Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine

Part 9

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Nous avons, en lions, quatre Highlanders en _kilt_: le duc d'Athol, lord James Murray, et le fils et le neveu du duc. C'est assez amusant de voir ces huit genoux nus dans un salon où tous les hommes ont des culottes ou des pantalons collants. Hier, on a fait entrer le _piper_ de Sa Grâce, et ils ont dansé tous les quatre de manière à alarmer tout le monde lorsqu'ils tournaient. Mais il y a des dames dont la crinoline est encore bien plus alarmante quand elles montent en voiture. Comme on a permis aux dames invitées de ne pas porter le deuil, on voit des jambes de toutes les couleurs. Je trouve que les bas rouges ont très-bon air. Au milieu des promenades dans les bois humides et glacés et des salons chauffés au rouge, je me suis tenu jusqu'à présent sans rhume; mais je suis oppressé et je ne dors pas. J'ai assisté à la grande comédie ministérielle où l'on s'attendait à voir une ou deux victimes de plus. Les figures étaient bonnes à observer, les discours encore plus; d'autant que M. Walewski, l'Excellence menacée, portait ses doléances sans discernement à amis et ennemis. Il n'y a rien de tel qu'une forte préoccupation pour faire dire des bêtises, surtout lorsqu'on en a l'habitude. 0 platitude humaine! La femme, au contraire, a été très-belle de calme et de sang-froid, sans parler des bons conseils et des démarches. Il me semble que l'on a seulement ajourné la bataille et quelle est inévitable sous peu. Que dit-on de la lettre de l'empereur? Je la trouve très-bien. Il a un tour à lui pour dire les choses, et, quand il parle en souverain, il a l'art de montrer qu'il n'est pas de la même triviale pâte que les autres. Je crois que c'est exactement ce qu'il faut à cette magnanime nation, qui n'aime pas le commun.

Hier, la princesse de ***, qui prenait du thé, a demandé à un valet de pied de lui _aborder ti sel bour le bain._ Le valet de pied est rentré, au bout d'une demi-heure, avec douze kilogrammes de sel gris, croyant qu'elle voulait prendre un bain au sel.--On a apporté à l'impératrice un tableau de Müller qui représente la reine Marie-Antoinette dans une prison. Le prince impérial a demandé qui était cette dame et pourquoi elle n'était pas dans un palais. On lui a expliqué que c'était une reine de France et ce que c'était qu'une prison. Alors, il est allé tout courant demander à l'empereur de vouloir bien faire grâce à la reine qu'il tenait en prison.--C'est un drôle d'enfant, qui est quelquefois terrible. Il dit qu'il salue toujours le peuple parce qu'il a chassé Louis-Philippe, qui n'était pas bien avec lui. C'est un enfant charmant.

Adieu, chère amie.

CCLIII

Cannes, 6 janvier 1862. (Je ne sais plus les dates.)

Chère amie, je ne vous parlerai pas du soleil de Cannes, de peur de vous faire trop de peine au milieu des neiges où vous devez être en ce moment. Ce qu'on m'écrit de Paris me fait froid, rien qu'à le lire. Je pense que vous devez être encore à R..., ou plutôt en route pour revenir, et, à tout hasard, je vous écris à votre domicile politique, comme au lieu le plus sûr pour vous trouver. J'ai ici la compagnie et le voisinage de M. Cousin, qui est venu s'y guérir d'une laryngite, et qui parle comme une pie borgne, mange comme un ogre et s'étonne de ne pas guérir sous ce beau ciel qu'il voit pour la première fois. Il est, d'ailleurs, fort amusant, car il a cette qualité de faire de l'esprit pour tout le monde. Je crois que, lorsqu'il est seul avec son domestique, il cause avec lui comme avec la plus coquette duchesse orléaniste ou légitimiste. Les Cannais pur sang n'en reviennent pas, et vous jugez quels yeux ils font lorsqu'on leur dit que cet homme, qui parle de tout et bien de tout, a traduit Platon et est l'amant de madame de Longueville. Le seul inconvénient qu'il a, c'est de ne pas savoir parler sans s'arrêter. Pour un philosophe éclectique, c'est mal de ne pas avoir pris le bon côté de la secte des péripatéticiens.

