Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine

Part 16

Chapter 164,105 wordsPublic domain

Je rentre chez moi ce matin, après une petite campagne de quatre jours où je n'ai couru aucun danger, mais où j'ai pu voir toutes les horreurs de ce temps et de ce pays-ci. Au milieu de la douleur que j'éprouve, je sens par-dessus tout la bêtise de cette nation. Elle est sans égale. Je ne sais s'il sera jamais possible de la détourner de la barbarie sauvage où elle a tant de propension à se vautrer. J'espère que votre frère va bien. Je ne pense pas que sa légion ait été sérieusement engagée. Mais nous sommes bien accablés de fatigue et nous n'avons pas dormi depuis quatre jours. Croyez peu à tout ce que disent les journaux sur les morts, les destructions, etc. J'ai parcouru avant-hier la rue Saint-Antoine: les vitres étaient brisées par le canon et beaucoup de devantures de boutiques endommagées; d'ailleurs, le ravage n'était pas si grand que je l'avais supposé et qu'on le disait. Voici ce que j'ai vu de plus curieux. Je me hâte de vous le dire pour aller me coucher: 1° La prison de la Force est demeurée plusieurs heures gardée par la garde nationale et entourée d'insurgés. Ils ont dit à la garde nationale: «Ne tirez pas sur nous et nous ne tirerons pas. Gardez les prisonniers.» 2° Je suis entré dans une maison qui fait le coin de la place de la Bastille pour voir la bataille; elle venait d'être enlevée sur les insurgés. J'ai demandé aux habitants: «Vous a-t-on pris beaucoup?--On n'a rien volé.» Ajoutez à cela que j'ai conduit à l'Abbaye une femme qui coupait la tête aux mobiles avec son couteau de cuisine, et un homme qui avait les deux bras rouges de sang pour avoir fendu le ventre à un blessé et s'être lavé les mains dans la plaie. Comprenez-vous quelque chose à cette grande nation? Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous nous en allons à tous les diables!

Quand revenez-vous? Nous ne nous battrons plus de six semaines, tout au moins.

CXXXIII

Paris, 2 juillet 1848.

J'aurais bien besoin de vous voir pour me remettre un peu des tristes scènes de la semaine dernière, et c'est avec le plus vif plaisir que j'apprends vos projets de retour, plus prochains que je ne l'avais espéré. Paris est et sera tranquille pour un temps assez long. Je ne pense pas que la guerre civile, ou plutôt la guerre sociale soit finie; mais une nouvelle bataille aussi effroyable me semble impossible. Il a fallu pour l'amener une infinité de circonstances qui ne peuvent plus se reproduire. Quand vous reviendrez, vous ne trouverez guère les traces hideuses que votre imagination vous représente probablement. Les vitriers et les badigeonneurs en ont déjà fait disparaître la plus grande partie. Mais j'ai peine à croire que vous ne nous trouviez pas à tous la mine allongée, et encore plus triste que lorsque vous êtes partie. Que voulez-vous! c'est le régime actuel et il faut s'y habituer. Petit à petit, nous en viendrons à ne plus penser au lendemain et à nous trouver très-heureux quand nous nous éveillerons le matin ayant notre soirée assurée. Au fond, ce qui me manque le plus à Paris, c'est vous, et je crois que, si vous y étiez, je trouverais le reste très-bien. Le temps s'est remis à la pluie depuis trois jours. Maintenant, je la vois tomber avec la plus grande insouciance; mais je ne voudrais pas cependant que cela durât trop. Vous me parlez en termes si généraux de votre retour, que je ne sais trop sur quoi compter, et vous savez que j'aime assez à savoir combien de temps durera le purgatoire. Vous parliez de six semaines en me disant adieu, et maintenant vous dites que vous reviendrez plus tôt? Que veut dire plus tôt? voilà ce que je voudrais bien savoir. Mandez-moi aussi ce que deviennent les désagréables affaires qui vous ont empêchée d'assister à ma fête, célébrée par tant de coups de canon.--Adieu; pour prendre patience, j'ai besoin d'avoir souvent de vos nouvelles. Donnez-m'en vite et envoyez-moi quelque souvenir. Je pense à vous sans cesse. J'y pensais même en voyant ces maisons désertes de la rue Saint-Antoine pendant qu'on se battait à la Bastille.

