Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine

Part 11

Chapter 114,175 wordsPublic domain

J'espérais que vous me conteriez quelques histoires ou que, du moins, vous me feriez part de vos impressions. J'ai toujours du plaisir à savoir comment telle chose vous a paru. N'oubliez pas de vous faire montrer la statue de Pompée, qui est très-probablement celle aux pieds de laquelle César fut assassiné; et, si vous découvrez la boutique d'un nommé Cades, qui vend de faux antiques et des poteries, achetez-moi une intaille de quelque belle pierre. Si vous passez par Civita-Vecchia, allez chez un marchand de curiosités nommé Bucci, et faites-lui mes compliments et remercîments pour le plâtre de Bayle qu'il m'a envoyé. Vous lui achèterez pour rien des vases noirs étrusques, des pierres gravées, etc. Vous pouvez vous faire une garniture de cheminée charmante avec ces vases noirs. Adieu, chère amie; portez-vous bien, pensez quelquefois à moi.

CCLXVIII

Paris, vendredi 12 juin 1863.

Chère amie, j'apprends avec grand plaisir votre retour en France, et avec encore plus de plaisir votre intention de revenir bientôt à Paris. Il me semble que vous vous êtes mise en frais de coquetterie vraiment extraordinaire pour avoir ainsi exploité cet infortuné Bucci. Si je vous avais donné une lettre pour lui selon mon intention, vous auriez emporté toute sa boutique, sans avoir recours aux procédés d'enjôlement qui vous sont familiers. Au fond, c'est un fort brave homme qui a conservé un culte pour Bayle, dont il était la seule ressource pendant son exil à Civita-Vecchia. Il eût été mieux de le faire parler du gouvernement pontifical. S'il avait été aussi sincère qu'il s'est montré galant, il vous en aurait plus appris à ce sujet que tous les ambassadeurs qui sont à Rome. Le fort et le fin de ces renseignements consiste, au reste, à vous apprendre ce que vous n'ignorez pas, j'espère. . . . . . .

Je pars le 21 pour Fontainebleau, ce qui m'empêchera peut-être d'aller en Angleterre, comme je me l'étais proposé, à la fin de ce mois. J'y reste jusqu'au 5 juillet, c'est-à -dire jusqu'à la fin du séjour. Je pense que vous serez revenue la semaine prochaine, et que je vous verrai avant mon départ. J'espère que cela vous déterminera à vous hâter un peu, si besoin est. Vous ne me parlez pas de votre santé. Je suppose que, malgré la mauvaise cuisine papale, vous revenez en bon point. J'ai été presque toujours grippé plus ou moins, poussif par-dessus le marché, comme à mon ordinaire. Le séjour de Fontainebleau va m'achever, selon toute apparence. Je vous dirai pourquoi je n'ai pas cherché à esquiver cet honneur.

Je pense à faire un petit voyage en Allemagne cet été pour aller voir les propylées de Munich, de mon ami M. Klenze, et aussi pour prendre des eaux qu'on me conseille, bien que cela ne m'inspire pas grande confiance. Comme je ne m'habitue pas à être malade, je tiens beaucoup à guérir et je ne veux pas qu'il y ait de ma faute si je n'y parviens pas.

Vous n'avez pas osé lire probablement _Mademoiselle de la Quintinie_ pendant que vous étiez en terre sainte. Cela est médiocre. Il n'y a qu'une scène assez jolie. Je ne sache rien de nouveau qui soit digne de votre colère en fait de romans. Chmielniçki en est à son cinquième article, que je corrige, et ce ne sera pas le dernier. Je vous donnerai les épreuves, si vous voulez et si vous pouvez les lii*e non corrigées. Adieu, chère amie; je voudrais bien vous décider à faire diligence.

CCLXIX

Château de Fontainebleau, jeudi 2 juillet 1863.

