Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine
Part 14
Vous aviez été si longtemps sans m'écrire, que je commençais à être inquiet. Et puis j'étais tourmenté d'une idée saugrenue que je n'ai pas osé vous dire. Je visitais les arènes de Nîmes avec l'architecte du département, qui m'expliquait longuement les réparations qu'il avait fait faire, lorsque je vis, à dix pas de moi, un oiseau charmant, un peu plus gros qu'une mésange, le corps gris de lin, avec les ailes rouges, noires et blanches. Cet oiseau était perché sur une corniche et me regardait fixement. J'interrompis l'architecte pour lui demander le nom de cet oiseau. C'est un grand chasseur, et il me dit qu'il n'en avait jamais vu de semblable. Je m'approchai, et l'oiseau ne s'envola que lorsque j'étais assez près de lui pour le toucher. Il alla se poser à quelques pas de là , me regardant toujours. Partout où j'allais, il semblait me suivre, car je l'ai retrouvé à tous les étages de l'amphithéâtre. Il n'avait pas de compagnon et son vol était sans bruit, comme celui d'un oiseau nocturne.
Le lendemain, je retournai aux arènes et je revis encore mon oiseau. J'avais apporté du pain, que je lui jetai. Il le regarda, mais n'y toucha pas. Je lui jetai ensuite une grosse sauterelle, croyant à la forme de son bec qu'il mangeait des insectes, mais il ne parut pas en faire cas. Le plus savant ornithologiste de la ville me dit qu'il n'existait pas dans le pays d'oiseau de cette espèce.
Enfin, à la dernière visite que j'ai faite aux arènes, j'ai rencontré mon oiseau toujours attaché à mes pas, au point qu'il est entré avec moi dans un corridor étroit et sombre où lui, oiseau de jour, n'aurait jamais dû se hasarder.
Je me souvins alors que la duchesse de Buckingham avait vu son mari sous la forme d'un oiseau le jour de son assassinat, et l'idée me vint que vous étiez peut-être morte et que vous aviez pris cette forme pour me voir. Malgré moi, cette bêtise me tourmentait, et je vous assure que j'ai été enchanté de voir que votre lettre portait la date du jour où j'ai vu pour la première fois mon oiseau merveilleux.
Je suis arrivé ici avec un temps affreux. Une pluie comme on n'en voit jamais dans le Nord a inondé toute la campagne, coupé les routes, changé tous les ruisseaux en grosses rivières. 11 m'est impossible de sortir de la ville pour aller à Serrabonne, où j'ai affaire. Je ne sais combien de temps cela durera.
Il y a une foire à Perpignan, et de plus les Espagnols qui fuient l'épidémie encombrent la ville, si bien que je n'ai pu trouver à me loger dans une auberge. Si je n'étais parvenu à émouvoir la commisération d'un chapelier, j'aurais été réduit à coucher dans la rue. Je vous écris dans une petite chambre bien froide, à côté d'une cheminée qui fume, maudissant la pluie qui bat mes vitres. La servante qui me sert ne parle que catalan et ne me comprend que lorsque je lui parle espagnol. Je n'ai pas un livre et je ne connais personne ici. Enfin, le pire de tout, c'est que, si le vent du nord ne s'élève pas, je resterai ici je ne sais combien de jours, sans même la ressource de retourner à Narbonne, car le pont qui pouvait assurer ma retraite ne tient plus à rien, et, si l'eau grossit, il sera emporté. Admirable situation pour faire des réflexions et pour écrire ses pensées. Mais des pensées, je n'en ai guère maintenant. Je ne sais que m'impatienter. J'ai à peine la force de vous écrire. Vous ne me parlez pas d'une lettre que je vous ai écrite d'Arles. Peut-être s'est-elle croisée avec la vôtre?
J'ai été à la fontaine de Vaucluse, où j'ai eu quelque envie d'écrire votre nom; mais il y avait tant de mauvais vers, de Sophies,de Carolines, etc., que je n'ai pas voulu profaner votre nom en le mettant en si mauvaise compagnie. C'est l'endroit le plus sauvage du monde. Il n'y a que de l'eau et des rochers. Toute la végétation se réduit à un figuier qui a poussé je ne sais comment au milieu des pierres, et à des capillaires très-élégantes dont je vous envoie un échantillon. Lorsque vous avez bu du sirop de capillaire pour un rhume, vous ne saviez peut-être pas que cette plante avait une forme aussi jolie.
