Chapter 7
[Note 101: Le livret de Leroy pour l'Opéra dont il a été question dans les lettres précédentes. Voir plus haut, pp. 137-138, 140.]
[Note 102: Voir l'introduction, p. 29.]
Excusez cette lettre un peu insensée; mais j'ai mangé aujourd'hui pour la première fois et j'ai encore un peu de fièvre. Vite, vite une lettre à votre ami.
Que devient G.? S'il est à Montauban, dites-lui mille bonnes choses affectueuses de ma part.
* * *
Août 1868.
Mon cher ami,
Je suis tout à fait bien depuis hier, mais j'ai eu une rechute et j'ai souffert comme un damné... C'est passé!... On m'envoie à l'instant le résultat du vote des concurrents à l'Opéra-Comique pour la constitution du jury d'examen[103]. Cela vous donnera une idée de l'avancement des idées musicales en France!...
35 votants.
Avec | Maillart 34!!!!! Leuven | Thomas 32 forment | Reber 31 le | David 30 jury. | Gounod 28 | Gevaert 26 | Massé 25 | Semet 21 Berlioz 14 Georges Hainl 14 Bazin 12 Mermet 12 Auber 11 Saint-Saëns 4 Bizet 3 Offenbach 1 Wagner 1
[Note 103: Il y avait, on l'a déjà vu plus haut, p. 121, trois concours à la même époque: un à l'Opéra, un autre à l'Opéra-Comique, et un troisième au Théâtre-Lyrique.]
Ainsi, les musiciens eux-mêmes proclament Maillart prrrrremier musicien!... Elle est bien bonne!...
Je cueille cette phrase dans un article de.........
«Ses mains aussi étaient longues, mais on ne s'en plaignait pas quand ces doigts adorablement effilés allaient éveiller, sur le piano, des notes tellement séparées les unes des autres par l'étendue des octaves qu'elles n'avaient pas l'habitude de résonner en même temps!»
Ô langue française! ô bon sens! ô pudeur!...
Votre air renferme de fort bonnes choses. Je vous reprocherai:
1º La prosodie du commencement;
2º Un peu de continuité dans l'accompagnement. J'aurais voulu les périodes plus hachées... plus scène... mais l'accent dramatique est juste. L'idée musicale est toujours un peu molle. Cela ne sort pas assez!... pas assez de relief!... En somme, il y a progrès; courage!
Votre jeu de scène du Vieillard peut être bon, et, en ce cas, la ritournelle n'était pas trop longue. La coda de l'air de Paddock est un peu courte... un peu indécise... Je comprends bien ce que vous avez voulu faire... mais la rêverie, le vague, le spleen, le découragement, le dégoût doivent être exprimés comme les autres sentiments par des _moyens solides_. Il faut toujours que _ce soit fait_. Je suis heureux de votre existence un peu matérielle. C'est excellent! Le cerveau marche mieux quand le corps est en bon état. Depuis deux mois, j'ai fait une étude sommaire de l'histoire de la philosophie depuis Thalès de Milet jusqu'à nos jours... Je n'ai rien trouvé de sérieux dans le résumé de cet immense fatras!... Du talent, du génie, des personnalités très saillantes auxquelles nous devons des découvertes, mais pas un système philosophique qui soutienne l'examen... En morale, c'est différent... _Socrate_, c'est-à-dire Platon, _Montaigne_ (excellent, parce qu'il n'a pas de système)... mais le spiritualisme, l'idéalisme, l'éclectisme, le matérialisme, le scepticisme... tout cela est carrément inutile!... Le stoïcisme, malgré des erreurs, faisait des hommes... En résumé, la vraie philosophie est: «examiner les faits connus, étendre les connaissances scientifiques, et ignorer _absolument_ tout ce qui n'est pas prouvé, exact!» C'est là le positivisme la seule philosophie rationnelle, et il est bizarre que l'esprit humain ait mis près de trois mille ans pour en arriver là!
À bientôt, et toujours votre ami de tout coeur.
* * *
Août 1868.
