Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine
Part 1
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LETTRES Ã UNE INCONNUE
par
PROSPER MÃRIMÃE
De l'Académie française
Précédés d'une étude sur Mérimée
par
H. Taine
Tome Deuxième
PARIS
Michel Lévy Frères, Ãditeurs
3, Rue Auber, 3, Place de L'Opéra
Librarie Nouvelle
Boulevard des Italiens, 15, Au coin de la Rue de Grammont
1874
LETTRES
Ã
UNE INCONNUE
CLXXV
Paris, 8 septembre 1857.
Pendant que vous vous livrez à l'enthousiasme, je tousse et je suis très-malade d'un rhume affreux. J'espère que cela vous touchera. Je ne comprends pas que vous restiez trois jours à Lucerne, à moins que vous n'employiez votre temps à courir sur le lac. Mais il est inutile de vous donner des conseils qui arriveront trop tard. Le seul que je vous envoie et dont vous profiterez, j'espère, c'est de ne pas oublier vos amis de France dans le beau pays que vous visitez. Il n'y a absolument personne à Paris, mais cette solitude ne me déplaît pas. Je passe mes soirées sans trop m'ennuyer, à ne rien faire. Si je n'étais réellement très-souffrant, je me plairais beaucoup à ce calme et je voudrais qu'il durât toute l'année. Vos étonnements en voyage doivent être très-amusants, et je regrette bien de n'en être pas témoin. Si vous aviez arrangé vos affaires avec un peu de tactique, nous aurions pu nous rencontrer en route et faire une excursion ou deux, voir des chamois ou tout au moins des écureuils noirs. Si je n'étais pas si malade qu'il m'est impossible de mettre deux idées l'une devant l'autre, je profiterais de votre absence pour travailler. J'ai une promesse à remplir avec la _Revue des Deux Mondes_, et une _Vie de Brantôme_ à faire, où j'ai une grande quantité de choses téméraires à dire. Je m'amuse à en retourner les phrases dans ma tête; mais le courage me manque lorsqu'il s'agit de quitter mon fauteuil pour aller les écrire. Je suis fâché que vous n'ayez pas emporté un volume de Beyle sur l'Italie, qui vous aurait amusée en route et appris quelque chose sur la société. Il aimait particulièrement Milan, parce qu'il y avait été amoureux. Je n'y suis jamais allé, mais je n'ai jamais pu aimer les Milanais que j'ai rencontrés, qui m'ont toujours fait l'effet de Français de province. Si vous trouviez à Venise un vieux livre latin quel qu'il soit de l'imprimerie des Aide, grand de marge, qui ne coûte pas trop cher, achetez-le-moi. Vous le reconnaîtrez aux caractères italiques et à la marque, qui est une licorne avec un dauphin qui s'y tortille. Je pense que vous ne m'écrirez guère ayant si nombreuse compagnie avec vous. Cependant, vous devriez de temps en temps me charmer de vos nouvelles et me faire prendre patience: vous savez que je ne possède pas votre vertu. Adieu; amusez-vous bien, voyez le plus de belles choses que vous pourrez, mais ne vous mettez pas en tête le désir de tout voir. Il faut se dire: «Je reviendrai.» Il vous en restera toujours assez dans la mémoire pour vous occuper. Je voudrais bien aller en gondole avec vous. Adieu encore; surtout soignez-vous et ne vous fatiguez pas.
CLXXVI
Aix, 6 janvier 1858.
Vous croyez qu'on trouve des troncs d'arbre comme cela en bracelets, et que les orfèvres comprennent vos comparaisons! J'ai fait acquisition de quelque chose qui ressemble à un tas de champignons, mais le prix m'a un peu déconcerté. Avez-vous marchandé à Gênes? J'en doute; autrement, vous auriez acheté. Mais m'importe. Vous ne saviez peut-être pas non plus que les ouvrages en filigrane payent un droit de onze francs par hectogramme, ce qui fait qu'en France ils coûtent deux fois plus cher qu'à Gênes. Au reste, j'ai pris le parti de ne rien payer à la douane et de vous laisser le plaisir d'envoyer vous-même l'argent, qui sera inséré au _Moniteur_ comme restitution à l'Ãtat. Il gèle, il neige, il fait un froid atroce. Je ne sais s'il y aura moyen de passer en Bourgogne; quoi qu'il en soit, je partirai pour Paris demain soir. J'espère que vous me ferez en personne vos félicitations pour la nouvelle année.
