Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine

Part 10

Chapter 104,181 wordsPublic domain

Je vous remercie bien de vos compliments, mais je veux mieux encore. Je veux vous voir et faire une longue promenade. Je trouve cependant que vous avez pris la chose trop au tragique. Pourquoi pleurez-vous? les quarante fauteuils ne valaient pas une petite larme. Je suis excédé, éreinté, démoralisé et complètement _out of my wits._ Puis Arsène Guillot fait un fiasco éclatant et soulève contre moi l'indignation de tous les gens soi-disant vertueux, et particulièrement des femmes à la mode qui dansent la polka et suivent les sermons du P. Ravignan; tant il y a que l'on dit que je fais comme les singes, qui grimpent au haut des arbres et qui, arrivés sur la plus haute branche, font des grimaces au monde. Je crois avoir perdu des voix par cette scandaleuse histoire; d'un autre côté, j'en gagne. Il se trouve des gens qui m'ont black-boulé sept fois et qui me disent qu'ils ont été mes plus chauds partisans. Ne trouvez-vous pas que cela vaut bien la peine de faire ainsi le péché de mensonge, surtout pour le gré que j'en sais aux gens? Tout ce monde où j'ai vécu presque uniquement depuis quinze jours me fait désirer avidement de vous voir. Au moins, nous sommes sûrs l'un de l'autre, et, quand vous me faites des mensonges, je puis vous les reprocher et vous savez vous les faire pardonner. Aimez-moi, quelque vénérable que je sois devenu depuis bientôt trois jours.

LXII

Lundi soir, 21 mars 1843.

Je suis très-triste et j'ai des remords de ma fureur d'aujourd'hui. La seule excuse que j'y trouve, c'est que la transition entre notre halte délicieuse dans cette espèce d'oasis si étrange et notre promenade a été trop brusquée, c'est tomber du ciel en enfer. Si je vous ai affligée, j'en suis aussi repentant que possible, mais j'espère que je ne vous ai pas fait autant de peine que j'en ressentais. Vous m'avez souvent reproché d'être indifférent à tous; je suppose que vous vouliez dire seulement que j'étais peu démonstratif. Lorsque je sors de ma nature, c'est que je souffre beaucoup. Convenez aussi qu'il est bien triste, après tant de temps passé ensemble, après être devenus l'un pour l'autre ce que nous sommes, de vous voir toujours défiante pour moi. Le temps a été aujourd'hui comme notre humeur. Ce soir, le voilà rétabli, je pense. Les étoiles sont plus brillantes que jamais. Organisons quelque course moins orageuse. Adieu, plus de querelles; je tâcherai d'être plus raisonnable, tâchez d'être plus à vos premiers mouvements.

LXIII

Mars 1843.

Moi, j'étais fatigué comme si j'avais fait quatre ou cinq lieues à pied, mais d'une fatigue si agréable, que je voudrais la sentir encore; tout nous a si bien réussi, que, bien que je sois accoutumé à voir réussir un plan bien combiné, je partage votre étonnement. Être si libre et si loin du monde, et cela par les bienfaits de la civilisation, n'est-ce pas amusant? Savez-vous pourquoi je n'ai pris qu'une fleur de ces jacinthes si jolies et si blanches, c'est que je voulais en garder pour une autre fois; qu'en dites-vous? D'ailleurs, en regardant sur ma carte, j'ai vu que nous avions fait une faute de géographie. Nous nous sommes trompés d'environ un quart de lieue; nous devions aller plus loin; mais ne regrettons rien, une autre fois nous ferons mieux. Pour une reconnaissance, tout n'a pas été mal. Vous avez été surtout excellente. Vous ne m'apprenez rien en me disant que vous m'avez rendu ce que je vous ai donné; mais vous me faites presque autant de plaisir en me le disant, car cela me prouve que vous ne pensiez pas les cruelles choses que vous m'avez dites dans un de nos jours néfastes. Je les oublie tout à fait aujourd'hui; oubliez aussi mes colères et mes injures. Vous me demandez si je crois à l'âme. Pas trop. Cependant, en réfléchissant à certaines choses, je trouve un argument en faveur de cette hypothèse, le voici: Comment deux substances inanimées pourraient-elles donner et recevoir une sensation par une réunion qui serait insipide sans l'idée qu'on y attache? Voilà une phrase bien pédantesque pour dire que, lorsque deux gens qui s'aiment s'embrassent, ils sentent autre chose que lorsqu'on baise le satin le plus doux. Mais l'argument a sa valeur. Nous parlerons métaphysique, si vous voulez, la première fois. C'est un sujet que j'aime beaucoup, car on ne peut jamais l'épuiser. Vous m'écrirez, n'est-ce pas, avant lundi, en me disant où nous nous trouverons? Il faut être là -bas à une heure, non à une demi-heure. Vous vous en souviendrez; par conséquent, il faut nous mettre en marche à une demi-heure. Tout cela n'est-il pas clair?

