Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine

Part 2

Chapter 24,116 wordsPublic domain

Me voici de retour dans cette ville de Paris, où je suis assez furieux de ne pas vous rencontrer. Il commence à faire froid et triste, et il n'y a encore personne. J'ai quitté Cannes avec un temps admirable qui est allé toujours grisonnant devant moi à mesure que je m'avançais vers le Nord. Plaignez-moi: j'ai acheté un lustre à Venise qui m'est arrivé avant-hier avec trois pièces cassées. Le juif qui me l'a vendu s'est engagé à me remplacer la casse; mais quel moyen de le contraindre? Je n'ai pas encore pu m'habituer à dormir dans mon lit. Je suis étranger ici et je ne sais que faire de mon temps. Tout serait fort différent si vous étiez à Paris.

J'ai rapporté de Cannes cette bête étrange, le prigadion, dont je vous ai fait le portrait. Elle est vivante, mais je crains que vous ne la trouviez plus de ce monde. Cela vit de mouches, et les mouches commencent à manquer. J'en ai encore une douzaine que j'engraisse. Mes amis m'ont trouvé maigri. Il me semble que je suis un peu mieux de santé qu'avant mon départ. . . . . . . .

CLXXXIX

Paris, dimanche soir, 15 novembre 1858.

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Je vais demain matin à Compiègne jusqu'au 19. Écrivez-moi _au château_ jusqu'au 18. Je suis assez souffrant, et la vie que je vais mener pendant la semaine prochaine ne me remettra guère. Il y a de certains corridors qu'il faut traverser décolleté et qui assurent un bon rhume à ceux qui les fréquentent. Je ne sais ce qu'il arrive à ceux qui y apportent un rhume tout pris. Excusez cet épouvantable hiatus. J'ai vu venir ce matin Sandeau dans tous les états d'un homme qui vient d'essayer pour la première fois des culottes courtes. Il m'a fait cent questions d'une naïveté telle, que cela m'a alarmé. Il y aura, en outre, quelques grands hommes d'outre-Manche qui ajouteront, sans doute, beaucoup à la gaieté folle qui va nous animer.

Adieu.

CXC

Château de Compiègne, dimanche 21 novembre 1858.

Votre lettre me désespère. . . . . . . . . . . .

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Nous restons encore un jour de plus à Compiègne. Au lieu de jeudi, c'est vendredi que nous revenons, à cause d'une comédie d'Octave Feuillet qu'on représente jeudi soir. J'espère bien que ce sera le dernier retard. Je suis, d'ailleurs, tout malade. On ne peut dormir dans ce lieu-ci. On passe le temps à geler ou à rôtir, et cela m'a donné une irritation de poitrine qui me fatigue beaucoup. D'ailleurs, impossible d'imaginer châtelain plus aimable et châtelaine plus gracieuse. La plupart des invités sont partis hier et nous sommes restés en petit comité, c'est-à -dire que nous n'étions que trente ou quarante à table. On a fait une très-longue promenade dans les bois qui m'a rappelé nos courses d'autrefois. Sans le froid, la forêt serait tout aussi belle qu'au commencement de l'automne. Les arbres ont encore leurs feuilles, mais jaunes et oranges du plus beau ton du monde. Nous rencontrions à chaque pas des daims qui traversaient notre route. Aujourd'hui arrive une cargaison nouvelle d'hôtes illustres. Tous les ministres d'abord, puis des Russes et d'autres étrangers. Redoublement de chaleur, bien entendu, dans les salons.

Adieu.

Quand je pense que j'aurais pu vous voir à Paris aujourd'hui! Je suis tenté de m'enfuir et de tout planter là . . . . . . . .

CXCI

Château de Compiègne, mercredi 24 novembre 1858.