Adieu; je suis brisé du voyage et bien attristé du temps qu'il fait. J'ai vu à Nice toute sorte de beau monde, entre autres la duchesse de Sagan, qui est toujours jeune et a l'air aussi féroce.
CLXXVII
Paris, lundi soir, 29 janvier 1858.
Il y a un siècle que je ne vous ai vue. Il est vrai qu'il s'est passé tant de choses! Je meurs d'envie de savoir votre impression sur tout cela. Je suis un peu moins enrhumé et grippé, et j'attribue à notre dernière promenade l'honneur de ma guérison. C'est quelque chose comme la lance d'Achille.
Avez-vous lu _le Docteur Antonio_? C'est un roman anglais qui a eu assez de succès parmi le beau monde anglais et que j'ai lu à Cannes. C'est l'Åuvre de M. Orsini. Cela lui vaudra sans doute une nouvelle édition à Londres, et vous voudrez le lire. Au fond, cela n'est pas fort.
Ãcrivez-moi vite, je vous en prie, car j'ai bien besoin de vous voir pour oublier toutes les horreurs de ce monde.
CLXXVIII
Londres, _British Museum_, mardi soir, 28 avril 1858.
Le temps passe si vite dans ce pays et les distances sont si grandes, qu'on n'a pas le temps de faire la moitié de ce qu'on veut. Je viens de promener le duc de Malakoff dans le musée, et il ne me reste que quelques minutes pour vous écrire. Vous saurez d'abord que j'ai été très-souffrant pendant deux jours, effet que produit toujours sur moi la fumée de charbon de terre. Mais, après, je me suis trouvé meilleur que neuf. Je mange beaucoup, marche beaucoup; seulement, je ne dors pas mon saoul. Je vais beaucoup dans le monde, ce qui ne m'amuse que médiocrement. La crinoline n'est pas portée ici au point où elle est parvenue chez nous, mais les yeux se gâtent si vite, que j'en suis choqué, et il me semble que toutes les femmes sont en chemise. Vous ne pouvez vous faire une idée de la beauté du _British Museum_ un dimanche, quand il n'y a absolument personne que M. Panizzi et moi. Cela prend un caractère de recueillement merveilleux; seulement, on a peur que toutes les statues ne descendent de leurs piédestaux et ne se mettent à danser une grande polka. Je ne trouve pas ici la moindre animosité contre nous; tout le monde dit que Bernard[1] a été jugé par des épiciers, et qu'il n'est pas extraordinaire qu'un épicier ne perde pas l'occasion de faire endêver un prince. On a crié beaucoup de hourras au maréchal[2] quand il est venu ici.
Adieu, chère amie.
[1] Impliqué dans l'affaire d'Orsini. Le gouvernement français avait demandé son extradition, qui ne fut pas accordée par l'Angleterre.
[2] Le maréchal Pélissier, duc de Malakoff.
CLXXIX
Londres, _British Museum_, 3 mai 1858.
Je crois que je serai à Paris mercredi matin.
Je suis tombé mercredi dans un assez drôle de guêpier. On m'a invité à un dîner du _Literary fund_, présidé par lord Palmerston, et j'ai reçu, au moment d'y aller, l'avis de me préparer à débiter un speech, attendu qu'on associait mon nom à un toast à la littérature de l'Europe continentale. Je me suis exécuté avec le contentement que vous pouvez imaginer, et j'ai dit des bêtises en mauvais anglais, pendant un gros quart d'heure, à une assemblée de trois cents lettrés ou soi-disant tels, plus cent femmes admises à l'honneur de nous voir manger des poulets durs et de la langue coriace. Je n'ai jamais été si saoul de sottise, comme disait M. de Pourceaugnac.
Hier, j'ai reçu la visite d'une dame et de son mari qui m'apportaient des lettres autographes de l'empereur Napoléon à Joséphine. On voudrait les vendre. Elles sont fort curieuses, car il n'y est question que d'amour. Tout cela est très-authentique, avec du papier à tête et les timbres de la poste. Ce que je comprends difficilement, c'est que Joséphine ne les ait pas brûlées aussitôt après les avoir lues. . . . . . . . . . . .