Mon cher ami,
Je me suis peut-être, ou vous m'avez peut-être décerné trop tôt le titre de positiviste. Mon étude s'est portée jusqu'ici sur le résumé très sommaire de tout ce qui n'est pas positiviste, et j'ai tout rejeté. J'ai acquis cette conviction (je l'avais déjà), c'est que les grands philosophes pratiques, les législateurs, les directeurs de peuples, les _Salomon_, les _Confucius_, les _Moïse_, les _Zoroastre_, les _Solon_ n'avaient aucun système philosophique; ils n'en savaient probablement pas assez pour être ce que vous nommez positivistes, et ils se contentaient d'une morale tout humaine, appuyée quelquefois, je le reconnais, sur une religion croquemitaine à l'usage des peuples, presque aussi idiots déjà qu'ils le sont aujourd'hui.--J'ai encore acquis cette conviction: c'est que Platon, Aristote, Zénon, Origène, Augustin, Abailard, Albert le Grand, Roger Bacon, Ramus, le grand Bacon, Hobbes, Descartes, Locke, Helvétius, Spinoza, Malebranche, l'admirable Pascal, Bossuet, Leibnitz, Condillac, Hegel, Cousin, Lamennais, etc., etc., vivront ou par leur mérite littéraire, ou par les erreurs qu'ils ont détruites, ou par les progrès qu'ils ont fait faire à la science, à l'intelligence humaine, mais non par leurs méthodes et leurs systèmes philosophiques.--Il est inutile de vous dire que j'ai fait ce travail au galop, à grands coups de dictionnaires, de résumés, etc. Je reviendrai sur mes pas au point de vue littéraire, mais pour rien au monde, je n'emploierai mon temps et mes forces à l'étude de ce qui me paraît puéril et insensé. Maintenant, je ne demande pas mieux que d'être tout à fait positiviste.--Faites-moi un catalogue des ouvrages à lire.--Mais jamais je ne suivrai Taine dans son parallèle irritant du progrès social et du progrès artistique. C'est faux, archifaux!--Que faut-il lire de Littré et de Comte? Faites-moi cette petite note, et merci d'avance.
Est-ce admirable ce livre d'Hugo?[104]
[Note 104: _Napoléon le Petit._]
Vous ne le connaissiez donc pas?
Comment diable vous l'êtes-vous procuré?
Votre envoi est supérieur aux précédents. Vous progressez--lentement, peut-être--mais en art, il ne s'agit pas d'aller vite.
1º Entrée d'Yorick insuffisante comme durée et comme accent. Faire entrer un personnage sur le motif de la romance qu'il va chanter, c'est le vieux jeu. Ce n'est pas une idée typique.
2º Oter tous ces accords de fa dièse sous le récit de Paddock. C'est inutile.--Tout le reste du récit est très bon d'intention. Cela ne sort pas assez encore, mais c'est juste; il y a de l'émotion.
3º J'aurais voulu enchaîner:
«D'ailleurs, son souvenir me suivrait en tous lieux» avec la romance. Cette ritournelle refroidit. Voyez la coupure que je vous propose.
4º Le motif de la romance est joli, quoiqu'un peu court. En procédant ainsi par petits fragments de phrases, vous ne pouvez arriver à un véritable effet.--Voyez les longues phrases de _Rossini_, de _Meyerbeer_, de _Wagner_ et quelquefois de _Gounod_. Voyez le duo d'_Hamlet_: «Doute de la lumière.»--«Celle qui prit ma vie» est d'un accent juste. «Car ma bouche ravie» est meilleur, mais ce qui est réellement bien, c'est «Myrrha, Myrrha!» Il y a là une expression contemplative, naïve, presque enfantine qui est vraie. C'est bon!--J'ai fait dans votre harmonie quelques légers changements que vous approuverez, je crois.
Allons, courage! Marchez, marchez; à la fin de la _Coupe_, vous aurez, j'en suis sûr, avancé d'un pas immense qui vous mettra à l'entrée du lieu.