Je serai à Paris vers le 15 du mois prochain. Je ne sais pas du tout quelle route je prendrai. Il est possible que je revienne par Bordeaux. Mais, si le temps ne s'améliore pas, je reviendrai par Toulouse. Je serai alors à Paris quinze jours plus tôt. J'espère trouver une lettre de vous à Toulouse. S'il n'y en avait pas, je vous en voudrais mortellement.
Adieu.
CVIII
Paris, 5 décembre 1844.
J'avais juré de ne pas vous écrire, mais je ne sais pas si j'aurais pu tenir mon serment encore longtemps. Pourtant, je ne pensais pas que vous fussiez souffrante. Notre promenade avait été si heureuse! Je ne croyais pas possible que vous pussiez en garder un mauvais souvenir. Il paraît que ce qui vous irrite, c'est que je suis plus entêté que vous. Voilà une belle raison et dont vous devez bien vous faire gloire. Ne devriez-vous pas plutôt avoir honte de m'avoir rendu tel! Et puis vous dites que je suis dur, et vous me demandez si je m'en aperçois. Franchement, non. Pourquoi ne m'avertissez-vous pas? Si je l'ai été, je vous en demande pardon. Il me semble qu'en nous en allant, vous n'aviez pas un seul grain de colère contre moi. Je vous croyais aussi confiante, aussi intime que je l'étais pour vous. Vous dirai-je que c'est le souvenir le plus doux que j'ai conservé de notre promenade? Quand je vous vois ainsi, vous me rendez bien heureux. Si vous aviez alors de la colère, cela fait honneur à votre dissimulation. Mais j'aime mieux croire aux secondes pensées que de croire que vous n'étiez pas sincère alors. Dites-moi si je me trompe.
J'ai commencé ce soir le dessin que vous commandez. C'est difficile à faire. Je voudrais vos instructions. Vous tenez donc à ce champ de chardons? Vous dites qu'il vous paraît l'un des plus beaux lieux du monde. Je vous apporterai mon esquisse et aussi votre portrait. Je vous ai donné vos yeux mauvais. Ne croyez pas que telle est leur expression ordinaire. J'en connais une meilleure, d'autant plus précieuse qu'elle est plus rare. Vous verrez tout cela et vous donnerez vos ordres. Vous voudrez bien, pour le payement, vous rappeler que je ne suis pas un peintre ordinaire, ce n'est pas l'Åuvre que vous devrez payer, c'est la peine et le temps. Enfin, il est toujours bien de se montrer généreux avec les artistes.
Pendant que vous vous guérissiez de votre colère, j'en avais presque contre vous. Je m'étais figuré que vous m'écririez plus tôt. C'est en partie pour avoir attendu votre lettre, en partie par mauvais sentiment d'orgueil, que je ne vous ai pas prévenue. Vous voyez que je m'accuse aussi de mes méfaits. Pardonnez-moi celui-là . Au moins ce n'était pas le passé qui me rendait injuste.
Depuis que je vous ai vue, j'ai été presque toujours très-souffrant; je croyais que c'était la leçon d'espagnol sur «la large terre», comme dit Homère. Votre lettre m'a remis. Je crois maintenant que c'est la mine que vous aviez en nous quittant qui en était cause. Vous n'avez pas daigné tourner la tête pour me dire adieu.--Nous aurons bien des pardons à nous demander tous les deux pour toutes nos mauvaises pensées!
Il est une heure indue, mon feu est éteint et je grelotte. Je vous dis encore adieu et vous remercie de cÅur de m'avoir écrit. Il y a huit jours que j'attends cette lettre. N'êtes-vous pas entêtée aussi!
CIX
Paris, jeudi 7 février 1845.
Tout s'est passé mieux que je ne l'espérais[1]. Je me suis trouvé un aplomb rare. Je ne sais si le public a été content de moi, je le suis de lui.
[1] Sa réception à l'Académie française.
CX
Vendredi, 8 février 1845.
