Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine

Part 13

Chapter 134,215 wordsPublic domain

Vous me reprochez ma dureté, et peut-être avez-vous quelque raison. Il me semble cependant que vous seriez plus juste en disant colère ou impatience. Il serait encore assez bien de votre part de réfléchir si cette colère ou cette dureté est motivée ou si elle ne l'est pas.

Examinez s'il n'est pas bien triste pour moi de me trouver sans cesse aux prises avec votre orgueil, et de voir que votre orgueil a la préférence. J'avoue que je ne comprends nullement ce que vous me dites quand vous parlez de votre obéissance qui vous donne le tort de tout, et ne vous donne le mérite de rien. Le contraire pourrait se soutenir mieux, ce me semble; mais il n'y a de votre part ni tort ni mérite. Rappelez-vous un moment et avec franchise ce que vous êtes pour moi. Vous acceptez ces promenades qui sont ma vie; mais cette glace sans cesse renaissante qui me désespère chaque fois davantage, ce plaisir de calcul ou, j'aime mieux le croire, d'instinct, que vous avez à me faire désirer ce que vous refusez obstinément: tout cela peut excuser ma dureté; mais, s'il y a un tort de votre part, c'est assurément cette préférence que vous donnez à votre orgueil sur ce qu'il y a de tendresse en vous. Le premier sentiment est au second comme un colosse à un pygmée.--Cet orgueil n'est au fond qu'une variété de l'égoïsme. Voulez-vous un jour mettre de côté ce grand défaut, et être pour moi aussi aimable que vous le pourrez? J'accepterais très-volontiers ce parti si vous me promettiez d'être tout à fait franche, et si vous aviez le courage de tenir cet engagement, ce serait une expérience peut-être bien triste pour moi. Cependant, je l'accepterais avec joie, puisque vous n'auriez, dites-vous, que du bonheur dans ce cas.--Adieu, à bientôt. Mettez vos bottes de sept lieues, nous ferons une belle promenade; si le temps n'était pas plus mauvais qu'il y a quelques jours, vous n'auriez pas de risques de vous enrhumer. Je suis bien souffrant de migraine et d'étourdissement, mais j'espère que vous me guérirez.

XCIV

Paris, 12 mars 1844.

C'est fort bien. Comme si je n'avais pas assez d'ennuis de toute espèce! Cent visites à faire! Un libraire qui me fait envoyer un rapport de quarante pages à faire et à discuter! Des épreuves à corriger! Il me semble que vous devriez bien, sachant tout cela, m'écrire au moins quelques lignes d'encouragement. Je suis à peu près à bout de mon courage et de ma patience. Heureusement, cela finit jeudi prochain[1].--Jeudi à une heure, je serai redevenu un bipède ordinaire; d'ici là , est-ce trop vous demander que quelques mots tendres comme vous en avez trouvé la dernière fois que nous nous sommes vus? Il est trois heures, et je vous quitte pour mes épreuves de _Mademoiselle Arsène Guillot._--Lundi ou plutôt mardi.

[1] Sa réception à l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

XCV

Jeudi soir, 15 mars 1844.

Cela m'a fait un sensible plaisir[1], d'autant plus que je m'attendais à une défaite. On m'apportait les bulletins à mesure qu'ils s'élaboraient. Il me semblait impossible de réussir; ma mère, qui souffrait depuis quelques jours d'un rhumatisme aigu, a été guérie du coup.--J'en ai d'autant plus envie de vous voir. Essayez si je vous en aime mieux ou moins, et cela le plus tôt possible. Je suis harassé des courses que j'ai faites, car il faut maintenant remercier, et remercier amis et ennemis, pour montrer qu'on a de la grandeur d'âme. J'ai le bonheur d'avoir été black-boulé par des gens que je déteste, car c'est un bonheur que de n'avoir pas le fardeau de la reconnaissance à l'égard des personnes qu'on estime peu. Écrivez-moi, je vous prie, quand vous voulez que nous nous voyions.

J'ai bien envie que nous fassions quelque longue promenade.

Vous êtes sorcière, en effet, d'avoir si bien deviné l'événement. Mon Homère m'avait trompé, ou bien c'est à M. Vatout que s'adressait sa prédiction menaçante.