Hier, 15 août, jour solennel. Le feu d'artifice a coûté, dit-on, cinquante mille francs de plus que d'habitude, mais il faut déduire les dix mille francs d'amende de Rochefort. L'emprunt a été couvert trente-quatre fois. Je ne suis peut-être pas honnête, mais si j'étais gouvernement, je serais tenté de filer avec le magot. Voyez-vous cela d'ici, trente-quatre fois 429 millions? Sommes-nous riches!... Hier, il à fait beau, il pleut aujourd'hui. Allons, Dieu protège la France et la dynastie. Gautier est décoré!... Que de sujets de joie! Le petit Cavaignac est-il assez mal élevé[105]!... Comme si son papa n'avait pas été arrêté, incarcéré, exilé, mis en non-activité pour les besoins de l'État.
À bientôt, cher, et croyez toujours à la vive affection de votre ami.
[Note 105: On sait que le fils du général Cavaignac, lauréat au concours général, refusa de monter sur l'estrade pour aller recevoir son prix des mains du prince impérial.]
* * *
Septembre 1868.
Mon cher ami,
Le duo que vous m'envoyez était horriblement difficile à faire.
La forme que vous avez adoptée est heureuse.--Je vous reprocherai, cependant, de vous être contenté de bâtir un morceau de musique.--Toutes les phrases d'Yorick manquent d'élan.--Paddock est mieux traité.
J'aime assez: «J'aimais ce vieillard qui tombe.» La réponse d'Yorick est faible d'idée; de plus, c'est écrit beaucoup trop haut. Le début de l'ensemble marche; la fin tombe dans le procédé rossinien; votre trait en tierces est une vieille machine. Ensuite, cela manque d'enthousiasme. Ce Yorick est un enragé d'amour. Il doit être en pleine lumière. Il fallait un contraste entre Paddock et Yorick. C'était difficile, j'en conviens, mais j'aurais préféré mettre trop de lumière sur Paddock que de n'en pas mettre assez sur Yorick.--Votre andante est meilleur quoiqu'un peu triste: Yorick est heureux de son malheur.--Il n'est plus lui, il vit tout entier en Myrrha.--Toutes ses réponses doivent être d'une contemplation passionnée. (C'est une contradiction apparente, non réelle.) Lorsque vous lui faites dire: «Le zéphyr et la vague et l'étoile», vous vous êtes préoccupé du côté pittoresque, c'est bien! Mais avant tout l'amour, l'amour! C'est un peu froid, et puis, cette fin d'ensemble gâte tout.
Je le répète: ce morceau est d'une immense difficulté.--Il faut pour le réussir une _liberté de faire_ que vous ne pouvez encore avoir acquise.--La forme va bien; vous savez. Maintenant, l'idée, l'idée avant tout. Le duo devrait être absolument décousu... C'est de la déclamation mélodique... Il faut trouver des phrases nouvelles à chaque instant, et ces phrases doivent toujours monter, monter.--J'aurais aimé une coda pp... Yorick s'est monté pour répondre à Paddock... mais peu à peu... il retombe dans sa rêverie... _dans la romance qui précède le duo_.--Paddock le regarde, s'attendrit.--Yorick finit en disant: Myrrha! Myrrha! J'aime Myrrha... et Paddock qui l'aime, qui voit l'inutilité de ses efforts, cesse de le morigéner; il le plaint, lui prend la main... Yorick en extase le laisse faire; il se penche, s'appuie sur l'épaule de son ami. Chez Paddock, la haine est dominée un instant par la tristesse qu'inspire à tout philosophe vraiment sensible le spectacle de l'abaissement de la dignité humaine. Je ne m'étends pas davantage sur ce sujet, vous m'avez compris!... Il faudra peut-être ajouter quelques vers pour cette coda... Elle manque... _j'en suis sûr_!
Essayez donc de refaire ce morceau. Ce sera un excellent exercice. Mettez-vous dans la peau d'Yorick; Paddock viendra tout seul.
Je n'ai pu encore profiter de vos indications; je me...[106] et je me remets au travail avec acharnement.--Il se fait en moi un changement tellement radical au point de vue musical que je ne puis risquer ma nouvelle manière sans m'y être préparé plusieurs mois à l'avance.--Je profite de septembre et d'octobre pour cette épreuve. En rentrant à Paris, j'attaquerai Littré.
Allons, ne vous découragez pas.--_En avant._--Je n'ai pas besoin de vous demander si vous êtes _satisfait_ de certaines choses.[107]--Ah! ça va bien... Est-ce que ça va durer longtemps?...[108]
[Note 106: Un mot illisible.]