CLXXX
Paris, 19 mai 1858.
On nous fait mener une ennuyeuse vie au Luxembourg. J'en suis excédé. Je suis également consterné du temps qu'il fait. On me dit que cela est très-profitable pour les pois. Je vous félicite donc, mais je trouve qu'il ne devrait pleuvoir que sur les propriétaires. Je vous ai fort accusée de m'avoir pris un livre (c'est ma seule propriété) que j'ai cherché comme une aiguille, et que j'ai enfin découvert ce matin dans un coin, où je l'avais fourré moi-même pour le mettre en sûreté. Mais cela m'a fait faire plus de mauvais sang que le livre ne valait. Je suis toujours malade depuis mon retour, c'est-à -dire que je n'ai ni faim ni sommeil. Avant que vous partiez pour si longtemps, il me faut absolument un second portrait. Quant à cela, il ne s'agit que d'une demi-heure de patience, s'il est besoin de patience quand on sait qu'on fait du plaisir aux gens. Je suis du voyage de Fontainebleau et ne reviendrai que le 29.--Je voudrais que nous pussions causer longuement avant ce départ. Il me semble qu'il y a un siècle que cela ne nous est arrivé.
CLXXXI
Palais de Fontainebleau, 20 mai 1858.
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Je suis très-contrarié et à moitié empoisonné pour avoir pris trop de laudanum. En outre, j'ai fait des vers pour Sa Majesté Néerlandaise, joué des charades et _made a fool of myself._ C'est pourquoi je suis absolument abruti. Que vous dirai-je de la vie que nous menons ici? Nous prîmes un cerf hier, nous dînâmes sur l'herbe; l'autre jour, nous fûmes trempés de pluie, et je m'enrhumai. Tous les jours, nous mangeons trop; je suis à moitié mort. Le destin ne m'avait pas fait pour être courtisan. Je voudrais me promener à pied dans cette belle forêt avec vous et causer de choses de féerie. J'ai tellement mal à la tête, que je n'y vois goutte. Je vais dormir un peu, en attendant l'heure fatale où il faudra se mettre sous les armes, c'est-à -dire entrer dans un pantalon collant. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . .
CLXXXII
Paris, 14 juin 1858, au soir.
Je viens de trouver votre lettre en revenant de la campagne, de chez mon cousin, où je suis allé lui faire mes adieux. Je suis plus triste de vous savoir si loin que je ne l'étais en vous quittant. La vue des arbres et des champs m'a fait penser à nos promenades. En outre, j'étais convaincu et j'avais le pressentiment que vous ne partiriez pas sitôt et que je vous reverrais encore une fois. Le timbre de votre lettre m'a extrêmement contrarié. Je le suis un peu encore de votre ridicule pruderie et de tout ce que vous me dites de ce livre. Ce livre a le malheur d'être mal écrit, c'est-à -dire d'une manière emphatique que Sainte-Beuve loue comme poétique, tant les goûts sont divers. Il y a des observations justes et ce n'est pas trivial. Lorsqu'on a du goût comme vous on ne s'écrie pas que c'est affreux, que c'est immoral; on trouve que ce qu'il y a de bon dans le volume est très-bon. Ne jugez jamais les choses avec vos préventions. Tous les jours, vous devenez plus prude et plus conforme au siècle. Je vous passe la crinoline, mais je ne vous passe pas la pruderie. Il faut savoir chercher le bien où il est. Un autre chagrin que j'ai, c'est de n'avoir pas votre second portrait. C'est votre faute, et je vous l'ai souvent demandé. Vous prétendez qu'il n'est pas ressemblant, et moi, je prétends qu'il a cette expression de physionomie que je n'ai vue qu'à vous et que je revois souvent _in the mind's eye._ Je n'ai pas de jour fixé pour mon départ, pourtant je tâcherai d'être vers le 20 à Lucerne, ce pourquoi je partirai le 19. C'est vous dire que j'aurai besoin d'avoir de vos nouvelles avant le 19. Ici, il fait une chaleur horrible qui m'empêche absolument de dormir et de manger.
Adieu. Avant de partir, je vous dirai où il faudra que vous m'écriviez. Je ne suis pas d'humeur à vous dire des tendresses. Je suis assez mécontent de vous, mais il faudra toujours finir par vous pardonner. Tâchez de vous bien porter et de ne pas vous enrhumer le soir au frais. Adieu encore, chère amie; c'est un mot qui m'attriste toujours.