Il est quatre heures et demie, et il faut que je me lève avant dix heures.

LXIV

Lundi soir. Mars 1843.

Je commence, je crois, à comprendre votre énigme. En réfléchissant à ce que vous m'avez dit aujourd'hui, j'arrive où m'avait déjà conduit une espèce de divination instinctive; assurément, mon plus grand ennemi ou, si vous voulez, mon rival dans votre cœur, c'est votre orgueil; tout ce qui le froisse vous révolte. Vous suivez votre idée, peut-être à votre insu, dans les plus petits détails. N'est-ce pas votre orgueil qui est satisfait lorsque je baise votre main? Vous êtes heureuse alors, m'avez-vous dit, et vous vous abandonnez à votre sensation parce que votre orgueil se plaît à une démonstration d'humilité. Vous voulez que je sois statue parce qu'alors vous êtes ma vie. Mais vous ne voulez pas être statue à votre tour; surtout, vous ne voulez pas cette égalité de bonheur donné et reçu, parce que tout ce qui est égalité vous déplaît.

Que vous dirai-je à cela? que, si cet orgueil voulait se contenter de ma soumission et de mon humilité, il devrait être content; je lui céderai toujours, pourvu qu'il laisse votre cœur suivre ses bons mouvements. Pour moi, je ne mettrai jamais sur une même ligne mon bonheur et mon orgueil, et, si vous vouliez me suggérer des formules d'humilité nouvelles, je les adopterais sans hésiter. Mais pourquoi de l'orgueil, c'est-à -dire de l'égoïsme, entre nous? êtes-vous donc insensible au plaisir de s'oublier l'un pour l'autre? Ce sentiment d'amitié si étrange que nous éprouvons tous les deux quelquefois, qui, ce matin par exemple, nous a amenés là où nous n'avions aucune _raison_ d'aller, n'est-ce pas une puissance plus douce et plus vive que toutes celles que vous pourrait donner votre démon d'orgueil? Vous avez été si aimable ce matin, que je ne veux ni ne peux vous quereller. Je suis cependant d'une humeur affreuse. Je vous disais que j'allais m'ennuyer à un dîner. Figurez-vous que je me suis trompé de jour, que j'ai mortellement contrarié des gens qui ne m'attendaient pas et qui me l'ont bien rendu. J'ai passé ma soirée à regretter de n'être pas seul chez moi avec mes souvenirs. Je m'attends à une mauvaise lettre de vous. J'ai voulu vous écrire le premier, car je serai furieux sans doute après-demain. Vous me rendrez doux comme un mouton si vous voulez. Voilà l'hiver revenu tout à fait. Comment avez-vous supporté le froid de l'autre jour? celui-ci ne vous effraye-t-il pas? Je ne sais si vous ferez bien de sortir demain; je crains la responsabilité du conseil, et j'aime mieux que vous décidiez. Voilà encore de l'humilité.

LXV

Vendredi, 29 mars 1843.

