Lettres à un ami, 1865-1872

Chapter 6

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Août 1867.

Mon cher ami,

Je suis tellement fatigué à la fin de mes journées que je n'ai plus ni la force ni le courage d'écrire. Excusez donc tout à la fois mes retards et mon laconisme.

1º Fugue très bien; grands progrès. Encore quelques fugues et vous serez _arrivé_.

Avez-vous des sujets? Faites des contre-sujets à force. Vous trouverez un sujet et deux contre-sujets dont vous me ferez la fugue. Courage; grandissimes progrès.

2e J'ai vu _Crépet_, le directeur de la _Revue Nationale_, et je lui ai chaudement recommandé G. Dès que notre ami sera à Paris, je le conduirai au bonhomme qui s'intéresse déjà vivement à lui. Si G. veut lui envoyer un article quelconque, il aura, je crois, des chances d'être accepté. Dites-lui qu'il le soigne. On paie à cette revue. J'en sais quelque chose. Mon premier article[86] a été _très bien_ accueilli, mais très bien.

Je vais continuer.

[Note 86: Voir l'introduction, p. 27.]

3º Les répétitions de ma pièce marchent; nous serons prêts le 1er septembre.

On croit à un succès. Nous verrons bien.

Je travaille comme une brute. Enfin!...

Pour aujourd'hui, je vous quitte. Je vais dormir. J'en ai besoin.

Courage, travaillez, à bientôt.

Votre ami.

* * *

Août 1867.

Mon cher ami,

Je suis littéralement crevé!

J'avance: les quatre actes sont en scène; l'orchestre déchiffre demain le troisième acte; les choeurs savent à peu près. Dans dix jours, nous répéterons généralement; dans quinze ou vingt jours nous passons.

Il est temps; je suis épuisé.

Le deuxième acte est très bien orchestré, et je vous regrette infiniment.

Je vous envoie une masse de sujets. Faites des contre-sujets à force!

La fugue va marcher, mais les contre-sujets sont en retard. Ce n'est pas encore cela. Cherchez la _bonne_ harmonie... C'est le moyen de trouver l'harmonie élégante, distinguée.

Mon cher ami, j'ai vingt lettres à écrire, _L'Oie du Caire_[87] à réduire pour piano seul, des épreuves à corriger, une grosse affaire qui se prépare, etc., excusez-moi.

[Note 87: Opéra-bouffe laissé inachevé par Mozart et représenté à Paris le 6 juin 1867, au théâtre des Fantaisies-Parisiennes.]

J'ai vu Crépet. Malheureusement, je n'ai pas le temps de m'occuper du journal en ce moment, mais dès que j'aurai l'article de G., je le porterai.

À bientôt. Je pense à vous et vous aime de tout mon coeur.

* * *

Octobre 1867.

D'abord, cher, vidons l'affaire _Jolie Fille_. J'ai remis mon ouvrage: 1º parce que madame Carvalho fait sept mille francs et mademoiselle Nilsson six mille francs; 2º parce que le public cosmopolite que nous avons l'honneur de posséder à Paris en ce moment court aux noms connus et non aux pièces nouvelles! 3º parce que le succès se dessine de telle façon que Carvalho veut garder pour la fin de novembre une affaire dont il n'a pas besoin en ce moment; 4º parce que le départ de Nilsson me fait une place superbe; 5º parce que le _monde_ sera revenu fin novembre; l'ouverture des Chambres, la rentrée, tout me servira alors.--Bref, cher ami, je suis complètement content! Jamais opéra ne s'est mieux annoncé! la répétition générale a produit un grand effet! la pièce est vraiment très intéressante; l'interprétation est excellentissime! les costumes sont riches! les décors sont neufs! le directeur est enchanté! l'orchestre, les artistes pleins d'ardeur! et ce qui vaut mieux que tout cela, cher ami, la partition de la _Jolie Fille_ est une BONNE CHOSE! Je vous le dis _parce que vous me connaissez_! L'orchestre donne à tout cela une couleur, un relief que je n'osais espérer, je l'avoue!... Je tiens ma voie. Maintenant, en marche! Il faut monter, monter, monter toujours. Plus de soirées! plus de cascades! plus de maîtresses! tout cela est fini! absolument fini! Je vous parle sérieusement. J'ai rencontré une adorable fille que j'adore! Dans deux ans, elle sera ma femme! D'ici là, rien que du travail, des lectures; penser, c'est vivre! Je vous parle sérieusement; je suis convaincu! je suis sûr de moi! le bon a tué le mauvais! la victoire est gagnée!...