Chère amie, j'aurais voulu répondre plus tôt à votre lettre, qui m'a fait grand plaisir; mais, ici, on n'a le temps de rien faire et les jours passent avec une rapidité prodigieuse sans qu'on sache comment. La grande et principale occupation, c'est de boire, manger et dormir. Je réussis aux deux premières, mais très-mal à la dernière. C'est une très-mauvaise préparation au sommeil que de passer trois ou quatre heures, en pantalon collant, à ramer sur le lac et à gagner des toux terribles. Nous avons ici quantité de monde assez bien assorti, ce me semble, beaucoup moins officiel que d'ordinaire; ce qui ne nuit pas à l'entente cordiale entre les invités. On fait de temps en temps des promenades à pied dans le bois, après avoir dîné sur l'herbe comme les bonnetiers de la rue Saint-Denis.

Avant-hier, on a apporté ici quelques très-grandes caisses de la part de Sa Majesté Tu-Duc, empereur de Cochinchine. On les a ouvertes dans une des cours. Dans les grandes caisses, il y en avait de plus petites peintes en rouge et or et couvertes de cancrelats. On a ouvert la première, qui contenait deux dents d'éléphant fort jaunes et deux cornes de rhinocéros, plus un paquet de cannelle moisie. Il sortait de tout cela des odeurs inconcevables, tenant le milieu entre le beurre fort et le poisson gâté. Dans l'autre caisse, il y avait une grande quantité de pièces d'étoffes très-étroites ressemblant à de la gaze, de toute sorte de vilaines couleurs, toutes plus ou moins sales et, de plus, moisies. On avait annoncé des médailles d'or, mais elles étaient absentes, et probablement elles sont restées en Cochinchine. Il résulte que ce grand empereur Tu-Duc est un escroc.

Hier, nous avons été faire manœuvrer deux régiments de cavalerie et nous avons été horriblement cuits. Toutes les dames ont des coups de soleil. Aujourd'hui, nous allons faire un dîner espagnol dans la forêt, et je suis chargé du _gaspacho_, c'est-à -dire de faire manger de l'oignon cru à des dames qui s'évanouiraient au seul nom de ce légume. J'ai défendu qu'on les avertît, et, quand elles en auront mangé, je me réserve de leur faire un aveu dans le genre de celui d'Atrée.

Je suis charmé que mon _Cosaque_[1] ne vous ait pas trop ennuyée. Je commence à en être bien las pour ma part. Il faut que je l'enterre le 1er du mois prochain, et je ne sais comment j'en pourrai venir à bout. Je ne puis parvenir à travailler ici bien que j'aie apporté toutes mes notes et mes, bouquins. Adieu, chère amie; je pense être ici jusqu'à lundi ou mardi au plus tard. Cependant on prétend que, vu notre grande amabilité, on veut nous retenir quelques jours encore. J'espère bien vous retrouver à Paris. Encore adieu.

[1] _Bogdan Chmielniçki_, publié dans le volume intitulé _les Cosaques d'autrefois._

CCLXX

Londres, 12 août 1863.

Chère amie, je vous remercie de votre lettre, que j'attendais impatiemment. Je croyais trouver Londres vide, et, en effet, c'est la première impression que j'ai éprouvée. Mais, au bout de deux jours, je me suis aperçu que la grande fourmilière était encore habitée et surtout, hélas! qu'on y mangeait tout autant et tout aussi longuement que l'année passée. N'est-ce pas inhumain que cette lenteur avec laquelle on dîne dans ce pays-ci! Cela m'ôte jusqu'à l'appétit. On n'est jamais moins de deux heures et demie à table, et, si on ajoute la demi-heure que les hommes laissent aux femmes pour dire du mal d'eux, il est toujours onze heures quand on retourne au salon. Ce ne serait que demi-mal si on mangeait tout le temps; mais, à l'exception du mouton rôti, je ne trouve rien à mon goût.

Les grands hommes m'ont paru un peu vieillis depuis ma dernière visite. Lord Palmerston a renoncé à son râtelier, ce qui le change beaucoup. Il a conservé ses favoris et a l'air d'un gorille en gaieté. Lord Russell a l'air de moins bonne humeur. Les grandes beautés de la saison sont parties, mais on n'en faisait pas grand éloge. Les toilettes m'ont paru, comme toujours, très-médiocres et chiffonnées; mais rien ne résiste à l'air de ce pays-ci. Ma gorge en est la preuve. Je suis enroué comme un loup et je respire très-mal. Je pense que vous devez avoir moins chaud que nous et que les bains de mer doivent vous donner de l'appétit. Je commence à m'ennuyer de Londres et des Anglais. Je serai de retour à Paris avant le 25. Et vous? J'ai lu un livre assez amusant: l'_Histoire de George III_, par un M. Phillimore, qui traite ce prince de coquin et de bête. C'est très-spirituel et assez bien justifié. J'ai acheté le dernier ouvrage de Borrow trente francs, _the Wild Wales._ Si vous le voulez pour quinze francs, je serai charmé de vous le céder. Mais vous n'en voudrez pas pour rien. Ce garçon a tout à fait baissé. Adieu, chère amie.

