Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine

Part 12

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Le pays que je parcours est admirable, mais les gens y sont bêtes à outrance. Personne n'ouvre la bouche si ce n'est pour faire son éloge, et cela depuis l'homme qui porte un habit noir jusqu'au portefaix. Aucune apparence de ce tact qui fait le gentleman et que j'ai retrouvé avec tant de plaisir parmi les gens du peuple en Espagne. À cela près, il est impossible de voir un pays qui ressemble plus à l'Espagne. L'aspect du paysage et de la ville est le même. Les ouvriers se couchent à l'ombre ou se drapent de leurs manteaux d'un air aussi tragique que les Andalous. Partout l'odeur d'ail et d'huile se marie à celle des oranges et du jasmin. Les rues sont couvertes de toiles pendant le jour, et les femmes ont de petits pieds bien chaussés. Il n'y a pas jusqu'au patois qui n'ait de loin le son de l'espagnol. Un plus grand rapport se trouve encore produit par l'abondance des cousins, puces, punaises, qui ne permettent pas de dormir. J'ai encore deux mois à mener cette vie avant de revoir des êtres humains! Je pense sans cesse à mon retour à Paris, et mon imagination me peint je ne sais combien de délicieux moments passés avec vous. Peut-être ce que je puis espérer de mieux, c'est de vous voir une minute de loin et d'obtenir un petit signe de tête en manière de reconnaissance. . . . . .

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Vous me demandez un dessin de chapiteau roman. Je n'en ai plus un seul. J'ai envoyé tous mes croquis à Paris. Ensuite, un chapiteau vous intéresserait peu. Ce sont ou des diables, ou des dragons, ou des saints qui en font la décoration. Les diables des premiers siècles du christianisme n'ont rien de bien séduisant. Pour les dragons et les saints, je suis sûr que vous en faites peu de cas. J'ai commencé à dessiner pour vous un costume maçonnais. C'est le seul que j'aie rencontré qui ait quelque grâce; encore la ceinture est-elle si drôlement placée, que la taille la plus fine ne paraît pas différente de la plus grosse. Il faut une organisation physique particulière pour porter ce costume. Lebon marché des cotonnades et la facilité des communications avec Paris ont fait disparaître les costumes nationaux.

_10 septembre._--Je me suis donné une espèce d'entorse hier au soir. Je vous écris un pied sur une chaise, dans un état de fureur difficile à décrire. Quand mon pied désenflera-t-il? _That is the question._ Si j'étais obligé de passer cinq à six jours de plus ici, je ne sais ce que je deviendrais. Je crois que j'aimerais mieux être sérieusement malade que d'être ainsi arrêté par une petite misère. Pourtant, cela me fait assez souffrir.

Avignon est rempli d'églises et de palais, tous munis de hautes tours avec créneaux et mâchicoulis. Le palais des papes est un modèle de fortification pour le moyen âge. Cela prouve quelle aimable sécurité régnait dans ce pays vers le XIIIe ou XIVe siècle. Dans le palais des papes, on monte une centaine de marches d'un escalier tortueux, puis tout à coup on se trouve vis-à -vis une muraille. En tournant la tête, on voit, à quinze pieds plus haut, la continuation de l'escalier, où l'on ne peut parvenir que par une échelle. Il y a aussi des chambres souterraines qui servaient à l'inquisition. On montre les fourneaux où l'on chauffait les ferrements pour torturer les hérétiques, et les débris d'une machine très-compliquée pour donner la question. Les Aviguonnais sont aussi fiers de leur inquisition que les Anglais de leur _Magna Charta._ «Nous aussi, disent-ils, nous avons eu des auto-da-fé, et les Espagnols n'en ont eu qu'après nous!»

J'ai vu à Vienne, il y a quelques jours, une statue antique qui a bouleversé toutes mes idées sur la statuaire romaine. J'avais toujours vu le beau idéal de convention intervenir dans l'imitation de la nature. Là , c'est tout différent. Cette statue représente une grosse maman bien grasse, avec une gorge énorme un peu pendante et des plis de graisse le long des côtes, comme Rubens en donnait à ses nymphes. Tout Cela est copié avec une fidélité surprenante à voir. Qu'en disent Messieurs de l'Académie?