Ah! J'oubliais un détail. Je viens de vendre ma partition à Choudens:

3 000 francs à la 1re représentation;

1 500 à la 30e;

1 500 à la 40e;

1 000 à la 50e;

1 000 à la 60e;

1 000 à la 70e;

1 000 à la 80e;

1 000 à la 90e;

2 000 à la 100e;

3 000 à la 120e;

et _trois_ ans pour accomplir mes cent vingt représentations! Quelque prudentes que soient ces combinaisons, jamais Choudens n'en a consenti de pareilles avec qui que ce soit (excepté Gounod, bien entendu).

Donc, _Jolie Fille_ nettoyée, passons!

Je suis désolé du départ de Crépet[88]. Moi-même, je suis en délicatesse avec monsieur X. qui a voulu m'empêcher d'éreinter Azevedo à mon gré. Je l'ai envoyé complètement promener! Il m'a encore écrit hier pour me demander de supprimer quelques lignes d'un article que j'avais préparé sur Saint-Saëns. Je réponds: 9679 III!..... Regardez ce nombre à travers la page 4, en plaçant la page 3 sur un carreau ou devant une lumière, et vous comprendrez!...

[Note 88: Crépet venait de quitter la direction de la _Revue Nationale_.]

Et G.? Que faire? Il faut pourtant trouver! Je suis désespéré. Je ne sais plus à quelle porte frapper! Je ne vois que des indifférents, des égoïstes ou des impuissants! Le journalisme devient de plus en plus une boîte à scandales! Tout se rapetisse, et Gandinopolis ne vaut pas mieux au fond que Crétinopolis!... Je pense constamment à notre ami, et je ne vois pas, je ne trouve pas. Cela me désole, me chagrine au dernier point!... Que devient Monsieur Y.? Je pense souvent à ce majestueux bourgeois, et me rappelle avec une douce émotion ses phrases sonores, retentissantes et son coup de poing à mon piano!... Il n'y a que les affaires!... Et dire qu'ils sont des millions comme cela!... Je serais bien aise de savoir ce qu'il pense du _Congrès de la Paix_, de l'arrestation de _Garibaldi_[89] et de l'augmentation du pain!... Quel type!... et quelle tête!... Lécuyer est ici et vous envoie mille amitiés vives et sincères!... Maintenant parlons fugue:

C'est bien! progrès immenses! Courage! Tous les symptômes que vous m'annoncez me prouvent que la période d'inspiration va bientôt commencer pour vous. Allons! encore un coup de collier. Vous reste-t-il des sujets? Sinon, tant mieux. Faites vous-même des sujets de fugue, bien francs, bien nets. Que ce travail soit le sujet de votre prochain envoi! Une douzaine de sujets avec les réponses et les contre-sujets, puis trois fugues, et trois mois de repos... et en route! Allons, courage! À bientôt et croyez à l'amitié inaltérable de...

[Note 89: Garibaldi avait organisé un corps de volontaires pour envahir le territoire pontifical. Le gouvernement italien s'était borné d'abord à le blâmer officiellement, puis, sous la pression du gouvernement français, il le faisait arrêter au moment où il était en route pour prendre le commandement de l'expédition, et l'internait chez lui, dans l'île de Caprera.]

Écoutez-vous! Il faut faire de la musique, même dans la fugue.

* * *

Octobre 1867[90].

Très bien. Faites un de ces sujets. Tout cela est bon. Pardonnez-moi le retard que j'ai apporté à la correction de ces quelques contre-sujets, mais je viens d'être atteint profondément. On a brisé les espérances que j'avais formées..., La _famille_ a repris ses droits!... Je suis très malheureux. Excusez-moi de ne pas entrer dans de plus grands détails. Un de ces jours je vous dirai tout cela!...

Comment va G.?

Je vais recommencer à répéter. Dans trois semaines, un mois, _La Jolie Fille_. X. vient de faire un tour honteux!

Votre vrai ami.

[Note 90: Écrite en marge du vingt-cinquième devoir, sujets, réponses et contre-sujets.]

* * *

Novembre 1867.

