Lettres à un ami, 1865-1872

Chapter 4

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MAB: Secourez-moi. Je meurs d'effroi; de jeunes seigneurs ont voulu m'embrasser à votre porte. SM.: Ne craignez rien. Vous êtes chez moi. MAB: Merci. Mais à mon tour laissez-moi vous rendre service. Donnez-moi votre main, et je vous dirai votre destin futur. SM: Ma pauvre enfant, tu perds ton temps, je ne crois pas aux sorciers. MAB, _prenant la main de Sm_: Vous êtes amoureux d'une coquette qui vous fait mourir de jalousie, mais je vous affirme qu'elle vous aime. Ne craignez rien de Ralph; il l'aime, mais elle n'aime que vous, et tenez, pour vous faire respecter mon art magique, dans un instant Simon Glover viendra avec sa fille et son apprenti vous demander à souper. SM.: Est-il possible?--Ensemble, etc. (_On frappe au dehors._) MAB: Ce sont eux. SM:: Mais, j'y pense, Catherine est jalouse. Cache-toi, là, dans cette chambre. (_Mab se cache._)

SCÈNE IV

SMITH, GLOVER, CATH., RALPH.

LES ARRIVANTS: C'est aujourd'hui carnaval et nous venons nous réunir chez un ami. SM: Soyez les bienvenus. Belle Catherine, merci. RALPH, _sombre_: Que se disent-ils tous les deux? GLOVER: Nous souperons chez toi, mais j'ai peu de confiance en ta cuisine. Par ce mauvais temps, il faut bien boire et bien manger. Je t'ai donc apporté des vins. CATH: Fi donc! Peut-on penser à de semblables détails? Le carnaval nous garde d'autres plaisirs. Ici _Air de bravoure_: De grâce, etc., sur _les plaisirs du carnaval_. GLOVER, _après l'air_: Tout cela est fort joli, mais j'aime mieux un bon souper. Ralph, viens avec moi; je veux surveiller les apprêts du repas. RALPH, _maussade_: Je suis votre apprenti, mais je ne suis pas cuisinier, du reste, j'aperçois près de la porte l'inconnu qui suivait tout à l'heure Catherine. SM, _avec colère_: Mon bras est le plus fort du canton et je n'ai pas besoin de vous pour la défendre. RALPH: Mais... CATH: Assez!... GLOVER: Viens ou je te chasse. RALPH: Les laisser seuls! Hélas! mais je me vengerai.

_Ils sortent._

SCÈNE V

CATH. SM.

SM: C'est bientôt la Saint-Valentin. Laissez-moi vous offrir cette fleur. (_Une rose d'or émaillé._) CATH: Mais c'est tricher que d'accepter d'avance un présent. SM: Consentez à notre mariage. CATH: Nous verrons! SM: Je vous aime... Ici, un duo d'amour..._sans cabalette_.

SCÈNE VI

UN ÉTRANGER _couvert d'un manteau_: C'est ici que la belle est entrée... La voici. SM: Que voulez-vous?... Faire redresser mon poignard que j'ai faussé dans le bras d'un manant. SM. _se met à l'ouvrage furieux. L'étranger, qui n'est autre que le duc, fait la cour à Catherine. Sm. interrompt la conversation en frappant violemment sur son enclume. Catherine, qui n'était pas fâchée de donner une leçon de patience à Smith, finit par trouver le duc un peu entreprenant. Smith, qui n'entend plus et qui bout de jalousie, redescend la scène, et, voyant le duc qui veut embrasser la main de Catherine, il lève sur lui son marteau, mais la Bohémienne a suivi cette scène de la chambre où elle était cachée, elle s'élance au-devant de Smith en poussant un cri. Catherine et le duc, qui n'ont pas vu le mouvement de Smith, se retournent en entendant ce cri_! _Coup de théâtre. Quatuor._ (L'effet de l'acte, je crois.) _Catherine, furieuse, ne veut pas entendre les explications de Smith. Glover revient en chantant et suivi de Ralph qui porte une table servie. Il ne comprend rien à la colère de sa fille. Il se met à table. Mab agace le duc dont elle est éprise. Smith se désole. Catherine boude. Le duc sort en riant._ Le rideau baisse.

* * *

Voilà mon premier acte, très mal raconté. Je suis content de la musique. Je crois avoir bien établi mes types. Le _Ralph_ est bien venu. Il deviendra très important au deuxième acte. Je suis très satisfait du deuxième acte auquel je travaille et que je vous raconterai dans ma prochaine lettre.

