Chapter 5
Si je puis l'année prochaine aller vous voir, vous et vos poétiques amis ruminants, j'accomplirai un de mes désirs les plus chers, croyez-le. Si j'aime les boeufs... mais je suis à moitié Romain..., oui..., et les buffles aussi... Ces gaillards-là ont un regard à eux!... Plus de tendresse que de force, s'il est possible!... Au revoir, travaillez, à bientôt, et toujours votre ami de toute amitié tendre et dévouée.
* * *
Décembre 1866.
Bien. Vous possédez maintenant le mécanisme des imitations. Faites en sorte que votre style soit plus mélodique, vos modulations plus accentuées, plus nettes. Faites de la musique, en un mot. C'est difficile, mais c'est possible, et cela va devenir obligatoire dans la fugue.
Votre prochain envoi devra se composer de préparations de fugues. Je m'explique: Sujet.--Réponse.--Puis le ou les contre-sujets sur le sujet et aussi sur la réponse, et enfin les strettes du sujet, de la réponse et de chacun des contre-sujets.
Vous me pardonnez, n'est-ce pas? le retard que j'ai apporté à la correction de cet envoi. Si vous saviez mon existence depuis un mois! Je travaille quinze et seize heures par jour, plus quelquefois, car j'ai des leçons, des épreuves à corriger; il faut vivre. Maintenant, je suis tranquille. J'ai quatre ou cinq nuits à passer, mais j'aurai fini. Le... est très tourmenté par les auteurs de...[59], qui lui prêtent de l'argent[60]. Je veux être payé ou joué; pour cela, il faut rester dans les termes rigoureux du traité. Je suis très content de moi. C'est bon, _j'en suis sûr_, car c'est en avant.
[Note 59: Un mot illisible.]
[Note 60: J'ignore si cela est bien exact. Voir l'introduction, p. 10.]
Parlons de ce pauvre G. Je suis désolé. Madame..., qui m'avait promis son appui, ne fait rien. Je vais encore tenter quelque chose. Hébert[61] est, dit-on, de retour à Paris. Je vais lui demander s'il peut, s'il veut attaquer la princesse..., mais n'en dites rien; c'est inutile. Tout cela a si peu de chances de réussite...
[Note 61: Le peintre, qui fût directeur de l'Académie de France à Rome.]
J'ai dîné chez elle il y a huit jours. J'avais presque envie d'aborder la question, mais, je sens que j'aurai une promesse, et puis rien. Le manque de spécialité est un obstacle grave. Ce pauvre garçon me fait réellement peine, car sa situation est déplorable... Hélas! Si j'étais ministre!
_Mignon_ est un succès d'argent. Jusqu'à présent, je n'ai pas trouvé le temps d'aller l'entendre.--On répète _Roméo_. _Freischütz_ fait de l'argent. Il n'y a d'autre cascade dans le théâtre que la direction. À bientôt.
Je vous aime de tout mon coeur.
* * *
Décembre 1866.
À la hâte, cher ami. J'écris à G. de venir dîner avec moi. Je vais le tâter et voir ce qui en est. Les lettres de son tuteur sont _déplorables_. J'ai lu la dernière: «Il faut songer à me soulager de ce que je fais pour toi!... Un tel dîne à 85 c.»... et autres indélicatesses du même genre. C'est effacer d'un trait tout ce qu'il a pu faire pour notre ami. (Entre nous). Vrai, on n'écrit pas des lettres pareilles à un pauvre garçon qui ne sait où donner de la tête. À bientôt.
Votre ami.
Que disiez-vous donc? G. n'est pas philosophe, mais pas le moins du monde. Je ne connais pas un homme qui le soit moins que lui.
* * *
Janvier 1867.
Cher ami,
Un coup de collier sur les réponses et les contre-sujets, et vite à la fugue.
J'ai fini mon opéra. Je l'ai remis à Carvalho le 29 décembre.
Maintenant nous allons voir.
On veut me retarder, je le sens, mais je n'accepte aucun délai. En répétitions ou procès.
Ma prochaine lettre vous donnera des détails à ce sujet. Je suis très content de mon ouvrage. Il y a quelques jours que je n'ai pas vu G... et je n'ai rien... hélas! toujours rien!... Ce pauvre garçon ne peut travailler dans la situation où il se trouve. Croyez-moi; rien ne tient (?) contre les inquiétudes matérielles de la vie. On peut tout supporter, chagrins, découragements, etc.
