Lettres à un ami, 1865-1872

Chapter 3

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Il est possible qu'en sortant de la première de _Carmen_, il ait subi une dépression morale passagère, mais Guiraud ne me l'a pourtant pas signalée, n'y attachant pas probablement plus d'importance qu'il ne convenait, et il ne m'a pas parlé de cette marche dans Paris qui aurait duré toute la nuit et pendant laquelle Bizet, seul avec lui, aurait exhalé sa douleur. D'ailleurs, dans un article du _Théâtre_[18], sur la _Millième Représentation de Carmen_, Ludovic Halévy a écrit ceci qui est très positif: «Nous habitions, Bizet et moi, la même maison..., nous rentrâmes à pied, silencieux. Meilhac nous accompagnait.» M. Vincent d'Indy m'a raconté qu'après le premier acte, lui et d'autres jeunes musiciens rencontrèrent Bizet qui se promenait rue Favart, sur le trottoir où donnait l'entrée des artistes, et qu'ils l'entourèrent en le félicitant de tout ce qu'il y avait de vie dans ce premier acte. Il leur répondit doucement:--Vous êtes les premiers qui me disiez ça, et je crains bien que vous ne soyez les derniers.»

[Note 18: Nº du 1er janvier 1905, p. 8, col. 2.]

Seulement, les dispositions pessimistes ne durèrent pas, et nous avons à cet égard deux témoignages très catégoriques.

Dans la préface des _Notes d'un Librettiste_, Ludovic Halévy, s'adressant à Louis Gallet, déclare ceci: «Vous donnez, dans votre étude sur Bizet, de bien curieux extraits des articles publiés sur _Djamileh_. Aussi cruels, aussi injustes, furent les articles sur _Carmen_. Je vois encore Bizet lisant ces articles, au lendemain de la première représentation. Attristé, oui certes il l'était, mais découragé, non[19].» Et Ludovic Halévy a renouvelé cette affirmation dans son article du _Théâtre_[20]: «Après cette fâcheuse première, les représentations continuèrent, non pas, comme on l'a dit à tort, devant des salles vides; les recettes étaient, au contraire, honorables et dépassaient généralement celles des pièces du répertoire. Et peu à peu, à chacune des représentations de _Carmen_, grossissait le groupe, d'abord si mince, des admirateurs de l'oeuvre de Bizet. Il en fut ainsi pendant les mois de mars, d'avril et de mai. Bizet partit pour la campagne, attristé, mais non découragé. Il était de nature énergique et il avait en lui-même une légitime confiance.» On remarquera,--Bizet qui était encore à Paris avait pu s'en rendre compte,--que la pièce s'était relevée après la première représentation. Ludovic Halévy le constate, et c'était encore, du reste, l'opinion de la principale interprète. M. Arthur Pougin a écrit dans le _Ménestrel_[21] un article intitulé _La légende de la chute de Carmen et la mort de Bizet_. Or, voici ce qu'on y trouve: «Oui certainement, Me Galli-Marié a raison, et il faudrait en finir une bonne fois avec cette légende bête et inexacte de la chute de _Carmen_ qui aurait causé la mort de Bizet... Je n'ai jamais cessé de protester, pour ma part, contre cette sottise, et j'estime qu'il est bon et utile de rétablir les faits. C'est ce que Me Galli-Marié a fait récemment, dans une conversation avec un de nos confrères de province, M. Bernard, rédacteur du _Petit Niçois_, qui la rapporte en ces termes:

--L'insuccès de _Carmen_ à la création, mais c'est une légende! _Carmen_ n'est pas tombée au bout de quelques représentations, comme beaucoup le croient... Nous l'avons jouée plus de quarante fois dans la saison, et quand ce pauvre Bizet est mort, le succès de son chef-d'oeuvre semblait définitivement assis.»

[Note 19: P. XIII.]

[Note 20: P. 10, col. 2.]

