Lettres à Sixtine

Chapter 4

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Bonjour, ma toute charmante. Je viens de passer la nuit la plus agitée, déjà, en rêve, dans les joies du retour. Au réveil, c'est une tristesse. Lu un peu. Il y a quelque chose de moi dans le Frédéric de l'_Education sentimentale_: «Il tremblait de perdre par un mot tout ce qu'il croyait avoir gagné, se disant qu'on peut ressaisir une occasion et qu'on ne rattrape jamais une sottise. Il voulait qu'elle se donnât et non la prendre. L'assurance de son amour le délectait comme un avant-goût de la possession, et puis le charme de sa personne lui troublait le coeur plus que les sens. C'était une béatitude infinie, un tel enivrement qu'il en oubliait jusqu'à la possibilité d'un bonheur absolu.»

Il est venu, le bonheur, et je te le dois. Une autre ne m'eût rien donné de ce qui dore maintenant ma vie. Oh! comme je t'aime! quelle éternelle soif de tes baisers, de tes étreintes!

Adieu, mon orgueilleuse, envoie-moi beaucoup de ton écriture. Tu n'as qu'à te laisser aller à ta sincérité pour me dire des choses, pour trouver de ces mots qui me bouleversent de joie. Ton anneau me fait bien plaisir: je veux le porter toujours.

Jeudi, 1 h., 8 septembre.

Beaucoup de pages de toi, ma si chère amie, quelle joie! Je n'avais pas eu un moment à moi hier ni ce matin, et je me lève de table --nous déjeunons--pour que tu aies un mot de moi demain. Mardi sans lettre t'a causé une déception: ce n'est pas que je voulusse t'infliger la peine du talion, mais j'ai eu bien des jours vides, aussi, moi. La famille, de vagues distractions, tout cela ne me cache pas la vision de toi.

D'avoir reçu ta lettre je me sens comme grisé; je sens qu'il y a dedans des heures de rêveries, des heures à vivre, avec toi, du moins avec un reflet de toi.

Je ne réponds pas à tes pages, à peine les ai-je regardées, d'un oeil gourmand, qui aurait voulu tout absorber d'un trait, mais qui, trop précipité, n'a rien lu;--seulement vu ton écriture qui est quelque chose de toi et ce papier où tu t'es penchée, sur lequel tu as respiré.

L'enveloppe est de bon augure. Songe que nous poursuivons non seulement un succès, mais une vengeance. Je veux que cette femme qui a essayé de te salir soit humiliée, avilie aux yeux de tous, je la veux misérable, me réservant d'avoir pour elle la pitié la plus insultante.

C'est tant pis pour ceux qui touchent à toi. Ils en seront châtiés si les circonstances servent mes plans.

Ils ont voulu nous séparer. Est-ce bien amusant? Que de jouissances il y aurait dans une revanche. Je suis féroce comme un Peau Rouge, quand il s'agit de toi.

Samedi tu auras une lettre à la Bibliothèque et Dimanche une autre chez toi. Puis tous les jours jusqu'à mon retour.

J'ai envie de pleurer de ne pas t'avoir. Adieu.

J'ai répondu au Cazajeux. Il y aura peut-être un second voyage à faire rue de Rome.

Manoir de Mesnil-Villeman. Jeudi soir, 11 h., 8 septembre 87.

Enfin, je les relis ces pages. D'abord, les parcourir à peine c'est tout ce que je pus faire. Pas un moment de solitude et je viens seulement d'être libre. Toute la journée, un mot m'était resté dans la tête sur lequel je veux un commentaire. Insurgée! Je le comprends bien un peu, mais il y a là-dedans beaucoup de choses que je voudrais voir écrites.