Adieu, _dearest friend_! Entre mes épreuves à corriger, mon rapport à faire, et un peu aussi le tracas que j'ai eu depuis trois jours, je n'ai guère trouvé le temps de dormir. Je vais essayer.--J'aurais d'assez drôles d'histoires à vous conter des hommes et des choses.

[1] Sa nomination comme membre de l'Académie française.

XCVI

17 mars 1844.

Je vous remercie bien de vos compliments, mais je veux mieux encore. Je veux vous voir et faire une longue promenade. Je trouve cependant que vous avez pris la chose trop au tragique. Pourquoi pleurez-vous? les quarante fauteuils ne valaient pas une petite larme. Je suis excédé, éreinté, démoralisé et complétement _out of my wits_. Puis Arsène Guillot fait un _fiasco_ éclatant et soulève contre moi l'indignation de tous les gens soi-disant vertueux, et particulièrement des femmes à la mode qui dansent la polka et suivent les sermons du P. Ravignan; tant il y a que l'on dit que je fais comme les singes, qui grimpent au haut des arbres et qui, arrivés sur la plus haute branche, font des grimaces au monde. Je crois avoir perdu des voix par cette scandaleuse histoire; d'un autre côté, j'en gagne. Il se trouve des gens qui m'ont black-boulé sept fois et qui me disent qu'ils ont été mes plus chauds partisans. Ne trouvez-vous pas que cela vaut bien la peine de faire ainsi le péché de mensonge, surtout pour le gré que j'en sais aux gens? Tout ce monde où j'ai vécu presque uniquement depuis quinze jours me fait désirer ardemment de vous voir. Au moins nous sommes sûrs l'un de l'autre, et, quand vous me faites des mensonges, je puis vous les reprocher et vous savez vous les faire pardonner. Aimez-moi, quelque vénérable que je sois devenu depuis bientôt trois jours.

XCVII

Paris, 26 mars 1844.

Je crains que le discours ne vous ait paru un peu long. J'espère qu'il ne faisait pas aussi froid de votre côté que du mien. Je suis encore à grelotter. Nous aurions dû faire une courte promenade ensemble après la cérémonie. Vous avez pu voir quelle horrible toux j'ai. Cela aurait presque pu passer pour de la cabale. Avant la séance, l'orateur m'a fort prié de lui dire dans quelle partie de la salle se trouvait la personne à qui il avait envoyé des billets. L'avez-vous trouvé mieux en costume qu'en frac? Vous pourrez me persuader bien des choses, mais jamais que vous parliez autrement que sérieusement de gâteaux quand vous avez faim. Je maintiens mon adjectif, et vous même en avez reconnu la justesse. Cela est facile à voir par le courroux que vous en montrez. Vous dites que vous ne savez que rêver et jouer.--Vous savez, en outre, cacher vos pensées, et c'est ce qui me désole. Pourquoi, après si longtemps que nous sommes ce que nous sommes l'un à l'autre, êtes-vous encore à réfléchir plusieurs jours avant de répondre franchement à la question la plus simple? On dirait que vous soupçonnez des pièges partout. Adieu; j'ai été bien content de vous voir. J'ai eu de la peine à vous trouver cachée sous le chapeau de votre voisine. Autre enfantillage. Avez-vous vu ce que je vous ai envoyé? en pleine Académie? Mais vous ne voulez jamais rien voir.

XCVIII

Lundi soir. Mars 1844.

Je commence, je crois, à comprendre votre énigme. En réfléchissant à ce que vous m'avez dit aujourd'hui, j'arrive où m'avait déjà conduit une espèce de divination instinctive; assurément, mon plus grand ennemi ou, si vous voulez, mon rival dans votre cœur, c'est votre orgueil; tout ce qui le froisse vous révolte. Vous suivez votre idée, peut-être à votre insu, dans les plus petits détails. N'est-ce pas votre orgueil qui est satisfait lorsque je baise votre main? Vous êtes heureuse alors, m'avez-vous dit, et vous vous abandonnez à votre sensation parce que votre orgueil se plaît à une démonstration d'humilité. Vous voulez que je sois statue parce qu'alors vous êtes ma vie. Mais vous ne voulez pas être statue à votre tour; surtout, vous ne voulez pas cette égalité de bonheur donné et reçu, parce que tout ce qui est égalité vous déplaît.