[Note 21: Année 1903, p. 53.]

Gallet rapporte aussi de son côté, dans ses _Notes d'un Librettiste_, des faits qui ne laissent subsister aucun doute sur l'état d'esprit de Bizet[22]. À sa demande, Gallet avait écrit pour lui un poème sur _Geneviève de Paris_ qu'il destinait, une fois mis en musique, aux concerts Lamoureux. C'est afin de s'entretenir avec lui de ce poème que Gallet alla le voir pour la dernière fois avant son départ pour la campagne et peu de jours avant sa mort. «Je le trouvai, dit-il, un peu accablé, souriant d'un sourire encore mélancolique, plein d'ardeur pourtant à la pensée du labeur prochain. Assis à l'angle de la cheminée, dans son fauteuil de malade, il me parla longuement et de ses souffrances passées et de ses rêves d'avenir.--La maladie, il en riait déjà, la croyant vaincue!--Les rêves, il les recommençait avec une satisfaction toujours nouvelle! Bien loin déjà étaient _Djamileh_, disparue si vite, _Carmen_, discutée, dédaignée aussi par certains, _L'Arlésienne_ plus heureuse, _Don Rodrigue_ même arrêté dans son essor par l'incendie de l'Opéra et la préférence accordée à un autre ouvrage. Toutes les forces renaissantes du compositeur, toute son ardeur rajeunie tendaient alors vers cette _Geneviève_ pour l'achèvement de laquelle il s'était donné naguère trois mois: mai-juin-juillet[23].»

[Note 22: Pp. 90, 92-95.]

[Note 23: Pp. 93-94.]

Eh bien, le vrai Bizet, le voilà. C'est le même que celui qui m'écrivait, sachant qu'il n'avait pas le prix au concours de la cantate pour l'exposition de 1867: «J'ai été embêté une demi-heure. C'est bien fini.» C'est celui qui ne pensait plus aux ouvrages représentés et ne songeait qu'aux oeuvres projetées. Au Bizet rapetissé par la légende, l'histoire oppose le Bizet réel: un consciencieux et pas un vaniteux. Et si elle ne diminue pas ainsi, chez ses admirateurs, la profondeur des regrets, puisqu'elle permet de mesurer, au contraire, toute l'étendue de la perte, du moins leur offre-t-elle une image fidèle du maître regretté, image qu'ils conserveront pieusement dans son intégrité et dans sa pureté[24].

EDMOND GALABERT.

[Note 24: Cette introduction était composée quand a paru le volume des _Lettres de Georges Bizet_. On y trouve encore une preuve de ce que je viens de rapporter sur son caractère. Il avait envoyé de Rome un _Te Deum_ pour le concours Rodrigues et fait part plusieurs fois à sa mère des projets qu'il réaliserait s'il obtenait le prix. Ce prix, il ne l'eut pas, et quand il en fut informé, voici ce qu'il écrivit: «J'apprends à l'instant que Barthe a le prix Rodrigues. Est-ce bien vrai? Voilà qui me dérange fort!! Enfin, je n'en mourrai pas.» Voir _Lettres de Georges Bizet_, pp. 24, 30, 39, 42, 45, 52, 56, 57, 60, 61-62, 67, 72, 74, 81, 83, 87, 93, 95, 99-100.]

LETTRES À UN AMI

--1865-1872--

* * *

Juin ou juillet 1865[25].

Mon cher ami,

Voici vos contre-points[26]. J'ai corrigé les pages 1, 3, 5 et 9. Les autres pages contenant les mêmes fautes, j'aime mieux vous les laisser corriger vous-même. Ce sera un excellent exercice pour vous, meilleur que d'en faire de nouveaux. Je suis très content. Ne vous effrayez pas du nombre de fautes. En réalité, cela se réduit à trois ou quatre fautes. Vous faites trop sauter votre chant; il faut écrire par degrés conjoints le plus possible. Quand je dis vous faites trop sauter, je devrais dire plutôt mal sauter. Vous allez me comprendre.