CXXXIV

Paris, 9 juillet 1848.

Vous êtes comme Antée, qui reprenait des forces en touchant la terre. Vous n'avez pas plus tôt touché votre pays natal, que vous retombez dans tous vos vieux défauts. Vous répondez joliment à ma lettre. Je vous priais de me dire combien de temps vous prétendiez demeurer encore à manger des amiles; un chiffre de jour n'était pas bien difficile à écrire, mais vous avez préféré trois pages de circonlocutions où je ne puis comprendre autre chose, sinon que vous seriez revenue, si vous n'étiez pas restée. Je vois aussi que vous passez votre temps assez agréablement. Je pensais bien que l'écharpe de madame *** n'avait pas été achetée pour en faire des reliques. Vous auriez du me dire au moins contre qui vous aviez jugé à propos de l'essayer. En somme, je suis fort mécontent de votre lettre.--Nous passons ici des jours bien longs et passablement chauds, mais aussi tranquilles qu'on peut le souhaiter ou plutôt l'espérer sous la République. Tout annonce que nous aurons une trêve assez longue. Le désarmement s'opère avec assez de vigueur et produit de bons résultats. On remarque un curieux symptôme: c'est que, dans les faubourgs insurgés, on trouve quantité de dénonciateurs pour indiquer les cachettes, et même les coryphées des barricades. Vous savez que c'est bon signe quand les loups se battent entre eux. Je suis allé hier à Saint-Germain pour commander le dîner de la Société des bibliophiles. J'ai trouvé un cuisinier très-capable et, de plus, éloquent. Il m'a dit que c'était à tort que tant de gens se faisaient un fantôme des artichauts à la barigoule, et il a compris tout de suite les plats les plus fantastiques que je lui ai proposés. C'est dans le pavillon où Henri IV est né que demeure ce grand homme. On a, de là , la plus belle vue du monde. En faisant deux pas, on se trouve dans un bois avec de grands arbres et un magnifique _underwood_ au-dessous. Pas une âme pour jouir de tout cela! Il est vrai qu'il faut cinquante-cinq minutes pour parvenir dans ces beaux lieux. Mais serait-ce impossible d'aller y dîner ou déjeuner un jour avec madame...? Adieu. Écrivez-moi bientôt.

CXXXV

Paris, lundi 19 juillet 1848.

Vous devinez parfaitement les choses quand vous voulez bien vous en donner la peine, et vous m'avez envoyé ce que je vous demandais; qu'importe que ce fût une répétition! Ne suis-je pas comme le pauvre ex-roi? «Je reçois toujours avec un nouveau plaisir, etc.» Ce que je ne puis vous dire, c'est combien j'ai été charmé de retrouver ce parfum connu et d'autant plus délicieux qu'il est bien connu et qu'il s'y rattache tant de souvenirs. Vous vous êtes enfin décidée à lâcher le grand mot. Il est vrai qu'il y a un mois que vous êtes partie et qu'en partant vous aviez parlé de six semaines; d'où il suivrait que, dans quinze jours, je pourrais vous revoir; mais aussitôt vous vous mettez à compter les six semaines à votre manière, c'est-à -dire du jour où vous m'écrivez. Cela ressemble un peu à la manière de compter du diable, qui, comme vous savez, groupe les chiffres tout autrement que les bons chrétiens. Dites-moi donc un jour, prenons le délai le plus long que je puisse vous accorder, soit le 15 août. Nous avons passé fort paisiblement le 14 juillet, malgré les prédictions sinistres qu'on nous faisait. La vérité, si on peut la découvrir sous le gouvernement où nous avons le bonheur de vivre, la vérité, c'est que nos chances de tranquillité sont singulièrement augmentées. Il avait fallu plusieurs années d'organisation et quatre mois d'armements pour préparer les affaires des 23-26 juin. Une seconde représentation de cette sanglante tragédie me paraît impossible, du moins tant que les conditions actuelles ne seront pas très-matériellement changées. Pourtant, quelque petit complot, quelques assassinats, quelques émeutes même sont encore probables. Nous avons pour un demi-siècle peut-être à nous perfectionner, les uns dans la confection des barricades, les autres dans leur destruction. On emplit Paris en ce moment d'obusiers et de mortiers à grenades, très-transportables et très-efficaces. C'est un argument nouveau et qu'on dit excellent. Mais laissons la πολεμιχὰ. Vous ne pouvez vous faire une idée du plaisir que vous me ferez en acceptant mon invitation à déjeuner avec lady ***.