Adieu, voici l'heure de la poste. Écrivez-moi à Montpellier, puis à Carcassonne. J'espère que je ne serai pas trop longtemps sans aller chercher votre lettre, qui me rend toujours si heureux.

Adieu encore.

LXXXV

Toulon, 2 octobre.

J'ai été longtemps sans vous écrire, chère amie. Aussitôt que mon pied a été rendu à ses proportions ordinaires, j'ai voulu réparer le temps perdu en faisant des courses dans le Comtat. J'ai été à même d'apprécier la différence qui existe entre les cousins de Carpentras, d'Orange, Cavaillon, Apt et autres lieux. Ils possèdent presque tous la propriété d'empêcher un honnête-homme de dormir. Je ne vous parlerai pas des belles choses que j'ai vues ni des _humbugs_ que j'ai découverts. Mais savez-vous ce que c'est qu'un _draquet?_ C'est la même chose qu'un _fantasty._ Voici l'explication de ces deux mots barbares: vous saurez d'abord que la richesse du département de Vaucluse consiste surtout en soies. Dans chaque maisonnette de paysan, on élève des vers et on file la soie, d'où résulte d'abord une odeur infecte, ensuite que très-souvent on trouve des écheveaux de soie accrochés aux buissons. Vers le soir, il y a des paysannes assez imprudentes pour ramasser ces écheveaux et les mettre dans leur panier. Le panier s'alourdit peu à peu, toujours augmentant de poids, si bien que l'on est tout en nage à le porter. Lorsque, après une longue et pénible marche, on arrive aux abords d'un ruisseau, alors le panier devient réellement insupportable et on est obligé de le mettre à terre. Aussitôt il en sort un petit être à grosse tête, ricanant toujours, emmanché d'une espèce de queue de lézard, qui se plonge dans le ruisseau en disant: «M'as ben pourta!» ce qui veut dire en provençal ou dans l'idiome des draquets: «Tu m'as bien porté!» J'ai vu déjà plus d'une femme qui avait été ainsi mystifiée par ces démons espiègles, et je suis désolé de n'en pas avoir rencontré moi-même. J'aurais eu le plus grand plaisir à faire connaissance avec eux.

Ma tournée s'allonge à mesure que les jours accourcissent. Je vais demain à Fréjus pour aller de là aux îles de Lérins, où je trouverai peut-être les ruines de la première église chrétienne d'Occident. Je suis plus qu'à demi persuadé que je ne trouverai rien du tout. Mais il faut faire son métier en conscience et inspecter tout ce qu'il y a d'historique.

Il est impossible de voir rien de plus sale et de plus joli que Marseille. Sale et joli convient parfaitement aux Marseillaises. Elles ont toutes de la physionomie, de beaux yeux noirs, de belles dents, un très-petit pied et des chevilles imperceptibles. Ces petits pieds sont chaussés de bas cannelle, couleur de la boue de Marseille, gros et raccommodés avec vingt cotons de nuances différentes. Leurs robes sont mal faites, toujours fripées et couvertes de taches. Leurs beaux cheveux noirs doivent la plus grande partie de leur lustre au suif de chandelle. Ajoutez à cela une atmosphère d'ail mêlée de vapeur d'huile rance, et vous pouvez vous représenter la beauté marseillaise. Quel dommage que rien ne soit complet dans le monde! Eh bien, elles sont ravissantes malgré tout. Voilà un vrai triomphe.

Mes soirées, qui sont bien longues maintenant, commencent à m'ennuyer horriblement. Il est vrai que j'ai, en général, des volumes de lettres à écrire et des rapports à faire pour mes deux ou trois ministres. Ces douces occupations ne m'empêchent pas d'avoir le spleen depuis trois semaines. Je fais les rêves les plus noirs du monde, et mes pensées ne sont pas d'une couleur plus gaie. Pas un mot de vous! J'en aurais bien besoin pourtant. Si vous m'écrivez tout de suite, adressez votre lettre à Carcassonne. Il me faut une lettre de vous pour me ranimer. . . . . .