Le diable s'en mêle décidément. Je suis ici jusqu'au 2 ou 3 décembre. J'ai des envies de me pendre quand je vous vois tant de résignation. C'est une vertu que je ne possède guère et j'enrage. J'avais, malgré tout, l'idée fixe d'aller passer quelques heures à Paris. Rien n'est plus facile que de manquer un déjeuner et une promenade. C'est le dîner qui est grave, et les vieux courtisans, lorsque je leur ai parlé d'aller dîner en ville chez lady ***, ont fait une mine telle, qu'il n'y faut plus penser. Nous menons ici une vie terrible pour les nerfs et le cerveau. On quitte des salons chauffés à 40 degrés pour aller dans les bois en char à bancs découvert. Il gèle ici à 7 degrés. Nous rentrons pour nous habiller et nous retrouvons une température tropicale. Je ne comprends pas comment les femmes y résistent. Je ne dors ni ne mange et je passe mes nuits à penser à Saint-Cloud ou à Versailles. . . . . . . . .

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CXCII

Marseille, 29 décembre 1858.

J'ai passé mon dernier jour à Paris, au milieu d'une foule de gens qui ne m'ont pas laissé le temps de faire mes paquets et de vous écrire. J'ai remis chez vous, en allant au chemin de fer, vos deux volumes non enveloppés, histoire de la grande précipitation où j'étais. J'espère que votre concierge se sera borné à regarder les images et qu'il vous les aura donnés avec le temps. J'ai eu un froid terrible en route. À Dijon, j'ai rencontré la neige, que je n'ai quittée qu'à Lyon. Ici, il fait un peu de mistral, mais un soleil splendide. On m'écrit de Cannes que le temps est magnifique, bien que froid pour le pays, c'est-à -dire un temps de mai. J'ai indignement souffert dans le chemin de fer de Paris à Marseille, et, toute la nuit, j'ai cru que j'allais étouffer. Ce matin, je me sens beaucoup mieux. C'est un grand plaisir de revoirie soleil et de sentir sa vraie chaleur. Vous ne m'avez rien trouvé pour la Sainte-Eulalie, et je crois avoir oublié de vous rappeler cette importante affaire. Plus de mouchoirs, plus de boîtes, tout a été donné en ce genre depuis vingt ans. En cas d'extrémité, on pourrait encore revenir aux broches; mais, s'il était possible de trouver quelque chose de plus nouveau, cela vaudrait mieux. Je continue à compter sur vous pour les livres à mesdemoiselles de Lagrené. Pensez à toute la responsabilité que vous avez acceptée. Je vous ai toujours reconnue digne de ma confiance. Vos choix de livres pour les jeunes filles ont toujours été trouvés exquis. Quand je repasserai par Marseille, je ferai vos commissions, si vous en avez, en fait de burnous ou d'étoffes de Tunis. J'ai ici un juif très-voleur, mais très-bien pourvu, que j'honore de ma protection. Je viens de voir un arrivant de Cannes qui me dit que les chemins sont atroces. J'ai la chair de poule de partir ce soir et d'être au moins vingt-quatre heures en route. Si vous allez à Florence l'année prochaine, prévenez-moi. C'est mon rêve que de m'y retrouver avec vous. Je vous en ferai les honneurs.

Adieu; donnez-moi bientôt de vos nouvelles et, contez-moi tout ce qu'on dit à Paris.

CXCIII

Cannes, 7 janvier 1859.

Je suis ici installé tellement quellement. Le temps est froid mais magnifique. Depuis dix heures jusqu'à quatre, le soleil est très-chaud; mais à peine touche-t-il à la pointe des montagnes de l'Estérel, qu'il s'élève un petit vent des Alpes qui vous coupe en deux. Cependant, je me trouve beaucoup mieux qu'à Paris. Je n'ai pas eu de spasmes, et le rhume que j'avais emporté s'est guéri au grand air; seulement, je ne mange pas du tout et je dors très-médiocrement. J'ai fait l'autre jour un litre de mauvais sang en ma qualité de tempérament nerveux. J'ai dû mettre mon domestique à la porte et le faire partir sur-le-champ. Ces sortes d'individus-là s'imaginent être nécessaires et abusent de votre patience. J'ai trouvé ici un gamin de Nice qui brosse mes habits et qui est comme un chat chaussé de coquilles de noix sur la glace. Je voudrais bien découvrir un trésor comme j'en ai vu quelquefois, surtout en Angleterre: quelqu'un qui me comprît sans que j'eusse besoin de parler.