CLXXXIII
Interlaken, 3 juillet 1858.
Je sors des neiges éternelles et je trouve votre lettre en arrivant ici. Vous ne me donnez pas votre adresse à G..., et cependant il me semble que c'est là que je dois vous écrire. J'espère que vous aurez l'esprit d'aller à la poste ou que la poste aura celui de vous l'apporter. Notre voyage a été jusqu'ici assez favorisé par le temps. Nous n'avons eu de la pluie qu'au Grimsel, ce qui nous a obligés de passer deux nuits dans ce magnifique entonnoir. Le passage a eu ses difficultés. Il y avait beaucoup de neige, et de la nouvelle. Je suis tombé dans un trou avec mon cheval; mais nous nous en sommes retirés sans autre inconvénient que d'avoir trop frais pendant une heure ou deux. Une dame yankee, que nous avons rencontrée a fait au même endroit une culbute très-pittoresque. Je suis brûlé et je pèle depuis le front jusqu'au cou. J'ai visité le glacier du Rhône, ce que je ne vous engage pas à faire; mais c'est jusqu'à présent ce que j'ai vu de plus beau. J'en ai un dessin assez exact que je vous montrerai. J'espère vous rencontrer à Vienne en octobre. C'est un très-jolie ville, avec des antiquités romaines que j'aurai du plaisir à vous démontrer et à revoir avec vous. Donnez-moi vos commissions pour Venise. Je ne sais pas trop par quel chemin j'irai à Innspruck, si par le lac de Constance ou bien par Lindau et peut-être Munich. Mais certainement je passerai par Innspruck, car je vais à Venise par Trente et non par le vulgaire Splugen. Ainsi, écrivez-moi à Innspruck sans trop lambiner. . . . . . . .
CLXXXIV
Innspruck, 25 juillet 1858.
Je suis arrivé hier soir ici, où j'ai trouvé une lettre de vous de date ancienne. . . . . . .
Mon itinéraire a beaucoup changé. Après avoir parcouru très-complètement l'Oberland, je suis allé à Zurich. Là , l'envie de voir Salzbourg m'a pris, et j'ai traversé le lac de Constance pour gagner Lindau, d'où Munich, où je me suis arrêté quelques jours à voir les musées. Salzbourg m'a paru mériter sa réputation, c'est-à -dire la réputation qu'on lui fait en Allemagne. Pour la plupart des touristes, c'est heureusement une terre inconnue. Il y a auprès une montagne nommée le Gagsberg, placée à peu près dans les mêmes conditions que le Righi, d'où l'on a également la vue d'un panorama de lacs et de montagnes. Les lacs sont misérables, il est vrai, mais les montagnes beaucoup plus belles que celles qui entourent le Righi. Ajoutez à cela qu'il n'y a pas d'Anglais pour vous ennuyer de leurs figures, et qu'on est dans la solitude la plus complète, ayant, ce qui est un grand point, la certitude qu'en trois heures de marche, on aura à Salzbourg un bon dîner. Hier, je suis allé dans la Zitterthal. C'est une belle vallée, fermée à l'un de ses bouts par un grand glacier. Les montagnes à droite et à gauche sont bien découpées, mais c'est toujours le même inconvénient qu'en Suisse: pas de premier plan, pas de moyen de découvrir la hauteur réelle des objets qui vous entourent. C'est dans la Zitterthal, dit-on, que sont les plus belles femmes du Tyrol. J'en ai vu beaucoup de fort jolies, en effet, mais trop bien nourries. Les jambes, qu'elles montrent jusqu'à la jarretière (ce n'est pas aussi haut que vous pourriez le croire), sont d'une grosseur ébouriffante. Pendant que je dînais à Fügen, notre hôte est entré avec sa fille, faite comme un tonneau de Bourgogne, son fils, une guitare, et deux garçons d'écurie. Tout ce monde a _aidoulé_ d'une façon merveilleuse. Le tonneau, qui n'a que vingt-deux ans, a un contralto de cinquante mille francs. Le concert, d'ailleurs, a été gratis. Chanter, pour ces gens-là , est un plaisir qu'ils ne mettent pas sur leur carte. Demain, je pars pour Vérone par un grand détour, afin de voir le Stelvio. Il s'agit de passer en calèche à sept mille ou huit mille pieds au-dessus de la mer. Si je ne tombe pas dans quelque trou, je serai à Venise vers le 5 ou le 6 août, peut-être avant. Je ferai votre commission, qui me paraît compliquée. Je vous choisirai la plus jolie résille possible. Je vous remercie des renseignements sur les Aide. J'aurais préféré cependant que vous m'en donnassiez sur vos tournées. Adieu.