[Note 25: Sur les lettres et leurs dates, voir l'introduction p. 3.]

[Note 26: Sur le cours de contre-point et de fugue, voir l'introduction p. 4.]

Ce mouvement est mauvais: [Illustration: /-\/-\/-\]

Celui-ci est excellent: [Illustration: /\/\/\]

Ex.: [Illustration: musique]

Cela est très mauvais, bien qu'il n'y ait que des sauts de tierces et de quintes.

Au contraire, ceci est bon:

Le 1er n'est pas vocal, le 2e est très facile à exécuter. C'est compris, n'est-ce pas? Mais ce qui est meilleur que tout, ce sont les degrés conjoints.

Mes corrections vous mettront à même d'éviter les fautes de quintes et d'octaves. Voici la règle: lorsque deux quintes sont séparées par un accord, elles sont bonnes (_de même pour les octaves_); lorsqu'une des deux quintes est formée par une note de passage, il n'y a pas faute. Ceci ne peut s'appliquer aux octaves, puisqu'une note formant octave est toujours réelle.

Ex.: [Illustration: musique]

Mauvais puisque les deux quintes ne sont pas séparées par un accord.

Exemples bons:

Maintenant, n'oubliez pas qu'on ne peut pas faire de quartes, de septièmes, etc., autrement qu'en notes de passage.

Ne faites que très rarement croiser les parties, c'est-à-dire passer la partie supérieure au-dessous de la partie inférieure, et quand cela vous arrive, n'oubliez pas que la partie qui croise devient basse et suit toutes les règles de la basse.

Ex: [Illustration: musique]

C'est comme s'il y avait:

Donc, une quarte, deux quintes, très mauvais.

Dans le contre-point en syncopes, ne brisez pas aussi souvent la syncope. Tâchez que vos syncopes fassent _dissonance_ le plus souvent possible. N'oubliez pas que la quarte est dissonance comme la deuxième et la septième et comporte les mêmes obligations de résolution, et marchez!

Prenez les six pages de contre-point que je n'ai pas corrigées. Revoyez-les, corrigez-les, refaites-les, au besoin, et envoyez-les-moi. Pensez aussi au contre-point fleuri cinquième espèce. Ne vous fatiguez pas. C'est inutile. Adressez-moi du travail plus souvent et en moins grande quantité; vous risquerez moins de faire de la besogne inutile. Usez de moi. C'est avec grand plaisir que je saisis cette occasion de vous être utile et de vous donner un témoignage de la sympathie que vous m'inspirez. Courage, et croyez-moi votre mille fois dévoué et affectionné.

Mon père vous remercie et vous envoie tous ses compliments.

Pas de nouvelles de Lécuyer[27].

[Note 27: La personne qui nous avait mis en relations.]

* * *

Juillet (?) 1865[28].

Il y a un grand progrès. Faites-moi encore une page de chaque espèce à deux parties. Faites attention à vos octaves dans les syncopes. Faites mieux chanter vos noires. Vous n'avez pas assez de degrés conjoints. Le contre-point fleuri manque un peu de variété. Faites plus mélodique. Écrivez votre cantate[29]. Indiquez vos mouvements. Cela m'est égal que l'accompagnement de piano ne soit pas très fini. Indiquez les rythmes, les rentrées, que je voie l'harmonie; cela suffit. Courage. Ne vous fatiguez pas. J'ai vu Lécuyer qui m'a chargé de mille amitiés pour vous. Mon père vous dit mille choses. Moi, je vous serre la main de toute affection. Ne craignez pas de m'ennuyer. Envoyez-moi de l'ouvrage tant que vous voudrez.

Mille fois à vous.

[Note 28: Écrite en marge de la dernière page du second devoir de contre-point.]