Il y a ici grande quantité d'Anglais. J'ai dîné avant-hier chez lord Brougham avec je ne sais combien de miss, fraîchement arrivées d'Écosse, à qui la vue du soleil paraissait causer une grande surprise. Si j'avais le talent de décrire les costumes, je vous amuserais avec ceux de ces dames. Vous n'avez jamais rien vu de pareil depuis l'invention de la crinoline.

Je lis ici les _Mémoires de Catherine II_, que je vous prêterai à mon retour. C'est très-singulier comme peinture de mœurs. Cela et les _Mémoires de la margrave de Baireuth_ donnent une étrange idée des gens du XVIIIe siècle et surtout des cours de ce temps-là . Catherine II, lorsqu'elle était mariée au grand-duc qui fut depuis Pierre III, avait une quantité de diamants et de belles robes de brocart, et, pour se loger, une chambre servant de passage à celle de ses femmes, qui, au nombre de dix-sept, couchaient dans une seule autre chambre à côté de la reine. Il n'y a pas aujourd'hui une femme d'épicier qui ne vive plus confortablement que ne faisaient les impératrices d'il y a cent ans. Malheureusement, les _Mémoires de Catherine_ s'arrêtent au plus beau moment, avant la mort d'Élisabeth. Cependant, elle en dit assez pour donner les plus fortes raisons de croire que Paul Ier était le fils d'un prince Soltikof. Ce qu'il y a de curieux, c'est que le manuscrit où elle conte toutes ces belles choses était adressé par elle à son fils, le même Paul Ier. J'ai appris que vous aviez fidèlement exécuté ma commission de livres. J'en ai même reçu des compliments d'Olga, qui paraît enchantée de son lot. Il y a un livre où il est question de _Gems of poetry_ (?) qui a produit grand effet. Je vous transmets ces éloges. Je voudrais bien que votre fertile imagination ne s'arrêtât pas sur ce succès et qu'elle me trouvât quelque chose pour ma cousine Sainte-Eulalie.

Adieu, chère amie; je voudrais vous envoyer un peu de mon soleil. Soignez-vous bien et pensez à moi. Le prigadion se porte à merveille. Il s'est remis à manger, après son jeûne de six semaines. Il a dévoré trois mouches le jour de son arrivée à Cannes. À présent, il est devenu si difficile, qu'il ne leur mange plus que la tête. Adieu encore. . . . . . . . . . . .

CXCIV

Cannes, 22 janvier 1859, au soir.

Merveilleux clair de lune, pas un nuage, la mer unie comme une glace, point de vent. Il a fait chaud comme en juin, de dix heures à cinq. Plus je vais, plus je suis convaincu que c'est la lumière qui me fait du bien, plus que la chaleur et le mouvement. Nous avons eu un jour de pluie et le lendemain un ciel sombre et menaçant. J'ai eu des spasmes horribles. Aussitôt que le soleil est revenu, j'étais Richard Again.--Comment vous portez-vous, chère amie? Les dîners des Rois et ceux du Carnaval vous engraissent-ils beaucoup? Pour moi, je ne mange pas du tout. J'ai cependant un de mes amis qui est venu de Paris tout exprès pour me voir et qui trouve mes vivres très-bons. Nous n'avons que des poissons fort extraordinaires de mine, du mouton et des bécasses. Croyez que Cannes se civilise beaucoup; trop même. On travaille activement à détruire une de mes plus jolies promenades, les rochers près de la Napoule, pour y faire passer le chemin de fer. Quand il sera établi, nous pourrons en profiter comme de celui de Bellevue; mais Cannes deviendra la proie des Marseillais et tout son pittoresque sera perdu. Connaissez-vous une bête qu'on nomme bernard-l'ermite? C'est un très-petit homard, gros comme une sauterelle, qui a une queue sans écailles. Il prend la coquille qui convient à sa queue, l'y fourre et se promène ainsi au bord de la mer. Hier, j'en ai trouvé un dont j'ai cassé la coquille très-proprement sans écraser l'animal, puis je l'ai mis dans un plat d'eau de mer. Il y faisait la plus piteuse mine. Un moment après, j'ai mis une coquille vide dans le plat. La petite bête s'en est approchée, a tourné autour, puis a levé une patte en l'air, évidemment pour mesurer la hauteur de la coquille. Après avoir médité une demi-minute, il a mis une de ses pinces dans la coquille pour s'assurer qu'elle était bien vide. Alors, il l'a saisie avec ses deux pattes de devant et a fait en l'air une culbute de façon que la coquille reçût sa queue... Elle y est entrée. Aussitôt il s'est promené dans le plat, de l'air assuré d'un homme qui sort d'un magasin de confection avec un habit neuf. J'ai rarement vu des animaux faire un raisonnement aussi évident que celui-ci.--Vous comprenez bien que je me livre tout entier à l'étude de la nature. Outre l'observation des bêtes (j'aurai aussi l'histoire d'une chèvre à vous raconter), je fais des paysages tous plus beaux les uns que les autres. Malheureusement, il y a ici un collègue qui m'a escamoté mes deux meilleurs ouvrages. Mon ami, qui est peintre plus véritable que moi, est dans une perpétuelle admiration de ce pays-ci. Nous passons nos journées à faire des croquis. Nous rentrons à la nuit, éreintés, et je n'ai pas le courage d'écrire. Cependant, j'ai fait un article sur le _Dictionnaire du mobilier_ de Viollet-le-Duc, que je vais envoyer avec cette lettre. Je voudrais que vous le lussiez. Il est très-court, mais il y a, je crois, une idée ou deux. Vous ai-je dit que mon ami Augier veut faire un grand mélodrame avec _le Faux Démétrius_ et que je dois y travailler aussi? Enfin, j'ai promis à la _Revue des Deux Mondes_ un article sur le _Philippe II_ de Prescott. Adieu.