[Note 107: Il s'agit de la situation politique à la fin du second Empire.]
[Note 108: Un mot illisible.]
La situation manque de _Paddock_...
À bientôt,
Votre vrai ami.
* * *
Octobre 1868.
Cher ami,
Votre lettre m'a fait grand plaisir et votre duo plus encore. À la bonne heure, c'est mieux, il y a de la vie, du mouvement. Votre Paddock est encore un peu sombre.
Votre seconde phrase:
«Quand la neige vient à fondre»
est très bonne.--Dans la fin du 1er ensemble il y a un peu trop de l'accord
Somme toute, il y a grand progrès. Il faut vous lancer. Ne vous occupez pas d'autre chose que de sentir et d'exprimer. Courage; je suis _beaucoup_, mais beaucoup plus content de ce nouveau travail, avec cette circonstance que c'est un morceau refait. C'était bien plus difficile.
En quelques mots, voici où en sont mes affaires.
La reprise de _Faust_ avait complètement coulé la pièce de Leroy et Sauvage, à cause de la _Nuit du Walpurgis_; mais en faisant les décors et les costumes de _Faust_, Perrin s'aperçoit qu'il n'y a aucune espèce de rapport entre les deux ouvrages, et il redemande l'affaire à cor et à cri. La pièce est très avancée. J'ai lu hier le premier acte qui est très réussi; tout à l'heure on va me montrer le deuxième. Dans quelque temps, j'aurai, je pense, mon poème. Seulement, Perrin me demande formellement (et avec _l'autorité pressante_ dont dispose un directeur de l'Opéra envers un compositeur qu'il tient entre le pouce et l'index), Perrin donc me demande de concourir pour la _Coupe_.--Il me tient ce langage: «Vous aurez le prix; si vous ne concourez pas, j'aurai une partition médiocre, et je serai navré de ne pouvoir obtenir avec la _Coupe_ le succès que je rêve.--_Vous seul_ pouvez réussir cet ouvrage aujourd'hui!» Traduisons:
«J'ai peur de n'avoir pas une très bonne chose à mon concours.--Si Bizet concourt, j'aurai une chose possible; s'il y a mieux, je lâcherai Bizet avec ardeur.»
D'un autre côté, j'ai fait les deux premiers actes, et je suis _extrêmement content_.--C'est _de beaucoup_ supérieur à tout ce que j'ai fait jusqu'à ce jour.--Le deuxième acte surtout est, je crois, très bien venu; toute la scène d'Yorick et Claribel avec la vision me paraît être, non relativement, mais _absolument_ une bonne chose. (Avec vous, je me déboutonne.)--Guiraud a réussi aussi cet acte au point de vue musical, mais, à mon sens, c'est trop loin de la couleur. En somme, je suis dans une grande perplexité: Perrin travaillera soigneusement les partitions avec Gevaert[109].--Gevaert est un honnête garçon, et c'est un immense musicien, éclectique, et plus en état que Gounod, Berlioz, de juger de la musique.--Perrin me dit: «Ne vous inquiétez pas du jury; qu'il soit en jambon de Mayence ou en pâtes d'Italie, j'en ferai ce que je voudrai.»
[Note 109: Gevaert était alors directeur de la musique à l'Opéra.]
Ne pas avoir le prix, c'est un chagrin et une mauvaise note pour l'Opéra.
Le laisser enlever par un monsieur qui ferait moins bon que moi serait rasant.
Que faire?
Voilà pourquoi je n'ai lu ni les livres que vous m'avez indiqués ni la préface de Michelet[110].
[Note 110: La préface de 1868 à l'_Histoire de la Révolution_.]
J'ai énormément travaillé. Je ne suis décidément pas content de mon final de symphonie. Ce n'est pas à la hauteur du reste.
Vous ferez bien de renvoyer votre poème[111].--Dites mille choses à G. et pour vous, mon cher ami, mes meilleures amitiés.
[Note 111: Le livret imprimé de la _Coupe du Roi de Thulé_ qu'il fallait rendre au ministère des Beaux-Arts si l'on renonçait à concourir.]