[Note 29: _Bajazet et le Joueur de flûte_, cantate donnée au concours de 1859 pour le prix de Rome remporté cette année-là par Ernest Guiraud. Voir l'introduction p. 1.]

* * *

Juillet ou bien août 1865[30]

Je suis enchanté de cet envoi. Ne vous inquiétez pas de l'orchestre. Vous savez déjà instrumenter. Si c'est la première fois que vous orchestrez, le résultat obtenu est presque incroyable. Le morceau n'est pas mauvais; il est d'une bonne forme. Je n'y vois rien à changer. La fin est jolie; la modulation en sol et le retour en mi (deux avant-dernières pages) sentent le bon style, la bonne manière. L'idée est seulement un peu terne. Lancez-vous, tâchez d'arriver au pathétique, évitez la sécheresse, ne faites pas trop fi de la sensualité, austère philosophe. Songez à Mozart et lisez-le sans cesse. Munissez-vous de _Don Juan_, des _Noces_, de la _Flûte_, de _Così fan tutte_. Lisez Weber aussi. Vive le soleil, l'amour... Ne riez pas et ne me maudissez pas. Il y a là une philosophie qu'on peut rendre très élevée. L'art a ses exigences. Du reste, livrez-vous à vous-même et ce sera bien. Merci du plaisir que vous m'avez fait en m'envoyant ces quelques pages. L'intelligence est chose rare en ce siècle de Béotiens, et ça fait plaisir de la rencontre à forte dose. À bientôt, cher ami, et croyez à toute ma sympathie, à toute mon affection.

[Note 30: Écrite au bas de la sixième page d'un devoir de composition pour orchestre, l'introduction de _Bajazet et le Joueur de flûte_. Voir la note précédente.]

Envoyez aussi souvent que vous voulez.

* * *

Fin de l'été ou automne de 1865[31].

Le contre-point va à merveille. Commencez à 3 parties. Vous avez un traité; lisez et marchez. La mélodie que vous m'envoyez est claire; il y a du progrès dans la forme. L'idée n'est peut-être pas très originale, mais cela ne m'inquiète pas. Tâchez de m'envoyer de la composition. Je suis impatient de lire une cantate de vous. Lécuyer est, en effet, à Béziers. _Iwan_[32] est à la copie. Je ne passerai pas avant fin janvier ou commencement février.

[Note 31: Écrite au bas de la dernière page du troisième devoir de contre-point suivi d'une mélodie pour piano.]

[Note 32: _Iwan le Terrible_, opéra en cinq actes reçu au théâtre Lyrique. Voir l'introduction p. 16.]

Mon père vous dit mille choses; moi, je vous serre la main de toute amitié. À bientôt.

* * *

Décembre 1865.

J'allais précisément vous écrire. Je m'inquiétais de vous, et votre lettre me cause une surprise extrême. Je n'ai reçu aucune cantate[33]!... Ce papier n'a pu s'égarer chez moi; on me remet très fidèlement mes lettres. Je ne sais que penser. Je suis enchanté de vous savoir en bonne santé et en bonnes dispositions de travail. Quelle bonne vie vous menez là-bas! Que je voudrais être à votre place! _Iwan_ est encore retardé! le théâtre Lyrique n'a pas le sou!... Envoyez-moi quelque chose. Je vous écrirai plus longuement un de ces jours. Je suis accablé de besogne. Je ne sais où donner de la tête. Envoyez-moi du contre-point, de la composition, et à vous de tout coeur.

[Note 33: Il s'agit d'un devoir de composition, des premières scènes de _Bajazet et le Joueur de flûte_ qui furent perdues à la poste. Voir p. 6, notes 1 et 2.]

* * *

Décembre 1865[34].