Au moins aujourd'hui j'ai des nouvelles de la veille; le trou est moins large. Je sais qu'hier cette feuille était encore sous ses doigts, qu'elle y écrivait non sans une certaine colère de me voir toujours mélancolisé à la même place. Mon séjour ici est presque à sa fin; je n'y passerai plus qu'un jour, entre deux expéditions, la semaine prochaine, mardi; il faut m'y écrire à partir de Dimanche. Mercredi matin, j'arrive chez la Mère grand et jeudi soir--pas avant, hélas!--je prends le train pour être à Paris vendredi matin. Vers cinq heures moins le quart, je mettrai la clef dans la serrure, rue de l'Université, et tu seras là et nous serons payés de nos peines; au moins nous auront-elles valu ce moment du retour.--Si je n'avais pas un volume à t'écrire j'en resterais là ce soir, rêvant à ce moment où je nous vois, et il y a encore presque une semaine. Il m'a été impossible de négocier un plus prompt retour, sans être forcé à de trop invraisemblables imaginations, et aussi sans amener des contrariétés. Songe que l'année passée et d'autres années, au lieu de couper huit jours à mon congé, je l'allongeais frauduleusement de toute une semaine!

Ainsi, ô ma chère amie, tu l'as dit, tu l'as écrit: Cette littérature on veut donc bien s'y intéresser. C'est la dernière joie que tu pouvais me donner; tu la tenais en réserve. Maintenant seulement, rien de toi ne m'échappe; j'aurai ton intelligence, aussi, comme ton âme et comme ta beauté. Il aurait été dur, souvent, très dur de travailler près de toi à des choses auxquelles tu serais demeurée étrangère. Travailler avec toi, compris, encouragé et aidé par toi; c'est le plus complet bonheur que je pouvais imaginer. Il me semblait que les heures que je donnais au travail, je te les volais; elles seront à toi comme les autres, et c'est pour toi que je travaillerai. Arriver pour moi je le voulais, avec une énergie souterraine, sans en avoir l'air, et d'ailleurs sans me sentir talonné par une ambition immédiate. Si tu me tends la main, si tu me dis d'arriver pour toi, comme cela devient différent. Sais-tu que pour bien travailler il faut un but extérieur et qu'une satisfaction égoïste est insuffisante pour tel qui n'a pas l'égoïsme invétéré.

Tu me fus bien cruelle, un soir--ou une après-midi, un vendredi que je restai chez moi--en me disant, ou en ayant l'air de me dire qu'il était fâcheux que j'eusse à travailler. Tu fis que j'eus comme un remords, comme une honte, de ce qui jusque-là avait été l'unique mobile de ma vie. Je t'aurais sacrifié tout, même cela. Mais je savais, au fond de moi, que tu voulais tout le contraire, que je m'y prenais mal, et que le moment viendrait où ce dernier lien nous lierait.

(A demain la suite. J'irai à la poste moi-même et tu auras dimanche matin un _paquet_ timbré de Coutances.)

Jeudi, minuit, 8 septembre 87.

Que ne pouvons-nous pas faire à nous deux? Encore que nous ayons mille points communs, nous avons des dons différents qui se complètent, s'emboîtent. Il eût été bien dommage, en vérité, que nous ne nous soyons pas rencontrés; je crois que nous pouvons nous répéter cela sans errer. Pour ce qui est de moi, je fusse certainement resté très désemparé, avec une moitié de voilure et, comme gouvernail, l'indifférence. A quoi bon aurait pu être ma devise, corrigée, il est vrai, par le tout ou rien? mais aurais-je atteint le Tout? Tu m'as fait sentir d'inaccoutumées vibrations, en ces six mois où lentement je pénétrai ton intimité. Et voici qu'en écrivant ces mots, toute la suite des jours se déroule, clairs ou sombres, marqués de larmes ou marqués de tressaillements, des jours, aucun pareil, où j'ai vécu la vie de sentiment la plus profonde, d'une intensité à briser toutes les cordes de l'instrument.

Je t'aime de toutes les joies, aussi de toutes les tortures qui nous furent communes. Ces jours, celui où je gardai un instant ta main dans la mienne; nous étions debout, tu me parlais, tu me fixais, je crois, un rendez-vous, et je n'entendais rien, je ne me souvins que plus tard; celui où tu ne me repoussas pas, mais encore ironique; ces lectures où plus de fluide m'entrait par les doigts au contact de ta main que par ta voix de syllabes dans les oreilles; celui où tu te laissas aller, la sensation de ta joue contre la mienne, de tes bras qui se joignaient autour de mes épaules: tu m'aimais, tu devenais différente de voix, de regard, de geste, transfigurée; et celui où toute abandonnée, tu me donnas la joie de ton corps, heureuse de me faire heureux, et moi qui aurais répandu ma dernière force et mon dernier souffle pour te sentir encore, encore, vibrante entre mes bras!