Que vous dirai-je à cela? que, si cet orgueil voulait se contenter de ma soumission et de mon humilité, il devrait être content; je lui céderai toujours, pourvu qu'il laisse votre cœur suivre ses bons mouvements. Pour moi, je ne mettrai jamais sur une même ligne mon bonheur et mon orgueil, et, si vous vouliez me suggérer des formules d'humilité nouvelles, je les adopterais sans hésiter. Mais pourquoi de l'orgueil, c'est-à -dire de l'égoïsme, entre nous? êtes-vous donc insensible au plaisir de s'oublier l'un pour l'autre? Ce sentiment d'amitié si étrange que nous éprouvons tous les deux quelquefois, qui, ce matin, par exemple, nous a amenés là où nous n'avions aucune _raison_ d'aller, n'est-ce pas une puissance plus douce et plus vive que toutes celles que vous pourrait donner votre démon d'orgueil? Vous avez été si aimable ce matin, que je ne veux ni ne peux vous quereller. Je suis cependant d'une humeur affreuse. Je vous disais que j'allais m'ennuyer à un dîner. Figurez-vous que je me suis trompé de jour, que j'ai mortellement contrarié des gens qui ne m'attendaient pas et qui me l'ont bien rendu. J'ai passé ma soirée à regretter de n'être pas seul chez moi avec mes souvenirs. Je m'attends à une mauvaise lettre de vous. J'ai voulu vous écrire le premier, car je serai furieux sans doute après-demain. Vous me rendrez doux comme un mouton si vous voulez. Voilà l'hiver revenu tout à fait. Comment avez-vous supporté le froid de l'autre jour? celui-ci ne vous effiaye-t-il pas? Je ne sais si vous ferez bien de sortir demain; je crains la responsabilité du conseil, et j'aime mieux que vous décidiez. Voilà encore de l'humilité.

XCIX

Strasbourg, 30 avril 1844.

Je suis encore ici, grâce aux lenteurs du conseil municipal. Il m'a fallu passer un jour à faire de l'éloquence la plus sublime pour les exhorter à restaurer une vieille église. Ils répondent qu'ils ont plus besoin de tabac que de monuments, et qu'ils feront un magasin de mon église. Je partirai demain pour Colmar, et je pense être à Besançon le lendemain, c'est-à -dire jeudi. Je n'y demeurerai guère que le temps de jeter quelques fleurs sur la tombe de Nodier, et je tâcherai de revenir bien vite voir nos bois. La saison me semble ici plus avancée qu'à Paris. La campagne est admirable et d'un vert qu'aucun pinceau ne saurait imiter.

Je suis bien content de vous trouver si gaie; pour moi, je ne puis vous en dire autant. Il me semble que j'ai la fièvre tous les soirs et je suis d'une humeur horrible. La cathédrale, que j'aimais fort autrefois, m'a semblé laide, et c'est à peine si les vierges sages et les folles de Sabine, de Steinbach, ont trouvé grâce devant moi. Vous avez bien raison d'aimer Paris. C'est, après tout, la seule ville où l'on puisse vivre. Où trouveriez-vous ailleurs ces promenades, ces musées où nous avions tant de choses à nous dire et tant de tendresses aussi? Je voudrais croire à ce que vous me promettez, c'est-à -dire que nous reprendrons notre causerie interrompue, comme si nous n'avions pas été séparés. Je suis sûr de ce qui m'attend. Une épaisse glace se sera formée. Vous ne me reconnaîtrez même pas. Dussé-je vous quereller encore, cela vaut mieux que de ne pas vous voir.

Adieu.

C

Paris, samedi 3 août 1844.

Je suppose que vous êtes partie pour la campagne en prenant contre vos promesses un _french leave._ C'est fort aimable à vous. J'ai eu la naïveté d'attendre quelque signifiance de vous tous les jours. On se corrige difficilement. Dans le cas, très-peu probable, où vous seriez à Paris, et dans celui, encore plus improbable, où vous seriez curieuse d'assister à une séance de l'Académie des inscriptions, j'ai deux billets à vos ordres. Cela est fort ennuyeux. En attendant, j'ai travaillé de mon mieux à ma difficile besogne, qui sera bientôt terminée. Puis je partirai pour un mois ou deux. Si cela pouvait vous donner des remords ou, ce que j'aimerais bien mieux, l'envie de me voir, vous me feriez vite oublier ma mauvaise humeur.