CXCV

Cannes, 5 février 1859.

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Il a fait ici mauvais temps pendant deux jours, ce qui m'a rendu horriblement malade. Je me suis fait une théorie médicale à mon usage, qui en vaut une autre: c'est qu'il me faut de la lumière. Dès que le temps est brouillé, je souffre; lorsqu'il pleut, je suis tout patraque. Enfin, le soleil est revenu et je suis sur pieds. C'est pendant le mauvais temps que la nouvelle altesse impériale[1] a passé la mer. Elle était chez nous (la mer) bruyante en diable et ressemblait à l'Océan. Je pensais à ce que devait souffrir cette pauvre princesse, mariée de la veille, et embarquée pour la première fois, ayant la perspective d'un discours de maire en écharpe à son débarquement. Ne trouvez-vous pas qu'il vaut mieux être bourgeois à Paris? Je voudrais l'être à Cannes. Ma maison est en avant de l'hôtel de la Poste. Mes fenêtres donnent sur la mer et je vois les îles de mon lit. Cela est délicieux. J'ai une trentaine de croquis plus ou moins mauvais, mais qui m'ont amusé à faire. Vous en aurez plusieurs à votre choix, si vous choisissez bien, sinon au mien. Les amandiers sont en fleurs dans tous les environs; mais l'hiver a été si rigoureux et l'été si sec, que les jasmins sont presque tous brûlés. Si vous voulez de la cassie, vous n'avez qu'à parler. J'ai corrigé hier l'épreuve de la tartine dont je vous ai parlé. Quant à _Démétrius_, je n'y pense pas du tout, et il fallait votre lettre pour me rappeler que j'y avais pensé. Un collègue est très-utile en ce qu'il sait d'abord les ficelles du métier, et, en outre, qu'il peut parler avec les acteurs et autres gens de mauvaise compagnie que ma sublimité ne peut pas voir. J'ai reçu ce matin une lettre d'un M. Bayle, de Grasse, qui est mon admirateur, qui a vingt-deux ans, et qui me demande la permission de me lire plusieurs ouvrages de sa composition. Comprenez-vous une tuile pareille quand on se croit à l'abri de toute littérature? J'ai eu un autre malheur. Mon prigadion est mort subitement pendant le mauvais temps qu'il a fait. Je songe à lui élever un monument sur le rocher où je l'ai trouvé. Je poursuis mes expériences sur les bernard-l'ermite. Je vous assure que l'étude de l'instinct chez les bêtes est très-amusante. J'ai encore un chien qui est à mon domestique provisoire et qui s'est attaché à moi. Il entend tout ce qu'on dit, même en français, et il a pris son maître en mépris depuis qu'il le voit me servir. Je voudrais que vous lussiez _César_ d'Ampère, qui vient de paraître. Il se pourrait que je fusse obligé d'en parler, et, comme on le dit en alexandrins, cela m'effraye. J'aimerais à prendre votre opinion toute faite, je n'ai jamais pu mordre aux vers. Je commence à compter les jours. Le mois ne se passera pas, j'espère, sans que je vous revoie. Je soupçonne que vous ne regrettez pas à Paris l'air des montagnes ni les gigots de chamois. Quant à moi, je vis de l'air du temps. Je ne dors pas non plus, mais j'ai les jambes bonnes, je grimpe sans trop étouffer. Adieu; écrivez-moi encore une fois et dites-moi des nouvelles ou des nouveautés de Paris. Je suis si rouillé, que je lis les feuilletons des Mormons; il faut aller à Cannes pour cela.

