Lettres à Sixtine

Chapter 5

Chapter 54,017 wordsPublic domain

M'adresser les lettres mises à la poste lundi, à _Coutances, poste restante_; celle mise à la poste mardi, au _Château de la Motte, Bazoches-en-Houlme (Orne)_. Mercredi, elle pourrait arriver trop tard; ce jour, moi, je t'écrirai pour la dernière fois. Jeudi je serai très, très, très impatient et vendredi matin, heure dite, vers 5 h. moins le quart (le train arrive à 4 h. 15, gare Saint-Lazare, cette fois), enfin je te retrouverai. Je t'en prie, mentalement--moi je l'efface d'un trait de plume--retire le mot dont tu qualifies ta lettre. Il n'est pas vrai, et il est laid. En tout ce que tu m'écris tu me prouves que tout ce qui m'intéresse t'intéresse; n'est-ce pas aimer cela, et le dire, encore que d'une façon détournée?

Pas de lettres! Gourmande, elle met le mot au pluriel. Eh bien! hier, il y en eut deux et trois enveloppes, sommes-nous contente? Elle n'a qu'à dire: encore, encore, et on lui obéit. Si j'étais en prison, je t'écrirais tout le temps,--il y à tant de manière de dire qu'on l'aime à celle qu'on aime uniquement!--mais je ne suis qu'un prisonnier en liberté.

Dimanche matin.

Bonjour, mon cher Sphinx, je me réveille non loin de la mer. En me penchant par la fenêtre, je l'aperçois bleue, éclatante. Le beau temps me permettra de profiter de ces deux jours pour m'y plonger un peu. Mais voilà encore, de cette fois, un plaisir bien incomplet.

Geffosses, Dimanche 11 septembre, 4 h.

Couché dans le sable, dans les dunes, à l'abri du vent. Par une échancrure, je vois la mer glauque sous le ciel, sous le ciel laiteux; à l'horizon, après une bande sombre, Jersey se détache dans un bleu de brume. Le sable chauffé par une journée de soleil me brûle et m'amollit; il y a comme des baisers dans l'air, et les vains désirs se fondent en une tristesse. Le halètement sourd du reflux engourdit la pensée, de même que les effluves salines aiguisent les sens. L'hallucination vient: Tu surgirais tout d'un coup d'entre les grandes herbes des dunes que je n'en serais pas étonné. C'est aussi que j'ai beaucoup vécu avec toi aujourd'hui. Je fus à la messe ce matin, il y avait de l'orgue et toute notre vie dans les églises a surgi devant moi, depuis ce vendredi du Stabat jusqu'au jour des jacynthes.

Le creux de sable où je suis étendu se peuple de ta forme; tu sors de l'eau ruisselante, étincelante au soleil, comme Astarté, ou tu t'allonges sur la dune, le vent couvrant de sable menu ta peau ivoirée.

Mes sens s'irritent; d'ailleurs, je suis un peu énervé; je dors fort mal; passant tous mes rêves avec toi, ce qui n'est pas calmant du tout.

Cette solitude de la mer est terrible; en deux heures on est las d'esprit, sans autre lucidité que des sensations lancinantes; toute l'âme est chair. Ceux qui trouvent que ça élève l'âme à Dieu n'ont pas le crâne fait comme moi; à Trouville, peut-être, à cause du casino, mais pas à Geffosses, où je suis la seule nature respirante, en face du flot bleu. C'est vers toi qu'en un désir fou elle va, affamée de baisers. Oh! ce creux dans les dunes, encore un endroit où j'ai semé un des petits cailloux blancs, que j'ai emporté, comme le Petit-Poucet, pour retrouver le chemin de mes désirs.