...[35]Ne vous découragez pas. Tout cela chante bien; c'est bien écrit. Vous avez fait trop vite, ne vous doutant pas des pièges accumulés sous chaque note. Débarrassez-vous de ce mal d'octaves. C'est curieux, rien de tout cela n'est bon, et cependant, il est évident que c'est le travail d'un musicien. Quelquefois un travail correct est preuve d'évidente incapacité. Recommencez tout cela, et attention! Envoyez-moi dès que ce sera prêt. J'ai fini avec le Lyrique. _Iwan_ retiré. Je suis en pourparlers avec le Grand-Opéra. Je vous tiendrai au courant.

À vous mille fois.

[Note 34: Écrite en marge de la dernière page du quatrième devoir de contre-point.]

[Note 35: Le premier mot est illisible.]

* * *

Fin décembre 1865 ou plutôt janvier, peut-être février 1866[36].

Bravo! Vite, un autre quatuor avec _scherzo_ et du contre-point. Lancez-vous, inspirez-vous. Ce petit quatuor-là, tout naïf qu'il est, est au-dessus de bien des gens qui se croient forts. Je suis ravi de vous voir en si bonne voie. Voilà un fameux pas de fait. Soignez-vous; ne lisez pas trop! Je voudrais bien avoir le temps d'abîmer mes yeux sur Voltaire et Diderot. Rien de nouveau à l'Opéra. Il faut attendre encore et intriguer toujours. Comme c'est amusant! Travaillez, et à vous de toute amitié.

[Note 36: Écrite en marge d'un devoir de composition, un quatuor pour instruments à cordes.]

* * *

Fin mars ou avril 1866[37].

C'est en très bonne voie. Venez: nous travaillerons. Vous supprimez trop souvent la tierce dans les accords parfaits. À bientôt, et mille fois à vous.

[Note 37: Écrite en marge de la dernière page du cinquième devoir de contre-point.]

Ma route a changé de nom: 10, route des Cultures, rive gauche, au Vésinet, Seine-et-Oise[38]. Tous les jours excepté mardi et samedi.

[Note 38: Il n'habitait Paris que l'hiver. Voir l'introduction pp. 6-8.]

* * *

Juillet 1866.

Cher ami,

En plein XIXe siècle, lorsqu'une société soi-disant civilisée tolère, encourage même les monstruosités bêtes et inutiles, les odieux assassinats qui s'accomplissent sous nos yeux et auxquels notre belle Frrrrance va sans doute bientôt prendre part[39], les hommes honnêtes et intelligents doivent se rassembler, s'entendre, s'aimer, s'éclairer et plaindre les 999 millièmes d'idiots, de filous, de banquiers, de raseurs dont notre pauvre terre est couverte!... Ce qui signifie, mon cher ami, que je serai toujours mille fois heureux de recevoir vos lettres, de resserrer les noeuds de notre amitié qui, j'espère, vous est aussi chère qu'à moi.

[Note 39: Il écrivait ceci sous l'impression des nouvelles de la bataille de Sadowa, livrée le 3 juillet 1866.]

Et d'abord, parlons de votre ami[40]. J'ai vu M. de... qui m'a promis de ne pas choisir un secrétaire sans m'avoir prévenu. Malheureusement, il n'est pas complètement décidé à reprendre un secrétaire. Il peut, dit-il, s'en passer. J'ai chaudement appuyé. Tout cela est vague, et je suis désolé de n'être pas un monsieur très influent au risque d'avoir quelques décorations étrangères. Dites à G. que je pense continuellement à vous, c'est-à-dire à lui. Si je vois poindre quelque chose, je marcherai immédiatement. Quant à _l'intérêt_ que je prends à cette affaire, dites, ou plutôt ne dites pas au tuteur-mécène, que j'entends le rendre tellement exorbitant qu'il n'en a, lui, le cher homme, jamais rêvé de pareil pour ses capitaux. C'est un 400 p. 100 qui se nomme le plaisir d'être bon à quelqu'un et à quelque chose... Décidément la culture des écus détraque le coeur et la cervelle. J'aime mieux mes fraises[41], mes ennuis et mes créanciers. Consolez G. Tâchez de lui faire prendre patience. Je ne vois rien, et croyez que cela me chagrine sérieusement.