1º L'autre jour, on jugeait deux fusiliers au conseil de Guerre.--Le premier a blessé grièvement un paisible bourgeois qui restera paralysé le reste de ses jours:
_Six jours de prison._
Le second a distribué une fort jolie collection de coups de sabre à plusieurs ouvriers dont un avait eu la bonté de le ramasser dans le ruisseau:
«Mon colonel, dit-il, on a crié vive la _Lanterne_! et ça m'a exaspéré.»
_Acquitté!_
Où allons-nous?
X... vient de laisser publier une lettre de lui dans laquelle je trouve cette idée charmante:
«Cette soi-disant musique de l'avenir est assez bonne pour une génération née dans le désordre, les barricades et les révolutions.»
Vieux ruffian!
Il y aurait cette réponse à lui faire:
«J'aime mieux appartenir à la génération du désordre et des barricades qu'à celle dont les plus illustres représentants épousent des filles entretenues, lorsqu'elles ont cinquante mille livres de rente.»
* * *
Décembre 1868.
Mon cher ami,
J'ai vu G... Je suis donc rassuré.
Vite, une scène.
Je vais vous gronder:
Vous êtes un penseur, vous êtes essentiellement intelligent, vous avez des connaissances physiologiques rares chez un homme de votre âge; il vous est permis de rater un morceau, c'est, hélas! permis à tout le monde, mais vous ne devez pas lâcher une scène aussi importante que l'entrée de Myrrha.--Si vous aviez eu à peindre avec la plume, vous auriez fait tout le contraire de ce que vous m'envoyez.
Cette Myrrha est une courtisane antique, sensuelle comme Sapho, ambitieuse comme Aspasie; elle est belle, spirituelle, charmante.--La séduction inouïe qu'elle exerce sur Yorick en est la preuve.--Dans ses yeux, il doit y avoir cette expression _glauque_, indice certain de sensualité et d'égoïsme poussé jusqu'à la cruauté.
Maintenant, pour votre ritournelle d'entrée.... Eh bien!...
Toute cette conversation doit être basée sur une symphonie quelconque exprimant la fascination de Myrrha sur Yorick.--Cette symphonie doit commencer à: _Je tremble au seul bruit de ses pas._--Le serpent arrive, et l'oiseau ne bat plus que d'une aile.
Rappelez la romance dans cette symphonie, soit, je le veux bien;--quoique à mon sens l'entrée de Myrrha doive exprimer l'amour autrement.--Yorick seul est libre; il chante son amour avec passion, avec délire; il le dit _au nuage_, à l'étoile.--Myrrha présente, il est éteint.--Je n'insiste pas, car vous m'avez compris.
Autre reproche moins grave.
L'entrée est trop courte. Elle n'a pas le temps d'entrer, _elle_, Angus, et les dames et seigneurs qui les accompagnent. Elle est appuyée sur le bras d'Angus; elle entre lentement, rêveuse, distraite; elle promène son regard sur tout ce qui l'entoure et l'arrête presque dédaigneusement sur Yorick.
J'aime la deuxième partie de votre travail; le choeur est bon. Une critique cependant: j'aurais voulu tout ce que dit Harold en récit, mesuré, peut-être, mais sans dessin d'orchestre. _Il faut entendre les paroles_, absolument.
Que tout ceci ne vous décourage pas, mais vous persuade que, à votre insu, vous ne mettez pas tout ce que vous savez et ce que vous êtes dans votre musique; vous pensiez à Ténot[112] en faisant votre entrée de Myrrha, je le parie...
[Note 112: Le livre de Ténot qui faisait sensation: _Paris en décembre_ 1851.]
Moi aussi, j'y pense, et je n'admets pas qu'un seul homme de coeur ne consacre pas à ces recueils de faits si secs, mais si instructifs, de longues méditations.--Mais avec Myrrha, il faut oublier, absolument.--Allons, vite, une autre entrée, qui sera bonne cette fois, j'en suis sûr.