Adieu encore.

[1] La princesse Clotilde venait d'épouser le prince Napoléon.

CXCVI

Paris, 24 mars 1859.

Étiez-vous libre aujourd'hui? J'ai la douleur d'avoir cru être pris toute la journée, ce qui m'a empêché de vous écrire et de vous demander de nous voir, et, au dernier moment, de me trouver parfaitement libre, avec l'ennui que vous pouvez imaginer. . . . . . . . . . . .

Je suis content que cette tartine sur M. Prescott vous ait plu. Je n'en suis pas trop content, parce que je n'ai dit que la moitié de ce que je voulais dire, selon l'aphorisme de Philippe II, qu'il ne faut dire que du bien des morts. L'ouvrage est au fond assez médiocre et très-peu divertissant. Il me semble que, si l'auteur eût été moins Yankee, il aurait pu faire quelque chose de mieux. . . . . . . . . . . .

CXCVII

Paris, 23 avril 1859.

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Je suis tout malade des nouvelles, bien qu'elles ne m'aient pas surpris[1]. Maintenant, tout est livré au hasard. Je suppose que votre frère est à faire ses paquets. Je lui souhaite tout le bonheur possible. Je suppose que la guerre sera assez chaude d'abord, mais pas longue. L'état financier de tout le monde ne permet pas de la faire durer. Hier, en me promenant dans les bois, où il y a une prodigieuse quantité d'oiseaux, il me semblait étrange que, par ce temps-là , on s'amusât à se battre. J'espère que les _Mémoires de Catherine_ vous sont agréables. Cela a un parfum de couleur locale qui me plaît fort. Quelle drôle de chose qu'une grande dame de ce temps, et comme il résulte clairement de ce récit qu'il n'y avait que l'étranglement qui pût remédier à un animal comme Pierre III. On m'a donné à lire un roman de lady Georgiana Fullerton, écrit en français, pour que je note les passages qui laissent à désirer. Il n'est question que de paysans béarnais qui mangent des tartines et des œufs pochés, et qui vendent trente francs un panier de pêches. C'est comme si je voulais écrire une nouvelle chinoise. Vous devriez bien prendre cela et me faire des corrections pour ma peine de vous prêter tant de livres que vous ne m'avez jamais rendus. Je suis allé hier à l'Exposition, qui m'a semblé d'un médiocre désespérant. L'art tend à un nivellement qui est au fond la platitude. . . . . . . .

[1] La guerre d'Italie.

CXCVIII

Paris, jeudi 28 avril 1859.