CI

Paris, 19 août 1844.

. . . . . . . . . . . .

Il est tout à fait décidé que je partirai pour l'Algérie du 8 au 10 du mois prochain. Je resterai ou plutôt je courrai ça et là , jusqu'à ce que la fièvre ou les pluies viennent m'interrompre. De toute façon, je ne vous reverrai qu'en janvier. Vous auriez dû songer à cela avant de partir. Quand je dis que vous ne me reverrez que l'année prochaine, cela dépend de vous. Pendant que vous apprenez le grec, j'étudie l'arabe. Mais cela me semble une langue diabolique, et jamais je ne pourrai en savoir deux mots. À propos de Syra, cette chaîne que vous aimez est allée en Grèce et dans bien d'autres lieux. Je l'ai choisie parce qu'elle est d'un ancien travail antivulgaire. J'ai supposé qu'elle vous plairait. Vous rappelle-t-elle nos promenades et nos causeries sans fin? Je suis allé dimanche dîner chez le général Narvaez, qui donnait son raout et pour la fête de sa femme. Il n'y avait guère que des Espagnoles. On m'en a montré une qui a voulu se laisser mourir de faim par amour, et qui s'éteint tout doucement. Ce genre de mort doit vous sembler bien cruel. Il y en avait une autre, mademoiselle de ***, que le général Serrano a plantée là pour Sa grosse Majesté Catholique; mais elle n'en est pas morte, et a même l'air de se porter très-bien. Il y avait encore madame Gonzalez Bravo, sœur de l'acteur Romea et belle-sœur de la même Majesté, qui, à ce qu'on dit, se fait un grand nombre de belles-sœurs. Celle-ci est très-jolie et très-spirituelle. Adieu. . . . . .

CII

Paris, lundi, septembre 1844

Nous nous sommes séparés l'autre jour également mécontents l'un de l'autre. Nous avions tort tous les deux, car c'est la force des choses qu'il fallait seulement accuser. Le mieux eût été de ne pas nous revoir de longtemps. Il est évident que nous ne pouvons plus maintenant nous trouver ensemble sans nous quereller horriblement. Tous les deux, nous voulons l'impossible: vous, que je sois une statue; moi, que vous n'en soyez pas une. Chaque nouvelle preuve de cette impossibilité, dont au fond nous n'avons jamais douté, est cruelle pour l'un et pour l'autre. Pour ma part, je regrette toute la peine que j'ai pu vous donner. Je cède trop souvent à des mouvements de colère absurde. Autant vaudrait-il se fâcher de ce que la glace est froide.

J'espère que vous me pardonnerez maintenant; il ne me reste nulle colère, seulement une grande tristesse. Elle serait moindre si nous ne nous étions pas quittés de la sorte. Adieu, puisque nous ne pouvons être amis qu'à distance. Vieux l'un et l'autre, nous nous retrouverons peut-être avec plaisir. En attendant, dans le malheur ou dans le bonheur, souvenez-vous de moi. Je vous ai demandé cela il y a je ne sais combien d'années. Nous ne pensions guère alors à nous quereller.

Adieu encore, pendant que j'ai du courage.

CIII

Paris, jeudi, 6 septembre 1844.

Il me semble que je vous ai vue en rêve. Nous sommes demeurés si peu de temps ensemble, que je ne vous ai rien dit de ce que je voulais vous dire. Vous-même, vous aviez l'air de ne pas trop savoir si j'étais une réalité. Quand nous verrons-nous? Je fais en ce moment le métier le plus bas et le plus ennuyeux: je sollicite pour l'Académie des inscriptions. Il m'arrive les scènes les plus ridicules, et souvent il me prend des envies de rire de moi-même, que je comprime pour ne pas choquer la gravité des académiciens que je vais voir. C'est un peu à l'aveugle que je me suis embarqué, ou plutôt qu'on m'a embarqué dans cette affaire. Mes chances ne sont point mauvaises, mais le métier est des plus rudes, et le pire de tout, c'est que le dénoûment se fera longtemps attendre: vraisemblablement jusqu'à la fin d'octobre, et peut-être plus. Je ne sais si je pourrai aller en Algérie cette année. La seule réflexion qui me console, c'est que je resterai ici et que, par conséquent, je vous verrai. Cela vous fera-t-il plaisir? Dites-moi que oui et gâtez-moi bien. Je suis tellement abruti par ces ennuyeuses visites, que j'ai besoin de toutes vos câlineries, et des plus tendres, pour me donner un peu de courage et de vie.