Vendredi matin.

Rien de toi ne me fait peur, pas plus cette activité cérébrale,--ce tigre endormi, paraît-il,--que le reste. Je ne veux pas qu'elle reste en friche ni qu'il demeure une seule de tes facultés sommeillantes. Je sais tout ce que tu es et tout ce que tu vaux et je serais coupable, pour toi comme pour moi, de souffrir que la moitié du trésor restât enfouie. Tu veux me faire arriver le plus tôt possible et crois que je vais reculer. Non pas. Au contraire, je retiens comme un plan de vie intellectuelle tout ce passage de ta lettre; c'est le but que je voulais atteindre et tu ne peux te figurer quelle satisfaction cela a été pour moi de te voir ainsi décidée.

Avoir l'inespéré bonheur d'une femme aussi complète et n'en jouir qu'à moitié... ce serait comme si, de mon côté, je cherchais à te dérober mes côtés intellectuels. Nous devons nous pénétrer de toutes parts et ne faire qu'un vraiment, d'intelligence, comme d'âme et de sensations.

Ne crois pas, ma chère femme, que tu sois si malhabile à l'expression de tes sentiments. Ils débordent tes phrases; tu ne dis pas ce que tu sens, tu le racontes, tu le décris par le côté extérieur et tu m'en donnes la vision. Dans tel mot je trouve toute ton âme, car maintes fois je l'ai trouvée dans un geste. Et je t'aime comme tu es, et je ne te veux pas différente; j'ai moins besoin des phrases que de la réalité de ton amour. Et tu m'aimes et je suis ta vie comme tu es la mienne, tous tes actes ne me l'ont-ils pas dit. Il y a bien des sortes de langage, tous sont bons, pourvu qu'ils soient sincères. Ne prends pas même pour un regret ce que j'ai dit; je t'aime trop pour vouloir que rien de toi soit changé.

Vendredi, midi, 9 septembre.

Je commence une autre feuille sans espoir de là mener bien loin avant déjeuner. Il y a beaucoup de choses dans les pages d'hier, auxquelles je veux répondre très longuement.

Tout à l'heure, sous les pommiers et sur l'herbe, couché de mon long, un chien, pas un petit, un épagneul, sa patte sur moi, je sommeillais lâchement, et me disais que le véritable plaisir est encore de faire plaisir à autrui, un certain autrui, et que le vrai bonheur est celui que l'on donne à l'être qu'on aime. Je voudrais te donner tout ce qui te manque, privations dont tu ne saurais te plaindre, encore que tu en souffres. Mon amie, à notre âge, la famille est celle que l'on se fait à soi-même: un être suffit à cela; pourtant, comme tu le sens, l'autre famille, l'héréditaire répond à un besoin différent (comme tu as des cordes cachées que nul n'a su faire vibrer,--aveugles!); eh bien! pourquoi la mienne te serait-elle fermée? Les préjugés contre lesquels nous aurions à lutter, tu les connais, il faudrait pouvoir s'imposer. Pour cela, être indépendant. Ma mère est trop intelligente pour ne pas comprendre, et l'un comme l'autre m'aiment trop pour ne pas accepter le choix que j'aurais fait. On a renoncé à chercher à me marier à une pintade; on sait, tout en ne sachant pas mon avenir fixé, que je ne consulterai jamais que moi-même et que je veux une collaboratrice d'une fécondité tout intellectuelle. Tu vois qu'il y a un ordre d'idées auquel je n'ai renoncé qu'en apparence et que, te disant certaines choses, un soir, dans le petit jardin de la rue de la Planche, je ne parlais pas en l'air. Ta fierté m'est aussi chère qu'à toi et sois sûre, quoi que je fasse, qu'elle n'aura jamais la moindre atteinte à souffrir.

Est-ce que cela ne se peut écrire ces idées particulières qui te hantent et t'attristent encore? Pour moi, je ne vois rien au delà de ces quinze jours, qu'un ennui cette année, un ennui et annuel. Pourquoi songer à ce que nous deviendrions l'un sans l'autre? En somme, c'est songer à la mort, méditation vaine et dangereuse: il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir. Ne sois point indifférente à ta santé, mon amie; veille à tes forces, fais-le pour moi et surmonte une répugnance à manger seule dont tu finirais par souffrir.