De longtemps, d'ailleurs, je fus obsédé par cette fantaisie, et je l'objectivai une fois, mais à l'état de désir seulement dans Patrice. Ainsi ai-je fait souvent; ce que je ne pouvais réaliser, je l'écrivais. Et voilà pourquoi je n'écrirai peut-être plus de roman d'amour; on n'écrit bien que ce qu'on n'a pas vécu. Ceci n'est pas l'opinion commune, mais vois, Balzac ne vécut jamais qu'en imagination. Ce sont deux cases très différentes, la littérature et la vie; on ferait un chapitre là-dessus s'il y avait des gens pour le lire.

--Voilà des cockneys qui arrivent et des femmes d'une esthétique médiocre vont apparaître dépouillées de leur corset (il n'est pas donné à tous d'avoir une femme avec laquelle on peut railler le corset), spectacle d'un intérêt très ordinaire.

Je me vautre vêtu de molleton blanc; j'en apporterai la vareuse qui avec un liseré rouge ou bleu ne lui déplaira peut-être pas comme vêture pour la maison.

Le soleil baisse, le vent devient frais et cela m'apaise. Je n'ai pas pris de bain, ne voulant pas aggraver un léger mal de gorge. Puis la mer est loin, très basse et je manque un peu d'entrain.

A nous deux nous y serions si bien. Ceci est un rêve très réalisable; sinon à Geffosses. Il n'y a pas des tantes sur toutes les plages de France.

On aurait pu, _s'il n'y a pas encore de décision au sujet de Patrice, communiquer Merlette. Un volume déjà paru peut décider en montrant qu'on n'est pas absolument un débutant_.

Gefosses, lundi soir, 12 septembre.

Vous n'aurez qu'un mot de moi, aujourd'hui, mon amie. D'une longue course à la mer, de plusieurs heures de contrainte, je me trouve las. Demain, je n'aurai pas une minute à moi et pour qu'il n'y ait pas un jour sans correspondance, j'écris ce soir.

En approchant de sa fin le supplice devient intolérable, par moments; puis, je me préoccupe de remplir de mon mieux le programme et je ne sais si j'y réussirai complètement.

Pas de poésie dans l'âme aujourd'hui; une journée laide, sans lectures, sans écritures, sans solitude; j'ai scrupule d'envoyer à mon amie ce terne reflet d'une pensée obscurcie.

C'est ma faute aussi. Peut-être si j'avais prévu rester ici aujourd'hui, aurais-je eu une lettre que je ne trouverai que demain, poste restante, à Coutances.

Ces trois derniers jours vont se passer en déplacements; j'ai hâte d'être à la minute attendue et je ne parle pas encore de la minute suprême, seulement de celle où je monterai dans le train de Paris.

L'autre, celle où je te toucherai, je la pressens d'une joie si aiguë que j'en ai peur, presque. Je te toucherai, oh! j'ai besoin de te toucher, de te sentir dans mes bras, de t'étreindre, de te serrer contre moi, mes lèvres à ta tempe, longtemps, longtemps; et de me mettre à tes pieds, la tête sur tes genoux; et d'avoir tes bras autour de mon cou. Je vivrais rien que de ton contact; c'est par là, lèvres à lèvres, qu'on se parle et qu'on se dit tout.

Lundi soir, 11 h.

Rentré dans ma chambre, et debout, sur un meuble qui me sert de pupitre, je veux passer encore un peu de temps avec toi. Je pense qu'en ce moment tu es joyeuse ou triste à cause de moi, si Patrice a réussi ou pas. Te faire partager des succès, ce serait bien bon, mais les déboires?

Oh! cet éloignement m'exaspère, me rendrait fou ou stupide. Je n'en supporterais pas une heure de plus. Quand je suis parti, je ne savais vraiment pas à quoi je me condamnais, mais quand je l'aurais su!

Et voici que je te revois sur le quai du départ, sans mouvement, droite, comme la statue de l'adieu, et il me semble que tu es restée là, immobile, depuis le temps et que si je revenais par là, je t'y retrouverais.

J'ai encore au coeur l'angoisse de cette minute.