Mon cher ami,

Sauf le divertissement que je vous signale, votre fugue est bonne. Vous êtes en grandissimes progrès.--Vous trouverez ci-joint des sujets; faites-en les réponses et les contre-sujets. Ce sera le sujet de votre prochain envoi, et je vous indiquerai la fugue que vous devrez traiter.

Je suis toujours fort triste. Le coup qui m'a frappé détruit des espérances qui m'étaient chères. Peut-être tout n'est-il pas perdu, mais...

La philosophie, mon cher ami, ne peut consoler de ces douleurs-là! la philosophie ne change jamais le coeur, le cerveau et les nerfs de nature ....[91]

[Note 91: Un mot illisible (etc.?).]

J'ai parcouru dernièrement quelques chapitres de Taine. Grand talent... sec... sec! Il raisonne sur _l'art_, mais il ne le sent point.

Avec la philosophie, vous ferez des Ary Scheffer, des Paul Delaroche, je vous défie de faire un Giorgion, un Véronèse, même un Salvator Rosa!

Je vais reprendre mes répétitions. Monsieur X., Y., passe la semaine prochaine. Après, c'est à moi! Quelles lenteurs.

Allons, courage, vous aussi; je supporte bien la vie qui, pour moi, n'a rien d'agréable, je vous assure!

J'ai vu G. Je suis bien heureux de le voir hors d'affaire.

Nous avons eu une grosse discussion sur Shakespeare et Racine.

Il trouve qu'_Othello_ manque de goût!

À bientôt, et toujours votre ami de tout coeur.

* * *

Décembre 1867.

Mon cher ami,

Soyez gentil. Tout en faisant votre fugue, refaites-moi tous ces contre-sujets. C'est mou, ça. Ce n'est pas net d'harmonie; ça manque d'élégance, de facilité. Ce n'est pas suffisamment musical. Allons, courage, à l'oeuvre. Il est bien entendu qu'il ne faut pas refaire le contre-sujet marqué _excellent_. Faites une fugue avec ces sujets.

J'ai repris mes répétitions. Je sors, ou plutôt je ne suis pas sorti d'une grave inquiétude. Carvalho a été _très bas_ (pas comme santé). Je le crois sauvé aujourd'hui, mais il ne faut pas trop crier. Il ne manquait plus que cela pour retarder encore.

Je suis toujours dans la même disposition d'esprit. Je travaille comme un nègre, leçons, éditeurs, etc. Tout cela m'éreinte, et ne répare pas les désastres du Vésinet. Enfin!...

À bientôt, cher, et toujours toute mon affection.

* * *

Janvier 1868.

Cher,

Quelques mots seulement pour vous souhaiter une existence plus conforme à vos goûts, à vos aspirations. G. me fait espérer que vous viendrez cet hiver! Je le désire de tout mon coeur. Je n'ai pas encore terminé l'examen de votre fugue. Mon ouvrage a obtenu un vrai et sérieux succès! Je n'espérais pas un accueil aussi enthousiaste et à la fois aussi sévère. On m'a tenu la dragée haute, on m'a pris au sérieux, et j'ai eu la vive joie d'émouvoir, d'empoigner une salle qui n'était pas positivement bienveillante. J'avais fait un coup d'État: j'avais défendu au chef de claque d'applaudir. Je sais donc à quoi m'en tenir. La presse est excellente! Maintenant, ferons-nous de l'argent? C'est ce que vous dira la prochaine lettre de votre dévoué ami.

* * *

Février 1868.

Excusez-moi! J'ai été souffrant, inquiet, découragé, accablé d'ennuis, de travail, de soucis, etc.

C'est bien; interrompez la fugue pour quelque temps. La période de repos est nécessaire! Faites-moi seulement deux ou trois envois de réponses et de sujets, et puis pensons à l'idée.

Mon cher ami, je joue de malheur. Barré[92] est malade; je ne sors pas des indispositions qui enrayent continuellement mon ouvrage.

[Note 92: Le chanteur qui venait de créer le rôle du duc de Rothsay dans la _Jolie Fille de Perth_.]

Je traverse une crise; je suis très démoralisé pour mille causes que je vous dirai prochainement.

En attendant croyez toujours...[93] et complète amitié.

[Note 93: Deux mots illisibles.]

* * *

Février 1868.

C'est bien! cher ami. Interrompez la fugue. Vous la reprendrez plus tard, c'est-à-dire que, lorsque vous serez en pleine composition, vous écrirez à votre aise quelques fugues développées et bien musicales. Maintenant, à l'idée!