Ayant naturellement l'esprit très pessimiste, il n'est aucune hypothèse néfaste qu'à certains moments je n'ai roulée dans ma tête; mais c'était pire jadis. Maintenant je me sens une responsabilité, je ne m'appartiens plus. Je pouvais arranger ma vie de façon bizarre, disposer de mes jours en prodigue, je ne puis plus me laisser aller vers le Nirvana, le néant, bercé par de noires fantaisies. Que j'aie consenti à ne point faire un pas vers le bonheur, cela m'était permis; je n'engageais que moi; c'est aujourd'hui très différent. Je suis heureux de cet idéal bonheur, tout de sentiment que peu d'êtres peuvent atteindre, je crois, et je veux l'être pour que tu le sois aussi.

Il y a entre nous, une sorte de mysticisme qui enveloppe, d'un charme très doux, notre intimité; ça a été une de tes habiletés et de tes délicatesses de le maintenir toujours; c'est comme un parfum.

_Vendredi, 4 h_.--En effet, il serait amusant de déloger la vieille et de s'insinuer à sa place. Il y a un grand pas de fait, et sans plus préjuger que vous ne voulez le faire vous-même, je crois qu'on tirera un parti quelconque de cette rencontre. Hasard bien intelligent qui donnerait du même coup la vengeance et le succès: il me semble que, momentanément, s'il était en mon pouvoir de choisir, je sacrifierais le succès à la vengeance. Tu ne me croyais pas capable de sentiments violents? D'autant plus violents, peut-être, qu'ils se dissimulent davantage. Si tu m'avais repoussé; il y a deux mois, dans le moment le plus aigu de notre crise, il est probable que j'aurais disparu tranquillement; j'entends repoussé sans motif extérieur; mais s'il y avait eu une rivale et que je l'eusse découvert, j'aurais été capable d'une colère terrible et de ses suites.

Absurdité, peut-être, mais si la passion se raisonnait elle-même, elle ne serait plus la passion.

Penser que maintes fois j'ai manqué te perdre! Il est donc dangereux d'aimer trop et pour dépasser la mesure on peut dépasser le but aussi! C'est là une leçon qui ne me servira pas: d'ailleurs, l'expérience en a été faite et comme elle n'a pas tourné contre moi, je ne sais que croire. Oui, cela arrive, en effet, qu'une femme, malgré son instinctive intuition, ne devine pas, mais c'est différent et d'aimer trop n'y fait rien. Il faut aimer trop pour aimer comme il faut et tant pis pour celles qui ne sentent pas le prix d'une passion absolue.

Comme je te vois le plus souvent, quand la vision de toi me vient, et c'est à toute heure,--tu es assise chez moi, dans ton fauteuil, je suis à tes genoux et tu bois du thé avec des mouvements d'oiseau. Il n'y a pas un geste qui me ravisse davantage; sérieuse, tu relèves la tête avec une grâce fière.

Tu ne m'as pas accompagné ici; c'est moi qui ne t'ai pas quittée! Il me semble, à de certaines fois, que je suis toujours là-bas, mais, par une singulière ubiquité, je me vois près de toi, j'assiste, en spectateur, à notre intimité.

Je n'ai pas eu de lettre aujourd'hui? En trouverai-je une à Geffosses? Tu n'avais rien à craindre en m'écrivant souvent. On est extrêmement discret à mon égard et tes deux lettres n'auraient été même vues par personne, si je n'avais laissé traîner exprès l'enveloppe de la seconde. Il en est de même de celles que j'envoie, et je ne varie l'adresse que pour échapper aux curiosités du facteur et des gens. Non plus, on ne me questionnait jamais, et comme c'est pareil pour toutes choses, que je ne parle que lorsqu'on m'interroge, il n'y a guère d'épanchements intimes. Je refoule tout à peu près en la même manière que toi. Ma mère, seule, saurait tirer quelque chose de moi par des procédés que je ne pénètre pas, qui sont peut-être très habiles, ou, tout simplement, maternels.

Toi seule, en somme, a descellé mes lèvres, et encore, tu le vois, si j'écris volontiers tout ce que je pense, je le parle difficilement. Le premier mot me coûte: il faut une impulsion extérieure; la volonté ne suffit pas.