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Après Carcassonne, j'irai à Perpignan, à Toulouse et à Bordeaux. J'espère bien y trouver un souvenir de vous. Je n'ai pas achevé le croquis que je vous destine. Je vous l'apporterai à Paris. Dites-moi ce que je pourrai vous apporter encore qui vous fasse plaisir. Voici une fleur d'un arbrisseau épineux qui croît aux environs de Marseille et qui a une odeur de violette très-suave.

Adieu.

LXXXVI

Paris, vendredi matin, 3 novembre 1813.

Est-il possible que vous ne puissiez me dire tout ce que vous écrivez? Quelle est donc cette timidité bizarre qui vous empêche d'être franche et qui vous fait chercher les mensonges les plus extraordinaires, plutôt que de laisser échapper un mot de vérité qui me ferait tant de plaisir? Parmi les bons sentiments dont vous me parlez, il y en a un que je ne comprends pas, dites-vous; et vous ne cherchez pas à me le faire comprendre, je ne le devine même pas. Quant aux deux autres, je vous avoue que je ne suis guère plus habile. Croyez-vous au diable? Suivant moi, toute la question est là . S'il vous fait peur, arrangez-vous pour qu'il ne vous emporte pas. Si le diable est hors de cause en cette affaire, comme je le suppose, reste à se demander si l'on fait du mal ou du tort à quelqu'un. Je vous dis mon catéchisme. C'est, je crois, le meilleur, mais je ne vous le garantis pas. Je n'ai jamais cherché à faire des conversions, mais, jusqu'à présent, on n'a pu faire la mienne. Vous vous adressez, d'ailleurs, des reproches plus sévères que je ne vous en adresse. Quelquefois, je cède à la tristesse et à l'impatience. Rarement je vous accuse, sinon parfois de ce manque de franchise qui me met dans une défiance presque continuelle avec vous, obligé que je suis de chercher toujours votre idée sous un déguisement. Si j'avais été bien convaincu de ce que vous m'avez dit l'autre jour, j'en serais très-malheureux, car je ne pourrais souffrir de vous faire de la peine. Voyez pourtant qu'à force de dire tantôt blanc, tantôt noir, vous me faites douter de tout. Je ne sais plus ce que vous pensez, ce que vous sentez. Parlons donc une fois à cœur ouvert.

LXXXVII

Perpignan, 14 novembre.

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Vous aviez été si longtemps sans m'écrire, que je commençais à être inquiet. Et puis j'étais tourmenté d'une idée saugrenue que je n'ai pas osé vous dire. Je visitais les arènes de Nîmes avec l'architecte du département, qui m'expliquait longuement les réparations qu'il avait fait faire, lorsque je vis, à dix pas de moi, un oiseau charmant, un peu plus gros qu'une mésange, le corps gris de lin, avec les ailes rouges, noires et blanches. Cet oiseau était perché sur une corniche et me regardait fixement. J'interrompis l'architecte pour lui demander le nom de cet oiseau. C'est un grand chasseur, et il me dit qu'il n'en avait jamais vu de semblable. Je m'approchai, et l'oiseau ne s'envola que lorsque j'étais assez près de lui pour le toucher. Il alla se poser à quelques pas de là , me regardant toujours. Partout où j'allais, il semblait me suivre, car je l'ai retrouvé à tous les étages de l'amphithéâtre. Il n'avait pas de compagnon et son vol était sans bruit, comme celui d'un oiseau nocturne.

Le lendemain, je retournai aux arènes et je revis encore mon oiseau. J'avais apporté du pain, que je lui jetai. Il le regarda, mais n'y toucha pas. Je lui jetai ensuite une grosse sauterelle, croyant à la forme de son bec qu'il mangeait des insectes, mais il ne parut pas en faire cas. Le plus savant ornithologiste de la ville me dit qu'il n'existait pas dans le pays d'oiseau de cette espèce.

Enfin, à la dernière visite que j'ai faite aux arènes, j'ai rencontré mon oiseau toujours attaché à mes pas, au point qu'il est entré avec moi dans un corridor étroit et sombre où lui, oiseau de jour, n'aurait jamais dû se hasarder.