[Note 40: Un jeune homme qui désirait faire de la littérature et cherchait un emploi à Paris.]

[Note 41: Il écrivait du Vésinet.]

Votre aventure au musée nous a fait rire aux larmes, Guiraud[42] et moi. Mille remerciements de tous deux et tenez-nous au courant de vos moeurs provinciales.

[Note 42: Son ami, le compositeur Ernest Guiraud.]

J'ai signé mon traité[43]. Je dois avoir mon premier acte lundi. Ma symphonie[44] est toujours inachevée. Il est vrai que j'ai à composer des mélodies pour Choudens. Je vous enverrai tout cela dès que ce sera publié[45]. Tout en achevant mes travaux d'éditeurs et en commençant ma _Jolie Fille de Perth_, je vais terminer ma symphonie pour laquelle j'ai un faible marqué, bien qu'elle me fasse endiabler.

[Note 43: Le traité avec la direction du Théâtre-Lyrique pour la représentation de la _Jolie Fille de Perth_.]

[Note 44: _Roma_. Voir l'introduction, pp. 22-24.]

[Note 45: Je reçus, plus tard, en effet, trois mélodies éditées séparément chez Choudens et qui ont été placées ensuite dans le premier recueil: _Douce Mer_, _Après l'Hiver_ et les _Adieux de l'Hôtesse Arabe_.]

Que faites-vous? Travaillez-vous? Il faut faire une bonne année de travail. Profitez de votre tranquillité. Si M. de Bismarck, aidé du choléra, son digne collègue en chair-à-pâté, nous fait rater l'exposition, nous retire nos élèves, nos éditeurs, notre pain, en un mot, j'irai vous demander asile et philosopher quelques semaines avec vous l'année prochaine, car, pour cette année, hélas! je vois bien qu'il n'y faut pas penser. À bientôt, cher, écrivez-moi, et croyez-moi toujours votre ami de toute sympathie, de toute affection et du meilleur de mon coeur.

Envoyez-moi de la besogne. Mille amitiés de mon père.

Lécuyer arrive demain.

* * *

Juillet 1866.

Très bien, cher ami, je suis très content de votre travail. Faites encore quelques noires sur blanches et continuez. Pas de frottements, pas d'unissons, que tout cela ait l'air facile. C'est là la véritable difficulté.

Je suis, cher ami, accablé de besogne: symphonie, opéra, courses, affaires, ennuis, etc. J'ai terminé ma symphonie. Je commence la _Jolie Fille_. La pièce sera jolie, je l'espère, mais quels vers!... c'est toujours comme dans le _Val d'Andorre_:

Dans cette ferme hospitalière Nous trouverons, j'en suis _certain_, _Peut-être_ une aimable meunière[46] Mais _à coup sûr_ d'excellent vin.

[Note 46: Il y a _fermière_ dans le texte.]

À propos d'excellent vin, le vôtre fait la joie de tous mes amis, y compris Lécuyer et Guiraud qui vous envoient mille amitiés. Ce vin-là sent le soleil! C'est fameux! Je ne vois rien à l'horizon pour G. Hélas! cher ami, les hommes deviennent de plus en plus égoïstes. Depuis votre départ, cela marche encore mieux! J'ai des amis très atteints par la crise financière. La hausse de l'Italien a fait perdre beaucoup d'argent! Il est, paraît-il, fâcheux que l'Italie ne banqueroute pas un brin. Je ne comprends rien à ce système. Du reste, on m'affirme que c'est très clair... On parle d'armistice, de paix. Nous aurons l'exposition. On jouera peut-être la _Jolie Fille_. Espérons.--Dites à G. que je suis bien sensible à son affection. C'est très partagé de mon côté; je serai heureux de le voir. Peut-être sa présence nous aidera à trouver enfin un coin quelconque. Écrivez-moi de longues lettres. Travaillez bien sans vous fatiguer et croyez-moi votre ami dévoué.

