Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine
Part 17
Chère amie, je vous remercie de votre lettre et de vos souhaits. Si je n'y ai pas répondu tout de suite, c'est que je n'en avais pas la force matérielle. Le froid qui est venu tout à coup très-rigoureux m'avait fait le plus grand mal. Aujourd'hui, je suis un peu moins souffrant, et j'en profite pour vous écrire. Je suis bien découragé; rien ne me réussit. J'essaye de tous les remèdes, et je me retrouve toujours au même point; après quelques jours de calme, le mal revient aussi puissant que jamais, je dors très-mal et très-difficilement. Non-seulement, je ne mange pas, mais j'ai horreur de toute espèce d'aliment. Presque tout le jour, j'éprouve un malaise affreux, parfois des spasmes; je puis à peine lire, et, bien souvent, je ne comprends pas ce que j'ai sous les yeux. J'ai une idée que je voudrais mettre en Åuvre; mais comment travailler au milieu de ces ennuis! Voilà , chère amie, la situation où je me trouve. J'ai la certitude que c'est une mort lente et très-douloureuse qui s'approche. Il faut en prendre son parti.
La politique, à laquelle je ne comprends plus rien du tout, n'est pas faite pour me donner des distractions agréables. Il me semble que nous marchons à une révolution pire que celle que nous avons traversée ensemble assez gaiement il y a une vingtaine d'années. Je voudrais bien que la représentation fût un peu retardée, pour n'y pas assister.
Il a gelé ici à six degrés, phénomène qui ne s'était pas produit depuis 1821, au dire des anciens; tous les jardins ont été ravagés. Le froid est venu au moment où l'on pouvait se croire en plein été; la saison était avancée, tout était en fleur. C'était lamentable de voir les grandes plantes à belles fleurs comme les wigandias, hauts de sept à huit pieds la veille, avec de nombreux boutons, réduits en consistance d'épinards dans l'espace d'une nuit. Adieu, chère amie; portez-vous bien et donnez-moi quelquefois de vos nouvelles. Je vous souhaite une bonne année...
CCCXXX
Cannes, 10 février 1870.
Chère amie, s'il y a longtemps que je ne vous ai écrit, c'est que je n'avais que de tristes choses à vous dire de moi. Je suis toujours de plus en plus patraque et je mène une vie vraiment misérable. Je ne dors presque pas et je souffre presque tout le reste du temps. Ajoutez à cela que l'hiver a été affreux. Toutes les belles fleurs qui faisaient la gloire du pays ont été détruites, beaucoup d'orangers ont gelé, et il n'y aura pas de fleurs assez pour vous faire de la pommade. Jugez de l'effet que produit sur un être nerveux comme moi la pluie, le froid, la grêle du ciel; on en souffre dix fois plus ici qu'on ne ferait à Paris.
Eh bien, vous avez eu une émeute aussi bête que le héros[1] qui en a été la cause; nous présentons un triste spectacle par la façon dont nous usons de la liberté et du gouvernement parlementaire. Il est impossible de n'être pas frappé de l'audace vraiment risible avec laquelle on présente et on soutient à la Chambre les _spropositi_ les plus énormes, que personne ne s'aviserait d'émettre dans un salon. Ce régime représentatif est une comédie peu amusante; tout le monde y ment avec effronterie et néanmoins se laisse prendre par le mieux disant. Il y a des gens qui trouvent que Crémieux est éloquent et que Rochefort est un grand citoyen.--On était certainement bien bête en 1848, mais on l'est encore plus aujourd'hui.
Je fais l'essai d'un papier chimique anglais et je ne sais si vous pourrez me lire. Je viens de traduire pour la _Revue_ une nouvelle de Tourguenief qui paraîtra le mois prochain. J'écris pour moi et peut-être pour vous une petite histoire où il est fort question d'amour. Adieu; je vous souhaite santé et prospérité.
[1] Victor Noir.
CCCXXXI
Cannes, 7 avril 1870.