Vous allez venir et nous pourrons causer. Nous avons, _je le sens_, beaucoup de choses à nous dire. Vous êtes à un moment important de l'existence. Je serai heureux, cher ami, d'être, si je le puis, un de vos conseils, un de vos appuis. À bientôt, et toujours de tout coeur

Votre ami.

* * *

Juin 1868.

Mon cher ami,

Si j'ai tant tardé à vous répondre, c'est que je voulais me procurer la _Coupe du Roi de Thulé_[94] afin d'en causer utilement avec vous. Guiraud avait prêté son exemplaire; il est rentré depuis avant-hier, et je m'empresse de m'excuser de ce retard trop long, mais involontaire.

[Note 94: Sur tout ce qui se rapporte à la _Coupe du Roi de Thulé_, voir l'introduction, p. 28. Guiraud se préparait à concourir. Je ne sais s'il y renonça comme Bizet.]

Je crois que vos caractères sont bien tracés. Vous paraissez peu enthousiaste d'_Angus_ et de _Myrrha_. Je vous passe Angus qui est un personnage _bête_ et _odieux_.--Myrrha, quoique peu sympathique, ne manque pas d'une certaine couleur.--C'est, selon moi, une courtisane antique. Le côté chatte n'a pas été suffisamment indiqué par les librettistes; c'est au musicien à réparer cette faute.--On peut tirer des effets de ce caractère félin et terrible dans l'ambition déçue: pas de coeur, mais une tête et autre chose... cela vaut mieux que rien. Réfléchissez-y bien, c'est important. Il faut que la Myrrha soit réussie... ou le premier acte et une partie du troisième sont perdus!

Votre division est bonne: je crois que les couplets de _Paddock_ «Je ris», doivent avoir une grande valeur dramatique, mais _très peu_ d'importance au point de vue de la forme du morceau. Il...[95] escompter l'air.--Je crois aussi que les soi-disant couplets de Myrrha à Angus sont tout bonnement un morceau d'ensemble.

[Note 95: Deux mots illisibles (est pour?).]

La fin du premier acte est idiote. Il faut baisser la toile sur le saut d'Yorick. Là est l'intérêt.--Le deuxième acte est charmant.--Le troisième renferme de très bonnes choses. Il est difficile de _savoir d'avance_ ce qu'on fera de ce poème. La fantaisie doit tout dominer.

Allez; c'est bien compris, mais attention à Myrrha. Soignez son entrée. Tout en laissant dominer l'amour d'Yorick, il faudrait là un dialogue, poser les deux caractères à l'orchestre.--Vous me comprenez.

Il est de plus en plus probable que je ne ferai pas le concours.--_Perrin_[96] est très empoigné par le poème de Leroy. Il y a des chances pour que cette affaire soit réglée d'ici deux mois, à moins que Verdi!... mais Perrin est très réellement bien disposé... Je le sais de source certaine. Si la pièce écrite donne ce que le scénario promet, il recevra la pièce avec enthousiasme. Il m'a recommandé de ne pas m'engager avec ces messieurs, et, d'un autre côté, a prié ces messieurs de ne rien conclure avec moi, tout en leur laissant supposer que je serai leur musicien. Du reste, _je sais_ qu'il veut avoir la responsabilité absolue de ses affaires, et il a crânement raison.--Donc sans aucun doigt dans l'oeil, _très bon espoir de ce côté_, presque certitude. Il m'a dit à moi: «Ne bronchez pas. La pièce est superbe... laissons finir». «Est-ce pour moi?» ai-je dit. «Oh! de tout coeur!», telle fut la réponse, et le ton valait mieux que la chanson.

[Note 96: Émile Perrin, alors directeur de l'Opéra.]

On me demande une pièce antique pour les Italiens. Cela ne me sourit qu'à moitié.

J'ai terminé la symphonie. J'ai renoncé aux variations. Je crois que le premier morceau sera bon! C'est l'ancien thème

précédé d'une importante introduction calme qui revient au milieu dans l'agitation et termine le morceau dans une tranquillité complète. Ça ne ressemble plus du tout aux premiers morceaux connus... c'est nouveau, et je compte sur un bon effet.--Ce que vous connaissez n'est plus qu'au deuxième plan!--C'est drôle d'avoir cherché ça deux ans! Le milieu de l'andante est le deuxième motif du final qui s'arrange à merveille dans ce mouvement large... Curieux!... Satanée musique!... on n'y comprend rien!... Les archevêques[97] ont fait un four tellement abracadabrant qu'il est généreux de n'en plus parler!... Quant au _X_... il est complet!... Rochefort fait scandale avec la _Lanterne_. Le deuxième numéro est d'une audace... et d'une adresse!... À bientôt... tenez-moi au courant de votre travail... Vite lettre à votre ami.