CXXXVI

Paris, samedi 5 août 1848.

. . . . . . . . . . . .

On reparle de coups de fusil, mais je n'y crois nullement. Pourtant, ce soir, mon ami M. Mignet se promenait avec mademoiselle Dosne dans le petit jardin qui est devant la maison de M. Thiers. Une balle est venue de haut en bas sans faire le moindre bruit, qui a frappé contre la maison, près de la fenêtre de madame Thiers; et, comme toute balle porte son billet, celle-là en avait un pour une partie charnue sur laquelle était assise une petite fille de douze ans en dehors de la grille du jardin. On la lui a extirpée très-proprement et elle n'aura aucun autre mal qu'une légère cicatrice. Mais à qui en voulait-on? à Mignet? cela est impossible; à mademoiselle Dosne? encore moins. Madame Thiers n'était pas chez elle, ni Thiers non plus. Personne n'a entendu d'explosion; pourtant, la balle était de calibre de guerre, et les fusils à vent sont tous d'un calibre beaucoup plus faible. Pour moi, je pense que c'est une tentative républicaine d'intimidation, bête comme tout ce qui se fait aujourd'hui. Voilà les seules balles à craindre à mon avis. Le général Cavaignac a dit: «On me tuera, Lamoricière me succédera, ensuite Bedeau; puis viendra le duc d'Isly, qui balayera tout.» Ne trouvez-vous pas quelque chose de prophétique là -dedans? On ne croit guère à une intervention en Italie. La République sera un peu plus poltronne que la monarchie. Seulement, il se peut qu'on fasse la frime de laisser soupçonner qu'on serait tenté d'intervenir, dans l'espoir qu'on obtiendra des atermoiements, un congrès et des protocoles. Un de mes amis qui revient d'Italie a été pillé par des volontaires romains qui trouvent les voyageurs de meilleure composition que les Croates. Il prétend qu'il est impossible de faire battre les Italiens, excepté les Piémontais, qui ne peuvent être partout.

Je vous envoie toute cette politique et j'espère qu'elle ne changera rien à vos projets. On fait de grands préparatifs à la Marine pour transporter six cents de ces messieurs pris en juin: ce sera le premier convoi. Je ne serais pas éloigné de croire qu'il y eût, le jour du transport, quelques milliers de veuves éplorées à la porte de l'Assemblée; mais de nouveaux insurgés, n'y croyez point.--Laissez donc de côté le romaïque, où vous avez tort de vous complaire, car il vous jouera le même tour qu'à moi, qui n'ai pu l'apprendre et qui ai désappris le grec. Je m'étonne que vous compreniez quelque chose à ce baragouin-là . Il va, d'ailleurs, disparaître en peu de temps. Déjà on parle grec à Athènes, et, si cela continue, le romaïque ne servira plus qu'à la canaille. Dès 1841, on n'entendait plus prononcer, dans la Grèce du roi Othon, un seul des mots turcs si fréquents dans les τραγἡδιον de M. Fauriel. Vous ai-je traduit une ballade très-jolie d'un Grec qui revient chez lui après une longue absence et que sa femme ne reconnaît pas? Elle lui demande, comme Pénélope, des renseignements sur sa maison; il y répond fort bien, mais elle n'est pas convaincue; elle en veut, d'autres qu'elle obtient et la reconnaissance se fait. Tout cela est abandonné à votre divination. Adieu; j'attends de vos nouvelles.