Je sens, par une de ces intuitions _of the mind's eye_, que le temps sera beau encore pour quelques jours, mais qu'il se gâtera pour longtemps. D'un autre côté, notre promenade de l'_autre_ jour, ayant été à peu près manquée, doit être considérée comme non avenue. Les ours seuls en ont profité. Je leur envie l'intérêt que vous leur portez, et j'ai le dessein de me faire faire un costume qui me donne une partie de leurs charmes. Jusqu'à présent, nous avons toujours marché de l'est au sud. Il me semble que nous pourrions essayer de la marche contraire. Nous irions chercher d'abord notre barrière et le ruisseau peu limpide qui coule auprès. Nous finirions par où nous commençons ordinairement. Le diable, c'est que j'ai à travailler dans ce moment plus que d'ordinaire. Cependant, si vous pouviez samedi, à trois heures, nous ferions notre voyage de découverte jusqu'à cinq heures et demie; sinon, il faudrait ajourner à lundi, ce qui serait bien long. Si vous saviez comme vous étiez gentille l'autre jour, vous ne voudriez jamais être taquine comme vous l'êtes quelquefois. J'aurais voulu vous voir encore plus franche; mais il me semblait pourtant que vos pensées étaient toutes révélées pour moi, bien que vos paroles fussent plus entortillées que l'Apocalypse. Je voudrais que vous eussiez la centième partie du plaisir que j'ai à vous voir penser. Pour moi, c'était un bonheur si grand, que je crains trop qu'il ne soit pas partagé. Il y a deux personnes en vous. Vous n'êtes plus comme Cerbère, vous voyez. De trois, vous voilà réduite à deux. L'une, qui est la meilleure, est tout cœur et toute âme. L'autre est une jolie statue bien polie par le monde, bien drapée de soie et de cachemire; c'est un charmant automate dont les ressorts sont le plus habilement arrangés qui se puissent voir. Lorsqu'on croit parler à la première, on trouve la statue. Pourquoi faut-il que cette statue soit si gentille! Autrement, j'espérerais que, comme les vieux chênes d'Espagne, vous perdriez votre écorce en vieillissant.

Il vaut mieux que vous restiez telle que vous êtes, mais que la première personne commande davantage à son automate. Voilà bien des métaphores où je m'embrouille.

Je pense en ce moment à une main blanche. Il me semblait que j'avais envie de vous gronder. Mais je ne me rappelle plus bien le pourquoi. C'est moi maintenant qui ai des courbatures. J'étais accablé en rentrant l'autre jour, et je n'ai pas, comme vous, la ressource de dormir douze heures. Il est vrai que je tiens moins que vous à ne pas m'user. J'espère avoir une lettre de vous demain, mais vous m'en écrirez une autre pour me dire si samedi ou lundi... Troisième combinaison: samedi jusqu'à quatre heures, et lundi de deux heures à cinq, Ce serait une perfection, ce me semble. Il faudrait que j'eusse votre réponse samedi avant midi.

LXVI

Vendredi soir, 8 avril.

J'ai depuis deux jours une horrible migraine, et vous m'écrivez toute sorte de méchancetés. Le pire, c'est que vous n'avez pas de remords, et j'avais quelque espoir que vous en auriez. Je suis si accablé, que je n'ai pas même la force de vous dire des injures. Quel est donc ce miracle dont vous parlez? Le miracle serait de vous rendre moins entêtée, et je ne le ferai jamais. Cela est trop au-dessus de mon pouvoir. Il faudra donc attendre à lundi pour savoir le mot de l'énigme, puisque vous ne pouvez demain. Savez-vous qu'il y aura huit jours que nous ne nous sommes vus? Il y avait longtemps que nous n'avions tant attendu. En revanche, il faudra faire une longue promenade et tâcher quelle se passe sans disputes. À deux heures, si vous voulez bien. Je compte précisément sur le soleil. Votre pensée de Wilhelm Meister est assez jolie, mais ce n'est qu'un sophisme, après tout.

On pourrait dire avec presque autant d'exactitude que le souvenir d'un plaisir est une espèce de peine. Cela est vrai surtout des demi-plaisirs, je veux dire de ceux qui ne sont pas partagés. Vous aurez ces vers si vous y tenez. Vous aurez même votre portrait en Turquesse, que j'ai un peu arrangé. Je vous ai mis un narghilé à la main pour plus de couleur locale. Quand je dis vous aurez tout cela, je veux dire en payant. Si vous ne vous exécutez pas de bonne grâce, songez que j'ai une terrible vengeance. On m'a demandé aujourd'hui un dessin pour un album qui se vendra au profit du tremblement de terre. Je donnerai votre portrait. Qu'en dites-vous? Je me demande quelquefois comment je ferai dans cinq ou six semaines d'ici, quand nous ne nous verrons plus. Je ne m'accoutume pas à cette idée-là .