Mais cette inquiétude de tous les instants qui abrutit, qui diminue l'homme!...
Je n'ai jamais connu la misère, mais je sais ce que c'est que la _gêne_, et je sais combien cela frappe sur l'intelligence.
Travaillez bien. Écrivez-moi bientôt, et croyez-moi toujours votre ami dévoué de tout le meilleur de mon coeur.
* * *
Janvier 1867.
Bien; maintenant, à la fugue. Envoyez-moi une fugue sur ce sujet:
[62][Illustration: musique]
[Note 62: Abréviations: suj., sujet; rép. r., réponse; c. suj., c. s. contre-sujet; mod. min., mode mineur; div., divertissement; sous dom., sous-dominante.]
Avez-vous le plan de la fugue? Par prudence, le voici[63]:
Exposition:
-- | rép |c. s. | r. | | | | | divertissement tiré du sujet sujet| C. suj.| suj. |c. s.|
Contre-exposition. Mode min.
rép. |c. s. | divertis. | suj. |c. s.| | | tiré du suj.| | | div. | | | | | -- c. s.| suj. | ou du c. s. | c. s. | r. |
Sous-dominante. Relatif de la sous-dom.
|c. s. une suj. div. pour arriver |suj. liaison c. s. à un | repos à la dominante. _Strettes._ Pédale. Coda. ||--
[Note 63: J'avais mieux que le plan: il m'avait, en effet, donné au printemps de 1866 une fugue à deux parties qu'il avait écrite pour moi et devant moi au Vésinet.]
Faites en sorte que les divertissements aillent toujours en se serrant, ce que vous obtiendrez en prenant pour les premiers les fragments les plus larges, et en faisant des imitations de plus en plus rapprochées: une mesure et demie, puis une mesure, puis une demi-mesure. Même observation pour les strettes: il faut commencer par la strette du sujet, puis une strette du contre-sujet, puis autre strette du sujet en commençant par la réponse, mais de plus en plus serrées.
Voilà. Soyez clair, mélodique; en avant et courage. J'ai vu G. il y a deux jours. Je l'ai adressé à un de mes amis, commerçant, qui m'a promis de chercher avec lui. Quant à son travail, il lui faut vraiment du courage pour l'entreprendre dans une pareille situation d'esprit. Pour aborder la carrière littéraire avec succès, il lui faudrait, ce me semble, deux ou trois ans de travail tranquille. Enfin, espérons. _X._ a été une chute ridicule, honteuse. Il en sera de même de toutes les pièces de compositeurs payants[64]!
[Note 64: Voir ci-dessus, p. 96, première lettre de décembre 1866, la note 2 et l'introduction, p. 10.]
***nous a demandé _à genoux_ de lui accorder un peu de temps. Il est pressé par... auquel il doit de l'argent[65]. Mademoiselle Nilsson est réengagée à cinq mille francs par mois pour nous. Nous allons répéter en mars jusqu'à la fin de mai. Nilsson ira deux mois à Londres et elle rentrera le 15 août dans la _Jolie Fille de Perth_. Ceci est l'objet d'un nouveau traité avec vingt-deux mille francs de dédit. Il marchera ou nous l'exécuterons. Il est triste d'en arriver là, mais nous sommes bons jusqu'au bout. Cette fois, il exécutera ses engagements ou nous le _tuons_. Le ministère, tout le monde est pour nous, et cette dernière concession nous attire toutes les sympathies. _X._ tombera; _Y._ tombera; _Z._ de... tomberont. Voilà ma vengeance. Laissons faire les usuriers[66], les gens sans coeur et sans talent. L'avenir, notre valeur et notre conscience nous dédommageront. Ingres est parti. Encore un vaillant de moins... Je viens de revoir ma partition. _C'est bien!_ Si vous venez au mois d'août, vous assisterez à la première représentation qui aura lieu avant la fin du mois. Allons, travaillez, continuez à vous plonger dans _Shakespeare_. C'est bon. Voilà un philosophe, un moraliste, un poète.
[Note 65: Voir ci-dessus, p. 96, première lettre de décembre 1866, la note 2 et l'introduction, p. 10.]
[Note 66: Idem.]
À bientôt et toujours votre ami mille fois de tout coeur.
* * *
Fin janvier, ou février 1867[67].
[Note 67: Écrite à la suite du quinzième devoir. C'était la fugue dont le sujet avait été envoyé dans la lettre précédente.]