Je ne vais plus à Paris[51]. Je suis tout au travail. Et vous, que faites-vous? Vous ne contre-pointez pas assez, et je me plains de ne pas avoir de vos nouvelles.

[Note 51: Il était au Vésinet où il passait ordinairement avec son père la belle saison. Voir l'introduction pp. 6-8.]

Vos maximes sont charmantes. Dès mon retour à Paris, je veux lire le livre de Taine dont on m'a dit beaucoup de bien. Taine est... évidemment l'esprit le plus fort, parce qu'il est le plus sain, de notre époque.

À bientôt. Je vous prie, mille amitiés à G., et à vous ma meilleure, ma plus vive affection.

* * *

Septembre 1866.

Bravo! c'est très bon. Continuez. Dans votre contre-point en syncopes, préoccupez-vous, avant toute chose, de la qualité de vos syncopes. Des dissonances tant que vous pourrez. Ne brisez les syncopes qu'en cas de nécessité absolue. Cependant, entre un contre-point en syncopes faibles sans brisure et un contre-point en syncopes dissonantes mais brisées une ou deux fois, il ne faut pas hésiter. Des dissonances avant tout.

Cher ami, si vous veniez comme moi d'orchestrer une ignoble valse pour X..., vous béniriez les travaux de la campagne! Croyez bien que c'est enrageant d'interrompre pendant deux jours mon travail chéri pour écrire des solos de piston. Il faut vivre!... Je me suis vengé. J'ai fait cet orchestre plus canaille que nature. Le piston y pousse des hurlements de bastringue borgne, l'ophicléide et la grosse caisse marquent agréablement le 1er temps avec le trombone basse et les violoncelles et contre-basses, tandis que le 2e et le 3e temps sont assommés par les cors, les altos, les 2es violons, les deux 1ers trombones et le tambour! oui, le tambour!... Si vous voyiez la partie d'alto! Tenez, c'est ainsi tout le temps:

Dix pages ainsi. Il y a des malheureux qui passent leur existence à exécuter ces machines-là!... Horrible!... Ils peuvent penser à autre chose, si toutefois ils peuvent encore penser! Ils en sont quittes pour faire

lorsqu'il y a

et _vice versa_. Mais qu'importe!...

Votre pauvre G. me désole. Je comprends toute la tristesse de sa situation et voudrais pour beaucoup pouvoir lui être bon à quelque chose. Quel temps de bêtise et d'égoïsme!

Je travaille énormément. Je viens de faire au galop six mélodies pour Heugel. Je crois que vous n'en serez pas mécontent. J'ai bien choisi mes paroles: les _Adieux à Suzon_ d'_A. de Musset_; _À une fleur_, du _même_, le _Grillon_ de _Lamartine_ (un peu Saint-Georges), un adorable _Sonnet_ de _Ronsard_, une petite mièvrerie gracieuse de _Millevoye_, et une folle guitare de _Hugo_.

Je n'ai pas supprimé une strophe, j'ai tout mis. Ce n'est pas aux musiciens à mutiler les poètes.

Mon opéra, ma symphonie, tout est en train. Quand finirai-je? Dieu! que c'est long, mais comme c'est amusant! Je me mets à adorer le travail! Je ne vais plus qu'une fois par semaine à Paris[52], j'y fais mes affaires strictement, et je reviens au galop.

[Note 52: Voir la note p. 74.]

Je ne me reconnais plus! Je deviens sage! Je suis si bien chez moi, à l'abri des raseurs, des flâneurs, des diseurs de rien, du monde enfin, hélas! Je ne lis plus les journaux. Bismarck m'ennuie. L'exposition approche. Venez un peu. Nous nous promènerons ensemble, et nous ferons d'amusantes observations. Il y aura de quoi philosopher. Si G... est de la partie, j'en serai ravi! J'ai idée qu'avec lui et Guiraud, nous formerions un assez joli quatuor!... Rêves, projets! C'est mieux que réalité. Allons, ne vous désolez pas; prenez courage. Votre contre-point va à merveille. Dès que vous pourrez composer, faites-le.

À bientôt, et toujours votre ami de tout le meilleur de mon coeur.

* * *

Octobre 1866.