Puisque vous ne m'avez pas trouvé trop ridicule, tout est bien. Je n'aurais pas été content de vous savoir là , voyant mon habit couleur d'estragon et ma figure idem.--Pourquoi pas demain? autrement, il faudrait attendre à mercredi prochain, et je n'en aurais pas le courage. Nous en aurons long à nous raconter. J'aurais perdu tout mon aplomb si je vous avais sue là .
CXI
Toulouse, 18 août 1845.
Je viens de trouver ici votre lettre; c'est fort heureux, car j'étais furieux de n'avoir pas eu de vos nouvelles à Poitiers comme je m'y attendais. Vous me direz que j'avais tort de m'attendre à ce que vous penseriez à moi plus tôt que vous n'avez fait. Que voulez-vous! je ne puis m'habituer à vos façons. Vous n'êtes jamais plus près de m'oublier que lorsque vous m'avez persuadé que vous pensiez à moi. Heureusement qu'entre tous ces oublis il y a des souvenirs, et j'y pense sans cesse. Je ne vois pas de ces belles grottes dont vous me parlez et je n'en ai pas besoin pour que bien des idées tristes et gaies me viennent par la tête. Je ne suis pas difficile en matière de paysage, comme vous le savez. Je n'y fais pas attention quand je me promène avec vous. Je voudrais bien vous gâter comme vous me le demandez. Mais je suis de trop mauvaise humeur. Je viens de passer quinze jours sans décolérer, d'abord contre le temps, puis contre les architectes, puis contre vous et contre moi-même. Le temps, qui avait été des plus affreux ces jours passés, s'est remis subitement au beau hier, mais avec une chaleur accablante, accompagnée d'un vent de sirocco qui m'ôte toutes mes forces. J'ai passé vingt-quatre heures chez un député, et, si j'avais l'ambition d'être un homme politique, cette visite-là m'aurait complètement fait changer d'avis. Quel métier! quels gens il faut voir, ménager, flatter! Je dirai comme Hotspur: _I had rather be a kitten and cry mew._ Esclavage pour esclavage, j'aime mieux la cour d'un despote; au moins, la plupart des despotes se lavent les mains. Je suis fâché d'apprendre que vous partiez si tard pour D...; c'est-à -dire je crains que vous n'en reveniez bien tard. Ce qui me fait prendre patience dans mon métier, c'est de penser que, lorsque je serai de retour, je vous retrouverai en face de ces lions de l'Institut, et qu'après m'avoir fait grise mine pendant un quart d'heure, vous me ferez oublier tous mes ennuis. Combien de temps passerez-vous à D...? Voilà ce que je me demande à présent; très-probablement, vous irez en Angleterre, et lady M... vous exposera encore ses belles théories _about the baseness of being in love._ Je voudrais bien que vous fussiez la première figure amie qui se présentât à moi aussitôt après mon retour. Malheureusement, cela ne sera pas et vous attendrez qu'il n'y ait plus une feuille aux arbres pour revenir à Paris. Dieu sait si vous n'y reviendrez point Anglaise aux trois quarts? Dites-moi bien que cela ne sera pas, que vous tâcherez de ne pas rester trop longtemps, et que vous ne serez pas pire que vous n'êtes. C'est déjà bien assez comme cela. Ãcrivez-moi à Montpellier, d'où je vous rapporterai un sachet, puis à Avignon. Je calcule mes heures de façon à être de retour le 20 septembre. Ce sera difficile, mais j'espère bien y parvenir.
Adieu; votre lettre finit bien, mais pourquoi ne me parlez-vous pas comme vous écrivez quelquefois?
CXII
Avignon, 5 septembre 1845.