CLXXXV
Venise, 18 août 1858.
Vous couriez les monts, et vous faisiez des comparaisons inconvenantes du mont Blanc avec un pain de sucre, lorsque je m'exterminais à vous chercher des coquilles. Je n'ai jamais rien vu de plus laid que ce que je vous apporte. Il est probable que cela sera pris par les douanes que j'aurai à traverser, ou que cela sera cassé en route. Je m'en réjouis, car on n'a jamais donné une commission semblable à un homme de goût.
Venise m'a rempli d'un sentiment de tristesse dont je ne suis pas bien remis depuis près de quinze jours. L'architecture à effet, mais sans goût et sans imagination, des palais m'a pénétré d'indignation pour tous les lieux communs qu'on en dit. Les canaux ressemblent beaucoup à la Bièvre, et les gondoles à un corbillard incommode. Les tableaux de l'Académie m'ont plu, j'entends ceux des maîtres de second ordre. Il n'y a pas un Paul Véronèse qui vaille_les Noces de Cana_, pas un Titien qui soit à comparer avec _le Denier de César_, de Dresde, ou même _le Couronnement d'épines_, de Paris. J'ai cherché un Giorgione. Il n'y en a pas un à Venise. En revanche, la physionomie du peuple me plaît. Les rues fourmillent de filles charmantes, nu-pieds et nu-tête, qui, si elles étaient baignées et frottées, feraient des Vénus Anadyomènes. Ce qui me déplaît le plus, c'est l'odeur des rues. Ces jours-ci, on faisait frire partout des beignets et c'était insupportable. J'ai assisté à une fonction[1] assez amusante en l'honneur de l'archiduc. On lui a donné une sérénade depuis la Piazzetta jusqu'au pont de fer. Nous étions six cents gondoles à suivre le bateau colossal qui portait la musique. Toutes avaient des fanaux et beaucoup brûlaient des feux de Bengale rouges ou bleus, qui coloraient d'une teinte féerique les palais du grand canal. Le passage du Rialto est surtout très-amusant. Il faut passer en masse. Personne ne veut reculer ni céder; il en résulte que, pendant une heure un quart, tout l'espace entre le palais Loredan et le Rialto est un pont immobile. Dès qu'il y a une fente large comme la main entre deux poupes, une proue s'y met comme un coin. à chaque instant, on entend craquer les bordages et, de temps en temps, les rames cassent. Le curieux, c'est que, parmi toute cette presse, qui, en France, occasionnerait une bataille générale, il n'y a pas une injure échangée, pas même un mot de mauvaise humeur. Ce peuple est pétri de lait et de maïs. J'ai vu aujourd'hui, en pleine place Saint-Marc, un moine tomber aux genoux d'un caporal autrichien qui l'arrêtait. Il n'y avait rien de si déplorable, et en face du lion de Saint-Marc! J'attends ici Panizzi. Je vais un peu dans le monde. Je cours les bibliothèques, je passe mon temps assez doucement. J'ai vu hier les Arméniens, très-beaux gaillards, que la vue d'un sénateur a changés en Arméniens de Constantinople: ils m'ont donné un poème épique d'un de leurs Pères. Adieu; je serai à Gênes probablement le 1er septembre, et certainement à Paris en octobre, à Vienne aussitôt que j'aurai de vos nouvelles. Je me porte assez bien depuis quatre ou cinq jours. J'ai été très-souffrant pendant plus de quinze. Adieu encore.
[1] _Funzione_, espèce de représentation.
CLXXXVI
Gênes, 10 septembre 1858.