Vous avez tort d'être jalouse des inscriptions. J'y mets quelque amour-propre, comme à une partie d'échecs engagée avec un adversaire habile; mais je ne crois pas que la perte ou le gain m'affecte le quart autant qu'une de nos querelles. Mais quel vilain métier que celui de solliciteur! Avez-vous jamais vu des chiens entrer dans le terrier d'un blaireau? Quand ils ont quelque expérience, ils font une mine effroyable en y entrant, et souvent ils en sortent plus vite qu'ils n'y sont entrés, car c'est une vilaine bête à visiter que le blaireau. Je pense toujours au blaireau en tenant le cordon de la sonnette d'un académicien, et je me vois _in the mind's eye_ tout à fait semblable au chien que je vous disais. Je n'ai pas encore été mordu cependant. Mais j'ai fait de drôles de rencontres.

Adieu.

CIV

Paris, 14 septembre 1844.

Tout était prêt et nous allions partir aujourd'hui, quand est venue une bourrasque qui a jeté nos projets au vent. Il y a conflit entre la guerre et l'intérieur. La guerre ne veut point de nous. Nous restons, ou, pour mieux dire, je ne vais pas en Afrique. Je vais passer une quinzaine de jours en courses et je reviendrai à Paris. À part la vexation qui accompagne tout projet avorté, et le regret très-vif d'avoir employé deux mois à apprendre un tas de choses inutiles, j'ai pris mon parti avec la plus grande impassibilité. Peut-être devinerez-vous pourquoi.

J'ai trouvé dans votre dernière lettre quelques phrases malsonnantes pour lesquelles je pourrais bien vous faire la guerre, si je ne trouvais, comme vous, qu'il est inutile et, qui plus est, dangereux et triste de se disputer à distance.--Je ne me représente pas trop comment vous passez les vingt-quatre heures de la journée. Je trouve bien l'emploi de seize, mais il y en a dix sur lesquelles je voudrais des détails. Lisez-vous toujours Hérodote? Mais quel dommage que vous n'essayiez pas un peu de l'original avec la traduction de Lanher, que vous avez, je pense! vous n'aurez guère d'autre difficulté que l'excès des ή ioniens. Si vous avez à votre disposition l'_Anabase_ de Xénophon, vous pourrez y prendre plaisir, surtout si vous avez une carte d'Asie sous les yeux. Je ne me rappelle guère les dialogues marins. Lisez plutôt _Jupiter confondu_, ou bien _Jupiter tragique_, ou bien _le Festin_ ou _les Lapithes_, à moins que vous ne m'en gardiez l'étrenne.

Je suis sûr que vous êtes florissante, toute robes et fleurs, et j'ose vous conseiller des lectures grecques! Adieu; écrivez-moi vite et ne vous moquez pas de moi. Je partirai lundi pour aller je ne sais où, mais pas trop loin, selon tous mes calculs.

CV

Poitiers, 15 septembre 1844.