Vous êtes deux amours. J'ai été profondément touché de cette marque de confiance et d'affection. J'ai lu et relu votre journal. Il est charmant, d'un décousu... adorable, en ce qu'il peint à merveille l'état de vos âmes durant cette promenade si jeune, si fantaisiste, si pleine de caprice, d'imprévu, de douce... j'ai presque envie de dire de triste gaieté... Vous m'avez rajeuni. Ne riez pas. Vous m'avez rappelé mes courses à travers l'Apennin. Vous avez, cependant, sur moi, une grande supériorité... Vous le savez bien, brigands que vous êtes... et si votre bon coeur n'adoucissait votre rigidité, vous m'écraseriez de toute votre philosophie qui n'a jamais failli... et qui ne faillira jamais... je le désire... je le souhaite, mes amis, de tout mon coeur... Edmond me raille... Dieu me pardonne... sur ma sagesse... tardive... et non définitive... peut-être!... Certes, vous êtes heureux... et si je pouvais recommencer... Eh bien, non... je mens... Il ne faut jamais être ingrat... même envers le mal... et puis, n'en déplaise à mon grave Edmond, _le complément de la nature_ des sexes comporte avec lui _le contact de deux épidermes_... Sors de là, mon brave homme... Chamfort était un brutal... Soit! mais sa proposition matérialiste n'est pas même un paradoxe... Je ne défends pas Chamfort... je ne l'aime pas... Je suis artiste!--N'exagérons rien, mes amis... soyons flexibles... La vérité est belle... elle est même la source de toutes les beautés absolues... politiques, artistiques, philosophiques, plastiques... mais, croyez-moi, il est de par le monde de bien charmantes erreurs!... Galabert s'indigne!... mais je soupçonne G. d'être plus indulgent... J'ai bien compris tout ce que vous me dites touchant la religion. Je suis de votre avis, mais voyons, ne soyons pas injustes. Nous sommes d'accord sur un principe que l'on peut, je crois, formuler ainsi: La religion est pour le fort un moyen d'exploitation contre le faible; la religion est le manteau de l'ambition, de l'injustice, du vice. Ce progrès dont vous parlez, ce progrès marche, lentement mais sûrement; il détruit peu à peu toutes les superstitions. La vérité se dégage, la science se vulgarise, la religion est ébranlée; elle tombera bientôt, dans quelques siècles, c'est-à-dire demain. Ce sera bon alors, mais n'oublions pas que cette religion, dont vous pouvez vous passer, vous, moi et quelques autres, a été l'admirable instrument du progrès; c'est elle, surtout la catholique, qui nous a enseigné les préceptes qui nous permettent de nous passer d'elle aujourd'hui. Enfants ingrats, nous meurtrissons le sein qui nous a nourris, parce que la nourriture qu'il nous donne aujourd'hui n'est plus digne de nous; nous méprisons cette fausse clarté qui a pourtant accoutumé peu à peu nos yeux à regarder la lumière. Sans elle, nous étions aveugles dès le berceau, à jamais!... Croyez-vous qu'un admirable imposteur comme Moïse n'ait pas fait faire un formidable pas à la philosophie, par conséquent à l'humanité? Voyez cette sublime absurdité qui s'appelle la Bible! N'est-il pas facile de dégager de ce splendide fatras la plupart des vérités que nous connaissons aujourd'hui? Il fallait les habiller, à cette époque, des costumes du temps, il fallait leur faire endosser la livrée de l'erreur, du mensonge, de l'imposture. Le dogme, la religion ont eu sur l'homme une influence heureuse, décisive. Que si vous m'objectez les persécutions, les crimes, les infamies qui ont été commises en son nom, je vous répondrai que l'humanité s'est brûlé les doigts au flambeau. Des millions d'hommes égorgés par d'autres hommes, une goutte d'eau dans la mer, rien!... L'homme n'est pas encore assez fort pour s'amputer de la croyance, sans doute. C'est triste, mais qu'y faire? La religion, c'est un gendarme. Nous nous en passerons des gendarmes et des juges aussi, plus tard. Nous avons déjà fait un grand pas, puisque ce gendarme nous suffit presque. Demandez à la société ce qu'elle préfère, ou de se passer d'évêques, ou de gendarmes. Mettez-la en demeure de se prononcer, faites voter, et vous verrez quelle majorité en faveur du gendarme! Le tricorne est assez puissant aujourd'hui pour contenir les mauvaises passions. Le tricorne n'aurait fait aucun effet sur les Hébreux qui ne savaient nullement ce que c'est que la