Ces strettes sont trop courtes. Cela tient à ce que vous avez fait votre première strette trop serrée. Il fallait:
etc.
Vos imitations sont trop courtes. C'est un _fughetto_, mais c'est bien.--Excusez-moi du retard que j'ai mis à vous répondre, mais j'ai corrigé trois mille six cents pages d'épreuves pour l'orchestre de _Mignon_! Je suis maintenant tout à vous. Je reçois une lettre de G. qui vient d'être malade.
Envoyez-moi de suite des réponses et des C.S[68].
[Note 68: Contre-sujets.]
Voici des sujets:
Je vous renverrai poste par poste en vous indiquant la fugue à faire. À bientôt donc.
Votre ami.
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Février 1867.
Enfin!... Je puis vous écrire!... En vérité, je mène une existence insensée. Jugez-en: presque tous les jours, je vais chez Carvalho, puis chez Saint-Georges, du Châtelet à la rue...[69]; tous les jours, je dîne en ville; je n'ai pas encore le moyen de me passer de certaines relations; tous les jours, j'ai des leçons; j'ai à diriger la publication de _Mignon_, réduire la partition piano solo, une partition de six cents pages, deux épreuves; douze cents, les parties séparées, huit cents, la partition piano et chant etc., etc. Il faut enrayer; je suis malade. Après des pourparlers sans fin, ***, effrayé par le four de... et par celui de... qui est imminent, tancé par le ministère qui voit avec indignation un théâtre subventionné jouer des opéras payés[70], se décide à courir au plus sûr, et je vais entrer en répétitions. Il y a encore des difficultés sans nombre, mais la chose est arrêtée en principe, et nous allons marcher. On jouera à...[71] _X_, mais _Y_, et _Z_. sont remis. Ce qu'il a fallu dépenser d'intelligence et de volonté pour arriver à ce résultat... vous ne pouvez vous l'imaginer. Pour être musicien, aujourd'hui, il faut avoir une existence assurée, indépendante, ou un véritable talent diplomatique. Je passerai sans doute en avril, et _peut-être_ alors, après _l'édition_ de ma partition, pourrai-je réaliser notre projet de promenade. C'est mon désir le plus cher, mais je ne puis rien vous dire encore. Le théâtre est un terrain mouvant, on ne sait jamais le lendemain.
[Note 69: Mot illisible, Trévise, probablement. Saint-Georges y logeait en 1849, au numéro 6. Voir une lettre de Berlioz dans sa _Correspondance inédite_, deuxième édition, p. 176.]
[Note 70: Voir ci-dessus, p. 96, première lettre de décembre 1866, la note 2 et l'introduction, p. 10.]
[Note 71: Deux mots illisibles (la sourdine?).]
Je n'ai pas vu G. depuis trois semaines. Que devient-il?... J'arrive à votre quatuor.
Je l'ai lu attentivement. Voici mon opinion sincère. Je vous dois la vérité, ou, du moins, ce que je crois être la vérité: au point de vue de la forme, de l'entente des instruments, etc., _rien à dire_, c'est très expérimenté; au point de vue de l'idée, mon cher ami, c'est faible, c'est vieux.
Vous savez votre affaire, mais il ne faut plus écrire que des choses senties, et je doute que vous ayez _senti_ votre travail. C'est un devoir, ce n'est pas de la musique. Vous voilà arrivé, vous êtes compositeur; la fugue va vous développer, mais avec la _fugue_, il faut chercher à créer des oeuvres d'imagination.
Pardonnez-moi ma sincérité, mais mon rôle d'ami ne me permet aucune tergiversation. Du reste, mon jugement ne doit pas vous décourager. Vous avez voulu faire un travail profitable à vos progrès, et vous avez réussi.
Je vous ai envoyé neuf mélodies[72]. Les avez-vous reçues?
[Note 72: _Feuilles d'album_, le recueil de six mélodies éditées chez Heugel et les trois mélodies publiées chez Choudens dont il a été question dans la première lettre de juillet 1866: _Douce Mer_, _Après l'Hiver_ et les _Adieux de l'Hôtesse Arabe_.]
Encore une fois pardon pour mon long retard et mille amitiés tendres de votre
* * *
Mars 1867[73].
...Je suis content de votre travail; cependant, je critiquerai vos contre-sujets. Ils manquent de caractère. Il faut de l'intérêt, du rythme, sans quoi la fugue devient monotone, terne. Vous mettez trop de _silences_; n'en abusez pas. Faites-moi une fugue à deux parties sur le sujet suivant:
[Note 73: Écrite sur du papier réglé.]