Ma situation est toujours la même. L'insistance de qui vous savez est devenue plus pressante que jamais.--Il en parle à mes amis et les lâche sur moi.--Il faut que je m'exécute... Au petit bonheur... (Il y a un an, j'aurais dit: À la grâce de Dieu!) J'ai passé une soirée avec l'abbé X... _Tous farceurs!..._ Je ne sais si vous lisez le _Diable à quatre_. J'y trouve un extrait de Taxile Delord (écrit en 1851), adressé à M. Veuillot et ses amis:
«Vous lirez cet article, charmants confrères, et vous croirez nous avoir mis en colère. Vous nous démangez, voilà tout. Capucins, prêtraillons, pions de séminaire, punaises de chapelle, pucerons de sacristie, se fourrent aujourd'hui partout. Il faut secouer de temps en temps la gale cléricale. C'est pourquoi nous avons versé quelques gouttes d'ammoniaque sur votre acarus en chef.»
C'est assez bon, n'est-ce pas?
Pasdeloup va jouer ma symphonie.
Allons, au travail, et bon courage. À bientôt, cher, et toujours, toujours votre ami dévoué.
* * *
Décembre 1868.
Cher,
Voilà qui est infiniment meilleur!--C'est un peu triste.--Plus rose vaudrait mieux, mais tel quel, cela peut marcher.
Je crois l'ensemble du duo utile, mais cela dépend de la forme que vous avez adoptée. Cependant ces quatre vers d'Yorick me paraissent nécessaires. _Écoute la voix qui t'implore_: évidemment il va dire quelque chose:
_Sans Myrrha_, etc.
L'ensemble ne doit venir qu'après ces quatre vers chantés par Yorick.--Si vous faites là une _phrase_ commençant par la tonique, vous vous tromperez. Il faut une idée incidente, mais importante. C'est difficile, très difficile, j'en sais quelque chose.--Allons, courage.
Lisez le _Diable à quatre_ paru aujourd'hui samedi et signé E. Lockroy. C'est excellent!
S'il n'est pas poursuivi, j'en serai quelque peu surpris. Il est vrai que c'est tellement fort, que le meilleur est de laisser passer. Si Crétinopolis s'éveille, je crois que Paris ne s'endort pas. Espérons!
Donnez un coup de collier au premier acte pour arriver au second, ou si vous le préférez, passez au deuxième de suite.
À vous mille fois de mes meilleures amitiés.
* * *
Janvier 1869.
Mon cher ami,
I.--Récit, un peu insignifiant.
_De ton âme troublée_, bonne phrase, qui paraît être la tête d'un morceau et qui, malheureusement, reste isolée.
Le choeur «_Par ses exploits_» est trop fanfare de trompettes; vous trouverez cette phrase-là dans Grétry.
«_Seigneur Angus_». Il y a là, mon cher ami, un morceau nécessaire; morceau court, vif, gai, alerte, comique.--Ce 4 temps languissant ne rend pas l'effet voulu. Tout cela est trop dans le même caractère; cela se suit, s'enchaîne; les plans ne sont pas marqués.
La légende est d'une bonne couleur. C'est intéressant au point de vue musical.
Malheureusement, la fin manque d'_effet_. Quand je dis _effet_, je n'entends pas une chute violente, brutale, mais impressionnante.--Les choeurs doivent prendre part à la légende; tous doivent répéter avec terreur: _la coupe d'or, la coupe d'or!_ Il y aurait peu de chose à faire pour que ce morceau-là fût bien.--Maintenant, je ne comprends pas le choeur final finissant piano. Tous ces gens-là crient: _Vive Angus!..._ Le vieux roi n'existe plus pour eux.--Du reste, je suis un peu cause de vos erreurs. Je vous ai engagé dans la deuxième version que je croyais meilleure que l'autre, mais je me suis aperçu que la première était seule possible.--Le «_Seigneur Angus, je dirais: Sire_» doit précéder l'explosion. Les courtisans sont encore timides; ils font leurs compliments en douceur.--Puis la _légende_ les calme un peu.--Lorsque le roi envoie chercher Paddock, le _froid_ augmente considérablement.--L'attitude de Myrrha vient réchauffer la situation, etc.--Du reste, pour vous convaincre, j'aurais besoin de causer avec vous.--Lorsque vous verrez le morceau que j'ai écrit, vous me comprendrez tout à fait.--En somme, le morceau.....[113] la légende a été bien comprise. Envoyez-moi vite la fin du premier acte.
[Note 113: Un mot illisible.]