CXXXVII

Paris, 12 août 1848.

Le beau temps s'en va et nous allons entrer, d'ici à quelques jours, dans la saison froide, qui m'est si antipathique. Je ne puis vous dire combien je suis en colère contre vous. En outre, les abricots et les prunes sont presque passés et je me faisais une fête d'en manger avec vous. Je suis parfaitement sûr que, si vous aviez réellement voulu revenir, vous seriez déjà à Paris. Je m'ennuie horriblement et j'ai bien envie de m'en aller quelque part sans vous attendre. Tout ce que je puis faire, c'est de vous donner jusqu'au 25 à trois heures, et pas une heure de plus.--Nous sommes fort tranquilles. On parle toujours, il est vrai, d'une émeute que M. Ledru ferait par manière de protestation contre l'enquête; mais ce ne peut être quelque chose de sérieux. La première condition pour qu'on se batte, c'est qu'il y ait de la poudre et des fusils des deux côtés. Or, maintenant, tout est du même côté. Avant-hier, au concours général, un gamin nommé Leroy a eu un prix. Les autres gamins ont crié: «Vive le roi!» Le général Cavaignac, qui assistait, je ne sais pourquoi, à la cérémonie, a ri de fort bonne grâce. Mais, le même gamin ayant eu un autre prix, les cris sont devenus si forts, qu'il en a perdu toute contenance et tortillait sa barbe comme s'il eût voulu l'arracher. Adieu; je vous en veux horriblement! écrivez-moi bien vite.

CXXXVIII

Paris, 20 août 1848.

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Je commence à croire que je ne vous verrai pas cette année. Voilà que l'on recommence à parler d'émeutes, et puis le choléra va venir compliquer les affaires. On dit qu'il est à Londres. IL est certainement à Berlin. Depuis quelques jours, on s'attend à une bagarre. On prédit des coups de fusil pour la discussion de l'enquête. Je suis si entêté dans mes idées, que je n'y crois pas encore; mais je suis à peu près seul de mon avis. La situation est au fond bien embrouillée. Elle ressemble comme deux gouttes d'eau à celle de Rome pendant la conjuration de Catilina. Seulement, il n'y a pas de Cicéron. Quant à l'issue d'une émeute, je ne doute pas que la bonne cause ne triomphe. Personne n'en doute, mais avec des fous il ne faut pas compter sur des entreprises raisonnables; peut-être, en effet, ai-je tort de croire que l'impossibilité de réussir empêche cette émeute susdite. Nous verrons, au reste, la semaine prochaine. Mercredi, la discussion doit commencer; l'enquête me paraît surtout prouver une chose, c'est la profonde division des républicains entre eux. Il est évident qu'il n'y en a pas deux de la même opinion. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que le citoyen Proudhon a un grand nombre d'adeptes et que ses petites feuilles se vendent à milliers dans les faubourgs. Tout cela est fort triste; mais, quoi qu'il arrive, nous vivrons longtemps de cette vie-là , et il faut nous y accoutumer. Le point qui me paraît capital, c'est de savoir si vous viendrez le 25. S'il doit y avoir bataille, elle sera perdue ou gagnée ce jour-là . Ainsi, ne faites pas encore de projets, ou plutôt faites celui de venir assister à notre victoire ou à notre enterrement pour le 25. Une autre chose me chagrine: c'est que la chaleur s'en va, le beau temps se passé, et il n'y aura plus de pêches à votre retour. Les feuilles commencent à jaunir et à tomber. Je prévois tous les ennuis du froid et de la pluie, qui me semblent beaucoup plus graves et beaucoup plus certains que l'émeute. Je suis malade depuis quelques jours, c'est peut-être pour cela que je suis triste. Je n'ai pas besoin de vous dire que je serais très-contrarié de mourir avant notre déjeuner à Saint-Germain, qui, je l'espère, tiendra toujours. Adieu; écrivez-moi vite. Vous ne devriez pas taquiner les gens de si loin.

CXXXIX

Paris, 23 août 1848.