Bonsoir, ma chère femme; je m'endors et je m'éveille avec toi; la mer gronde, le vent souffle, la nuit est sans lune, c'est l'heure des évocations.

Pour racheter la laideur de ma lettre je la parfume de ces trois petites feuilles que j'ai découvertes tantôt.

Mardi soir, 13 septembre.

Que d'ironie! que d'ironie! et qui tombe bien à côté, cruelle, car ce bois d'où sont datés les vers n'est pas du tout l'autre; il touche à la maison. Puis l'autre je n'y ai jamais associé, dans mes désirs, personne de réel que toi. Mais j'ai l'air de me défendre.

Ironie et sagesse. Que de sagesse! Et aussi que de choses peu rassurantes! Des écueils, des précipices! Dieu! quelle navigation périlleuse!

Puis une ondée d'automne sur mon lyrisme!

0 mon cher porte-drapeau, te verrait-on t'arrêter; pire, faire un pas en arrière?

Ainsi je ne te trouverai que, peut-être, vendredi matin? J'espère tout de même, mais puisque je n'en ai plus la certitude--où l'avais-je prise, cette certitude?--je ne fais plus qu'espérer.

Enfin, à peine y a-t-il des jours entre nous, maintenant, seulement des heures. Et je n'écris plus, seulement ceci pour tenir ma promesse; je n'ai plus de mots, je n'ai plus que des baisers.

Ce soir, je suis horriblement las; demain je pars d'assez bonne heure. Il faut me faire crédit.

S'il y a des déceptions à mon arrivée, il y aura aussi des surprises.

On a dû trouver bien risquée--_alors_! ma lettre du bord de la mer! Tant pis!

J'apporte ce cachet; d'ailleurs, il n'y en a pas d'autre.

Paris Bazoches 66-38-15-12 h.

Infiniment content Patrice c'est l'autre qui revient pas, l'auteur ne comprend ni n'admet ce noir aucune raison valable. Il faut être à l'Université Montparnasse 4 H. Remy.

Château de la Motte, jeudi matin 15 septembre.

Ainsi cette même qui m'écrivait il y a quinze jours que hors de moi il n'y avait rien me raille aujourd'hui de ma tendresse, trouve qu'après quinze jours nous sommes physiquement étrangers l'un à l'autre--et cela à l'heure même où je ne l'ai peut-être jamais si passionnément désirée.

Il me semble que ma vie croule dans cette chambre même où je suis né. Lâchement j'ai pleuré ce matin, en m'éveillant,--dans la sensation que tout se retirait de moi. Je la voyais s'éloigner ironique: «Ah! tu m'aimes! Eh bien, aime!»

Pourquoi me torture-t-elle ainsi? Non, elle me fait vraiment trop souffrir, mon orgueil va reprendre le dessus. C'est la dernière plainte; on ne me raillera plus.

C'est moi que l'on piétine; cela souffre toujours, cela ne crie plus.

Je me roidis; on ne broira qu'un morceau de marbre.

Ah! tu me railles d'avoir fait de toi ma vie. C'est fini, tu ne sauras plus ni ce que je pense, ni ce que je sens; j'ai mis un sceau sur mes lèvres.

Quel retour, quelle nuit à passer,--et quelle arrivée!

Je serai là, elle n'a qu'un pas à faire et elle ne le fera pas.

Faut-il donc que ce retour soit pire que le départ!

En la quittant, je la sentais à moi; qui vais-je retrouver?

Mais je ne cède pas ainsi.--Dépêche envoyée. Infiniment content. Patrice. C'est l'autre qui revient, pas l'auteur.--Aucune raison valable. Ce noir ni compris ni admis. Il faut être à l'Université. Retour M.P. 4h.

Vendredi 16 septembre 7h.-1/2.

Je reviens--vous étiez chez vous--vous m'avez entendu, ne m'avez pas ouvert.

Quelle réponse faire à cela et à vos dernières lettres.

--Quelle?