Chère amie, je ne vous ai pas écrit parce que je n'avais que de mauvaises nouvelles à vous donner. J'ai été toujours sinon malade, du moins souffrant. Je le suis encore. Je suis d'une faiblesse désespérante, et il m'est impossible d'aller à cent pas de chez moi sans m'asseoir plusieurs fois. Très-souvent, surtout la nuit, je suis pris de crises très-douloureuses et qui durent longtemps. «Les nerfs!» me dit-on. Or, la médecine, comme vous le savez, est à peu près impuissante lorsqu'il s'agit de nerfs. Lundi dernier, voulant faire une expérience et savoir si je pouvais supporter le voyage de Paris, je suis allé à Nice faire des visites. J'ai cru un instant que je commettrais l'indiscrétion de mourir chez quelqu'un que je ne connaissais pas assez intimement pour prendre cette liberté. Je suis revenu ici en mauvais état et j'ai passé vingt-quatre heures à étouffer. Hier, j'ai été un peu mieux. Je suis sorti et me suis promené au bord de la mer, suivi d'un pliant sur lequel je m'asseyais tous les dix pas. Voilà ma vie. J'espère pouvoir, à la fin du mois, me mettre en route pour Paris. La chose sera-t-elle possible? Je me demande souvent si je pourrai monter mon escalier? Vous qui savez tant de choses, connaissez-vous quelque appartement où je pourrais caser mes livres et ma personne sans monter beaucoup de marches? Je voudrais bien n'être pas trop loin de l'Institut.
J'ai reçu une lettre, très-bien tournée, de M. Ãmile Ollivier, qui me demande ma voix[1]. Je lui ai répondu que je n'étais plus de ce monde; je pense qu'il sera nommé sans difficulté.
Que vous avez raison de trouver que tout le monde est fou! La gauche soutenant que consulter le peuple sur la constitution, c'est faire du despotisme, prouve bien de quel faux métal elle est fondue! Mais le plus triste, c'est que tant d'absurdité ne révolte personne. Au fond, nous sommes dans un temps où il n'y a plus ni ridicule ni absurdité. Tout se dit et tout s'imprime sans scandale.
Je ne sais quand paraîtra la notice sur Cervantes; elle sera en tête d'une grande et belle édition de _Don Quichotte_, que je vous ferai lire un de ces jours. Quant à l'histoire dont je vous ai parlé, je la réserve pour mes Åuvres posthumes. Cependant, si vous voulez la lire en manuscrit, vous pourrez avoir ce plaisir, qui durera un quart d'heure.
Adieu, chère amie; portez-vous bien. La santé est le premier des biens. Je ne bougerai pas avant la fin d'avril. Je pense vous retrouver à Paris. Adieu encore.
[1] Pour l'Académie française.
CCCXXXII
Cannes, 15 mai 1870.
Chère amie, j'ai été bien malade et je le suis encore. Il n'y a que quelques jours qu'on me permet de mettre le nez dehors. Je suis horriblement faible; cependant, on me fait espérer qu'à la fin de la semaine prochaine je pourrai me mettre en route. Probablement je reviendrai à petites journées, car je ne pourrais jamais supporter vingt-quatre heures de chemin de fer. Ma santé est absolument ruinée. Je ne puis encore m'habituer à cette vie de privations et de souffrances; mais, que je m'y résigne ou non, je suis condamné. Je voudrais au moins trouver quelques distractions dans le travail; mais, pour travailler, il faut une force qui me manque. J'envie beaucoup quelques-uns de mes amis, qui ont trouvé moyen de sortir de ce monde tout d'un coup, sans souffrances, et sans les ennuyeux avertissements que je reçois tous les jours. Les tracas politiques dont vous me parlez ont troublé aussi le petit coin de terre que j'habite. J'ai vu ici pleinement combien les hommes sont ignorants et bêtes. Je suis convaincu que bien peu d'électeurs ont eu connaissance de ce qu'ils faisaient. Les rouges, qui sont ici en majorité, avaient persuadé aux imbéciles, encore bien plus nombreux, qu'il s'agissait d'un impôt nouveau à établir. Enfin, le résultat a été bon[1]. «C'est bien coupé, il s'agit de coudre,» comme disait Catherine de Médicis à Henri III. Malheureusement, je ne vois guère dans ce pays-ci des gens qui sachent manier l'aiguille. Comment trouvez-vous mon ami M. Thiers, qui, après l'histoire des banquets en 1848, recommence la même tactique? On dit qu'on n'attrape pas les pies deux fois de suite avec le même piège; mais les hommes, et les hommes d'esprit, sont bien plus faciles à prendre.
Je pense à quitter mon logement, et je voudrais bien en trouver un moins élevé dans votre quartier. Pouvez-vous me donner des informations et des idées à ce sujet? . . . . . . .
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Rien de plus beau que ce pays-ci en cette saison. Il y a tant de fleurs et de si belles partout, que la verdure est une exception dans le paysage. Adieu.
[1] Le vote du plébiscite.
CCCXXXIII
Paris, 26 juin 1870.
Chère amie, je suis malade depuis un mois. Il m'est impossible de rien faire, même lire. Je souffre beaucoup et n'ai que peu d'espérance. Cela durera peut-être longtemps. J'ai mis de l'ordre dans un des rayons de ma bibliothèque, et je vous garde les _Lettres de madame de Sévigné_, en douze volumes, et un petit Shakespeare. Quand vous viendrez à Paris, je vous les enverrai. Merci de penser à moi.