CCLXXI

Paris, 30 août 1863.

Je pars demain pour Biarritz avec Panizzi, qui est venu me joindre hier. Nous sommes emmenés par notre gracieuse souveraine, qui nous hébergera, je ne sais combien de temps, au bord de l'Océan. Puis j'irai faire mon installation à Cannes en octobre. Je reviendrai à Paris pour la discussion de l'adresse, et j'y passerai probablement tout le mois de novembre. J'espère vous voir alors, en dépit des présidents et des veaux marins.

J'ai un livre extrêmement curieux que je vous prêterai si vous êtes sage et aimable à mon égard. C'est la relation, faite par un imbécile, d'un procès du XVIIe siècle. Une religieuse de la famille de Sa Majesté _faceva all'amore_ avec un gentilhomme milanais, et, comme il y avait d'autres religieuses à qui cela déplaisait, elle les tuait, assistée de son amant. C'est très-édifîant et très-intéressant sous le rapport des mœurs.

Lisez _une Saison à Paris_, par madame de ***.

C'est une personne pleine de candeur, qui a éprouvé un très-grand besoin de _plaire_ à Sa Majesté, et qui, dans un bal, le lui a dit en termes catégoriques et si clairs, qu'il n'y a que vous au monde qui ne l'eussiez pas compris. Il en a été si stupéfait, qu'il n'a pas d'abord trouvé quelque chose à répondre, et ce n'est que trois jours après, dit-on, qu'il s'est laissé cosaquer. J'imagine que vous faites le signe de la croix et que vous prenez de ces figures horrifiées que je vous connais.

Avez vous lu la _Vie de Jésus_, de Renan? Probablement non. C'est peu de chose et beaucoup. Cela est comme un grand coup de hache dans l'édifice du catholicisme. L'auteur est si épouvanté de son audace à nier la Divinité, qu'il se perd dans des hymnes d'admiration et d'adoration, et qu'il ne lui reste plus de sens philosophique pour juger la doctrine. Cependant, cela est intéressant, et, si vous ne l'avez pas lu, vous le lirez avec plaisir.

J'ai mes paquets à faire et il faut que je vous quitte. Mon adresse est jusqu'à nouvel ordre: _Villa Eugénie, Biarritz (Basses-Pyrénées)._ Donnez-moi vite de vos nouvelles. Adieu.

CCLXXII

Cannes, 19 octobre 1863.

Chère amie, je suis ici depuis huit jours, me reposant au désert des fatigues de la cour. Il fait un temps magnifique et je lis dans mon journal que votre Loire déborde. J'en conclus que vous avez un temps affreux et je vous plains du fond du cœur. Je ne jouirai de la Provence qu'une quinzaine de jours encore. Il va falloir retourner pour l'ouverture de la session; j'en ai une assez médiocre opinion. La mort de M. Billault la commence très-mal. Depuis quelque temps, j'ai beaucoup pratiqué, prêché et fait prêcher M. Thiers, mais je ne sais ce qui en résultera. Il me semble que nous nous rapprochons de plus en plus des anciens errements parlementaires, et que nous allons recommencer le cycle des mêmes fautes et peut-être des mêmes catastrophes. Joignez à cela toute la peine que prennent les cléricaux pour se faire détester et pour tendre la corde jusqu'à ce qu'elle casse. En voilà bien assez pour voir l'avenir d'une vilaine couleur. Vous saurez qu'en venant ici, nous avons déraillé près de Saint-Chamas. Je n'ai rien eu, pas même la peur, car je n'ai compris le danger que lorsqu'il était passé. Il n'y a eu de maléficiés que les employés de la poste, qui sont tombés pêle-mêle avec leurs tables et leurs caisses. Tout s'est réduit à des contusions assez fortes, mais sans membres cassés. Avez-vous lu le mandement de l'évêque de Tulle, qui ordonne à toutes les religieuses de son diocèse de réciter des _Ave_, en l'honneur de M. Renan, ou plutôt pour empêcher que le diable n'emporte tout, à cause du livre de ce même M. Renan? Puisque vous lisez les lettres de Cicéron, vous devez trouver qu'on avait bien plus d'esprit de son temps que du nôtre. Je suis accablé de honte toutes les fois que je pense à notre XIXe siècle et que je le trouve de toute façon si inférieur à ses prédécesseurs. Je crois vous avoir fait lire les _Lettres de la duchesse de Choiseul._ Je voudrais bien qu'on essayât d'imprimer aujourd'hui celles de la plus belle de nos lionnes. Je vous quitte pour aller pêcher à la ligne, ou plutôt pour voir pêcher, car je n'ai mais pu prendre un poisson. Mais le mieux de la chose, c'est qu'on en fait au bord de la mer une soupe excellente, pour ceux qui aiment l'huile et l'ail. Je suppose que vous êtes de ces derniers.