Je me souvins alors que la duchesse de Buckingham avait vu son mari sous la forme d'un oiseau le jour de son assassinat, et l'idée me vint que vous étiez peut-être morte et que vous aviez pris cette forme pour me voir. Malgré moi, cette bêtise me tourmentait, et je vous assure que j'ai été enchanté de voir que votre lettre portait la date du jour où j'ai vu pour la première fois mon oiseau merveilleux.

Je suis arrivé ici avec un temps affreux. Une pluie comme on n'en voit jamais dans le Nord a inondé toute la campagne, coupé les routes, changé tous les ruisseaux en grosses rivières. Il m'est impossible de sortir de la ville pour aller à Serrabonne, où j'ai affaire. Je ne sais combien de temps cela durera.

Il y a une foire à Perpignan, et de plus les Espagnols qui fuient l'épidémie encombrent la ville, si bien que je n'ai pu trouver à me loger dans une auberge. Si je n'étais parvenu à émouvoir la commisération d'un chapelier, j'aurais été réduit à coucher dans la rue. Je vous écris dans une petite chambre bien froide, à côté d'une cheminée qui fume, maudissant la pluie qui bat mes vitres. La servante qui me sert ne parle que catalan et ne me comprend que lorsque je lui parle espagnol. Je n'ai pas un livre et je ne connais personne ici. Enfin, le pire de tout, c'est que, si le vent du nord ne s'élève pas, je resterai ici je ne sais combien de jours, sans même la ressource de retourner à Narbonne, car le pont qui pouvait assurer ma retraite ne tient plus à rien, et, si l'eau grossit, il sera emporté. Admirable situation pour faire des réflexions et pour écrire ses pensées. Mais des pensées, je n'en ai guère maintenant. Je ne sais que m'impatienter. J'ai à peine la force de vous écrire. Vous ne me parlez pas d'une lettre que je vous ai écrite d'Arles. Peut-être s'est-elle croisée avec la vôtre?

J'ai été à la fontaine de Vaucluse, où j'ai eu quelque envie d'écrire votre nom; mais il y avait tant de mauvais vers, de Sophies, de Carolines, etc., que je n'ai pas voulu profaner votre nom en le mettant en si mauvaise compagnie. C'est l'endroit le plus sauvage du monde. Il n'y a que de l'eau et des rochers. Toute la végétation se réduit à un figuier qui a poussé je ne sais comment au milieu des pierres, et à des capillaires très-élégantes dont je vous envoie un échantillon. Lorsque vous avez bu du sirop de capillaire pour un rhume, vous ne saviez peut-être pas que cette plante avait une forme aussi jolie.

Je serai à Paris vers le 15 du mois prochain. Je ne sais pas du tout quelle route je prendrai. Il est possible que je revienne par Bordeaux. Mais, si le temps ne s'améliore pas, je reviendrai par Toulouse. Je serai alors à Paris quinze jours plus tôt. J'espère trouver une lettre de vous à Toulouse. S'il n'y en avait pas, je vous en voudrais mortellement.

Adieu.

LXXXVIII

Paris, 17 novembre 1843.

Il me semble vous voir d'ici avec la mine que vous me faites quelquefois; j'entends votre mine des mauvais jours; je crains, outre votre mauvaise humeur, que vous ne vous soyez enrhumée. Rassurez-moi bien vite sur ces deux points. Vous avez été si bonne et si gracieuse, que je vous pardonnerais, je crois, un retour à la mauvaise humeur, pourvu que vous me disiez que notre promenade ne vous a pas fait de mal. J'ai dormi presque toute la journée, de ce demi-sommeil que vous aimez. Le froid qu'il fait me désespère. Il y avait autrefois un été de la Saint-Martin, qui consolait un peu de la chute des feuilles. Je crains que cela n'ait passé comme bien des choses de ma jeunesse. Écrivez-moi, chère amie; dites-moi que vous vous portez bien, que vous ne m'en voulez pas de mes reproches. Vous ne me corrigerez pas de ce défaut-là . Si je n'étais habitué à penser tout haut avec vous, je serais presque tenté d'être toujours en colère, car vous êtes si aimable alors, qu'on ne peut se repentir du chagrin qu'on a dû vous causer; cependant, je me souviens seulement des moments où nous avons l'un et l'autre les mêmes pensées, et où il me semblait que vous oubliez et mon importunité et votre orgueil. On m'apporte votre lettre. Je vous en remercie de cœur. Vous êtes aussi bonne, aussi charmante que vous l'étiez avant-hier; de votre part, c'est doublement beau, car les choses aimables que vous me dites, vous les sentez encore et ce n'est pas la peur de mes colères qui vous les dicte. Si vous saviez tout le plaisir que me fait un mot de vous qui vient de vous-même, vous en seriez moins avare. J'espère que vous ne changerez pas de situation d'âme.