J'ai trouvé en arrivant ici votre lettre du 1er, dont je vous remercie. Vous ne me parlez pas d'une que je vous ai écrite de Brescia vers le 1er de ce mois. Je vous y disais que j'avais quitté Venise avec regret et que j'avais sans cesse pensé à vous.--Le lac de Côme m'a plu. Je me suis arrêté à Bellaggio. J'ai retrouvé, dans une assez jolie villa des bords du lac, madame Pasta, que je n'avais pas vue depuis qu'elle faisait les beaux jours de l'Opéra italien. Elle a augmenté singulièrement en largeur. Elle cultive ses choux, et dit quelle est aussi heureuse que lorsqu'on lui jetait des couronnes et des sonnets. Nous avons parlé musique, théâtre, et elle m'a dit, ce qui m'a frappé comme une idée juste, que, depuis Rossini, on n'avait pas fait un opéra qui eût de l'unité et dont tous les morceaux tinssent ensemble. Tout ce que font Verdi et consorts ressemble à un habit d'arlequin.
Il fait un temps magnifique, et ce soir il part un bateau pour Livourne. Je suis fort tenté d'aller passer huit jours à Florence. Je reviendrai par Gênes et probablement par la Corniche. Cependant, si je trouve des lettres pressantes, je pourrai bien prendre la route de Turin et faire en trente heures le voyage de Paris. De toute façon, je vous y attendrai le 1er octobre. Daignez ne pas l'oublier, ou vous m'obligeriez à aller vous chercher au milieu de vos grèves. Vous ne me parlez pas des épinards de Grenoble et des cinquante-trois manières de les manger, usitées en Dauphiné. Y a-t-il encore quelqu'un qui ait connu Bayle? J'ai reçu autrefois une lettre assez spirituelle, contenant des anecdotes sur son compte, d'un homme dont j'ai oublié le nom, mais qui est greffier de la cour impériale, je crois. Autrefois, il y avait encore de l'esprit en province, comme au temps du président de Brosses; maintenant, on n'y trouve pas une idée. Les chemins de fer accélèrent encore l'abrutissement. Je suis sûr que, dans vingt ans, personne ne saura plus lire. . . . . . . . . . . .
CLXXXVII
Cannes, 8 octobre 1858.
Vos coquilles sont arrivées ici sans encombre. Je serai à Paris mercredi ou jeudi prochain. Quand vous voudrez vos commissions, vous viendrez les chercher. Je suis revenu de Florence par terre et me suis fort bien trouvé de cette résolution. La route à partir de la Spezzia est magnifique, autant sinon plus que la route de Gênes à Nice. J'emporte un souvenir très-doux de Florence. C'est une belle ville. Venise n'est que jolie. Quant aux ouvrages d'art, il n'y a pas de comparaison possible. Il y a à Florence deux musées sans égaux. Quand vous irez à Pise, je vous recommande l'hôtel de la _Grande-Bretagne._ C'est la perfection du confort. J'ai fait la folie insigne, sur la foi d'un journal de Nice, d'aller voir une caverne à stalactites découverte par un lapin. Cela se trouve dans les environs d'un lieu nommé la Colle, en France, mais à deux pas de la frontière. On m'a fait ramper sur la terre pendant une heure pour voir des cristallisations plus ou moins ridicules, des carottes ou des navets pendants de la voûte.--J'ai trouvé ici un désert complet, tous les hôtels sont vides, pas un Anglais dans les rues. Cependant, ce serait le moment d'y aller passer quelques jours. Le temps est superbe, justement assez chaud pour qu'on trouve l'ombre avec plaisir, mais le soleil n'est plus du tout dangereux. Dans deux mois, tout cela sera plein et il y aura un vent du nord des plus désagréables. Les voyageurs sont des moutons très-bêtes. Vous ai-je parlé des cailles au riz qu'on mange à Milan?... C'est ce que j'ai trouvé de plus remarquable dans cette ville. Cela vaut le voyage. Je revois ce pays-ci avec plaisir après en avoir vu tant d'autres qui passent pour magnifiques. Les montagnes de l'Estérel m'ont paru plus petites que les Alpes, mais leurs profils sont toujours les plus gracieux qu'on puisse voir. C'est assez parler de voyage.
Quelles sont vos intentions pour cet automne? Prétendez-vous vous renfermer dans vos montagnes du Dauphiné? Avec vous, on ne sait jamais à quoi s'en tenir.--_You look one way and row another._--Adieu. . . . . . . .
CLXXXVIII
Paris, 21 octobre 1858.