Je remercie ces gens malades qui vous retiennent à Paris. Je vous remercie encore plus vous-même, si vous pensez moins à leurs rhumatismes qu'au plaisir que vous me ferez en restant. Suivant toute apparence, je serai de retour dans une quinzaine de jours, ou plutôt je ferai une halte dans mes foyers, entre mon voyage du Midi et celui du Nord; le second sera, j'espère, des plus courts et vous ne vous en apercevrez sans doute pas. Je me réjouis de vous savoir en si bonne santé. Pour moi, je n'en puis dire autant. Je suis souffrant depuis mon départ; j'avais compté sur le beau temps et sur le soleil du Languedoc pour me remettre; mais il est demeuré sans effet. Aujourd'hui, je reviens accablé de fatigue d'une très-longue course, où j'ai fait plus de mauvais sang que je n'en fais ordinairement quand vous ne vous en mêlez pas. Je suis tout étourdi et je vois presque double; pendant que vous mangez des pêches fondantes, j'en mange de jaunes très-acides et d'un goût singulier qui n'est pas trop déplaisant et que je voudrais vous faire connaître. Je mange des figues de toutes couleurs; mais je n'ai nul appétit à tout cela. Je m'ennuie horriblement le soir, et je commence à regretter la société des bipèdes de mon espèce. Je ne compte point les provinciaux pour quoi que ce soit. Ce sont des choses à mes yeux souvent fatigantes, mais tout à fait étrangères au cercle de mes idées. Ces Méridionaux sont d'étranges gens: tantôt je leur trouve de l'esprit, tantôt il me semble qu'ils n'ont que de la vivacité. Ce voyage me les fait voir un peu plus en laid qu'à l'ordinaire. Mon seul plaisir, dans le pays assez beau que je parcours, serait de rêvasser à mon aise, et je n'en ai pas le temps. Vous devinez à quoi j'aimerais rêver, et avec qui? Je voudrais vous raconter quelques histoires dignes d'être envoyées à deux cents lieues: malheureusement, je n'en apprends pas qui se puissent raconter. J'ai vu l'autre jour les ravages d'un torrent qui a noyé cent vingt chèvres, rasé des maisons, et vous avez eu mieux que cela à Paris; mais ce que vous n'y trouverez jamais, c'est une vue comme celle qu'on rencontre à chaque pas quand on parcourt le Comtat. Venez-y, ou plutôt atlendez-moi à Paris et promenons-nous dans nos bois, que je trouverai alors admirables. Ãcrivez-moi à Vézelay (Yonne).
CXIII
Barcelone, 10 novembre 1845.
Me voici arrivé au terme de mon long voyage sans rencontrer de trabucayres ni de rivières débordées, ce qui est encore plus rare. J'ai été admirablement reçu par mon archiviste, qui avait déjà préparé ma table et mes bouquins, où je vais assurément perdre le peu d'yeux qui me restent. Il faut, pour arriver à son _despacho_; traverser une salle gothique du XIVe siècle et une cour de marbre plantée d'orangers hauts comme nos tilleuls, et couverts de fruits mûrs. Cela est fort poétique, comme, aussi mon appartement, qui me rappelle les caravansérails de l'Asie pour le luxe et les conforts. On est cependant mieux ici qu'en Andalousie, mais les natifs sont inférieurs en tout aux Andalous. Ils ont de plus un défaut majeur à mes yeux ou plutôt à mes oreilles: c'est que je n'entends rien à leur baragouin. J'ai trouvé à Perpignan deux bohémiens superbes qui tondaient des mules. Je leur ai parlé _caló_, à la grande horreur d'un colonel d'artillerie qui m'accompagnait, et il s'est trouvé que j'étais bien plus fort qu'eux et qu'ils ont rendu à ma science un éclatant témoignage dont je n'ai pas été peu fier. Le résumé de mes impressions de voyage, c'est que ce n'était pas la peine d'aller si loin et que j'aurais peut-être achevé mon histoire aussi bien sans aller secouer la vénérable poussière des archives d'Aragon. C'est un trait d'honnêteté de ma part dont mon biographe, j'espère, me tiendra compte. En route, quand je ne dormais pas, c'est-à -dire pendant presque toute la route, j'ai fait mille châteaux en Espagne auxquels il manque votre approbation. Répondez-moi sur-le-champ et mettez l'adresse en très-gros et lisibles caractères.
CXIV
Madrid, 18 novembre 1845.