philosophie. Il fallait des autels, des Sinaï avec feux de bengale, etc. Il fallait parler aux yeux; plus tard, il a suffi de parler à l'imagination. Tout à l'heure, nous n'aurons plus affaire qu'à la raison... Je crois que tout l'avenir appartient aux perfectionnements de notre contrat social (auquel on mêle toujours si bêtement la politique). La société perfectionnée, plus d'injustices, donc plus de mécontents, donc plus d'attentat contre le pacte social, plus de prêtres, plus de gendarmes, plus de crimes, plus d'adultères, plus de prostitution, plus d'émotions vives, plus de passions, attendez... plus de musique, plus de poésie, plus de légion d'honneur, plus de presse (ah! bravo, par exemple), plus de théâtre surtout, plus d'erreur, donc plus d'art! Au diable! aussi, c'est votre faute. Mais malheureux que vous êtes, votre progrès inévitable, implacable, tue l'art! Mon pauvre art!... Galabert est furieux, il n'en croit rien, j'en suis sûr! Les sociétés les plus infectées de susperstitions ont été les grandes promotrices de l'art: l'Égypte, son architecture; la Grèce, sa plastique; la Renaissance, Raphaël, Phidias, Mozart, Beethoven, Véronèse, Weber, des fous! Le fantastique, l'enfer, le paradis, les Djinns, les fantômes, les revenants, les Péris, voilà le domaine de l'art! Ah! prouvez-moi que nous aurons l'art de la raison, de la vérité, de l'exactitude, et je passe dans votre camp avec armes et bagages. Mais j'ai beau chercher... je ne vois rien... que Roland à Roncevaux! Pas assez! et encore, il y a un évêque, l'olifant, etc. Comme musicien, je vous déclare que si vous supprimez l'adultère, le fanatisme, le crime, l'erreur, le surnaturel, il n'y a plus moyen d'écrire une note. Parbleu, l'art a bien sa philosophie! mais il faut un peu écorcher le sens des mots pour le définir... _Science de la sagesse..._ C'est bien cela, excepté que c'est tout le contraire! Tenez, je suis un piètre philosophe (vous le voyez bien) eh bien, je vous assure que je ferais de meilleure musique si je croyais à tout ce qui n'est pas vrai! Bref, résumons-nous: l'art dégringole à mesure que la raison avance. Vous ne croyez pas... _c'est vrai_, pourtant! Faites-moi donc, un Homère, un Dante, aujourd'hui. Avec quoi? L'imagination vit de chimères, de visions. Vous me supprimez les chimères, bonsoir l'imagination! Plus d'art! La science partout! Que si vous me dites _où est le mal_? je vous lâche et je ne discute plus, _parce que vous avez raison_! Mais c'est égal, c'est dommage, bien dommage... Les lettres se sauveront par la philosophie. On aura des Voltaire. C'est consolant, mais nous aurons des Jean-Jacques quand même, car vous ne changerez pas la matière dont l'homme est pétri, et j'ai horreur de ce salmigondis de vice, de sentimentalité, de philosophie et de génie qui produit un Rousseau. Veau à trois têtes... homme à trente-six faces... Pouah! n'en parlons plus!... Un hystérique, cynique, hypocrite, républicain et sensible par-dessus le marché! George Sand l'imite; terrible châtiment! (Entre nous, Robespierre m'est bien plus sympathique, quoique presque sans talent)... Ouf!... Je ne me relirai pas, car si je me relisais, je ne vous enverrais pas ce galimatias, et j'y perdrais la colère d'Edmond! Avec tout cela, vous avez regardé la petite bonne. Chère petite bonne! elle est bien gentille dans votre lettre. Je la vois d'ici, accorte, proprette, le nez retroussé, les joues roses, les mains un peu calleuses, n'est-ce pas? c'est ennuyeux, mais baste! à la montagne! Oui, je la vois. Je vous avoue même (tout bas) que je laisse Edmond se retourner pour ne pas voir la petite s'habiller, simplement pour éviter un mouvement giratoire qui contrarie ma paresse. Allons, bon, je suis puni de ma curiosité. Elle a les bas sales, la chère petite, même avant de les mettre... Un peu de réalisme, maintenant. Je ne peux pas accrocher votre juste milieu!... Cela me fait du bien de vous écrire, tout comme si je vous relisais. Vous m'avez arraché à une diable de chanson à boire[53], qui ne venait pas. Elle est trouvée, maintenant; je vous la dois... Votre lettre m'arrive de Marseille. Affaire d'inondations. Guerre, choléra, inondations, c'est du propre! Je ne quitte pas mon Vésinet et ne puis vous envoyer un peu d'esprit de Paris. Cela vous est égal et vous avez bien raison.