LXVII

Paris, 15 avril 1843.

J'avais si grand mal aux yeux ce matin et hier, que je n'ai pu vous écrire. Je suis un peu mieux ce soir et je ne pleure plus guère. Votre lettre est assez aimable, contre votre ordinaire. Il y a même une ou deux phrases tendres, sans _mais_ et sans secondes pensées. Nous avons des idées très-différentes sur une foule de choses. Vous ne comprenez pas ma générosité de me sacrifier pour vous. Vous devriez me remercier pour m'encourager. Mais vous croyez que tout vous est dû. Pourquoi faut-il que nous nous rencontrions si rarement dans nos manières de sentir! Vous avez fort bien fait de ne pas parler de Catulle. Ce n'est pas un auteur à lire pendant la semaine sainte, et il y a dans ses œuvres plus d'un passage impossible à traduire en français. On voit très-bien ce qu'était l'amour à Rome vers l'an 50 avant J.-C, C'était un peu mieux cependant que l'amour à Athènes au temps de Périclès. Déjà les femmes étaient quelque chose. Elles faisaient faire des bêtises aux hommes. Leur pouvoir est venu, non du christianisme, comme on le dit ordinairement, mais je pense par l'influence qu'exercèrent les barbares du Nord sur la société romaine. Les Germains avaient de l'exaltation. Ils aimaient l'âme. Les Romains n'aimaient guère que le corps. Il est vrai que longtemps les femmes n'eurent pas d'âme. Elles n'en ont point encore en Orient, et c'est grand dommage. Vous savez comment deux âmes se parlent. Mais la vôtre n'écoute guère la mienne.

Je suis content que vous fassiez cas des vers de Musset, et vous avez raison de le comparer à Catulle. Catulle écrivait mieux sa langue, je crois, et Musset a le tort de ne pas croire à l'âme plus que Catulle, que son temps excusait. Il est une heure tout à fait indue. Je vous dis adieu pour bassiner mon œil. Je pleure en vous écrivant. À lundi. Priez pour que nous ayons un beau soleil. Je vous apporterai un livre. Mettez vos bottes de sept lieues.

LXVIII

Paris, 4 mai 1843.

Je ne dors plus du tout et je suis d'une humeur de chien. J'aurais bien des choses à dire à votre lettre. Je ne commencerai pas, à cause de cette humeur, ou plutôt je tâcherai de la modérer un peu. Votre distinction entre les deux moi est fort jolie. Elle prouve votre profond égoïsme. Vous n'aimez que vous, et c'est pour cela que vous aimez un peu le moi qui ressemble au vôtre. Plusieurs fois avant-hier, j'en ai été scandalisé. J'y pensais assez tristement pendant que vous n'étiez occupée qu'à contempler les arbres à votre manière. Vous avez bien raison d'aimer les chemins de fer. Dans quelques jours, on ira en trois heures à Rouen et à Orléans. Pourquoi n'irions-nous pas voir Saint-Ouen? Mais qu'y avait-il de plus beau que nos bois l'autre jour? Il me semble seulement que vous auriez dû rester plus longtemps. Lorsqu'on a assez d'imagination pour expliquer naturellement cette branche de lierre, on doit ne pas être en peine de trouver l'emploi de quelques heures. Vous avez donc porté ce lierre dans vos cheveux le soir? Je ne me doutais guère que celui-ci devait servir à favoriser vos coquetteries.

Je suis tellement mécontent de vous, que vous trouverez peut-être que j'ai trop du _moi_ que vous aimez. En vérité, je crois que je mettrai à exécution la menace que je vous ai faite un jour.

Comment avez-vous trouvé le feu d'artifice? J'étais chez une Excellence qui a un beau jardin d'où nous l'avons bien vu. Le bouquet m'a paru bien. Ce doit être fort supérieur à un volcan, car l'art est toujours plus beau que la nature. Adieu, Tâchez de penser un peu à moi.