Me voici installé ici depuis une semaine et plus, avec un grand froid, quelquefois de la pluie, un temps tout semblable à celui de Paris. Seulement, je vois tous les jours des montagnes dont la cime est couverte de neige, et je vis familièrement avec de très-beaux Velasquez. Grâce à la lenteur ineffable des gens de ce pays-ci, je n'ai commencé que d'aujourd'hui seulement à mettre le nez dans les manuscrits que j'étais venu consulter. Il a fallu une délibération académique pour me permettre de les examiner, et je ne sais combien d'intrigues pour obtenir des renseignements sur leur existence. D'ailleurs, cela me semble peu de chose et ne valait pas la peine de faire un si long voyage. Je pense que j'aurai fini mes perquisitions assez promptement, c'est-à -dire avant la fin du mois.
J'ai trouvé ce pays-ci fort changé depuis ma dernière visite. Les gens que j'avais laissés amis sont ennemis mortels. Plusieurs de mes anciennes connaissances sont devenues de grands seigneurs, et très-insolents. Somme toute, je me plais moins à Madrid en 1845 qu'en 1840. Ici, l'on pense tout haut et l'on ne se gêne guère pour personne. On a une franchise qui nous surprend fort, nous autres Français, et qui m'étonne d'autant plus que vous m'avez habitué à tout autre chose. Vous devriez aller faire un tour de l'autre côté des Pyrénées pour prendre une leçon de véracité. Vous ne sauriez vous faire une idée des figures qu'on a quand l'objet aimé n'arrive pas à l'heure où on l'attend, ni du bruit des soupirs qu'on laissé échapper librement; on est tellement habitué à des scènes semblables, qu'il n'y a pas de scandale ni de cancans. Chacun et chacune savent qu'ils seront de même dimanche. Est-ce bien? est-ce mal? je me demande cela tous les jours sans conclure. Je vois les amants heureux et je trouve qu'ils abusent de l'intimité et de la confiance. L'un raconte ce qu'il a mangé à son dîner, l'autre donne des détails peu ragoûtants sur un rhume qui le tient. Le plus romanesque des amants n'a pas la moindre idée de ce que nous nommons galanterie. Les amants ne sont, à vrai dire, ici que des maris non autorisés par l'Ãglise. Ils sont les souffre-douleur des maris véritables, font les commissions et gardent madame quand elle prend médecine. Il fait si froid, que je n'irai pas à Tolède comme je me l'étais proposé. Il n'y a pas de taureaux par la même raison. En revanche, on annonce force bals qui m'ennuient fort. J'irai après-demain chez Narvaez, ou je verrai probablement Sa Majesté Catholique. Vous pouvez m'écrire ici, si vous me répondez courrier par courrier; sinon, à Bayonne, poste restante. Je pense quand je m'ennuie, c'est-à -dire tous les jours, que vous viendrez peut-être me voir à mon débarquement, et cette idée me ranime. Malgré votre infernale coquetterie et votre aversion pour la vérité, je vous aime mieux que toutes ces personnes si franches. N'abusez pas de cet aveu.
Adieu.
CXV
Paris, lundi 19 janvier 1846.
Je suis bien fâché que vous n'ayez pas plus de courage. Il ne faut jamais attendre les douleurs en matière de dents, et c'est parce qu'on n'ose pas aller chez le dentiste qu'on se prépare des souffrances abominables. Allez donc chez Brewster ou chez tout autre plus tôt que plus tard. Si vous le désirez, j'irai avec vous et je vous tiendrai, s'il le faut. Croyez, du reste, que c'est l'homme le plus habile en son genre et qui est, en outre, conservateur par système.--Vous êtes bien bonne de vous reprocher le récit pathétique que vous m'avez fait. Vous auriez dû, au contraire, vous réjouir de m'avoir fait faire une bonne action. Il n'y a rien que je méprise et même que je déteste autant que l'humanité en général; mais je voudrais être assez riche pour écarter de moi toutes les souffrances des individus. Vous ne me dites pas ce qui m'intéresserait le plus, c'est-à -dire quand je pourrai vous voir. Cela me prouve que vous n'en avez nulle envie. Voulez-vous faire une promenade mercredi? Si vous étiez prise parles dents, ne venez pas. Si vous aviez toute autre maladie je n'admettrais pas d'excuse, parce que je n'y croirais pas.
CXVI
Paris, 10 juin 1846.