Mon père vous fait mille compliments bien affectueux.

* * *

Août 1866.

Bon! cela marche. Faites encore quelques contre-points de cette espèce, mais en attaquant les syncopes. Marchez, marchez, et envoyez-moi de la besogne plus souvent.

J'ai sur...[47] 320 pages d'épreuves à corriger, ma _Fille de Perth_ dont je suis assez content, mais qui me donne un mal de chien. C'est ce qui excuse la brièveté de cette lettre.

[Note 47: Deux mots illisibles.]

Ah! première des _Pêcheurs_, le 30 septembre 1863[48].

[Note 48: Je lui avais demandé cette date.]

Écrivez-moi plus souvent; vous devez avoir le temps de causer avec moi. Ma _Fille de Perth_ ressemble peu au roman. C'est une pièce à effet, mais les types sont trop peu accentués. Je réparerai, j'espère, cette faute. Il y a des vers...

Tenez au hasard:

CATH.[49]

Ainsi donc, plus de jalousie!

SM.[50]

Et vous plus de coquetterie!

CATH.

C'est convenu!

SM.

C'est entendu! Ah! désormais le bonheur m'est rendu!

[Note 49: Catherine.]

[Note 50: Smith.]

ou bien:

Quelle est encor cette aventure? Nous n'en sortirons pas, vraiment! Je n'y comprends rien! mais je jure Que l'ami Smith est innocent!

_L'ami Smith_ est délicieux.

Enfin, il faut travailler là-dessus. Je ne me sers pas des paroles pour composer; je ne trouverais pas une note!

Gounod, officier de la Légion d'honneur. À bientôt, je vous embrasse de tout mon coeur.

À G., mille amitiés.

Votre ami.

* * *

Septembre 1866.

Cher ami,

J'ai été bien long à vous répondre. Mon temps est dévoré par le travail. Mes 320 pages d'épreuves sont corrigées et remplacées par d'autres; il n'y a pas de fin! J'ai terminé le premier acte de la _Jolie Fille_. À propos du roman de Walter Scott, il faut que je vous avoue mon hérésie. Je le trouve détestable. Entendons-nous: c'est un détestable roman, mais c'est un livre excellent. M. Ponrail du Tesson, chevalier de la L. d'h., arrivera peut-être à faire un bon roman, mais il ne fera jamais que des livres méprisables. Vous me comprenez: je veux seulement excuser Saint-Georges de n'avoir pas suivi l'intrigue du romancier anglais. Comme vous prenez part à ce qui m'intéresse, que vous êtes réellement mon ami, je ne crains pas de vous ennuyer en vous contant brièvement mon scénario:

PERSONNAGES

SMITH armurier, ténor. LE DUC DE ROTHSAY baryton. GLOVER gantier. CATHERINE sa fille. RALPH montagnard, apprenti chez Glover. MAB

reine de Bohême, dit Saint-Georges; moi, je dis: reine des Bohémiens.

ACTE PREMIER

_L'atelier de Smith. Ameublement_ ad hoc.

SCÈNE PREMIÈRE

LES FORGERONS _au travail_.

CHOEUR

Travaillons et forgeons, etc.

_Survient Smith._

SM: Amis, ce soir carnaval. Amusez-vous; votre tâche est finie, etc.

_Exeunt les forgerons._

SCÈNE II

SMITH _seul._

Me voilà seul avec mon amour à Catherine. Pourquoi ne veux-tu pas m'aimer? Pourquoi n'obéis-tu pas à ton père qui me veut pour gendre? etc.

_Récit et romance._

_Bruit au dehors._ SM: Qu'entends-je?... des cris. Je crois qu'on insulte une femme. Courons.

_Il prend une hache et se dispose à sortir lorsque Mab se précipite._

SCÈNE III