Je suppose que vous vous êtes fort amusée à votre bal d'hier. Moi, je suis allé aux Italiens, d'où l'on nous a proposé de nous mettre à la porte, Ronconi étant ivre ou en prison pour dettes. Enfin, à force de crier, nous avons eu l'_Elisir d'amore_; puis je suis rentré chez moi et j'ai corrigé des épreuves jusqu'à trois heures du matin. Vous croyez que l'Académie m'occupe fort? Je m'aperçois que j'y pense aujourd'hui pour la première fois. Je n ai guère de chances de réussir. Savez-vous quelque sortilège pour que mon nom sorte de la boîte de sapin nommée urne?

LXXXIX

Paris, mardi soir, 22 novembre 1843.

J'ai eu une bonne part de votre courbature. C'est la réaction d'une contrariété morale sur le physique. J'ai quelque peine à croire que votre entêtement soit bien involontaire. Le fût-il en effet, vous auriez toujours tort, ce me semble. Qu'en résulte-t-il? Vous parvenez, en donnant de mauvaise grâce, à ôter du mérite à un sacrifice que vous faites. Vous n'en sentez que plus vivement la peine de ce sacrifice, puisque vous n'avez plus la consolation qu'on en apprécie le mérite. Pour parler votre langue, vous vous donnez de doubles remords. Je vous ai dit cela plus d'une fois. Vous m'accusez d'injustice et je ne crois pas avoir mérité ce reproche. Si j'ai été injuste, ça n'a pas été souvent. Vous me jugez très-mal. Il est vrai que nous avons des caractères si différents, et surtout des points de vue si différents, que nous ne pouvons jamais juger les choses de même. J'ai tâché de ne pas me mettre en colère. Je crains de n'avoir réussi qu'imparfaitement et je vous en demande pardon. Toutefois, il y a eu quelque amélioration de ma part, convenez-en. Comment voulez-vous disputer sur le sujet que vous dites: «Qui aime le mieux?» La première chose à faire serait de s'entendre sur le sens du verbe, et c'est ce que nous ne ferons jamais. Nous sommes trop ignorants l'un et l'autre pour être jamais d'accord, et surtout trop ignorants l'un de l'autre. Pour moi, j'ai cru vous connaître plus d'une fois, et vous m'échappez toujours. J'avais raison de dire que vous étiez comme Cerbère: _Three gentlemen at once._

Entre votre tête et votre cœur, je ne sais jamais qui l'emporte; vous ne le savez pas vous-même, mais vous donnez toujours raison à la tête. Il vaut mieux se quereller que de ne pas se voir. Voilà la seule chose qui me paraisse démontrée. À quand nous querellerons-nous? N'oubliez pas que vendredi est mon jour de réception. J'ai embrassé une trentaine de confrères depuis quatre jours[1], principalement ceux qui, m'ayant promis, m'ont manqué de parole.

[1] À l'occasion de sa nomination comme membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

XC

Paris, 13 décembre 1843.

Nous nous sommes quittés sur un mouvement de colère; mais, ce soir, en réfléchissant avec calme, je ne regrette rien de ce que j'ai dit, si ce n'est peut-être la vivacité de quelques mots dont je vous demande pardon. Oui, nous sommes de grands fous. Nous aurions dû le sentir plus tôt. Nous aurions dû voir plus tôt combien nos idées, nos sentiments étaient contraires en tout et sur tout. Les concessions que nous nous faisions l'un à l'autre n'avaient d'autre résultat que de nous rendre plus malheureux. Plus clairvoyant que vous, j'ai sur ce point de grands reproches à me faire. Je vous ai fait beaucoup souffrir pour prolonger une illusion que je n'aurais pas dû concevoir.