Nos promenades sont maintenant une partie de ma vie, et je ne comprends guère comment je vivais auparavant. Il me semble que vous en prenez votre parti très-philosophiquement. Mais comment serons-nous quand nous nous reverrons? Il y a six mois, nous reprenions notre conversation interrompue presque au même mot où nous en étions restés. En sera-t-il de même? Je ne sais quelle crainte j'ai que je vous retrouverai toute autre. Chaque fois que nous nous voyons, vous êtes armée d'une enveloppe de glace qui ne fond qu'au bout d'un quart d'heure. Vous aurez amassé à mon retour un véritable _iceberg._ Allons, il vaut mieux ne pas penser au mal avant qu'il arrive. Rêvons toujours. Croiriez-vous qu'un Romain pût dire de jolies choses et qu'il pût être tendre? Je veux vous montrer lundi des vers latins, que vous traduirez vous-même et qui viennent comme de cire à propos de nos disputes ordinaires. Vous verrez que l'antiquité vaut mieux que votre Wilhelm Meister.

LXIX

Mercredi, juin 1843.

Votre lettre était si bonne et si aimable, qu'elle a enlevé jusqu'au dernier nuage qui pouvait rester après l'orage de l'autre jour. Mais il me semble que nous ne serons sûrs tous les deux d'avoir oublié que lorsque nous aurons mis d'autres souvenirs entre notre querelle.

Pourquoi ne nous verrions-nous pas vendredi? Si cela ne vous dérange pas, vous me ferez le plus grand plaisir. J'espère qu'il fera beau temps. Vous me promettez, d'ailleurs, de me dire quelque chose qui doit être trop important pour pouvoir être différé. J'apporterai un livre espagnol et nous lirons, si vous voulez. Vous ne m'avez pas dit si vous me payeriez mes leçons. Le temps qui ne se passe pas à dire ce que vous appelez des folies me semble si mal employé, qu'il faut du moins que j'y gagne quelque chose. En fait d'impossibilités, ne pourrais-je aller vous voir et vous donner des leçons d'espagnol à domicile? Je m'appellerais don Furlano, etc., et vous serais adressé par madame de P***, comme une victime de la tyrannie d'Espartero. Je commence à trouver un peu dure cette dépendance où nous sommes du soleil et de la pluie. Je voudrais bien aussi faire votre portrait. Vous promettez souvent d'inventer quelque chose. Vous prétendez gouverner, mais en vérité vous vous acquittez assez mal de votre charge. Je ne puis juger que très-imparfaitement de vos possibles et de vos impossibles. Si vous méditiez sur le joli problème de se voir le plus souvent possible, ne feriez-vous pas une bonne action? J'aurais encore bien des choses à vous dire, mais il faudrait vous reparler de notre querelle et je voudrais en anéantir le souvenir. Je ne veux penser qu'au raccommodement qui s'en est suivi et que vous avez l'air de regretter. Ce serait cruel. Je suis bien assez fâché de devoir à un si mauvais motif tant de bonheur.

Adieu. Pensez à votre statue et animez-la sans la tourmenter d'abord.

LXX

Paris, 14 juin 1843.

Je suis bien heureux d'apprendre que vous allez mieux et bien fâché que vous ayez pleuré. Vous vous méprenez toujours sur le sens de mes paroles. Vous voyez de la colère ou de la méchanceté où il n'y a que de la tristesse. Je ne me souviens plus de ce que je vous ai dit cette fois, mais je suis sûr que je n'ai voulu dire qu'une chose, c'est que vous m'avez fait beaucoup de peine. Tous ces querelles qui surviennent entre nous me prouvent que nous sommes très-différents, et, comme, malgré cette différence-là , il y a entre nous une affinité grande,--c'est le _Wahlverwandschaft_ de Goethe,--il résulte nécessairement un combat qui me fait souffrir. Lorsque je dis que je souffre, ce ne sont pas des reproches que je vous adresse. Je vois en noir ce qu'un instant auparavant j'avais vu en couleur de rose. Vous savez très-bien effacer ce noir avec deux paroles, et, ce soir, en lisant votre lettre, je pense avec bonheur que le soleil n'est peut-être pas perdu. Mais votre système de gouvernement est toujours le même; vous me ferez toujours enrager après m'avoir rendu par moments très-heureux. Quelqu'un plus philosophe que moi prendrait le bonheur quand il vient et ne se fâcherait pas du mal. C'est le défaut de ma nature de me rappeler tout le mal passé quand je souffre; mais aussi je me rappelle tout le bonheur quand je suis heureux. J'ai beaucoup travaillé à vous oublier depuis tantôt trois semaines, mais je n'y ai pas trop bien réussi. L'odeur de vos lettres a été une difficulté très-grande à la tâche que je m'étais imposée. Vous souvenez-vous que j'ai senti cette odeur indienne un jour que nous nous sommes fait beaucoup de peine et aussi, je crois, beaucoup de plaisir?