Vous trouverai-je à Paris au commencement de novembre? Je compte pouvoir y passer tout le mois, sauf peut-être quelques jours à Compiègne, si ma souveraine m'y invite pour sa fête. Adieu, chère amie.

CCLXXIII

Château de Compiègne, 16 novembre 1863, au soir.

Chère amie, depuis mon arrivée ici, j'ai mené la vie agitée d'un impresario. J'ai été auteur, acteur et directeur. Nous avons joué avec succès une pièce un peu immorale, dont, à mon retour, je vous conterai le sujet. Nous avons eu un très-beau feu d'artifice, bien qu'une femme qui voulait voir les fusées de trop près ait été tuée tout roide. Nous, faisons de grandes promenades et je me suis tiré de tout cela, jusqu'à présent, sans rhume. On me garde ici encore une semaine; probablement, je resterai à Paris jusqu'aux premiers jours de décembre, et je m'en retournerai à Cannes, que j'ai laissé tout en fleurs. Il est impossible d'imaginer quelque chose de plus beau que ces champs de jasmin et de tubéreuses. Je ne m'y suis pas très-bien porté cependant, et, les derniers jours surtout, j'étais très-dolent et mélancolique.

Vous m'écrivez si laconiquement, que vous ne répondez jamais à mes questions. Vous avez une manière à vous de ne faire que vos caprices, qui me confond toujours; vous plaisantez, vous promettez; quand je lis vos lettres, je crois vous entendre parler: je suis désarmé, mais furieux au fond. Vous ne me dites seulement pas ce que devient cette charmante enfant qui vous intéresse tant. Faites en sorte, je vous prie, qu'elle ne soit pas sotte comme la plupart des femmes de ce temps-ci. Jamais, je crois, on n'en a vu de pareilles. Vous me direz ce qu'elles sont en province; si c'est pire qu'à Paris, je ne sais dans quel désert il faudra se fourrer. Nous avons ici mademoiselle ***, qui est un beau brin de fille de cinq pieds quatre pouces, avec toute la gentillesse d'une grisette et un mélange de manières aisées et de timidité honnête, quelquefois très-amusant. On paraissait craindre que la seconde partie d'une charade ne répondît pas au commencement (commencement dont j'étais l'auteur):

--Cela ira bien, dit-elle; nous montrerons nos jambes dans le ballet et cela leur tiendra lieu de tout.

_N.-B._--Ses jambes sont comme deux flageolets, et elle a des pieds peu aristocratiques.

Adieu, chère amie. . . . . .

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CCLXXIV

Paris, vendredi 12 décembre 1863.

Chère amie, j'allais vous écrire quand j'ai reçu votre lettre. Vous vous plaignez d'être enrhumée, mais vous ne savez pas ce que c'est que de l'être. Il n'y a qu'une personne enrhumée, en ce moment, à Paris, et cette personne, c'est moi. Je passe ma vie à tousser et à étouffer, et, si cela dure, vous aurez bientôt à faire mon oraison funèbre. Je pense fort à Cannes, et ce n'est que sous son soleil que je guérirai. Il faut auparavant que je vote cette longue et filandreuse adresse que notre président, si digne de son nom, nous a composée. . . . . . . .