Pardonnez-moi, je vous en prie, car j'en ai souffert comme vous. Je voudrais vous laisser de meilleurs souvenirs de moi. J'espère que vous attribuerez à la force des choses le chagrin que j'ai pu vous occasionner. Jamais je n'ai été avec vous tel que j'aurais voulu être, ou plutôt tel que j'avais le projet de paraître à vos yeux. J'ai eu trop de confiance en moi. J'ai cherché dans mon cœur à combattre ce que ma raison me démontrait. À tout prendre, peut-être vous en viendrez à ne voir dans notre folie que son beau côté, à ne vous rappeler que des moments heureux que nous avons trouvés l'un auprès de l'autre. Quant à moi, je n'ai pas le moindre reproche à vous faire. Vous avez voulu concilier deux choses incompatibles et vous n'avez pas réussi. Ne dois-je 'pas vous savoir gré d'avoir essayé pour moi l'impossible?

XCI

Paris, mardi soir, 1844.

J'ai attendu toute la journée une lettre de vous, Ce n'est pas ce qui m'a empêché de vous écrire, mais j'ai été horriblement occupé. Je crois que le beau temps d'aujourd'hui m'a un peu soulagé le cœur. Je n'ai plus de colère, si j'en avais, et j'ai moins de tristesse en me rappelant vos discours d'hier. Les nuages sont peut-être pour beaucoup dans ce qui s'est passé entre nous. Déjà une fois nous nous sommes querellés par un temps d'orage; c'est que nos nerfs sont plus forts que nous. J'ai grande envie de vous voir et de savoir comment vous êtes au moral. Si nous essayions de faire demain cette promenade si malencontreusement manquée hier? Que vous en semble? Votre orgueil ne sera sans doute pas de cet avis. Mais c'est à votre cœur que j'en appelle.

Vous serez bien aimable de me répondre un mot demain avant midi, si vous ne pouvez ou si vous ne voulez pas. Mais ne venez pas si vous êtes de mauvaise humeur, si vous avez quelque autre arrangement; enfin, si vous avez la moindre idée que notre promenade n'effacera pas les vilaines impressions d'hier.

XCII

Paris, samedi soir 15 janvier 1844.

Je suis bien fâché de vous savoir souffrante. Mais vous me permettrez de ne croire que ce que je pourrai de la manière dont vous avez attrapé ce rhume. Il est rare que cet accident arrive à garder des malades; il est encore plus rare de les garder avec la constance que vous avez mise à le faire. Toutes les maladies autour de vous sont arrivées beaucoup trop à point pour ne m'être pas un peu suspectes. Autrefois, vous étiez plus franche. Vous m'écriviez tout simplement une page de reproches, et vous vous disiez fort en colère. Maintenant, vous avez un autre système.--Vous m'écrivez de petits billets fort jolis et coquets, et il vous survient des malades et des rhumes. Je crois que j'aimais mieux l'autre procédé. Heureusement, les bouderies passent et les malades guérissent. J'espère vous voir en belle humeur mardi, si vous l'avez pour agréable. Vous me traitez comme le soleil, qui ne paraît qu'une fois par mois. Si j'étais de meilleure humeur, je pourrais pousser plus loin la comparaison; mais je suis moi-même très-souffrant, et je n'ai pas comme vous le bonheur d'être gâté par tout ce qui m'entoure et d'aimer la tisane de dattes et de figues. Vous me demandez de vous faire un dessin de nos bois. Cela me serait bien difficile sans les revoir. Vous ne croyez plus à Bellevue, dites-voys; vous devez comprendre par là qu'il n'est pas aisé de les inventer. D'ailleurs, je ne les regarde pas avec l'attention que vous mettez à tout observer.--Moi, je ne vois que vous. Oui, ces bois sont invraisemblables, si près de Paris et si loin.--Si vous y tenez bien fort, j'essayerai; mais vous me direz d'abord ce que vous voulez que je fasse, je veux dire quelle partie de nos bois. Adieu; je ne suis pas très-content de vous. Un mois passé sans se voir est un peu trop. J'ai, demain et après, deux corvées bien ennuyeuses que je vous conterai. Adieu.

XCIII

Paris, 5 février 1844.