J'ai reçu votre lettre hier au soir. Je suppose que vous vous arrêterez à ***. Ce serait folie d'aller plus loin. Je ne vous dirai pas tout ce que vous savez de la part que je prends à vos peines. Quand on est la sœur d'un militaire, il faut se faire aux émotions du canon. Au reste, depuis hier soir, on est plus à la paix qu'on ne l'était il y a quelques jours. Il paraît même qu'il y a des chances de l'acceptation, par l'Autriche, de l'arbitrage offert par l'Angleterre et même par nous. Cependant, il part beaucoup de troupes, et il y a déjà deux divisions à Gênes, débarquées sous une pluie de fleurs. Je crois à la guerre toutefois. Je ne crois pas qu'elle soit longue, et j'espère qu'après un premier choc toute l'Europe se mettra entre les parties belligérantes. L'Autriche, d'ailleurs, n'a pas le moyen de soutenir longtemps la lutte, faute d'argent, et bien des gens pensent que son coup de tête n'a pour but principal qu'un prétexte pour faire banqueroute. Il me semble que l'opinion ici est meilleure qu'elle ne l'était. Le peuple est très-belliqueux et très-confiant. Les soldats sont très-gais et remplis d'assurance. Les zouaves sont partis après avoir découché et disparu de leurs casernes pendant huit jours, disant qu'en temps de guerre il n'y avait plus de salle de police. Le jour du départ, pas un homme ne manquait. Il y a dans notre armée une gaieté et un entrain qui manquent absolument aux Autrichiens. Quelque peu optimiste que je sois, j'ai bonne confiance dans notre succès. Notre vieille réputation est si bien établie partout, que ceux qui se battent contre nous n'y vont pas de bon cœur. N'employez pas votre imagination à vous faire des romans tragiques. Croyez qu'il y a très-peu de balles qui portent et que la guerre que nous allons faire donnera à votre frère de très-bons moments. Ne dites pas à votre belle-sœur que les belles dames italiennes vont se jeter à la tête de nos gens. Tenez pour certain qu'ils seront choyés, qu'ils mangeront des _macaroni stupendi_; tandis que les Autrichiens pourront trouver quelquefois du vert-de-gris dans leur soupe. Si j'avais l'âge de votre frère, une campagne en Italie serait pour moi la plus agréable manière de voir un des spectacles toujours beaux, le réveil d'un peuple opprimé.

Adieu, chère amie; donnez-moi promptement de vos nouvelles et tenez-moi au courant de vos projets.

CXCIX

Paris, 7 mai 1859.

Je ne vous ai pas répondu tout de suite, parce que je m'attendais à recevoir de vous une nouvelle adresse. Je ne puis croire que vous soyez encore à ***; mais j'espère que cette lettre vous rattrapera quelque part, fût-ce à Turin, si vous êtes allée jusque-là . Maintenant que la guerre est déclarée, figurez-vous bien que tous les coups de canon ne portent pas, et qu'il y a beaucoup de place en haut et à côté d'un homme. Si vous avez lu _Tristram Shandy_, vous aurez vu que chaque balle a son billet, et, heureusement, la plupart ont le leur pour tomber à terre. Votre frère reviendra avec de la graine d'épinards, et fera la plus belle campagne qu'on ait faite depuis la Révolution et le général Bonaparte. Je regrette qu'il ne soit pas là en personne; ce serait une assez grande témérité. Pourtant, en pesant le pour et le contre, les apparences sont plutôt en notre faveur. Si, comme je le suppose, nous avons quelques succès en commençant, selon l'usage de la _furia francese_, il est à croire que toute l'Europe fera des efforts inouïs pour arrêter les hostilités. L'Autriche, qui est déjà à bout de ressources et prête à faire banqueroute, ne se fera peut-être pas trop tirer l'oreille, et probablement, de notre côté, il y aura de la modération. Si la guerre se prolongeait, elle deviendrait une guerre de révolution, et alors ferait le tour du globe. Mais cela me paraît beaucoup plus improbable que l'autre chance.

Si vous voulez savoir des nouvelles, on est assez surpris des noms des nouveaux ministres; on leur cherche une signification et on n'en trouve pas. Les Anglais se calment beaucoup; les Allemands beaucoup moins. Je crains bien plus les premiers que les autres. On parle toujours de l'alliance russe; je n'y crois nullement; les Russes n'ont rien à perdre dans la querelle, et, de quelque façon que cela tourne, ils trouveront toujours leur avantage. En attendant, ils s'amusent à faire des intrigues panslavistes parmi les sujets autrichiens, qui regardent l'empereur Alexandre comme leur pape. Le général Klapka est parti de Paris, il y a trois semaines, pour aller fonder une banque à Constantinople. Plusieurs autres officiers hongrois ont pris le même chemin; ce qui me semble un assez mauvais signe. Une révolution en Hongrie n'est pas impossible; mais je crois qu'il y aurait pour nous plus de mal que de bien.