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Connaissez-vous Aristophane? Cette nuit, ne pouvant dormir, j'ai pris un volume que j'ai lu tout entier et qui m'a très-amusé. J'ai une traduction pas trop bonne à vos ordres. Il y a des choses qui feront beaucoup de peine À votre pruderie, mais qui vous intéresseront, surtout maintenant que vous avez appris quelque chose des mœurs antiques dans Cicéron. Adieu. . . .

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CCLXXV

Cannes, 12 janvier 1864.

Chère amie, j'ai été malade presque pour tout de bon en arrivant ici. J'ai apporté de Paris un rhume abominable, et ce n'est que depuis deux jours que je commence à redevenir moi-même; je ne sais ce que je serais devenu si j'étais resté à Paris, avec la neige que vous avez, à ce que je vois dans les journaux. Ici, nous avons un temps admirable; rarement des nuages et presque toujours au moins 14 degrés. Quelquefois, le vent d'est nous apporte une teinte de neige prise sur les Alpes, mais nous sommes dans une oasis privilégiée. On nous dit que tout est sous la neige aux environs. À Marseille, à Toulon et même à Hyères, on dit que la terre en est couverte. Je me représente un Marseillais en temps de neige. C'est quelque chose comme un chat sur la glace avec des coquilles de noix aux pattes. Il y a très-longtemps que, même à Cannes, on n'a vu un hiver si beau et si bénin.

Je suis charmé qu'Aristophane ait eu l'heur de vous plaire. Vous me demandez si les dames athéniennes assistaient aux représentations ? Il y a des savants qui disent oui, il y en a qui disent non. Si vous étiez allée voir Karagueuz lorsque vous étiez en Orient, vous y auriez trouvé sans doute beaucoup de femmes. En Orient, aujourd'hui et autrefois, dans l'antiquité, on n'a et on n'avait pas la pruderie que vous avez à présent; on voyait à chaque instant des hommes en costume de natation, et il y avait dans tous les carrefours des statues de divinités qui donnaient aux dames des idées exagérées de la nature humaine. Comment appelez-vous cette comédie où l'on habille Euripide en femme ? Comprenez-vous la mise en scène et le rôle du gendarme scythe? Ce qui est plus extraordinaire que tout, c'est la façon sans gêne dont Aristophane parle des dieux, précisément le jour de leur fête, car c'était aux Dionysiaques qu'on a donné _les Grenouilles_, où Bacchus joue un si singulier rôle. La même chose a eu lieu dans les premiers temps du christianisme. On jouait la comédie dans les églises. Il y avait la messe des sots et la messe de l'âne, dont on a le texte à jour dans un manuscrit très-curieux. Ce sont les méchants qui ont gâté tout en doutant. Lorsque tout le monde croyait, tout était permis. Outre les sottises qu'Aristophane jette dans ses pièces comme du gros sel, il y a des chœurs de la poésie la plus belle. Mon vénéré maître M. Boissonade disait qu'aucun autre Grec n'avait fait mieux. Je vous recommande, si vous ne l'avez pas lu encore, _les Nuées._ C'est, à mon avis, la meilleure pièce qui se soit conservée de lui. Il y a un dialogue du Juste et de l'injuste, qui est du style le plus élevé. Je crois qu'il y a quelque chose de vrai dans les reproches qu'il fait à Socrate; même après l'avoir entendu dans Platon, on est tenté d'excuser la ciguë. C'est une perte qu'un homme qui prouve à chacun, comme Socrate, qu'on n'est qu'une bête.

Je viens de voir que les conspirations recommencent. Je ne doute pas que ces diables d'Italiens et ces non moins diables de Polonais ne veuillent mettre le monde en feu; et malheureusement il est si bête, qu'il se laissera faire. J'ai eu des lettres d'Italie qui me font craindre qu'au printemps les volontaires et Garibaldi ne tentent quelque pointe contre la Vénétie. Il ne nous manquerait qu'un accident de cette espèce pour nous achever de peindre!--Adieu, chère amie; je tâche de penser le moins possible à l'avenir. Portez-vous bien, pensez un peu à moi. Avez-vous quelque idée pour le 14 février, jour de la Sainte-Eulalie?

