Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine
Part 11
Vous devriez bien me traduire un livre allemand qui me met au supplice. Rien n'est plus enrageant qu'un professeur allemand qui croit avoir une idée. Le titre est tentant: _das Provocationsverfahren der Römer._
LXXIII
Paris, juillet 1843.
Voilà une lettre de vous bien aimable et presque tendre. Je voudrais être en disposition moins mélancolique pour en jouir entièrement. Tout ce que je puis faire de mieux, c'est de vous remercier de tout ce qu'il y a de bon dans cette lettre et de ne pas vous parler des idées plus ou moins tristes qui me viennent à son sujet. Le malheur, c'est que je ne rêve pas aussi complètement que vous. Mais laissons cela et parlons d'autre chose. Je partirai dans dix jours. J'ai été hier à la campagne faire une visite et j'en suis revenu très-las et très-triste. Las, parce que je me suis ennuyé, et triste, parce que je songeais que c'était un beau jour perdu. Ne vous faites-vous jamais un pareil reproche? J'espère que non. Quelquefois, je crois que vous sentez tout ce que je sens, puis viennent des drawbacks, et alors je doute de tout.
Adieu; si je continuais à vous écrire, je dirais des choses que vous ne comprendriez pas comme je les dirais. . . . . .
. . . . . . . . . . . .
LXXIV
Jeudi soir, 28 juillet 1843.
J'ai lu votre lettre (je parle de la première) une vingtaine de fois au moins depuis que je l'ai reçue, et, chaque fois, elle m'a fait éprouver une impression nouvelle et en général fort triste, mais jamais elle ne m'a mis en colère. J'ai cherché très-inutilement à y répondre. J'ai pris très-inutilement un grand nombre de partis, et je reste ce soir aussi incertain et aussi triste que la première fois. Vous avez assez bien deviné mes pensées, peut-être pas entièrement. Vous ne pourriez jamais les deviner toutes. J'en change d'ailleurs si souvent, que ce qui est vrai dans un moment cesse de l'être quelque moments après. Vous avez tort de vous accuser. Vous n'avez, je pense, pas d'autre reproche à vous faire que ceux que je me fais. Nous nous laissons rêver sans vouloir être éveillés. Peut-être sommes-nous trop vieux pour rêver ainsi de propos délibéré. Pour ma part, j'approuve le mot de ce Turc; mais _rien_, ne serait-ce pas le pire? J'ai beaucoup varié sur ce point. Plusieurs fois, il m'est venu en tête de ne pas vous répondre et de ne plus vous voir. Cela est fort raisonnable et peut très-bien se soutenir. L'exécution est plus difficile. à ce propos, vous avez tort de m'accuser de ne plus vouloir nous voir. Je n'en ai pas dit un mot. Est-ce encore une pensée que vous avez surprise? Vous, au contraire, vous me la dites très-nettement. Il y aurait encore autre chose à faire ce serait de ne pas s'écrire un mot pendant le voyage que je vais faire, de penser à nous ou à toute autre chose, et de se revoir ou de ne pas se revoir au retour, suivant que la réflexion le conseillerait. Cela est encore assez raisonnable, mais d'exécution embarrassante. Quand je ne pense plus à votre lettre et seulement à votre amabilité, savez-vous ce que je voudrais? c'est nous revoir encore une fois. Cette affaire de l'hôtel de Cluny m'a forcé à retarder mon départ. Je devrais être en route. Je crains de ne pouvoir pas signer un maudit procès-verbal où il faut que mon nom soit avant lundi. Puisque vous aviez envie de me parler lundi, peut-être n'auriez-vous pas d'objections à me dire définitivement adieu samedi.
En vous parlant de cela, j'ai peut-être tort. Dieu sait en quelle disposition vous êtes! Après tout, vous pouvez fort bien dire non. Je vous promets de ne m'en pas fâcher.
LXXV
Paris, jeudi soir, 2 août 1843.