Vous n'êtes guère aimable de ne pas me répondre plus tôt. Je crois que je vous ai écrit trop en noir la dernière fois. Je vois aujourd'hui les choses, non en couleur de rose, mais gris de lin. C'est la couleur la plus gaie que comporte la République. On m'avait fait croire malgré moi à la bataille; maintenant, je n'y crois plus, ou, si j'y crois, c'est pour plus tard. Aussi bien, je m'imagine que vous mourez de froid au bord de votre mer. Je suis toujours malade, je ne mange ni ne dors; mais le pire de mes maux, c'est que je m'ennuie épouvantablement. Cependant, j'ai à travailler, et ce n'est pas dans l'oisiveté que je bâille; mais, dans quelque situation que le phénomène se manifeste, il est toujours fort désagréable. Pour vous, je ne comprends pas ce que vous pouvez faire à D..., et je ne vois pas d'autre explication à votre séjour parmi vos sauvages, que de penser que vous y avez fait quelque conquête dont vous êtes toute fière. Je vous réserve une belle querelle pour votre retour. Sera-ce vendredi ou bien lundi? Je ne crois pas qu'il soit prudent à vous d'attendre plus longtemps. Adieu; je vous quitte pour aller entendre votre favori, M. Mignet, qui fait un discours à d'Académie morale. Croyez que l'enquête se passera sans coups de fusil; quant au scandale, on ne sait plus ce que c'est par le temps qui court.

CXL

Paris, samedi 5 novembre 1848.

J'ai été très-irrité contre vous, car j'avais le plus grand besoin de vous voir; j'ai été et je suis encore très-souffrant et, qui pis est, affreusement triste. Une heure passée auprès de vous m'aurait fait grand bien. Vous n'avez même pas pris la peine que vous preniez autrefois de me dire quelque chose d'aimable lorsque vous aviez quelque méchanceté en tête. Quelques justes reproches que j'aie à vous faire, il faudra toujours finir par vous pardonner; mais je voudrais bien que vous fissiez quelque chose pour cela. Me ferez-vous quelque finezay pour me dédommager de tout l'ennui que j'ai eu pendant quinze jours? Je vous laisse à trouver vous-même ce dédommagement _adequate._

Avez-vous entendu le canon et avez-vous eu peur? J'ai cru qu'on voulait démolir la République aux trois premiers coups. J'ai compris au quatrième de quoi il s'agissait. Vous avez toujours à moi un livre grec. J'ai peur que vous ne gâtiez votre hellénisme avec le baragouin romaïque. Cependant, je crois qu'il y a de très-jolies choses dans ce volume. Je travaille à un ouvrage nouveau également historique.

CXLI

Londres, 1er juin 1850.

Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que, ayant à faire dix lieues par jour, je ne pouvais m'asseoir devant une table sans m'endormir tout de suite. Je ne vous dirai pas grand'chose de mes impressions de voyage, si ce n'est que décidément les Anglais sont individuellement bêtes et en masse un peuple admirable. Tout ce qui peut se faire avec de l'argent, du bon sens et de la patience, ils le font; mais ils se doutent des arts comme mon chat. Il y a ici des princes népâlais dont vous deviendriez éprise. Ils ont des turbans plats tout bordés de grosses émeraudes en pendeloques, et ne sont que satin, cachemire, perles et or! Leur couleur est un café au lait très-foncé. Ils ont bon air et on dirait qu'ils ont de l'esprit.