[Note 53: Sans doute celle du duc de Rothsay au deuxième acte de la _Jolie Fille de Perth_.]

Pardonnez-moi cependant de vous envoyer un mot du parterre du Vaudeville à la première représentation du..., de M... Au moment où Saint-Germain proférait ce vers:

Mais je vois en ces lieux le vaincu qui s'avance.

le parterre a chanté:

C'est l'vaincu qui s'avance cu qui s'avance cu qui s'avance

sur l'air du

Roi barbu qui s'avance bu qui s'avance.

de la _Belle Hélène_.

C'est le meilleur effet de la pièce... Si vos provinciaux avaient assisté à cette première, ils auraient trouvé nos Parisiens légèrement shocking.

Encore un joli vers du même:

Ciel étoilé, soleil, espace, _éther_, _nuées_!

Dieu vous bénisse! a répondu le public.

Vrai, c'était drôle!

Le marquis de Boissy est mort! plus de gaieté au Sénat! Le comte Bacciochi est mort, la surintendance est supprimée... Camille Doucet[54] prend la direction générale des théâtres. Rien de fâcheux pour moi, au contraire! Je travaille toujours à force. Les épreuves se multiplient, je ne sais d'où elles sortent; c'est de la génération spontanée, le diable m'emporte!... Dans six semaines _Don Carlos_ de Verdi; dans deux mois _Roméo et Juliette_ de Gounod... Mon cher Edmond, faites-moi du contre-point en syncopes comme s'il en pleuvait. Contribuez à la propagation des espèces, et puis composez.

[Note 54: Auteur dramatique, directeur de l'Administration des Théâtres depuis 1863.]

Choisissez des sujets bien idéals; les plus insensés sont les meilleurs. Merci encore de votre trop court journal; c'est un avant-goût du quatuor[55]...

[Note 55: Un quatuor pour instruments à cordes, devoir de composition.]

Pourquoi G. ne s'essaie-t-il pas à faire du théâtre? C'est une carrière de hasard, c'est vrai; mais pourquoi ne pas mettre ce hasard-là de son côté? Adieu, au revoir; à vous, mon cher Edmond, que j'aime de tout le meilleur de mon coeur, et à vous, G., que je connais déjà si bien sans avoir vu vos traits. Si vous avez une photographie de vous, envoyez-la-moi, sinon, j'attends votre arrivée... Une idée: je glisse dans cette lettre une reproduction des traits fort irréguliers d'un très mauvais sujet fort enclin aux plaisirs défendus par la vraie, par la saine philosophie qui est la vôtre, je le reconnais, mais toujours empoigné par ce qui est jeune, sincère, honnête, pur, candide, bon et intelligent comme vous deux, et, sans esprit, le meilleur des moins parfaits des hommes.

* * *

Octobre 1866.

Allons, cher ami, un peu de courage, et quelques syncopes encore.

1º Servez-vous des prolongations qui, en vous fournissant deux accords par mesure, vous offrent plus de dissonances.

2º Employez plus de notes de passage. C'est le vrai moyen d'éviter les sauts, les unissons, les croisements, etc.

3º Pas de septièmes se sauvant par la basse.

4º Pas d'octaves ni de quintes sauvées par la syncope qui ne sauve rien.

5º Ayez toujours des résolutions pures, sans frottements, et surtout sans quintes ni octaves cachées même entre les parties intermédiaires. Votre prochain envoi devra se composer de syncopes et de fleuri. Pour le fleuri, faites la part de l'inspiration ou, si le mot vous semble trop prétentieux, de _l'oreille_. Cher ami, ce que Laboulaye dit à G., je vous le dirai sans cesse, au risque de ressembler à Brid'oison ou au tuteur qui m'amuse fort: sans forme, pas de style; sans style, pas d'art!... Méditez ce précepte de Buffon, qui se connaissait en style: «_Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité... Quelle que soit l'élévation des pensées, si elles ne sont pas suffisamment et purement exprimées, l'ouvrage périra... Les faits sont hors de l'homme, le style est l'homme même._» Il faut vous remettre à la composition, cher ami; vous voilà contrapuntiste. Encore une séance, et nous passerons à la fugue. Courage! Courage!