Je suis mortellement triste, je m'en vais je ne sais où devant moi.

Tu me rends fou ou tu me tues.

Il y a un mystère.

Enfin à 1 heure. Vivre jusque-là va m'être très dur. Raille, crainte de l'attendrir.

Qui m'eût dit qu'après le déchirement du départ, il y aurait l'angoisse--ah! pire--du retour?

INTÉRIEUREMENT

{~GREEK CAPITAL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER ETA WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER PHI~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER ETA WITH TONOS~}

12-22 septembre 87.

Ne me demande plus de mots, ô mon amie, des mots doux et choisis, pour leur grâce, un à un, des mots dont le murmure épand comme un parfum, ne me demande plus de mots, ô mon amie.

Ne me demande plus de phrases, mon amie, des phrases sur l'enclume au marteau martelées, des phrases qui font un bruit d'ailes envolées, ne me demande plus de phrases, mon amie.

Ne me demande plus de vers, ô mon amie, des vers dont la beauté modelée à ton corps a trempé ses contours dans le rose et les ors, ne me demande plus de vers, ô mon amie.

Ne me demande plus de prose, ô mon amie, de prose dont l'airain vibre et sonne, superbe: ma tendresse dédaigne et dépasse le verbe, ne me demande plus de prose, ô mon amie.

Demande-moi plutôt de l'amour, mon amie, de l'amour où les coeurs se fondent, profusés, car je n'ai plus de mots, je n'ai que des baisers, demande-moi plutôt de l'amour, mon amie.

{~GREEK CAPITAL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER ETA WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER PHI~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER ETA WITH TONOS~}

L'AME EN VOYAGE

PROSE

24 septembre 1887.

Sous la lampe rose, mes désirs se sont accomplis contre ses désirs:--- et c'était la même ombre luciolée des mêmes reflets, les mêmes étoffes aux vagues papillotements; c'était le même nid sous la lampe rose.

Mes désirs se sont accomplis et pourtant l'amie était absente: il n'y avait rien de ce qui fait d'elle l'amie, ni l'enveloppement des gestes conquérants: ceci est à moi; ni le baiser qui mord; ni le tressaillement de la moelle qui s'électrise depuis le cerveau jusqu'aux orteils; ni les syllabes murmurées à peine, le cri doux et un peu fauve qui dit l'indicible; et pourtant.--oh! tristement!--mes désirs se sont accomplis.

L'amie était absente, je l'ai cherchée en vain. En vain j'ai interrogé la chair en ses secrets: les secrets ont gardé leur secret. Sous la lampe rose, la même lampe rose, ce n' était plus la même amie. L'illusion m'a tendu ses lèvres, la chimère m'a livré sa beauté: l'amie était absente.

Je l'ai cherchée en vain: son âme était en voyage. Et c'était pareil à un songe charnel, quand les imaginations viennent rôder, fantômes, et s'offrir, succubes. Qui donc était là? Qui avait pris sa place, sa forme, ses membres, sa grâce, quelle femme, puisque, elle, je l'ai cherchée en vain?

Son âme était en voyage, quand mes désirs se sont accomplis. O statue, je t'offrais la mienne: pour t'animer, tu n'avais qu'à ne pas détourner la bouche. Une vie, c'est assez pour nous deux qui ne devons pas être séparés. Mais non: statue sous la lampe rose, son corps s'est donné seul; son âme était en voyage.

LE JOUEUR DE FLÛTE

PROSE

I.--Leurs amours, sous le ciel d'Athènes se rythmaient à des accompagnements de flûte. Les sept trous de la syringe, en notes aiguës et douces, répétaient la musique des baisers, berçaient la langueur des attitudes et l'inattendu des étreintes:

--Quel sera notre joueur de flûte?