[Note 97: Dans une discussion au Sénat, les cardinaux et archevêques sénateurs avaient dénoncé comme matérialiste l'enseignement de la Faculté de médecine de Paris. Or, les témoins, sur les propos desquels les prélats prétendaient fonder leurs accusations, protestèrent, et, dit Ch. de Mazade dans la chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, livraison du 1er juin 1868, p. 765, «le seul qui avait cru entendre finit par n'avoir plus rien entendu du tout».]

* * *

Juin 1868.

Cher,

J'avais su par G. la maladie de votre père et votre lettre est venue me rassurer fort à propos.--Vous voilà hors d'inquiétude, profitez-en pour vous lancer. Appelez l'inspiration, elle viendra. Il ne s'agit plus d'études de caractères; il faut exprimer cet état maladif, nerveux qui s'appelle l'amour.--De la fantaisie, de l'audace, de l'imprévu, du charme, surtout, de la tendresse, de la morbidezza! J'attends avec une vive impatience votre premier morceau.

Je suis très embarrassé en ce moment; je ne sais que faire.

Si je concours à l'Opéra sans avoir le prix, je crains que les bonnes dispositions dont je suis l'objet ne se modifient à mon désavantage.

Si je concours avec le prix, cela reculera de deux ans peut-être ma grande affaire.

Si je ne concours pas et que ma grande affaire rate, je me trouverai entre deux selles!

Un conseil!

Je suis abruti; je termine l'arrangement à 4 mains d'_Hamlet_!... Quelle besogne!--Je viens de finir des mélodies pour... un nouvel éditeur. Je crains de n'avoir fait que des choses fort médiocres, mais il faut de l'argent, toujours de l'argent! Au diable!...

_Rochefort_ tire la _Lanterne_ à 90 000!!!!! C'est un grand succès. Lisez-vous cela à Crétinopolis? Le vélocipède va bien ici: plusieurs citoyens s'en sont fait mourir!...

À bientôt, cher, travaillez et croyez à la vraie affection de votre ami.

Je n'ai rien oublié des _Misérables_!... Voilà du génie!

* * *

Juillet 1868.

Mon cher ami,

Il y a de très bonnes choses dans cette introduction.

Il est à craindre que votre dessin d'orchestre, très agité, ne couvre un peu les paroles, si nécessaires pour exposer la pièce.--Il faudra un orchestre très léger et _pp_.--En général, lorsque vous avez un texte aussi important, faites en sorte d'avoir à l'accompagnement des accords détachés, ex:

et des traits dans les _blancs_ du chant.--À part cette observation, cela marche.--Le «Ni mieux ni plus mal» est bon. Harold attaque maladroitement. Il faut le «Seigneurs» après l'orchestre. N'attaquez jamais le récit dans les accords. Il faut:

Le choeur est bon. C'est un peu opéra-comique, un peu Auber (_Diamants de la Couronne_, acte premier, choeur des contrebandiers déguisés en moines, final). Ce n'est pas une réminiscence, du reste, ce n'est qu'un rapport. Le vieillard, le jeune homme et les femmes sont bien indiqués.--J'aurais désiré, pour le trésorier, quelque chose de plus en dehors. J'aurais abandonné le...[98] jusque-là adopté. Il y a là quelque chose...

[Note 98: Un mot illisible.]

«Ah! je vois le bouffon paraître», etc. Ici, je n'aurais pas repris le dessin principal, _j'aurais annoncé le bouffon_. Vous trouverez au bas de la quatrième page une ébauche informe[99], mais qui vous fera comprendre. Ce bouffon est la terreur de tous ces courtisans: il est la loyauté, l'honneur; il est la _vérité_; il est la lumière. Il faut l'annoncer par une clarté soudaine, par une transition incisive.--Votre rentrée au choeur est trop longue, sans effet. Voyez mon esquisse.--Il faut faire une coda au choeur; il faut _conclure_. Paddock est au fond du théâtre, appuyé; il regarde, il écoute, il méprise! Finissez bien le choeur, puis une ritournelle en majeur assez développée pour que Paddock ait le temps de descendre lentement toute la scène de l'Opéra. Dans cette ritournelle il faut esquisser la figure de Paddock. Je n'insiste pas; vous m'avez compris, j'en suis sûr.