Je ne fais pas grand'chose ici. J'étudie la botanique dans un livre et avec les herbes qui me tombent sous la main; mais à chaque instant je maudis ma mauvaise vue. C'est une étude que j'aurais dû commencer il y a vingt ans, quand j avais des yeux; c'est, d'ailleurs, assez amusant, quoique souverainement immoral, attendu que, pour une dame, il y a toujours six ou huit messieurs pour le moins, tous très-empressés à lui offrir ce qu'elle prend à droite et à gauche avec beaucoup d'indifférence. Je regrette beaucoup de n'avoir pas apporté de microscope; cependant, avec mes lunettes, j'ai vu des étamines faire l'amour à un pistil sans être arrêtées par ma présence. Je fais aussi des dessins, et je lis dans un livre russe l'histoire d'un autre Cosaque beaucoup plus éduqué que Stenka Bazin, qui s'appelle malheureusement Bogdan Chmelniski. Avec un nom si difficile à prononcer, il n'est pas étonnant qu'il soit resté inconnu à nous autres Occidentaux, qui ne retenons que les noms tirés du grec ou du latin. Comment vous a traitée l'hiver ? et comment gouvernez-vous les petits enfants qui vous absorbent tant? Il paraît que cela est très-amusant à élever. Je n'ai jamais élevé que des chats, qui ne m'ont guère donné de satisfaction, à l'exception du dernier qui a eu l'honneur de vous connaître. Ce qui me semble insupportable chez les enfants, c'est qu'il faille attendre si longtemps pour savoir ce qu'ils ont dans la tête et pour les entendre raisonner. Il est bien fâcheux que le travail qui se fait dans l'intelligence des moutards ne s'explique pas par eux-mêmes et que les idées leur viennent sans qu'ils s'en rendent compte. La grande question est de savoir s'il faut leur dire des bêtises, comme on nous en a dit, ou bien s'il faut leur parler raisonnablement des choses. Il y a du pour et du contre à l'un et à l'autre système. Un jour que vous passerez devant Stassin, soyez assez bonne pour regarder dans son catalogue un livre de Max Müller, professeur à Oxford, sur la linguistique. Seulement, je ne sais pas le titre du livre, et vous me direz si cela coûte bien cher et si je puis m'en passer la fantaisie. On m'a dit que c'était un travail admirable d'analyse des langues.

J'ai fait la connaissance d'un pauvre chat qui vit dans une cabane au fond des bois; je lui porte du pain et de la viande, et, dès qu'il me voit, il accourt d'un quart de lieue. Je regrette de ne pouvoir l'emporter, car il a des instincts merveilleux.

Adieu, chère amie; j'espère que cette lettre vous trouvera en bonne santé et aussi florissante que l'année passée. Je vous la souhaite bonne et heureuse. . . . . . . . .

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CCLIV

Cannes, 1er mars 1862.

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Vous êtes bien bonne de penser à mon livre au milieu de tous vos ennuis; si vous pouvez me l'avoir pour mon retour, cela me fera grand plaisir, mais ne vous donnez pas trop de peine pour cela.

La fête de ma cousine m'est absolument sortie de la tête. Je ne m'en suis souvenu l'autre jour que lorsqu'il n'était plus temps. Nous en causerons ensemble à mon retour, s'il vous plaît: cela devient tous les ans plus difficile, et j'ai épuisé les bagues, les épingles, les mouchoirs et les boutons. C'est le diable d'inventer quelque chose de nouveau!

Cela n'est pas moins difficile pour les romans. Je viens de lire en ce genre de telles rapsodies que cela mérite vraiment des châtiments corporels. Je vais passer trois jours à Saint-Césaire, dans les montagnes, au-dessus de Cannes, chez mon docteur, qui est un très-aimable homme; à mon retour, je penserai sérieusement à me mettre en route pour Paris. Je ne regrette pas de ne point avoir assisté à tout le tapage qui s'est fait au Luxembourg, et qui était digne d'écoliers de quatrième. Je regrette encore moins de n'avoir pas pris part aux élections, ou tentatives d'élections académiques, qui ont eu lieu l'autre jour. Nous voilà en proie aux cléricaux, et bientôt, pour être admis comme candidat, il faudra produire un billet de confession. M. de Montalembert en a donné un de catholicisme à un de mes amis, qui n'est que Marseillais, mais qui a le bon sens de se laisser faire. Jusqu'à présent, ces messieurs ne sont pas très-difficiles; mais il est à craindre qu'ils ne le deviennent avec le temps et le succès.