Je suis moins poétique que vous. La Ïθὡν εá½ÏÏ Î¿Î´Îµá¼±Î·, c'est-à -dire la large terre, malgré le mackintosh, était encore plus froide que vous, et j'en suis enrhumé, mais sans rancune. J'en aurais à lire tout ce que vous me dites et que vous croyez agréable. Combien de _mais_ toujours! que vous êtes ingénieuse à ôter aux autres et à vous-même l'enchantement qu'ils peuvent avoir! Je dis enchantement, et j'ai tort sans doute; car je ne crois pas que les marmottes en aient. Vous étiez un de ces jolis animaux-là avant que Brahma envoyât votre âme dans un corps de femme. à la vérité, vous vous réveillez quelquefois, et, comme vous dites fort bien, c'est pour quereller. Soyez donc bonne et gracieuse comme vous savez l'être. Malgré ma mauvaise humeur, j'aime mieux vous voir avec vos grands airs indifférents que de ne pas vous voir du tout. Je vous disais bien que toute cette botanique ne valait rien; mais vous voulez toujours faire à votre tête. J'ai découvert des choses encore plus curieuses que des courses champêtres sur des indices moins évidents. Croyez-moi, jetez au feu toutes ces fleurs fanées, et venez en chercher de nouvelles.
Adieu.
LXXVI
Paris, 5 août 1843.
J'attendais une lettre de vous avec bien de l'impatience, et plus elle tardait, plus je m'attendais à des seconds mouvements et à toutes leurs vilaines conséquences. Comme j'étais préparé à toutes les injures de votre part, votre lettre m'a paru meilleure qu'en un autre moment. Vous me dites que vous avez été heureuse aussi, et ce mot efface tous les autres qui précèdent et qui suivent pour l'affaiblir. C'est ce que vous m'avez dit de mieux depuis longtemps, c'est presque la seule fois où je vous ai senti un cÅur fait comme un autre. Quelle radieuse promenade! Je ne suis nullement malade et j'étais l'autre jour assez heureux pour en garder de la santé et de la bonne humeur pour longtemps. Si le bonheur passe vite, il peut se renouveler. Malheureusement, le temps se gâte, puis vous parlez de voyage. Peut-être cette pluie vous a-t-elle ôté l'envie de courir. Pour moi, elle m'ôte jusqu'à la force de faire des projets. Pourtant, s'il y avait un bon jour avant votre départ, ne ferions-nous pas bien d'en profiter et de dire adieu pour longtemps à notre parc et à nos bois? Je ne reverrai plus leurs feuilles de cette année du moins, et cette idée-là m'attriste. J'espère que vous les regretterez aussi. Quand vous verrez un rayon de soleil, prévenez-moi, et allons retrouver nos châtaignes et notre montagne. Vous avez pensé à moi et à nous pendant un moment bien court, mais le souvenir n'en reste-t-il pas bien longtemps?
LXXVII
Vézelay, 8 août 1843, au soir.
Je vous remercie de m'avoir écrit un mot avant mon départ. C'est l'intention qui m'a fait plaisir et non l'expression de votre lettre. Vous me dites des choses fort extraordinaires. Si vous pensez la moitié de ce que vous dites, le plus sage serait de ne plus nous revoir. L'affection que vous avez pour moi n'est chez vous qu'une espèce de jeu d'esprit. Vous êtes toute esprit. Vous êtes une de ces _chilly women of the North_, vous ne vivez que par la tête. Ce que je pourrais vous dire, vous ne le comprendriez pas. J'aime mieux vous répéter encore que je suis fâché de vous avoir fait de la peine, que ç'a été indépendant de ma volonté et que je vous en demande pardon. Nos caractères sont aussi différents que nos _stamina._ Que voulez-vous! vous pouvez quelquefois deviner mes pensées, mais vous ne me comprendrez jamais.