Je suis accablé d'affaires.

Écrivez-moi vite. J'ai travaillé beaucoup et à de drôles de choses. Je vous en parlerai quand nous nous verrons.

LXXI

Paris, samedi soir, 23 juin 1843.

Je commençais à être fort en peine de vous. Je craignais que l'humidité ne vous eût fait mal et je me reprochais de vous avoir raconté si longuement cette sotte histoire. Puisque vous ne vous êtes pas enrhumée et que vous n'avez pas eu de colères rentrées, je puis à mon tour me rappeler avec bonheur tous les moments que nous avons passés ensemble. Je trouve comme vous que, ce jour-là , nous avons été plus parfaitement--si parfaitement peut comporter du plus ou du moins--heureux que jamais. À quoi cela tient-il? Nous n'avons rien dit ni fait d'extraordinaire, si ce n'est de ne pas nous quereller. Et remarquez, s'il vous plaît, que c'est de vous que les disputes viennent toujours. Je vous ai cédé sur une infinité de points, et je n'ai pas été de mauvaise humeur pour cela. Je voudrais bien que le bon souvenir que vous gardez de cette journée vous profitât pour l'avenir. Pourquoi ne me dites-vous pas tout de suite ce que vous expliquez dans votre lettre tellement quellement, mais avec une certaine franchise qui me plaît? . . . . . .

. . . . . . . . . . . .

Je suis flatté que mon conte vous ait amusée; mon amour-propre d'auteur s'est offensé pourtant que vous vous soyez contentée de l'analyse, assez décousue que je vous en ai faite. J'espérais que vous auriez demandé à le lire ou à l'entendre. Mais, puisque vous ne voulez pas, il faut en prendre son parti. Néanmoins, s'il faisait beau mardi, qui nous empêcherait de nous asseoir tous les deux sur nos sièges rustiques, et moi de vous faire la lecture? Il y en a pour une heure. Le mieux, c'est de nous promener tout bonnement. Le voulez-vous? Le programme sera de ne pas se disputer. Écrivez-moi vos intentions suprêmes. J'ai reçu madame de M*** et ses filles, florissantes toutes les trois. Rien de fixé pour mon départ. Il est fort prochain suivant toute apparence, mais pourtant ce n'est pas à un adieu définitif qu'il faut vous attendre.

LXXII

Paris, 9 juillet 1843.

Vous avez raison d'oublier les querelles si vous pouvez en venir à bout. Elles se grossissent, comme vous le dites fort bien, lorsqu'on les examine de près. Le mieux est de rêver toujours le plus longtemps possible, et, comme nous pouvons faire toujours le même rêve, cela ressemble fort à une réalité. Je vais assez bien depuis hier. J'ai dormi, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Il me semble même que je suis en meilleure humeur depuis que je me suis soulagé en exhalant mes vapeurs l'autre jour. C'est dommage que nous ne nous voyions pas le lendemain d'une querelle. Je suis sûr que nous serions parfaitement aimables l'un pour l'autre. Vous m'aviez promis de m'indiquer un jour; mais vous n'y avez pas pensé, ou, ce qui serait plus mal, vous avez cru _indecorous_ de le faire. C'est cette préoccupation que vous avez sans cesse qui nous est bien souvent un sujet de brouillerie. À mesure que le moment de ne plus vous voir approche, je me sens plus mécontent de moi, et, pour le résultat, c'est comme si j'étais mécontent de vous. J'ai bien pu dire que vous vous contraignez beaucoup pour me plaire; je me prends sans cesse à me mettre en fureur contre cette contrainte même qui, dans ce qu'elle a de plus agréable, cache toujours un fond horriblement triste; mais rêver, c'est le plus sage. À quand? voilà toute la question.