II.--Elle veut qu'un écho redise l'inexprimable harmonie des baisers qui tombent sur la chair, comme une pluie tiède: vifs et précipités par le désir qui vers le but suprême se hâte, sans respirer les parfums diffusés le long du sentier; lents et ralentis à la volonté du plaisir qui fait l'école buissonnière par monts et par vaux:--

--Quel sera notre joueur de flûte?

III.--L'aveugle désir a des voies droites; il marche d'un train rapide. Aux yeux un bandeau qui lui voile le monde réel, il court haletant, le front en avant, vers l'infini qu'il n'atteindra jamais; éternelle illusion, éternellement renouvelée. Pour noter la course décevante du désir,--

--Quel sera notre joueur de flûte?

IV.--Le plaisir est humain et divin; il est spirituel; ce n'est pas un instinct qui le domine, il a une âme. Il n'est pas égoïste et même ne s'épanouit qu'en autrui. La chair ne frissonne qu'aux frissons de la chair; le plaisir ne vit que du plaisir qu'il donne. Pour chanter cette chanson charmante, cette enivrante chanson, dis, ô, mon amie.

--Quel sera notre joueur de flûte?

V.--Désir, plaisir, passion, la passion qui en dépit de tout, des hommes ennuyés et envieux, de la société stupide et borgne, unit deux êtres, et d'une inéluctable soudure, rive en une seule deux vies; la passion rare et qui fait peur; la dévorante passion qui ne s'attaque qu'aux forts et parfois les dévore; la passion qui ne se nourrit pas seulement de rêves et d'effleurements, mais de chair et de sang, pour dire la passion, une telle passion,--

--Quel sera notre joueur de flûte?

VI.--Et pour rythmer les rires où s'épand la joie de se comprendre, l'insaisissable accord des yeux, les contacts perpétués des doigts, les appels fréquents des lèvres, dis-moi, amie.

--Quel sera notre joueur de flûte?

VII.--Est-ce que c'est moi? Moi, que m'importe ce que j'ai senti! Je veux des baisers nouveaux et de nouveaux baisers, encore,--joncher, comme de roses, ta chair adorée. Puisque c'est moi qui t'aime, pourquoi veux-tu que je sois aussi le joueur de flûte?

9-10 octobre 87.

REMY DE GOURMONT

_inv. et scrips._

LE SOURIRE

Assonances

_Risus et amicæ laudes._

Le sourire est un dieu charmant, fait de lumière, limpide comme un vol subtil de libellules qui rase l'eau dormante et bleue des étangs clairs.

Frère d'Eros, il a des ailes minuscules, et les flèches d'argent qui peuplent son carquois ont pour pointe un désir et pour barbe un scrupule.

Ses yeux sont des saphirs profonds comme une joie d'amour; mais l'âme est si mobile, et la prunelle, qu'ils ont l'air d'améthystes, parfois, ou de turquoises.

La bouche est rouge: elle a la grâce d'un pastel et le pourpre très doux, le velours d'un oeillet; quand elle s'ouvre, il en sort soudain une étincelle.

Le Sourire est un dieu charmant, mais si léger qu'il ne pose pas plus qu'un oiseau sur la branche: il voltige et s'envole, il déjoue les aguets;

Quand on croit le tenir, il a fui comme un charme; pas plus qu'une hirondelle on ne le prend au piège, et s'il était captif, il mourrait dans sa cage.

Il s'arrête par-ci, par-là, dans un cortège d'éclairs, jase, et d'un seul coup d'aile part en fusée, revient, s'en va, toujours courant le même arpège.

Il est rayon, il est parfum, il est rosée. Il a des feux d'étoile et des phosphorescences plus douces que la lune dans la nuit argentée:

lueurs comme on en voit présager la naissance et les splendeurs encore confuses de l'aurore; éclat tout plein de grâces, mélancolies, pimpances.