[Note 99: Voici cette ébauche, comme il l'appelle, et l'observation qui est écrite en marge. Le morceau est en sol mineur.]

[+] Au théâtre, que l'orchestre précède presque toujours la voix dans la surprise etc.--L'orchestre est le geste, et le geste précède toujours le cri, l'exclamation.]

En somme, le progrès continue. Encore un peu de gris dans les idées, mais c'est mieux. La forme est excellente, et c'est bien écrit. Il n'y a que «je vois le bouffon paraître» dont l'harmonie m'est désagréable. Ut ré, c'est nu et peu flatteur pour l'oreille.--Allons, courage.--Je n'ai rien de nouveau. J'ai le spleen: du noir, du noir, du noir.--Je suis content de vous voir enthousiaste de Victor Hugo, car c'est mon homme! Lisez la _Légende des Siècles_, le voyage aux bords du Rhin... _X._ est toujours ladre, gras, menteur et filou!--À bientôt, votre vrai ami.

* * *

Juillet 1868.

Mon cher ami,

Je viens d'être très malade: une angine extrêmement compliquée. J'ai souffert comme un chien! Me voici sur pied, quoique très faible encore, et je m'empresse de vous répondre. J'avais examiné votre travail avant ma maladie, et c'est précisément au moment où j'allais vous écrire qu'est arrivée l'angine.

L'entrée de Paddock est un peu trop rythmée. Ce n'est pas là l'entrée d'un philosophe. Quelque chose comme l'entrée d'Hamlet:

eût mieux fait, je crois. Je sais ce que vous allez me répondre: «Paddock ne doit pas être triste!» Non, il n'est pas triste, il n'est qu'ironiquement sinistre. Cette blague-là doit mordre comme de l'eau forte, comme du nitrate. Il y a dans le courant de la ritournelle de bons accents. Peut-être un peu longue!--_Récit_ bon.--_Le Vieil._: _Aujourd'hui trêve à l'insolence_, arrive trop tard. Il doit couper la parole à Paddock. La ritournelle que vous avez placée là ferait un temps _froid au théâtre_. J'aime bien ce que dit ce vieux comme accent: la courtisanerie a aussi ses _Prud'homme_; il n'est pas mauvais de l'indiquer en passant.--Jusqu'ici j'ai à reprocher le manque _d'intérêt musical_. Je suis _content_ de la grande phrase de Paddock. Les six premières mesures sont un peu molles musicalement parlant, mais le reste est bon. C'est acerbe, contenu et violent tout à la fois. Les sauts de septièmes sont excellents.--_Ceci_ est bien d'un musicien.--Vous ferez bien de raccourcir la ritournelle qui précède: «_Prends garde_». Ce dialogue est accompagné trop _touffu_! Cela manque un peu d'intérêt. C'était difficile, j'en conviens. La chanson de _Paddock_ reprend bien, et la sortie du choeur est bien comprise.--Courage, il y a progrès. Continuez; soyez musical surtout. Faites de la jolie musique[100]. Envoyez-moi vite ce que vous avez de fait! Il faut espérer que vous ne ne me trouverez pas au lit.

[Note 100: On comprend facilement dans quel sens Bizet employait ce mot et qu'il voulait dire par là de la vraie musique, de la musique ayant une valeur.]

J'ai perdu quinze jours de travail! _Sauvage_, l'un des deux auteurs de la machine que vous savez[101], a failli claquer d'une congestion bilieuse... Nouveau retard! Leroy me dit qu'il avance et que ça vient très bien!--Je viens de terminer de _Grandes variations chromatiques_ pour piano. C'est le thème chromatique que j'avais esquissé cet hiver. Je suis, je vous l'avoue, tout à fait content de ce morceau. C'est traité très audacieusement, vous verrez. Puis un _Nocturne_ auquel j'attache de l'importance[102]. Tout cela paraîtra en septembre ou octobre. Il se fait en moi un changement extraordinaire. Je change de peau, autant comme artiste que comme homme; je m'épure, je deviens meilleur: je le sens! Allons, je trouverai quelque chose dans mon individu, en cherchant bien.