Je suis ici dans une horrible petite ville perchée sur une haute montagne, assassiné par les provinciaux, et fort préoccupé d'un speech que je dois faire demain. Je représente, et vous me connaissez assez pour savoir combien le métier d'homme public m'est odieux. J'ai pour me consoler un compagnon de voyage très-aimable et une admirable église qui me doit de ne pas être par terre à l'heure qu'il est. Lorsque j'ai vu cette église pour la première fois, c'était fort peu de temps après vous avoir vue à ***. Je me demandais aujourd'hui si nous étions plus fous alors que maintenant.
Ce qu'il y a de certain, c'est que nous nous faisions l'un de l'autre une idée probablement très-différente de celle que nous avons maintenant. Si nous avions su alors combien nous nous ferions enrager l'un l'autre, croyez-vous que nous nous serions revus? Il fait un froid affreux, de la pluie, et des éclairs au milieu de tout cela. J'ai une rame de prose officielle à écrire, et je vous quitte d'autant plus facilement que ce ne sont pas des tendresses que j'aurais à vous dire. Je suis aussi mécontent de moi-même que de vous. C'est cependant la force des choses à qui j'en veux le plus. Je serai à Dijon dans quelques jours. Si vous vouliez m'écrire là , vous me feriez plaisir, surtout si vous trouviez sous votre plume quelque chose de moins brutal que votre dernière lettre. Vous ne pouvez vous faire une idée d'une de nos soirées d'auberge. Parmi les idées les plus riantes qui me viennent à l'esprit, je pense à aller passer quelque part en Italie le temps qui doit s'écouler entre ma tournée et le voyage d'Alger. Je me figure que, de votre côté, vous avisez aux moyens d'être à la campagne lorsque je reviendrai à Paris. Que deviendront tous ces projets-là ? En partant, j'ai vu M. de Saulcy, qui venait de recevoir une lettre de Metz. On lui faisait un grand éloge de votre frère, qui plaît beaucoup aux gens à qui on l'a recommandé. Je vous aurais écrit cela plus tôt sans les mille et un tracas du départ.
Adieu. Il me semble que je me trouve mieux pour avoir un peu causé avec vous. Si j'avais plus de papier et moins de rapports à faire, je serais capable, je crois, de vous dire maintenant quelque chose de tendre. Vous savez que mes colères finissent ordinairement de la sorte.
à Dijon, poste restante, et n'oubliez pas mes titres et qualités!
LXXVIII
Avallon, 14 août 1843.
Je croyais être le 10 à Lyon, j'en suis encore à plus de soixante lieues. Il faut que je m'arrête à Autun ayant d'avoir de vos nouvelles. Si vous êtes aimable, vous m'écrirez encore à Lyon. Je suis de plus en plus content de Vézelay. La vue en est admirable, et puis j'ai quelquefois du plaisir à être seul. En général, je me trouve assez mauvaise compagnie; mais, quand je suis triste sans avoir de grands motifs pour l'être, quand cette tristesse n'est pas de la colère rentrée, alors je me plais dans une solitude complète; J'étais dans cette disposition les derniers jours que j'ai passés à Vézelay. Je me promenais ou je me couchais au bord d'une certaine terrasse naturelle qu'un poète pourrait bien appeler un précipice, et, là , je philosophais sur le _moi_, sur la Providence, dans l'hypothèse qu'elle existe. Je pensais à vous aussi, et plus agréablement qu'à moi. Mais cette pensée-là n'était pas la plus gaie, parce que, aussitôt quelle venait, je me représentais combien je serais heureux de vous voir auprès de moi dans ce coin ignoré. Et puis, et puis tout cela se terminait par cette autre pensée plus désolante, que vous étiez bien loin, qu'il n'était pas facile de se voir et pas sûr même que vous le voulussiez bien. Ma présence à Vézelay a beaucoup intrigué la population. Lorsque je dessinais, surtout lorsque je me servais d'une chambre claire, un rassemblement considérable se formait autour de moi, et c'était à qui bâtirait des conjectures sur mon genre d'occupation. Cette célébrité ne laissait pas d'être fort ennuyeuse, et j'aurais bien voulu avoir avec moi un janissaire pour contenir les curieux. Ici, je suis rentré dans la foule. Je suis venu pour voir un vieil oncle que je ne connaissais guère. Il a fallu rester deux jours avec lui. Pour ma peine, il m'a mené voir quelques têtes sans nez qui proviennent d'une fouille faite aux environs. Je n'aime pas les parents. On est obligé d'être familier avec des gens qu'on n'a jamais vus parce qu'ils