Il est rayon, il a dans son écrin les ors, les violets, les roses, les bleus, les améthystes, les sinoples royaux, les vairs de cyclamor;

les couleurs, mais surtout les nuances: les tristes, ces fleurs décolorées par l'excès des soleils; les joyeuses, ardeurs dont la gamme s'irise;

les blancs trempés un peu de chair ou de vermeil, les outre-mer, ces rêves, et les glauques divins dont on faisait les yeux moqueurs des immortels.

Oh! les piquants bitumes sous des yeux libertins! oh! les piquants cinabres sur des joues de déesses! Diane aux genoux blancs, et toi Vénus aux seins

prédestinés! Il est parfum, et les caresses, des odeurs souveraines épicent ses baisers, tendresses parfumées, affolantes tendresses!

Il est rayon, il est parfum, il est rosée: la gaîté de ses yeux se voile sous des larmes, souvent, pour étonner l'âme dépaysée,

qui ne sait plus, se trouble, hésite et se demande si c'est la joie qui ment, ou si c'est la douleur, ou si le Dieu n'est pas triste et gai, tout ensemble.

Le Sourire est un dieu charmant, un Dieu charmeur.

ENVOI

Ah! chère, il t'aime, il vient à toi, en roi. Il installe son charme et sa grâce en ton coeur: Il adore tes lèvres, tes yeux, tes dents, ta voix.

8-14 novembre 1887.

REMY DE GOURMONT

_inv. et scrips._ _tristis incipit; peregit_ _tristissimus_.

Lundi matin, 9 h., 7 novembre 87.

J'ai envie d'écrire des choses mélancoliques. Elle vient de partir.

Nous ne nous étions pas quittés depuis avant-hier soir et il y a un petit moment très pénible à la voir traverser la cour.

Vendredi soir, 9 h.-1/2, 26 novembre.

Il ne faut pas, amie, m'en vouloir de ma soirée; elle a été bonne. Comme le Commandeur avait affaire au Figaro, nous y allons; reçus par Magnard, très bien, auquel je débite mon document Jeanne d'Arc. Très amusé de mon idée; me prie de lui envoyer l'article.

Rencontré là St-Cère. Rendez-vous avec lui demain samedi à 4 h. 1/2 pour faire ensemble un article pour le supplément de samedi prochain.

Le Commandeur reste pour faire une conférence. Donc vu Savaria et passé une heure avec lui.

A demain. Avant 4 h., ou chez moi 7 h., car second rendez-vous avec Savaria à 5 h. 1/2.

_Il tuo_.

Mercredi, 9 h., 15 décembre 87.

J'ai des remords, amie, d'avoir été, moi aussi, désagréable, sans aucun droit. Et en aurais-je le droit que je ne devrais pas le prendre. Mais, vois-tu, il y a des êtres qui rentrent en leur coquille sitôt qu'on les froisse, un peu, si peu, et tous deux nous en sommes. Ce n'est pas précisément mauvais caractère, du moins au fond; plutôt excès de sensibilité avec aussi pas mal d'orgueil. Te faire de la peine est tout ce qui m'en fait le plus à moi-même et l'instant d'après je souffre plus du trait que j'ai lancé que de celui que j'ai reçu.

Puis c'est l'orgueil qui clôt la bouche, arrête les gestes, met une barrière momentanée entre deux êtres qui ne vivent bien qu'au contact l'un de l'autre.

Tout cela est nécessité: là où il y a vie, il y a sensibilité, il y a joie, il y a souffrance et d'autant plus que le tissu vivant est plus délicat, plus plein de nerfs.

Et des paroles, encore qu'elles ne soient point pensées, encore que celui qui les reçoit sache qu'elles ne sont pas pensées, des paroles peuvent blesser, parce que le mal est fait avant que le raisonnement ait eu le temps de l'arrêter.

Les paroles sont terribles, les paroles sont précieuses: l'homme s'attache par la parole. Un mot où se décèle la vivacité d'un sentiment a beaucoup de pouvoir. Là est la force de l'aveu articulé, plus fort même que les actes, car il implique une plus grande domination subie et avouée, proclamée, une plus complète défaite de l'orgueil, un plus absolu détachement de soi.