Mon séjour aura été bien gâté par l'absence de ma soeur et vois comme je n'étale guère mes sentiments: je n'ai pas fait une seule allusion à ce regret. Avec ce caractère, il doit être assez difficile d'arriver à me connaître, et ni l'un ni l'autre nous ne nous sommes pénétrés du premier coup. Tu t'es révélée très lentement à moi. Sûrement que la personne à qui j'adressais la Ballade de la Robe rouge et celle qui lit cette écriture n'est pas pour moi la même femme. Ton masque d'ironie a bien failli me décourager et cela fût arrivé, si parfois d'inconscientes manifestations ne s'étaient fait jour,--presque imperceptibles, à la vérité, mais suffisantes à montrer qu'il y avait là un coeur et qu'on pouvait le faire battre.

7 h.-1/2--Dans le Bois (recopié).

Aux heures attristées par la mort du soleil, Quand la mélancolie avec la nuit s'éveille, éveillant le troupeau des ombres qui sommeillent, avant qu'au bleu obscur du ciel diminué n'éclatent les étoiles, ces diamants cloués, clouant les draperies royales de l'Empyrée, à ces heures très douces aux simples, salutaires, je me sens submergé soudain par une mer amère, dont les flots sont des doutes, des mystères...

11 h.

La cloche du dîner me coupa les ailes,--du même coup dissipa l'océan dont la marée montait et j'en suis resté là de mes vers rythmiques et de mes assonances.

Je reprends les pages lues et relues, cherchant s'il y a des choses demeurées sans réponse.

Dieu! que d'écriture tu vas recevoir! J'ai réservé cela pour le morne Dimanche. Puisqu'on les demande j'y aurais bien joint les rêvasseries noires écrites l'autre jour et pas envoyées, mais je les ai brûlées; il n'y a guère de regret à en avoir; ce n'était pas de l'insurrection, mais de la maladie. De fait, je fus malade et cela pourrait être donné en exemple, dans les physiologies, comme preuve de l'influence du moral sur la bête. Cette extrême nervosité fit croire, un jour, à un bonhomme qui m'observait et se croyait sagace, que j'étais féminin, sensitivement. Au fait, je suis peut-être une âme tendre!

Quels bavardages j'envoie à mon amie! Mais je sais qu'elle m'écoute, et si la tête ne me bourdonnait pas un peu, je serais capable de remplir encore un carré de papier.

Pour envoyer le plus mince soupçon d'échantillon, il faudrait avoir sous la main de ces rayures et je n'en ai pas encore. Je tâcherai de circonvenir ma mère qui en a dans un coin, mais sous quel prétexte? S'il faut en faire faire, ce n'est plus cela; j'espère en trouver à Coutances. Pour la robe, la Gr. M... est malade et ce sera peut-être difficile. Voilà des déceptions. Le reste va tout seul, encore que les cuillers ont manqué rester en route; enfin, il est convenu qu'on me fera cet avancement d'hoirie.

Il faudrait dépoétiser le parfum de la petite feuille pour dire son nom. J'en sème dans les pages, mais, Psyché, tu ne sauras pas son nom. Les jours maintenant peuvent se décompter. Bientôt,--Enfin--Adieu, ma chère âme. Dimanche je t'écrirai du bord de la mer, mais comme là le courrier est le matin, il n'est pas sûr qu'on ait la lettre lundi. Je ferai mon possible. Je te dois bien cette illusoire compensation d'une lettre quotidienne. Une lettre, c'est une joie, je le sais bien quand je vois ton écriture.

De cette vieille ville de Coutances, Samedi, 10 septembre, 4 h.

J'espérais trouver ici de l'étoffe rayée. En voici, dans une enveloppe séparée qui me semble parfaite pour un manteau--le manteau de nos rêves.

Je crois qu'il n'y a qu'ici qu'on trouve cela. C'est fait sur métier à la main par les seuls paysans.

Je puis en avoir à bon marché la quantité qu'il faut. La largeur est de 1 m. 10 environ.

En répondant avant six heures et en adressant la lettre à _Coutances (Manche), Poste restante_; j'aurais le temps d'en prendre en revenant de Geffosses.