Ce brave évêque Dupanloup en est au _spiritualisme_ de 1820!... La _Révélation_ et l'autorité de l'Église... Tout est là... Ne nous occupons pas de ces fadaises. C'est le passé qui meurt en exhalant un dernier cri de rage!... Les dieux s'en vont!--_Requiescant in pace._

À propos, est-il possible que j'aie écrit la phrase que vous me reprochez dans votre dernière lettre?... Malgré mon peu d'habitude du jargon philosophique, je n'ai pas dit ou je n'ai pas voulu dire que la _science_ est l'ennemie de l'art. J'ai dit le progrès... ce qui, pour moi, est tout différent[56]! J'ai parlé du progrès politique, social, auquel nos philosophes nous conduisent tout droit--c'est fort heureux--mais c'est américain et pas artistique du tout.

[Note 56: Bizet entendait par là le progrès purement industriel et purement économique.]

J'en aurais à dire là-dessus plus que je ne saurais en écrire. Du reste, les discussions, malgré leur vif intérêt, sont difficiles par correspondance. On écrit vite, on se trompe de mot, et l'on devient incompréhensible. C'est ce qui m'est arrivé si j'ai mis _science_ pour _progrès_. Je croyais dire une vérité, et j'ai dit une absurdité. J'ai composé et...[57] deux actes. Encore deux et neuf cents pages d'orchestre. Je suis content... Cela vient assez bien. Je travaille beaucoup...[58], et ne trouve pas le temps d'orchestrer ma symphonie. À bientôt. Mille choses à G., pour vous ma meilleure affection, aujourd'hui et toujours.

[Note 57: Un mot illisible.]

[Note 58: Un mot illisible.]

* * *

Novembre 1866.

Mon cher ami,

Vos études de contre-point sont terminées! La fugue va affermir votre style, le dégager, l'éclaircir. Courage, le plus dur est fait! Je suis très content de votre contre-point fleuri. Il est beaucoup plus net que je ne l'espérais. Donc, à la fugue. Avant d'attaquer cette grosse affaire, je voudrais cependant vous voir composer une certaine quantité de canons. Vous me ferez aussi des sujets et des contre-sujets! Vous rappelez-vous nos conversations de cet été? Du reste, vous trouverez dans vos traités toutes les explications nécessaires, et puis, vous voilà assez solide pour trouver vous-mêmes beaucoup de choses. Procédez ainsi:

À deux parties:

Canons à l'8ve

à la 4te et à la 5te

Le reste ne vaut pas la peine d'être étudié!

Donc, à l'oeuvre et bon courage. Envoyez-moi plus souvent de la besogne. Lorsque vous aurez cinq ou six canons, montrez-les-moi. Il ne faut pas travailler dans le doute et dans les ténèbres.

Je suis harassé de fatigue, j'avance, mais il est temps, je n'en puis plus. J'ai été obligé de renoncer à l'orchestre de ma symphonie. Dès ma _Fille de Perth_ terminée, je m'y mettrai, mais trop tard sans doute pour cet hiver. G. est bien la nature sympathique que je pressentais. Je ne l'ai pas vu depuis quelques jours. Pauvre garçon! trouvera-t-il? Je rage, en vérité, de n'être pas plus à même de lui être utile. Enfin, espérons. Ne vous ennuyez pas, mon cher Edmond, et surtout, ne vous exaltez pas. Puisque votre bonne étoile vous met à même de trouver en _vous_ les éléments de _vie_ intellectuelle, profitez-en! Ne comptez sur rien! Plus je vais, plus je méprise notre pauvre espèce humaine. Excepté vous, Guiraud, G., et quelques rares amis malheureusement mariés!!!! je ne vois personne. Et nous sommes tout jeunes!... Ah! si. J'oubliais un homme excellent, vraiment bon, vraiment dévoué, vraiment sincèrement affectueux. Nous en parlerons, et aussi d'un homme que j'ai aimé de tout mon coeur et que je déteste aujourd'hui!

Je vais me coucher, mon cher ami, je n'ai pas dormi depuis trois nuits, et je tourne trop au noir! J'ai de la musique gaie à faire demain!