mon entrée à Édimbourg. Probablement dans quinze jours, je reviendrai ici vous retrouver. Tâchez d'être arrivée. Vous ne pouvez me donner une plus grande preuve d'affection; vous savez quel bonheur j'en ressentirais. Adieu; vous pouvez m'écrire _Douglas hotel, Edinburg._ J'y serai quelques jours avant de me lancer dans le Nord.

CLXX

Édimbourg, _Douglas hotel_, 26 juillet 1856.

J'espérais avoir une lettre de vous, ici ou à Édimbourg. Point de nouvelles. Le pire, c'est que je m'enfonce dans le Nord et je ne sais où vous dire d'adresser vos lettres. Je vais avec un Écossais voir son château, bien loin au delà des lacs, mais je ne saurais vous dire où nous nous arrêterons sur la route, ce qu'il me promet avec force châteaux, ruines, paysages, etc. Dès que je serai apprêté, je vous écrirai encore. J'ai passé trois jours chez le duc de Hamilton, dans un château immense et dans un très-beau pays. Il y a tout près du château, à moins d'une heure, un troupeau de bœufs sauvages, les derniers qui existent en Europe. Ils m'ont paru aussi civilisés que les daims de Paris. Partout dans ce château, il y a des tableaux de grands maîtres, des vases grecs et chinois magnifiques et des livres aux reliures des plus grands amateurs du siècle dernier. Tout cela est disposé sans goût et l'on voit que le propriétaire en jouit très-médiocrement. Je comprends maintenant pourquoi on recherche les Français en pays étranger. Ils se donnent de la peine pour s'amuser, et, ce faisant, amusent les autres. Je me suis senti la personne la plus amusante de la très-nombreuse société où nous étions, et j'avais en même temps la conscience de ne l'être guère. J'ai trouvé Édimbourg tout à fait à mon goût, sauf l'architecture exécrable des monuments, qui ont la prétention d'être grecs et qui la justifient comme une Anglaise justifie celle de paraître Parisienne, en se faisant habiller par madame Vignon. L'accent de tous les natifs m'est odieux. J'ai échappé aux antiquaires après avoir vu leur exposition, qui est fort belle. Les femmes sont ici en général très-laides. Le pays exige des robes courtes, et elles se conforment à la mode et aux exigences du climat en tenant leur robe à deux mains, à un pied de leurs jupons, laissant voir des jambes nerveuses et des brodequins de cuir de rhinocéros avec des pieds idem. Je suis choqué de la proportion de rousses que je rencontre. Le site est charmant, et, depuis deux jours, il fait chaud et le temps est clair. En somme, je suis assez bien, sauf que je voudrais vous avoir avec moi. Lorsque l'ennui et les _blue devils_ me gagnent, je pense à nos jours de gaieté intime, auxquels je ne connais rien d'égal. Toute réflexion faite, écrivez-moi à _Douglas hotel, Edinburg_. Je ferai retirer mes lettres, si je ne reviens pas vite.

CLXXI

Dimanche, 3 août 1856.

D'une maison de campagne, près de Glasgow.