Si l'on n'est pas encore décidé, j'ai l'adresse de la bonne femme et on pourra s'en procurer plus tard.

Trouvé ici une _cuvette_ originale, peut-être impossible:--un vieux bassin de cuivre--ancien, en bon état--qui bien écuré et nettoyé serait d'un joli ton jaune--Trouvé des ciseaux.

Mon écriture est-elle lisible--J'écris dans le jardin de la vieille maison, l'intérieur étant trop mélancolisant avec ses volets clos, l'odeur de moisi. Une machine dont on héritera peut-être; bon pour un conte d'Edgar Poe.

Déjeuné chez un brave homme de poète, non sans talent, mais un peu provincialisé. Une fête pour lui et pas un moment désagréable pour moi.

Une petite pluie fine pour voyager; peu récréatif, pas plus que les chemins de fer de ce pays où l'on est plus secoué qu'en un vieil omnibus.

Singulière ville. Je passe dans les rues, on me regarde, on me signale; des vieilles gens, des ecclésiastiques me saluent très bas; un libraire veut me vendre un vieux christ en ivoire; j'entends mon nom murmuré par les boutiquiers sur leurs portes.

Les corneilles de la Cathédrale ont un cri particulier; il y en a plein l'air, par moments. Dans les rues un bruit de sabots. Impression funèbre et grotesque.

Geffosses, samedi soir.

Que j'ai une amie précieuse! Comment, je tenais beaucoup à avoir cet article sur Carducci dont j'avais vu le titre et elle trouve moyen de se le procurer! C'est de la sorcellerie pure! Ainsi, sans me le dire, on savait qu'il faut me tenir au courant de la littérature italienne. La surprise est charmante, toute utilité à part, et me cause un plaisir très vif et très inattendu. Comment savait-on encore que je tiens à noter tout ce qui paraît sur Leopardi? Les autres nouvelles littéraires sont également bonnes à savoir. Ceci s'appelle entendre la collaboration. On peut communiquer l'article du Voltaire. Mon bonhomme de poète, qui l'a lu le trouve de son goût, supérieur aux ordinaires articles de journaux.--Je trouve très agréable cette manière _d'agir des tendresses_; tu as été aussi tendre en lisant et en notant pour moi qu'en m'écrivant de jolies choses. Je le prends ainsi, tu vois, mon amie, que ce n'est pas décourageant.--C... a toujours eu l'habitude des cartes postales; j'en ai de lui toute une collection; je ne crois pas qu'il en ait autant de moi. C'est un garçon qui fait des économies de politesse pour sa petite famille. Si mon second article passe au Voltaire--et si ce n'est là, ce sera ailleurs--il est à prévoir que mon nom sera répété plus d'une fois. Bien lancé, ce paradoxe sur la pucelle pourrait servir de thème aux patriotes pour qui les gloires sacrées de la France, etc..., de thème pour me dauber, ce qui serait réjouissant. Le Voltaire, pourrait bien avoir eu peur de cela; et pourtant, il y a celle de son patron! Oui, mais il y a aussi la gloire la plus pure, etc...--J'apporterai le cachet en question, à moins, ce qui est invraisemblable, que mon père ne s'y oppose. A la vérité, il n'y a que celui-là où ses armes soient seules; les autres ont, accolées aux siennes, celles de ma mère. Très juste le passage sur ceci, qu'il faut penser à se maintenir, une fois arrivé. Quant à cette crainte d'arriver trop vite, je la crois chimérique. Je puis arriver, à mon âge, sans danger, ne me sentant aucunement dans la voie de la stérilité, au contraire. Puis, une fois arrivé, c'est-à-dire connu, si au lieu d'un but général on a des buts particuliers, telle oeuvre, tel succès spécial, un genre différent de celui dans lequel on s'est fait connaître, une bataille à gagner sur un terrain neuf, le théâtre.--Il y a eu, ai-je appris aujourd'hui, un article de Marcel Fouquier dans _LE XIXe SIÈCLE_ (vers mars ou avril), où il notait que j'avais été le premier à parler en France du poète américain. Peut-être qu'avec la complicité de Paul T... on pourrait feuilleter quelques numéros de ce journal; à moins que le temps manque, et, en ce cas, je le ferai moi-même à mon retour.