Je crois bien que cette traduction du proverbe arabe m'est toute personnelle. L'autre jour je le lus sans trop le comprendre et il est probable que je le comprends à ma manière.

Chère, très chère, il me semble que tu es à cent lieues, n'étant plus tout près de moi; et j'écris cela sachant bien que tu le sentiras et que pour toi ce ne sera pas un enfantillage.

Décidément je me persuade que beaucoup de ta mauvaise humeur est de ma faute. Moi aussi je me laisse aller à parler et à agir, comme si tu ne m'aimais pas, et cela est mal, car je sais que cela fait souffrir.

Il vaudrait mieux abuser de l'être qui vous aime que de douter de lui.

Si tu te souviens encore de ce que j'ai pu dire d'amer, tu l'oublieras, car je ne veux rien entre nous qui soit même l'ombre fuyante.

Souviens-toi plutôt que comme un autre toi-même tes affaires, tes soucis, tes joies sont mes affaires, mes soucis, mes joies. Je t'assure qu'en ces temps derniers j'ai partagé toutes tes émotions; ne t'en es-tu pas aperçue? Quand il s'agit de toi, il ne saurait être question de dilettantisme.

A quoi bon aimer, alors, si ce n'est pas pour aimer ainsi? Pourquoi se donner, si on ne se donne qu'à moitié?

Mais tout homme a dans son coeur un _méchant_ qui sommeille.

Ah! ma chère Berthe, si _mon méchant_ se réveille contre toi il faut lui pardonner, car il ne sait ce qu'il fait.

TABLE

BALLADE DE LA ROBE ROUGE A GUSTAVE DORÉ _J'espère, Madame_ VITRAIL ROMANTIQUE RONDEL NOTE (_De ces minutes_...) IN MANUS LITANIES LES JACYNTHES VAINS BAISERS _Je suis parti_ _O mon amie_ _Pourquoi ne pas vous écrire_ _Je retrouve sur un carnet_ _Je sors de chez ces bourgeois_ _Prends-moi tout_ _Relu cette explosion d'invectives_ _Je travaille et voilà que soudainement_ _Copie de notes indéchiffrables_ _Pas deux jours de suite_ _Je m'éveille et prends conscience de moi_ ENVOI _Je t'envoie ces parfums_ CONCORDANCES _Vous devez trouver, mon amie_ COMMUNIONS _Les tortures sont douces_ SYMBOLES _Tu aurais voulu, mon amie_ CHANT ROYAL DE L'ÉDEN _On n'aime qu'une fois_ JEUNESSE DE NOTRE JOIE _Il me semble, mon adorée_ _Sèvres. Toutes ces mêmes choses_ _Bonjour, ma chère adorée_ _Sortant de ce bois sombre_ _Bonjour, ma toute charmante_ _Beaucoup de pages de toi_ _Enfin, je les relis ces pages_ _Que ne pouvons-nous pas faire_ _Je commence une autre feuille_ _Aux heures attristées_ _J'espérais trouver ici de l'étoffe_ _Que j'ai une amie précieuse!_ _Bonjour, mon cher Sphinx_ _Couché dans le sable_ _Vous n'aurez qu'un mot de moi_ _Rentré dans ma chambre, et debout_ _Que d'ironie! que d'ironie!_ _Ainsi cette même qui m'écrivait_ _Je reviens. Vous étiez chez vous_ INTÉRIEUREMENT L'AME EN VOYAGE, _prose_ LE JOUEUR DE FLÛTE, _prose_ LE SOURIRE, _assonances_ _J'ai envie d'écrire des choses_ _Il ne faut pas, amie, m'en vouloir_ _J'ai des remords, amie_

_ACHEVÉ D'IMPRIMER_

le quinze juin mil neuf cent vingt et un PAR Marc TEXIER A POITIERS POUR LE MERCURE DE FRANCE