En ouvrant le paquet de livres, j'ai eu la bêtise de croire que je trouverais un mot de vous, et que le beau soleil vous aurait inspirée. Pas une ligne! Je me suis mis à relire votre lettre de ce matin, que j'ai trouvée un peu bien sèche à la seconde lecture. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je remarque l'espèce de bascule très-impartiale de votre correspondance et, en général, de toute votre conduite à mon égard. Vous n'êtes jamais plus près de me faire quelque méchanceté que lorsque vous venez d'être bonne et gracieuse pour moi. Vous m'aviez promis de me donner un jour bientôt. Mais, si j'attendais l'exécution de vos promesses, la patience que le ciel m'a départie ne suffirait pas. L'autre jour, vous étiez aussi insouciante en me disant adieu qu'en me disant bonjour. Ce n'était pas cela l'avant-dernière fois. C'est un phénomène très-curieux que l'eau qui a bouilli se gèle plus facilement que l'eau froide. Vous illustrez cette chimie-là . En me quittant, vous aviez votre air de bouderie; aussi je m'attends que vous serez charmante mercredi. Il faudra revoir nos jolies promenades sablées pour nous. Vous me ferez grand plaisir en acceptant. Mais c'est ce qui ne vous touche que médiocrement. Si vous avez quelque curiosité, elle sera récompensée par un monument d'_auld lang syne_ que je vous montrerai. Et puis je vous donnerai quelque chose. Du moins, j'ai eu envie de vous donner quelque chose, mais vous avez été si mal pour moi, d'abord en m'écrivant votre lettre de ce matin, puis en n'écrivant rien avec les livres, que je ne sais trop si je vous offrirai ce présent projeté. Pourtant, si vous le demandez, il est probable que je céderai.
Je suis devenu, comme vous savez, grand observateur du temps. Le vent est magnifique au nord-est. Cela nous promet quelques beaux jours. Je voudrais que vous fissiez autant que moi attention au soleil et à la pluie.
CXVII
Dijon, 29 juillet 1846.
J'espérais trouver ici une lettre de vous, mais je suppose que vous vous amusez trop pour penser à m'écrire. Je n'ai rien trouvé à Bar non plus, ce qui m'étonne et m'indigne fort. Est-ce la faute de la poste ou la vôtre? J'avais toujours cru la poste infaillible. Que faites-vous, où êtes-vous en ce moment? Je ne sais en vérité où vous adresser cette lettre, et je vous l'envoie à tout hasard à Paris. Ãcrivez-moi donc à Privas et puis à Clermont-Ferrand. J'ai beaucoup vu de mÅurs, d'hommes et de villes depuis vous avoir quittée il y a quinze jours, et, comme Ulysse, j'ai eu toute sorte de contrariétés dans mes pérégrinations. Chaque année, je trouve la province plus sotte et plus insupportable. Cette fois-ci, j'ai le spleen et je vois tout en noir, peut-être parce que vous m'avez oublié si indignement. Je n'ai eu de bons moments qu'en traversant toute sorte de bois très-épais dans les Ardennes, qui me faisaient penser à d'autres bois bien plus agréables. Je crains que vous n'y pensiez guère. Pour m'achever, j'ai trouvé ici d'horribles bêtises qu'on a faites avec notre argent. Ce sont des pères de famille vertueux et niais qui les ont faites, et contre lesquels je dois lancer les rapports les plus fulminants, tendant à les faire crever de faim. Ce métier de férocité m'afllige. J'aurais besoin d'être adouci par une lettre de vous. J'en reviens toujours à mes moutons. Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? Je vais être je ne sais combien de temps sans nouvelles, car je n'ai pas d'itinéraire assez arrêté pour vous indiquer mes étapes. En somme, je ne trouve que des raisons d'être furieux. Il est vraisemblable que vous vous trouvez bien où vous êtes, et je m'attends à ne vous revoir que cet hiver, quand l'Opéra vous rappellera à Paris.
Adieu; quand vous penserez à moi, vous verrez si je sais être magnanime. Ne m'écrivez pas à Privas, mais à Clermont-Ferrand. Je viens de m'apercevoir que je n'avais que faire à Privas. Après Clermont, j'irai probablement à Lyon, mais vous aurez de mes nouvelles auparavant.
CXIX
10 août 1846.
à bord d'un bateau à vapeur dont je ne sais le nom.