Réponse réelle.
Développez bien vos strettes. De plus, faites-moi des réponses et des contre-sujets sur les sujets suivants:
Quand le sujet est très chargé de notes, le contre-sujet doit être large, et vice-versa. Ne perdez aucune occasion d'introduire des dissonances, les retards enrichissent l'harmonie. Si vous réussissez votre fugue à 2 parties, nous commencerons à trois parties. À votre prochain voyage, il faut que la fugue à 4 parties marche bien.
Ma pièce va marcher. Carvalho est enchanté de la partition; on copie. Je vais à Bordeaux cette semaine pour entendre un ténor. Ma première marchera fin mai; mettons 15 juin et n'en parlons plus.
Je sors de _Don Carlos_. C'est _très mauvais_. Vous savez que je suis éclectique; j'adore la _Traviata_ et _Rigoletto_. _Don Carlos_ est une espèce de compromis. Pas de mélodie, pas d'accent; cela vise au style, mais cela vise... seulement. L'impression a été désastreuse. C'est un _four_ complet, absolu. L'exposition fera peut-être un demi-succès, mais c'est quand même un désastre pour Verdi.
Adieu, faites vite votre fugue. Travaillez, et à vous mille fois de tout coeur.
* * *
Fin mars 1867[74].
Grand progrès dans vos contre-sujets et aussi dans la fugue. Faites-moi des divertissements plus soignés, mieux dirigés au point de vue des modulations. Développez vos strettes, et le prochain envoi sera bon.
* * * * *
J'ai enfin un splendide ténor que je viens d'entendre à Bordeaux[75]. Mon ouvrage ne passera pas avant juin. Les... ont fait tout ce qu'il est possible de faire pour retarder et même compromettre mon ouvrage. L'humanité est ignoble, mon pauvre ami. Je me vengerai... et cruellement, je vous en réponds. Si vous pouviez retarder votre voyage jusqu'au 15 juin, je serais sûr de vous avoir à ma première représentation. Vous savez combien j'y tiens. J'ai mis G. en relations avec _Leroy_[76], l'ami qui doit parler à monsieur F. Espérons.--J'ai là des monceaux d'épreuves à corriger. Il faut vous quitter, cher ami, et vous dire à bientôt.
Mille tendres affections de votre ami.
[Note 74: Écrite à la quatrième page du dix-septième devoir. C'était la fugue dont il m'avait donné le sujet dans la lettre précédente.]
[Note 75: Le ténor Massy qui créa le rôle de Smith.]
[Note 76: L'ancien régisseur général de l'Opéra.]
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Fin mars ou avril 1867.
Mon cher ami,
N'avez-vous plus de sujets? Je voudrais un envoi de réponses et de contre-sujets. C'est toujours là la pierre de touche. Faites la fugue ci-jointe. N'oubliez pas que toute la fugue doit rester dans le style du sujet et de ses contre-sujets. Renoncez donc au chromatique, aux petits silences, aux phrases coupées, puisque cette fois vos sujets n'en contiennent pas.
J'ai vu G. ce matin. Nous n'avons rien de bien fameux du côté F.!
Quant à votre voyage, ne vous occupez plus de ma pièce. On commence à comprendre ici que l'exposition n'aura peut-être pas une très heureuse influence sur les recettes théâtrales. Pour ma part, j'en suis dès à présent convaincu. _Roméo_ est encore retardé! L'ouvrage ne passera qu'à la fin du mois. Je vais changer mes plans... Au lieu de presser, je vais différer le plus possible. Je vais essayer de ne répéter qu'en juin. L'incurie, l'inertie de cette déplorable administration me servira cette fois. Arrivés au mois d'août... X. voudra passer... à cause des décorations.... Je le laisserai passer ainsi que monsieur Y., et ferai tout pour n'arriver qu'en octobre, novembre ou, s'il est possible, en décembre!--Ceci entre nous.--Je veux arriver à l'hiver. La force des choses me servira, à moins que.... ne saute après Roméo, ce qui est possible. Alors tout est remis en question. _Bagier_ quitte les Italiens, et _Leuven_ cherche à vendre l'Opéra-Comique. Tout cela va faire peau neuve. Tant mieux!