se trouvent fils du même père que votre père. Mon oncle est cependant un très-brave homme, point trop provincial, et peut-être je le trouverais aimable si nous avions deux idées communes. Les femmes sont ici aussi laides qu'à Paris. En outre, elles ont des chevilles grosses comme des poteaux. à Nevers, il y avait d'assez jolis yeux. Point de costumes nationaux. Outre nos perfections morales, nous avons l'avantage d'être le peuple le plus rabougri et le plus laid de l'Europe. Je vous envoie un bout de plume de chouette que j'ai trouvée dans un trou de l'église abbatiale de la Madeleine de Vézelay. L'ex-propriétaire de la plume et moi, nous nous sommes trouvés un instant nez à nez, presque aussi inquiets l'un que l'autre de notre rencontre imprévue. La chouette a été moins brave que moi et s'est envolée. Elle avait un bec formidable et des yeux effroyables, outre deux plumes en manière de cornes. Je vous envoie cette plume pour que vous en admiriez la douceur, et puis parce que j'ai lu dans un livre de magie que, lorsqu'on donne à une femme une plume de chouette et quelle la met sous son oreiller, elle rêve de son ami. Vous me direz votre rêve.
Adieu.
LXXIX
Saint-Lupicin, 15 août 1843, au soir.
à 600 mètres au-dessus du niveau de la mer. Au milieu d'un océan de puces très-agiles et très-affamées.
Votre lettre est diplomatique. Vous pratiquez l'axiome que la parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. Heureusement pour vous, le post-scriptum m'a désarmé. Pourquoi dites-vous en allemand ce que vous pensez en français? Serait-ce que vous ne le pensez qu'en allemand, c'est-à -dire que vous ne le pensez guère? Je ne veux pas le croire. Mais il y a en vous des choses qui m'irritent au dernier point. Comment êtes-vous encore timide avec moi? Pourquoi n'avez-vous jamais voulu me dire quelque chose qui m'aurait fait tant déplaisir? Croyez-vous qu'il y ait des équivalents dans une langue étrangère?
Vous ne vous figurez pas le lieu où je suis.
Saint-Lupicin est dans les montagnes du Jura. C'est laid au dernier point, sale et peuplé de puces. Je vais être obligé de me coucher tout à l'heure et je vais passer une nuit comme mes nuits d'Ãphèse. Malheureusement, à mon réveil, je ne trouverai ni lauriers, ni ruines grecques. Quel vilain pays! Je pense souvent que, si les chemins de fer se perfectionnaient, nous pourrions aller ensemble dans un lieu semblable et qu'alors il s'embellirait. Il y a ici une immense quantité de fleurs, un air singulièrement pur et vif; on entend la voix humaine à une lieue de distance. Pour vous prouver que je pense à vous, voici une petite fleur cueillie dans ma promenade au coucher du soleil. C'est la seule qui se puisse envoyer. Toutes les autres sont colossales.--Que faites-vous? à quoi pensez-vous? Vous ne me diriez jamais à quoi vous pensez réellement, et c'est folie à moi de vous le demander. Depuis mon départ, j'ai eu peu de bons moments. Un ciel d'un gris de plomb, tous les accidents et toutes les misères possibles. Une roue cassée, un Åil en compote; tout cela est raccommodé tant bien que mal. Mais ce à quoi je ne m'habitue pas, c'est à la solitude. Il me semble que, cette année, elle m'est plus pénible qu'à l'ordinaire. Je veux dire la solitude avec le mouvement. Il n'y a rien de plus triste. Il me semble que, si j'étais en prison, je serais plus à mon aise qu'à courir ainsi le pays. Je regrette surtout nos promenades. Vous me faites plaisir en me disant que vous aimez toujours nos bois. J'espère que nous les reverrons, et cependant mon malheureux voyage s'allonge démesurément. Le département du Jura, avec ses montagnes et ses chemins de traverse, me retarde de plus de dix jours. Je vais de désappointement en désappointement. Encore si c'étaient les premières montagnes que je visse. Je n'ai nulle envie d'aller en Italie. C'est une invention de votre part. Votre lettre m'a fait tantôt plaisir et tantôt m'a fait enrager. J'y vois quelquefois entre les lignes les choses les plus tendres du monde. D'autres fois, vous me paraissez encore plus _chilly_ que de coutume. Il n'y a que le post-scriptum qui me satisfasse. Je ne l'ai vu que tard. Il est à une si grande distance du reste de la lettre! Si vous m'écrivez tout de suite, écrivez-moi à Besançon; sinon, adressez votre lettre chez moi à Paris. Je ne sais pas où je serai dans huit jours d'ici.