Vous ne pouvez vous rien imaginer de plus joli que notre pays par le beau temps. Ce n'est pas celui d'aujourd'hui, car, par grand extraordinaire, il pleut depuis ce matin; tous les champs sont couverts de violettes et d'anémones, et d'une quantité d'autres fleurs dont je ne sais pas le nom.

Adieu, chère amie. À bientôt, j'espère. Je désire vous retrouver en aussi bonne condition que je vous ai laissée il y a plus de deux mois. Ne maigrissez ni ne grossissez, ne vous désolez pas trop et pensez un peu à moi. Adieu.

CCLV

Londres, _British Museum_, 12 mai 1862.

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Pour ce qui est de l'Exposition, franchement, cela ne vaut pas la première; jusqu'à présent, cela ressemble à un fiasco. Il est vrai que tout n'est pas encore déballé, mais le bâtiment est horrible. Quoique fort grand, il n'en a pas l'air. Il faut s'y promener et s'y perdre pour s'assurer de son étendue. Tout le monde dit qu'il y a de très-belles choses. Je n'ai encore examiné que la classe 30, à laquelle j'appartiens et dont je suis le _reporter._ Je trouve que les Anglais ont fait de grands progrès sous le rapport du goût et de l'art de l'arrangement; nous faisons les meubles et les papiers peints assurément mieux qu'eux, mais nous sommes dans une voie déplorable, et, si cela continue, nous serons sous peu distancés. Notre jury est présidé par un Allemand qui croit parler anglais et qui est à peu près incompréhensible à tout le monde. Rien de plus absurde que nos conférences; personne n'entend de quoi il est question. Cependant, on vote. Ce qu'il y a de plus mauvais, c'est que nous avons dans notre classe des industriels anglais et qu'il faudra nécessairement donner des médailles à ces messieurs, qui n'en méritent guère. Je suis bombardé par les discours et les routs. Avant-hier, j'ai dîné chez lord Granville. Il y avait trois petites tables dans une longue galerie; cela était censé devoir rendre la conversation générale; mais, comme on se connaissait très-peu, on ne se parlait guère. Le soir, je suis allé chez lord Palmerston, où il y avait l'ambassade japonaise, qui accrochait toutes les femmes avec les grands sabres quelle porte à la ceinture. J'ai vu de très-belles femmes et de très-abominables; les unes et les autres faisaient exhibition complète d'épaules et d'appas, les unes admirables, les autres très-odieux, mais les uns et les autres avec la même impudence. Je crois que les Anglais ne jugent pas ces choses-là .

Adieu, chère amie. . . . . . .

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CCLVI

Londres, _British Museum_, 6 juin 1862.

Chère amie, je commence à entrevoir le terme de mes peines. Mon rapport au jury international dans le plus pur anglais-saxon, sans un seul mot tiré du français, a été lu hier par moi, et l'affaire est bâclée de ce côté. Il m'en reste un autre (rapport) à faire à mon gouvernement. Je crois que, d'ici à quelques jours, je serai libre, et, très-probablement, je pourrai partir pour Paris du 15 au 20 de ce mois. Vous feriez bien de m'écrire avant le 15 où vous serez à cette époque, et quels sont vos projets.

Décidément, je crois que l'exhibition fait fiasco. Les commissaires ont beau faire des réclames et battre le tambour, ils ne peuvent y attirer la foule. Pour ne pas trop perdre, il leur faut cinquante mille visiteurs par jour, et ils sont bien loin de leur compte. Le beau monde n'y va plus depuis qu'on ne paye plus qu'un schelling, et le vilain monde n'a pas trop l'air d'y prendre goût. Le restaurant y est détestable. Il n'y a que le restaurant américain qui soit amusant. Il y a des breuvages plus ou moins diaboliques qu'on boit avec des pailles: _mint julep_ ou _raise the dead._ Toutes ces boissons sont du gin plus ou moins déguisé. Je dîne en ville tous les jours jusqu'au 14. Après quoi, j'irai faire une visite à Oxford, pour voir M. Max Müller et quelques bouquins de la bibliothèque bodléienne, puis je partirai. Je suis excédé de l'hospitalité britannique et de ses dîners, qui ont l'air d'être tous faits par le même cuisinier inexpérimenté. Vous ne vous figurez pas quel désir j'ai de prendre un bouillon de mon pot-au-feu. À propos, je ne sais si je vous ai dit que ma vieille cuisinière me quitte, pour se retirer dans ses terres. Elle était chez moi depuis trente-cinq ans. Cela me contrarie au dernier point, car il n'y a rien de si désagréable que les nouveaux visages.