Des amis me parlent de donner mon ouvrage à _Florence_ ou à _Milan_! Ceci me sourit! Rien de décidé donc aujourd'hui, si ce n'est qu'à tout prix je veux éviter la canicule. L'exposition est très bien installée. On y mange à bon marché. _Water-closets_, _restaurants_ (j'avais à commencer par ceux-ci), _cabinets de lecture_ et de _correspondance_, _musique_, _illuminations_, _cocottes_, _etc_, _etc_. On a tout prévu!.....[77] L'Opéra descend à la 15e de _Don Carlos_ à des recettes honteuses! L'_Opéra-Comique_ baisse, le _Théâtre-Lyrique_ ne fait rien!
[Note 77: Mot illisible.]
Voilà, cher ami; on ne peut compter sur rien! Toutes les espérances s'envolent, se dissipent... Attendons!
Venez, nous passerons quelques instants heureux... Nous musiquerons, philosopherons...
Votre ami à toujours dévoué.
Avril 1867.
La fin de votre fugue est un peu écourtée, mais peu importe. Vous voilà prêt à commencer les 3 parties.
Dieu (représenté par Carvalho) dispose quand le compositeur propose. _Roméo_ passe dans cinq ou six jours, et je serai obligé de marcher après lui. J'arriverai en juillet. Excellente époque, dit-on... Et Bismarck! Ne changez rien à vos projets de voyage.
G. est enchanté de sa place qui est très belle, du reste.
Allons, à bientôt, et toujours votre ami de toute tendresse.
* * *
Juin 1867.
Cher ami,
Allons, courage! Je comprends vos ennuis et vos énervements.
Allons, encore une fois, courage! Débarrassez-vous de la fugue. Une fois _prêt_, vous trouverez sans doute un moyen.............[78]
J'ai envoyé mon hymne et ma cantate[79].
[Note 78: Trois mots illisibles.]
[Note 79: Sur cet hymne, cette cantate et tout ce qui suit, voir l'introduction, pp. 26-28.]
Un vice de forme m'a obligé à refaire mon enveloppe. J'ai changé mon pseudonyme.
Donc, si, par impossible, j'avais le numéro gagnant, vous recevriez une lettre pour M. Gaston de Betsi.
Guiraud me charge de vous annoncer aussi son pseudonyme: M. Tesern. Prévenez la personne en question.
Guiraud et moi, nous avons remis notre travail à onze heures ce matin. Le délai expirait à midi. Le concierge de l'établissement nous a reçus fort cavalièrement. «Ah ça! tout le monde est donc musicien! Sacrebleu! il est temps que ça finisse!» J'ai répliqué d'un ton sec: «Je ne suis pas plus musicien que vous, je vous prie de le croire; mais un pauvre diable que je protège m'a chargé de ce paquet et je vous prie de le remettre fidèlement.» Toute la valetaille s'est alors inclinée en apprenant que nous n'étions pas musiciens. Suis-je assez lâche!
Mon ténor est arrivé. Nous allons lire, nous allons répéter.
Enfin!
La _Somnambule_ passe _mercredi_.
À bientôt, cher. Je suis dans les épreuves de l'orchestre de _Roméo_ jusqu'au cou.
Votre ami,
* * *
Juin 1867.
Mon cher ami,
C'est bien. Allons, courage! Un coup de collier, _dix fugues encore_, et nous serons près de la fin. _Musicalisez_ bien vos strettes, soyez clair. Du reste, c'est infiniment supérieur à ce que j'attendais. Encore une fois, courage, finissez! puis, vous réfléchirez quelques mois, et en avant.
J'ai mille choses à vous dire; commençons:
1º _Concours de la cantate_[80]:
On a envoyé 103 cantates:
4 ridicules. 49 passables. 35 bonnes. 11 très bonnes. 3 excellentes. 1 parfaite. --- 103--Telle est l'opinion du jury.
[Note 80: Voir l'introduction, pp. 26-27.]
1re séance: lecture de 52 cantates. 2e séance: lecture de 51 cantates et choix --- 103
des 15 remarquables.
3e séance: relecture des 15 et choix des 4 meilleures.
4e séance: relecture des 4 et choix du prix.
J'ai été des 15.