LXXX
Paris, lundi, septembre 1843.
Nous nous sommes séparés l'autre jour également mécontents l'un de l'autre. Nous avions tort tous les deux, car c'est la force des choses qu'il fallait seulement accuser. Le mieux eût été de ne pas nous revoir de longtemps. Il est évident que nous ne pouvons plus maintenant nous trouver ensemble sans nous quereller horriblement. Tous les deux, nous voulons l'impossible: vous, que je sois une statue; moi, que vous n'en soyez pas une. Chaque nouvelle preuve de cette impossibilité, dont au fond nous n'avons jamais douté, est cruelle pour l'un et pour l'autre. Pour ma part, je regrette toute la peine que j'ai pu vous donner. Je cède trop souvent à des mouvements de colère absurde. Autant vaudrait-il se fâcher de ce que la glace est froide.
J'espère que vous me pardonnerez maintenant; il ne me reste nulle colère, seulement une grande tristesse. Elle serait moindre si nous ne nous étions pas quittés de la sorte. Adieu, puisque nous ne pouvons être amis qu'à distance. Vieux l'un et l'autre, nous nous retrouverons peut-être avec plaisir. En attendant, dans le malheur ou dans le bonheur, souvenez-vous de moi. Je vous ai demandé cela il y a je ne sais combien d'années. Nous ne pensions guère alors à nous quereller.
Adieu encore, pendant que j'ai du courage.
LXXXI
Paris, jeudi, 6 septembre 1843.
Il me semble que je vous ai vue en rêve. Nous sommes demeurés si peu de temps ensemble, que je ne vous ai rien dit de ce que je voulais vous dire. Vous-même, vous aviez l'air de ne pas trop savoir si j'étais une réalité. Quand nous verrons-nous? Je fais en ce moment le métier le plus bas et le plus ennuyeux: je sollicite pour l'Académie des inscriptions. Il m'arrive les scènes les plus ridicules, et souvent il me prend des envies de rire de moi-même, que je comprime pour ne pas choquer la gravité des académiciens que je vais voir. C'est un peu à l'aveugle que je me suis embarqué, ou plutôt qu'on m'a embarqué dans cette affaire. Mes chances ne sont point mauvaises, mais le métier est des plus rudes, et le pire de tout, c'est que le dénoûment se fera longtemps attendre: vraisemblablement jusqu'à la fin d'octobre, et peut-être plus. Je ne sais si je pourrai aller en Algérie cette année. La seule réflexion qui me console, c'est que je resterai ici et que, par conséquent, je vous verrai. Cela vous fera-t-il plaisir? Dites-moi que oui et gâtez-moi bien. Je suis tellement abruti par ces ennuyeuses visites, que j'ai besoin de toutes vos câlineries, et des plus tendres, pour me donner un peu de courage et de vie.