Je ne sais quel a été le plus grand effet produit ces jours derniers par deux événements considérables: l'un, la défaite des deux favoris au Derby, par un cheval inconnu; l'autre, la défaite des torys à la Chambre des communes. Cela a semé Londres de figures lamentables, toutes très-plaisantes à voir. Une jeune dame qui se trouvait dans une tribune s'est évanouie en apprenant que _Marquis_ était battu d'une longueur de tête par un rustre sans généalogie, _pedigree._ M. Disraeli fait meilleure contenance, car il se montre à tous les bals.

Adieu, chère amie.

CCLVII

Paris, 17 juillet 1862.

Je ne vous dirai pas tous les regrets que j'ai eus. Je voudrais que vous les eussiez partagés, et, si vous en aviez eu la moitié, vous auriez bien trouvé moyen de faire attendre les autres pour moi. J'ai eu de très-ennuyeux jours depuis votre départ. Ma pauvre vieille Caroline est morte chez moi, après avoir beaucoup souffert; me voilà sans cuisinière et ne sachant pas trop comment je ferai. Après sa mort, ses nièces sont venues se disputer sa succession. Il y en a une cependant qui a pris son chat, que je me proposais de garder. Elle a laissé, à ce qu'il paraît, douze ou quinze cents francs de rente. On m'a démontré qu'elle n'a pu amasser tout cela avec les gages qu'elle avait chez moi, et cependant je ne crois pas qu'elle m'ait jamais volé, je m'abonnerais bien à l'être toujours de même. Je pense beaucoup à avoir un chat semblable à feu Matifas, qui vous trouvait si à son gré; mais je vais partir pour les Pyrénées et je n'aurai pas le temps de l'éduquer. On me dit que les eaux de Bagnères-de-Bigorre me feront le plus grand bien. Je les crois parfaitement sans pouvoir; mais il y a de belles montagnes dans le voisinage et j'ai des amis dans les environs. M. Panizzi doit venir me prendre le 5 août; nous reviendrons ensuite en faisant un grand tour par Nîmes, Avignon et Lyon.--J'espère arriver à Paris en même temps que vous.

Madame de Montijo est arrivée la semaine passée; elle est bien changée et fait peine à voir. Rien ne la console de la mort de sa fille, et je la trouve moins résignée qu'au premier jour. J'ai dîné à Saint-Cloud, jeudi passé, en très-petit comité et je m'y suis assez amusé. Il m'a semblé qu'on y était moins papalin qu'on ne le dit généralement. On m'a laissé médire des choses tout à mon aise, sans me rappeler à l'ordre. Le petit prince est charmant. Il a grandi de deux pouces, et c'est le plus joli enfant que j'aie vu. Nous finissons demain notre travail sur le musée Campana. Les adhérents des acheteurs sont furieux et nous bombardent dans les journaux. Nous en aurions long à dire, si nous voulions mettre en lumière toutes les bêtises qu'ils ont faites et les drogues qu'on leur a données pour des antiques. Il fait ici une chaleur horrible et je ne m'en trouve pas mal. On dit que c'est bon pour les blés. Adieu, chère amie. . . .

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CCLVIII

Bagnères-de-Bigorre, petite maison Laquens, Hautes-Pyrénées. Samedi, 16 août 1862.