CCCXXXIV
Paris, 18 juillet 1870.
Chère amie, j'ai été et je suis encore bien malade. Depuis six semaines, je n'ai pu sortir de ma chambre et presque de mon lit. C'est la troisième ou quatrième bronchite qui m'arrive depuis le commencement de l'année. Cela ne me promet rien de bon pour l'hiver prochain. Lorsque la chaleur que nous avons eue ne me met pas à l'abri des rhumes, que sera-ce lorsqu'il fera froid?
Je crois qu'il faut se porter admirablement bien et avoir des nerfs d'une vigueur particulière pour que les événements qui se passent glissent sans trop affecter. Je n'ai pas besoin de vous dire ce que j'éprouve. Je suis de ceux qui croient que la chose ne pouvait pas s'éviter[1]. On aurait peut-être pu retarder l'explosion, mais il était impossible de la conjurer absolument. Ici, la guerre est plus populaire qu'elle ne l'a jamais été, même parmi les bourgeois. On est très-braillard, ce qui est mauvais assurément; mais on s'enrôle et on donne de l'argent, ce qui est l'essentiel. Les militaires sont pleins de confiance; mais, quand on pense que tout l'avenir est soumis au hasard d'un boulet ou d'une balle, il est difficile de partager cette confiance.
Au revoir, chère amie; je suis déjà fatigué de vous avoir écrit ces deux petites pages. Je suis patraque au dernier point; cependant, mes médecins disent que je suis mieux, mais je ne m'en aperçois guère. Je n'ai point envoyé chez vous les livres, craignant qu'il n'y eût personne pour les recevoir.
Adieu encore; je vous embrasse de cÅur.
[1] La guerre avec la Prusse.
CCCXXXV
Paris, mardi 9 août 1870.
Chère amie, je pense que vous ferez bien de ne pas venir à Paris en ce moment; je crains qu'il n'y ait sous peu de tristes scènes. On ne voit que des gens abattus ou des ivrognes qui chantent _la Marseillaise._ Grand désordre partout! L'armée a été et est admirable; mais il paraît que nous n'avons pas de généraux. Tout peut encore se réparer; mais, pour cela, il faut presque un miracle.
Je ne suis pas plus mal, seulement accablé de cette situation. Je vous écris du Luxembourg, ou nous ne faisons qu'échanger des espérances et des craintes. Donnez-moi de vos nouvelles. Adieu.
CCCXXXVI
Paris, 29 août 1870.
Chère amie, merci de votre lettre. Je suis toujours très-souffrant et très-nerveux. On le serait à moins; je vois les choses en noir. Depuis quelques jours, cependant, elles se sont un peu améliorées. Les militaires montrent de la confiance. Les soldats et les gardes mobiles se battent parfaitement; il paraît que l'armée du maréchal Bazaine a fait des prodiges, bien quelle se soit toujours battue un contre trois. Maintenant, demain, aujourd'hui peut-être, on croit à une nouvelle grande bataille. Ces dernières affaires ont été épouvantables. Les Prussiens font la guerre à coups d'hommes. Jusqu'à présent, cela leur a réussi; mais il paraît qu'autour de Metz, le carnage a été tel, que cela leur a donné beaucoup à penser. On dit que les demoiselles de Berlin ont perdu tous leurs valseurs. Si nous pouvons reconduire le reste à la frontière, ou les enterrer chez nous, ce qui vaudrait mieux, nous ne serons pas au bout de nos misères. Cette terrible boucherie, il ne faut pas se le dissimuler, n'est qu'un prologue à une tragédie dont le diable seul sait le dénoûment. Une nation n'est pas impunément remuée comme a été la nôtre. Il est impossible que de notre victoire comme de notre défaite ne sorte une révolution. Tout le sang qui a coulé ou coulera est au profit de la République, c'est-à -dire du désordre organisé.
Adieu, chère amie; restez à P..., vous y êtes très-bien. Ici, nous sommes encore très-tranquilles; nous attendons les Prussiens avec beaucoup de sang-froid; mais le diable n'y perdra rien. Adieu encore. . . . . . . . . . . .
CCCXXXVII
Cannes, 23 septembre 1870[1].
Chère amie, je suis bien malade, si malade, que c'est une rude affaire d'écrire. Il y a un peu d'amélioration. Je vous écrirai bientôt, j'espère, plus en détail. Faites prendre chez moi, à Paris, les _Lettres de madame de Sévigné_ et un Shakespeare. J'aurais dû les faire porter chez vous, mais je suis parti.
Adieu. Je vous embrasse.
[1] Dernière lettre, écrite deux heures avant sa mort.
FIN.