Vous avez tort d'être jalouse des inscriptions. J'y mets quelque amour-propre, comme à une partie d'échecs engagée avec un adversaire habile; mais je ne crois pas que la perte ou le gain m'affecte le quart autant qu'une de nos querelles. Mais quel vilain métier que celui de solliciteur! Avez-vous jamais vu des chiens entrer dans le terrier d'un blaireau? Quand ils ont quelque expérience, ils font une mine effroyable en y entrant, et souvent ils en sortent plus vite qu'ils n'y sont entrés, car c'est une vilaine bête à visiter que le blaireau. Je pense toujours au blaireau en tenant le cordon de la sonnette d'un académicien, et je me vois _in the mind's eye_ tout à fait semblable au chien que je vous disais. Je n'ai pas encore été mordu cependant. Mais j'ai fait de drôles de rencontres.
Adieu.
LXXXII
Septembre 1843.
Je _m'ennuie_ beaucoup de vous, pour me servir d'une ellipse que vous affectionnez. Je ne me représentais pas l'autre jour, clairement du moins, que nous nous disions adieu pour bien longtemps. Est-ce vrai maintenant que nous ne nous verrons plus? Nous nous sommes quittés sans nous parler, sans nous regarder presque. C'était comme l'autre jour, à la cause près. Je sentais une espèce de bonheur calme qui ne m'est pas ordinaire. Il m'a semblé pour quelques instants que je ne désirais rien de plus. Maintenant, si nous pouvons retrouver ce bonheur-là , pourquoi nous le refuserions-nous? Il est vrai que nous pouvons encore nous quereller, comme cela nous est arrivé tant de fois. Mais qu'est-ce que le souvenir d'une querelle auprès de celui d'un raccommodement! Si vous pensez la moitié de tout cela, vous devez avoir envie de refaire encore une de nos promenades. Je vais faire un petit voyage la semaine prochaine. Samedi, si vous voulez, ou bien mardi prochain, nous pourrions nous voir. Je ne vous ai pas écrit plus tôt parce que je m'étais persuadé que vous seriez la première à me parler de revoir nos bois. Je me suis trompé, mais je ne vous en veux pas beaucoup. Vous avez le secret de me faire oublier bien des choses, de substituer chez moi une impression à la raison. Encore une fois, je ne vous le reproche pas. On est heureux de pouvoir rêver ainsi.
LXXXIII
Paris, septembre 1843.
Nos lettres se sont croisées. Vous aurez vu, j'espère, que ma colère, que je regrette beaucoup, n'a pas eu la cause que vous lui supposez. Mais votre lettre me prouve qu'il nous est impossible de ne pas nous quereller. Nous sommes trop différents. Vous avez tort de vous repentir de ce que vous avez fait: c'est moi qui ai eu tort de vouloir que vous fussiez autre que vous n'êtes. Croyez que je n'ai nullement changé à votre égard. Je regrette par-dessus tout de vous avoir quittée de la sorte, mais il y a des moments où l'on ne peut être de sang-froid. Je désirerais vous revoir maintenant pour retrouver auprès de vous un de nos beaux rêves de cet été, et vous dire adieu alors pour longtemps en demeurant sur une impression douce et tendre. Vous trouverez cette idée-là fort absurde. Cependant, elle me poursuit, et je ne puis m'empêcher de vous la dire. Refusez, vous ferez peut-être bien. Je crois que maintenant j'aurai assez d'empire sur moi pour ne pas me mettre en colère. Je n'en répondrais pas cependant. Le parti que vous prendrez sera le bon. Je ne puis vous promettre que les meilleures intentions du monde d'être calme et résigné.
LXXXIV
Avignon, 29 septembre.
Il y a bien des jours que je n'ai reçu de vos nouvelles et presque aussi longtemps que je ne vous ai écrit. Mais, moi, je suis excusable. En vérité, le métier que je fais est des plus fatigants. Tout le jour, il faut ou marcher ou courir la poste, et, le soir, malgré la fatigue, il faut brocher une douzaine de pages de prose. Je ne parle que des écritures ordinaires, car, de temps en temps, j'ai à faire la chouette à mon ministre. Mais, comme ils ne lisent pas, je puis impunément dire toutes les bêtises possibles.