Guiraud est des 4. Les trois autres sont Saint-Saëns, qui a le prix, _Massenet_ et _Weckerlin_. On a cru reconnaître ma copie. C'est monsieur X. qui a fait ce beau coup! J'ai gueulé, et maintenant, on ne sait que penser. Plusieurs de ces messieurs m'ont dit: «La cantate qui vous était attribuée est très bonne. Elle ne vaut pas cependant ce que vous faites ordinairement. L'air de l'humanité est une charmante _polka-mazurka_!»... Mon cher ami, qu'en dites-vous? est-elle jolie, celle-là? Les malheureux ont lu cela allegretto grazioso! Saint-Saëns avait écrit sa cantate sur du _papier anglais_, il avait déguisé sa copie, et ces messieurs ont cru donner le prix à un _étranger!!!!!!_--C'est une très belle fugue à deux choeurs qui a décidé du prix de _Saint-Saëns_ dont je suis ravi. Du reste, le jury que vous connaissez s'en va clabauder partout que l'oeuvre de _Saint-Saëns_ est très remarquable, qu'elle atteste des facultés symphoniques extraordinaires tout en prouvant que son auteur ne sera jamais un homme de théâtre!... Ô humanité! La cantate ne sera pas exécutée à la distribution des récompenses, M. Rossini ayant réclamé cette place pour un hymne de sa composition. Il a remis lui-même sa partition à S. M. l'Empereur.
* * * * *
* * * * *[81]
J'ai été embêté une demi-heure. C'est bien fini. L'important était qu'on ne sache pas ma participation à ce concours; c'est fait. La chose retombe sur le dos de X. accusé, très légitimement, du reste, de camaraderie.
[Note 81: Ces deux lignes de points n'indiquent pas une suppression; elles se trouvent dans la lettre.]
2º Concours de l'hymne[82].--823 injections de 1er ordre. Jury absent. 3 membres ont examiné, ont déclaré que c'était toujours le même. Impossible de décerner un prix. Concours annulé! J'espère que _Guiraud_ aura, ainsi que ses deux complices en mentions honorables, une médaille de cinq cents ou de mille francs.
[Note 82: Voir l'introduction, pp. 16-18.]
3º _Jolie Fille de Perth._
Je viens de passer quinze jours atroces. Saint-Georges a fait la coquette. Il ne voulait pas de _Devriès_[83] qui est tout uniment splendide. Enfin tout est arrangé de ce matin. On s'est embrassé, on a pleuré!... Nous lisons _lundi_, nous répétons _mardi_, et nous dînons jeudi, _Saint-Georges_, _Adenis_, _Carvalho_ et _moi_. _Carvalho_ très gentil, véritablement dévoué, _Saint-Georges exigeant_ et _très malin_, _Adenis_ toujours navré, _moi_ vexé et fatigué, _Z._ muselé, _Gounod_ regardant les cieux, _Massy_[84] pas musicien mais excellent cependant, _Devriès_ superbe, l'exécution très satisfaisante, voilà à peu près la situation. Encore de deux à six mois de répétitions, et..... _au petit bonheur_!
[Note 83: La créatrice du rôle de Catherine.]
[Note 84: Le créateur du rôle de Smith.]
On annonce trois concours:
1º _Opéra_: concours pour trois actes.
2º _Opéra-Comique_: idem.
3º _Théâtre-Lyrique_: idem pour quatre actes.
Je ne sais quelles seront les conditions. Probablement mes deux ouvrages du Lyrique m'interdiront celui de la place du Châtelet. En tout cas, si je concours, hors vous et Guiraud personne ne le saura, et on ne _reconnaîtra pas ma copie_.
Enfin le piano est monté!... Mon Dieu, lorsqu'il est si difficile de changer un meuble de place, on comprend la lenteur du progrès philosophique et social! Ce coup d'État vous promet un travail tranquille et fructueux.
Cher ami, il est deux heures du matin. Je suis éreinté. Je vous embrasse. À bientôt, et toujours votre ami de tout coeur.
J'ai vu G. l'autre jour. Il m'a paru beaucoup plus content.
* * *
Juillet 1867.
Mon cher ami,
Je suis tellement accablé de besogne que vous me pardonnerez, j'espère, le laconisme de ce billet.
La fugue est très bien. C'est encore un peu diffus, un peu chipoté, mais vous êtes en excellente voie. Encore deux ou trois fugues et vous serez un vrai contrapuntiste. Je suis moins content de vos contre-sujets. Ce n'est pas _cela_. C'est trop cherché, pas assez clair, pas assez simple. Préoccupez-vous de la bonne note.
Je vous écrirai très prochainement. Tout va bien ici. Écrivez-moi, _à_.....[85] _bientôt_.
Votre ami.
[Note 85: Un mot illisible (vous?).]
* * *