Si je réponds tard à votre lettre du mois dernier, que je trouve ici, ce n'est pas, comme votre mauvaise conscience vous le dirait, par représailles pour la lenteur que vous avez mise à me donner de vos nouvelles. Vous avez passé dix jours entiers sans que l'idée de m'écrire une ligne vous vînt entête, et c'est bien mal. Vous me parlez de vos contemplations à D... Je crois que vous vous y êtes fort amusée, et je ne puis m'empêcher de croire que vous ne vous amusez que quand vous trouvez occasion de faire des coquetteries. Pour moi, j'ai mené une vie maussade au dernier point depuis mon départ de Paris. Comme Ulysse, j'ai vu beaucoup de mœurs, d'hommes et de villes. J'ai trouvé les unes et les autres très-laides. Puis j'ai eu quelques accès de fièvre, qui m'ont étonné et chagriné en me montrant comme je décline. J'ai trouvé le pays le plus plat et le plus insignifiant de la France; mais il y a beaucoup de bois et de grands arbres et des solitudes où j'aurais bien aimé à vous rencontrer. Votre souvenir se représente à moi maintenant dans une foule de lieux, mais je le lie surtout aux bois et aux musées. Si vous avez quelque plaisir à occuper une place dans ma mémoire, et une grande place, vous devez penser qu'avec la vie que je mène, je ne vous oublie pas. Tel arbre me rappelle telle conversation. Je passe mon temps à méditer sur nos promenades. J'admire beaucoup Scribe d'avoir fait rire un public vertueux et néo-catholique avec les prix de vertu. Je suis également surpris de ce que vous me dites de son débit. Autrefois, il lisait comme un fiacre. Il faut croire que c'est l'habit académique qui donne cet aplomb, et cela me rend un peu d'espoir.

Depuis mon départ, je n'ai pas déballé deux fois mon discours, et, si cela continue, je ne crois pas, en vérité, que j'y puisse changer une ligne. Je m'attends qu'au dernier moment je serai épouvanté de la quantité de sottises que j'aurai laissées. Tant que je n'aurai pas tourné mon timon vers Paris, je ne saurai pas l'époque de mon retour avec quelque certitude. Si mon gouvernement ne me force pas à aller plus loin que Saintes, je crois que nous arriverons à peu près en même temps. Quel bonheur si nous pouvions nous voir dès le lendemain! Adieu; écrivez-moi à Saintes, je pense y être bientôt et m'y arrêter quelques jours.

CVI

Parthenay, 17 septembre 1844.

Votre lettre, que j'ai reçue à Saintes, a fait un peu diversion aux tribulations que j'y éprouvais. J'étais fort empêché à plonger dans le désespoir quatre mille de mes concitoyens qui m'envoyaient des députations et me faisaient des discours fabuleux.

Entre mon devoir et ma sensibilité naturelle, j'étais fort malheureux. Enfin, j'ai pris le parti le plus sage, et j'ai tranché du proconsul. D'ici à un an, je n'oserais pas repasser à Saintes. Je vois avec plaisir que vous vous souvenez de Paris à D... J'avais craint que vous n'eussiez oublié nos bois et nos gazons émaillés. Pour moi, j'y pense toujours plus vivement, surtout à présent que je viens de faire un pas vers Paris. Suivant toute apparence, je vous y précéderai. J'y serai dans dix jours au plus tard, à moins d'accidents que je ne puis prévoir. Et vous? voilà le plus important. Être à Paris sans vous me semblera bien plus dur que de courir les champs comme je fais à présent. J'ai une soif de vous voir que vous ne pouvez comprendre. Pourrez-vous, voudrez-vous revenir pour dire adieu à vos domaines de la rive gauche? je cherche à n'y pas penser, mais je n'y puis réussir. Pour me préparer aux déceptions comme Scapin quand il revenait de voyage, je cherche à me représenter _Your Ladyship_, statue cuirassée aussi méchante quelle m'est apparue quelquefois. J'ai beau faire, je vous vois toujours telle que vous avez été la dernière fois que nous nous assîmes si commodément sur un quartier de roc. Vraiment, je le crois un peu, d'abord parce que vous me l'avez promis, et puis je ne me persuaderai jamais que nous ayons pu changer tous les deux après avoir été aussi unis de pensée. Si vous songez à revenir, écrivez-moi à Blois, j'y serai bientôt, ou bien après le 25 à Paris, et dites-moi quand je pourrai vous voir et le plus tôt possible. Je vous écris d'une horrible ville de chouans et d'une auberge abominable, où l'on fait un bruit infernal. On met tant de cheveux dans tout ce qu'on me donne à dîner, que je mange à peine. J'ai trouvé aujourd'hui à Saint-Maixent des femmes avec la coiffure du XIVe siècle, et des corsages presque du même temps qui laissent voir la chemise, laquelle est en toile à torchon, boutonnée sous le cou et fendue comme celle des hommes. Malgré le pain d'épice qui est dessous, cela me semble très-joli. Je me suis presque foulé la main aujourd'hui et je n'ai plus la force d'écrire.

Adieu.

CVII

Perpignan, 14 novembre.

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