J'ai été interrompu en cet endroit de ma lettre par une visite et je n'ai pu retrouver le fil de mes idées qu'aujourd'hui 2 juin, jour de dimanche. Nous allons à Hampton-Court pour éviter les chances de suicide que le Lord's day ne manquerait pas de nous offrir. J'ai dîné hier avec un évêque et un _dean_ qui m'ont rendu de plus en plus socialiste. L'évêque est de ce que les Allemands appellent l'école rationaliste; il ne croit pas même à ce qu'il enseigne, et, moyennant son tablier de gros de Naples noir, il fricote ses cinq ou six mille livres tous les ans et passe son temps à lire du grec. Outre cela, je me suis enrhumé, en sorte que je suis on ne peut plus démoralisé. Sous le prétexte que nous sommes en juin, on me livre à des courants d'air destructeurs. Toutes les femmes me paraissent faites en cire. Elles mettent des _bustles_ (tournures) si considérables, qu'il ne tient qu'une femme sur le trottoir de Regent's Street. J'ai passé ma matinée hier dans la nouvelle chambre des Communes, qui est une affreuse monstruosité. Nous n'avions pas encore d'idée de ce qu'on peut faire avec un manque de goût complet et deux millions de livres sterling. Je crains de devenir tout à fait socialiste en mangeant de trop bons dîners dans de la vaisselle plate en vermeil, et en voyant des gens qui gagnent quatorze mille livres sterling aux courses d'Epsom. Mais il n'y a pas encore de probabilité qu'une révolution éclate ici. La servilité des pauvres gens est étrange pour nos idées démocratiques. Chaque jour, nous en voyons quelque nouvel exemple. La grande question est de savoir s'ils ne sont pas plus heureux. Écrivez-moi à Lincoln, poste restante. Lincoln est dans le Lincolnshire, je crois, mais je n'en jurerais pas.

CXLII

Salisbury, samedi 15 juin 1850.

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Je commence à avoir assez de ce pays-ci. Je suis excédé de l'architecture perpendiculaire et des manières également perpendiculaires des natifs. J'ai passé deux jours à Cambridge et à Oxford, chez des révérends, et, tout bien considéré, je préfère les capucins. Je suis particulièrement furieux contre Oxford. Un _fellow_ a eu l'insolence de m'inviter à dîner. Il y avait un poisson de quatre pouces dans un grand plat d'argent et une côtelette d'agneau dans un autre. Tout cela servi dans un style magnifique avec des pommes de terre dans un plat de bois sculpté. Mais jamais je n'ai eu si faim. C'est la suite de l'hypocrisie de ces gens-là . Ils aiment à montrer aux étrangers qu'ils sont sobres, et, moyennant qu'ils font un _luncheon_, ils ne dînent pas. Il fait un vent du diable et un froid de chien. S'il ne faisait grand jour à huit heures du soir, on pourrait se croire en décembre. Cela n'empêche pas toutes les femmes de sortir avec un parasol ouvert. Je viens de faire une boulette. J'ai donné une demi-couronne à un monsieur en noir qui m'a montré la cathédrale, et puis je lui ai demandé l'adresse d'un gentleman pour qui j'avais une lettre du _dean_. Il s'est trouvé que c'était à lui-même que la lettre était adressée. 11 a eu l'air fort sot, et moi aussi; mais il a gardé l'argent. Je compte aller demain revoir Stone-Henge, et j'irai le soir dîner à Londres, s'il fait un peu moins de brouillard. Lundi ou mardi, je partirai pour Canterbury, et je pense être à Paris vendredi. Je voudrais bien que vous fussiez à Salisbury. Stone-Henge vous étonnerait fort. Adieu; je retourne à mon église. Ma lettre partira, Dieu sait quand! On vient de me dire que, le jour du Seigneur, la poste se reposait. J'ai un rhume abominable, je tousse et je n'ai que du vin de Porto à boire.--Les femmes ont ici des cerceaux à leurs robes. Il est impossible de voir quelque chose de plus ridicule qu'une Anglaise en cerceau.--Qu'est-ce que c'est qu'une miss Jewsbury, un peu rousse, qui fait des romans? Je l'ai rencontrée l'autre soir, et elle m'a dit quelle avait rêvé toute sa vie un plaisir quelle croyait impossible, qui était de me voir (textuel). Elle a fait un roman sous le titre de _Zoé._ Vous qui lisez tant, vous me direz quelle est cette personne, pour qui je suis un livre. Il y a un petit hippopotame au Jardin zoologique, qu'on nourrit de riz au lait. Le _Punch_ du 15, donne son portrait qui est d'une ressemblance achevée. Adieu; tâchez de me dédommager par une jolie promenade de mon voyage de trois semaines.

CXLIII

Bâle, 10 octobre 1850.