Chère amie, je suis ici depuis trois jours avec M. Panizzi, après un voyage des plus fatigants, par un soleil épouvantable. Il nous a quittés (c'est le soleil que je dis) avant-hier, et nous avons un temps digne de Londres, du brouillard et une petite pluie imperceptible, mais qui vous mouille jusqu'aux os. J'ai rencontré ici un de mes camarades, qui est le médecin des eaux; il m'a ausculté, donné des coups de poing dans le dos et dans la poitrine, et m'a trouvé deux maladies mortelles dont il a entrepris de me guérir, moyennant que je boirais tous les jours deux verres d'eau chaude qui n'a pas très-mauvais goût, et qui ne fait pas mal au cœur comme ferait de l'eau ordinaire. En outre, je me baigne à une certaine source dans de l'eau assez chaude, mais très-agréable à la peau. Il me semble que cela me fait beaucoup de bien. J'ai des palpitations assez désagréables le matin, je ne dors pas bien, mais j'ai de l'appétit. Selon votre manière de sentir, vous conclurez que je vais me porter à merveille.--Il n'y a pas ici beaucoup de monde, et presque personne de connaissance, ce qui m'arrange très-fort. Les Anglais et les prunes ont manqué tout à fait cette année. En fait de beautés, nous avons ici mademoiselle A. D..., qui faisait autrefois un grand effet sur le prince *** et sur les cocodès. Je ne sais quelle maladie elle a. Elle ne m'est apparue que de dos, et a la crinoline la plus vaste de tout le pays. On donne des bals deux fois par semaine, où je compte bien ne pas aller, et des concerts d'amateurs dont je n'ai entendu et n'entendrai qu'un seul. Hier, on m'a fait subir une messe en musique, où je me suis rendu accompagné par la gendarmerie; mais j'ai décliné l'invitation à la soirée du sous-préfet, pour ne pas accumuler trop de catastrophes dans un seul jour. Le pays a l'air très-beau, mais je n'ai encore fait que l'entrevoir; je dessinerai dès qu'il y aura un rayon de soleil. Que devenez-vous? Écrivez-moi. J'aimerais bien à vous montrer la verdure incomparable de ce pays, et surtout la beauté des eaux, pour lesquelles le cristal ne serait pas une bonne comparaison. Il serait agréable de causer ayec vous à l'ombre des grands hêtres. Êtes-vous toujours au pouvoir de la mer et des veaux marins?

Adieu, chère amie.

CCLIX

Bagnères-de-Bigorre, 1er septembre 1862.

Chère amie, merci de votre lettre. Je vous réponds à N..., puisque vous ne devez pas vous arrêter à Paris, et je suppose que vous êtes déjà arrivée. Vous avez éprouvé à ***, à propos des querelles des veaux marins, ce qui arrive toujours lorsqu'on habite Paris. Les petites querelles et les petites affaires de la province semblent si misérables et si dignes de pitié, qu'on déplore la condition des gens qui vivent là -dedans. Il est certain pourtant qu'au bout de quelques mois on fait comme les natifs, on s'intéresse à tout cela et on devient complètement provincial. Cela est triste pour l'intelligence humaine, mais elle prend les aliments qu'on lui sert et s'en contente. Je suis allé, la semaine passée, faire une course dans la montagne, voir une ferme à M. Fould. Elle est au bord d'un petit lac, en face du plus beau panorama du monde, entourée de très-grands arbres, chose si rare en France, et on y déjeune admirablement. Il y a beaucoup de très-beaux chevaux et de très-beaux bœufs, tout cela tenu dans le système anglais. On m'a montré de plus un âne chargé de faire des mulets. C'est une bête énorme, grande comme un très-grand cheval, noire et méchante, comme s'il était rouge. Il paraît qu'il faut la croix et la bannière pour qu'il consente à accorder ses faveurs aux juments. On lui montre une ânesse, et, lorsqu'il s'est monté l'imagination, il n'y regarde plus de si près. Que pensez-vous de l'industrie humaine, qui a eu toutes ces belles inventions? Vous serez furieuse de mes histoires et je vois votre mine d'ici. Le monde devient tous les jours plus bête. À propos de cela, avez-vous lu _les Misérables_ et entendu ce qu'on en dit? C'est encore un des sujets sur lesquels je trouve l'espèce humaine au-dessous de l'espèce gorille.--Les eaux me font du bien. Je dors mieux et j'ai de l'appétit, bien que je ne fasse pas trop d'exercice, parce que mon compagnon n'est pas trop ingambe. Je pense rester ici encore une semaine à peu près; ensuite, il se peut que j'aille à Biarritz ou en Provence. L'idée d'aller faire une promenade au lac Majeur est abandonnée, la maison où nous devions aller ne pouvant nous recevoir pour le moment. Je serai à Paris au plus tard le 1er octobre.

Adieu, chère amie; adieu, et écrivez-moi.

CCLX

Biarritz, villa Eugénie, 27 septembre 1862.