Adieu encore.

CCLXXVI

Cannes, 17 février 1864.

Chère amie, puisque vous avez bien voulu prendre la peine de lire Aristophane, je vous pardonne vos façons et vos pruderies en le lisant. Convenez seulement qu'il est très-spirituel, et que l'on serait bien aise de voir jouer une de ses comédies. Je ne sais quelle est l'opinion des érudits à présent sur la présence des femmes dans le théâtre. Il est probable qu'il y a eu des temps de tolérance et d'intolérance dans le même pays, mais les femmes ne montaient jamais en scène. Leurs rôles étaient joués par des hommes, ce qui était d'autant plus facile que tous les acteurs avaient des masques. . . . . . . . .

Je suis très-souffrant, chère amie, et je me sens m'en aller vers un monde meilleur par une marche qui n'est pas des plus agréables. De temps en temps maintenant, les intervalles sont plus rapprochés qu'ils ne l'étaient autrefois; j'ai des crises, et des spasmes très-douloureux. Je ne dors presque pas, je n'ai pas d'appétit et je me sens d'une faiblesse dont je m'indigne. La moindre promenade m'accable. Que deviendrai-je lorsqu'au lieu d'un ciel magnifique, j'aurai le ciel de plomb de Paris, la pluie et le brouillard en permanence! Je songe pourtant à retourner à la fin de ce mois, si j'en ai la force, car je suis un peu honteux de ne faire aucun de mes métiers officiels. Il faut s'exécuter enfin, et prendre un parti, quoiqu'il arrive. J'attendrai pour la Sainte-Eulalie, puisque j'ai déjà attendu assez longtemps. Je crois que, du côté des broches et des bagues, l'embarras est le même. Il y a encombrement dans les tiroirs de ma cousine depuis le temps que je lui souhaite sa fête. J'ai épuisé toutes les variétés de brimborions possibles. Si vous avez découvert quelque chose de très-extraordinaire et qui ne soit pas ruineux, vous aurez résolu un grand problème. Il y en a un autre bien plus intéressant encore, et sur lequel j'aurai à vous consulter. C'est sur la façon honnête ou non de faire venir des habits d'Angleterre. Il ne se peut pas que, parmi vos loups marins, il ne se trouve pas quelqu'un à qui M. Poole pourrait envoyer mes vêtements. Réfléchissez à cela et vous me rendrez grand service. Adieu, chère amie. J'ai passé une nuit abominable et je tousse à me rompre le crâne. J'espère que vous avez échappé à toutes les grippes qu'on m'annonce. Il semble qu'à Paris tout le monde est atteint et qu'il y a même des gens assez bêtes pour en mourir. Adieu encore.

CCLXXVII

Vendredi, 18 mars 1864.

Je suis à vous écrire au Luxembourg, pendant que l'archevêque de Rouen est à foudroyer l'impiété. J'ai été très-souffreteux; je n'ai jamais deux bons jours de suite, mais souvent plusieurs mauvais. Je ne sais pas encore si je serai en état d'aller en Angleterre, comme j'en avais le projet. Cela dépendra du temps et de mes poumons.

Je suis tenu maintenant au Luxembourg, mais nous enterrons la synagogue, j'espère, la semaine prochaine, et alors je serai plus libre. Si vous n'avez pas vu les nouvelles salles où l'on a mis la collection des vases et des terres cuites au Louvre, vous feriez bien d'y aller. Je vous offre mes lumières pour vous y accompagner. Vous y verrez de très-belles choses et d'autres qui vous intéresseront quoique fort pénibles pour votre pruderie. Choisissez votre jour et votre heure.

CCLXXVIII

Mercredi, 13 avril 1864.

Chère amie, j'ai bien regretté votre départ; vous auriez dû me dire encore une fois adieu. Vous m'auriez trouvé fort dolent. Je souffre toujours de mes oppressions, malgré l'arsenic et le reste. Depuis que le froid s'est adouci, je commençais à me porter mieux, mais j'ai attrapé un rhume qui me met plus bas que jamais.