Lettres à Sixtine

Chapter 3

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Il apparaît, soleil, amour, tout fulgurant, Brûle de ses baisers le sein nu de la terre.

Ame, livre ta grâce, Beauté, livre tes sens Aux profondes caresses qui sont des talismans.

10-12 juillet 1887.

18 juillet 1887, 4 h. 1/2.

Tu aurais voulu, mon amie, ne pas me voir aujourd'hui pour que je t'écrive. Ne sais-tu pas qu'il y a des choses qui ne s'écrivent guère et que celui qui est heureux est moins expansif que celui qui souffre. Il aurait fallu m'être dure ce matin pour recevoir ce soir des phrases amères, éloquentes aussi. Est-ce que tu aurais aimé me faire souffrir sitôt après m'avoir rendu aussi heureux que peut l'être une humaine créature! Nous avons eu, en ces mois passés, des heures noires, des angoisses, des défaillances qui plus d'une fois nous firent douter de nous-mêmes, du bonheur possible; pourtant nous l'avons atteint. Garde-le-moi; tu tiens ma vie. Comme je t'aime et comme je vais t'aimer, non pas davantage, serait-ce possible, que je ne l'ai fait jusqu'ici, mais autrement, il me semble, sans plus de doutes, car je ne douterai jamais de toi. Il y a si longtemps que je t'aime; et comme la joie suprême, toujours attendue, toujours fuyante, a été radieuse! Toute tu m'appartiens, et moi aussi je suis à toi sans restriction aucune. Et sans cet abandon absolu, sans ce don mutuel, nous ne pouvions que vivre inquiets, incomplets, torturés par cette sensation du désir jamais désaltéré.

Et peut-être aura-t-il été bon que nous ayons attendu ainsi; cela donne à ton abandon un prix plus rare encore. Mais songe, maintenant que nous nous aimons sans craindre le lendemain, songe que nous aurions pu nous haïr! Et j'en souris aujourd'hui, tant cela me paraît absurde, de cette idée, qui hier encore me torturait.

CHANT ROYAL DE L'ÉDEN

JÉSUS, le chimérique empire, où tu règnes en doux Seigneur, n'est pas l'oasis où j'aspire ni l'idéal de mon bonheur. Ce monde désolé, que blesse un coeur hautain, en sa noblesse, m'a fait un génie amer, noir, fait de dédain et de savoir: je ne crains le gel ni la flamme, Jésus, il n'est en ton pouvoir, l'éden que je veux pour mon âme.

L'éden que je prétends élire n'est pas plus vaste que mon coeur: j'y vois des lacs bleus où se mire mon regard, en joie ou douleur, soit que la brume ou la liesse avive ou voile leur tendresse, lacs si profonds qu'on y peut voir le jour, le matin et le soir, ciel qui s'éteint, ciel qui s'enflamme: et je contemple en ce miroir l'éden que je veux pour mon âme.

Mousses dont la blondeur attire vers le charme de leur fraîcheur; Source où tout deuil et tout martyre n'est plus que joie et que douceur, fontaine d'extase et d'ivresse, ô réconfort de la détresse, apaisement du désespoir, permets que, plein de nonchaloir, désaltéré par ton dictame je trouve en toi, sans plus douloir, l'éden que je veux pour mon âme.

Harmonieux et fier navire au rythme indolent et vainqueur, ô nef, qui jamais ne chavires, berce ma peine et ma langueur: double voile qu'un souffle presse et qu'une âme parfois oppresse, prends pour passager mon espoir, vogue, ô nef qui sais m'émouvoir! O nef à la rose oriflamme, ton vol blanc me fait entrevoir l'éden que je veux pour mon âme.

Autel aux piliers de porphyre où s'évapore la douleur, c'est sur ton marbre que j'aspire à l'holocauste de mon coeur: autel tout rempli d'amour, laisse qu'après le sacrifice, ivresse, alors que se meurt l'encensoir, je me fasse, ô doux reposoir, pendant que ton encens me pâme, à genoux devant l'ostensoir, l'éden que je veux pour mon âme.

ENVOI

Roi des Cieux, je sais mon devoir, mais tu ne voudrais recevoir ce chant où des grâces de femmes montrent en un secret miroir l'éden que je veux pour mon âme.

CONTRE-ENVOI

Reine dont j'aime le pouvoir, daigne de mes mains recevoir ce chant où ta grâce de femme révèle en un secret miroir l'éden que je veux pour mon âme

19-21 juillet 1887

On n'aime qu'une fois, mais comme il y a les apprentissages de la pensée, il y a les apprentissages du sentiment.

Pour sentir comme pour penser profondément, il faut une force de coeur ou une force d'esprit qui n'est acquise qu'à celui qui a vécu.

31 juillet 87.

JEUNESSE DE NOTRE JOIE

PROSE

La jeunesse de notre joie a poussé verdoyante.

Elle a des feuilles, plante robuste et bien venue, des feuilles vertes, pareilles à des fers de lance, pour darder nos coeurs.

Des fers de lance pour darder nos coeurs et leur faire saigner des larmes d'amour.

Elle a des fleurs qui s'ouvrent rouges, toutes rouges, pour que le sang de nos coeurs n'y fasse point de taches.

Des fleurs toutes rouges, toutes parfumées, pour que l'essence de leur odeur nous grise en des rêves d'amour.

Elle a des gouttes blondes, distillées au long de sa tige, des gouttes blondes dont le baume cicatrise les blessures de nos coeurs.

Notre joie, nous l'avons plantée en un coin dérobé du monde, et arrosée de nos larmes d'amour, et ensoleillée de nos sourires d'amour.

La jeunesse de notre joie a poussé verdoyante.

Ses feuilles pendant le jour ont poussé, et pendant la nuit, ses fleurs.

Longtemps, chétive, et douteuse à la vie, elle lutta, guettée par la mort.

La mort qui dessèche les plantes et les coeurs, les rêves et les feuilles, les âmes et les fleurs.

Guettée par la mort, elle est entrée dans la vie, car nous l'avons arrosée de nos larmes d'amour, et ensoleillée de nos sourires d'amour.

Tu sais quel soir elle prit racine et parmi quelles effusions.

Nos âmes, l'une vers l'autre, se répondaient, débordantes, comme des vases mystiques, pleins de ciel.

Nos âmes débordantes de ciel, et nos coeurs débordants d'amour.

Tu sais quel soir elle prit racine, la jeunesse de notre joie.

14-15 août 1887.

Dimanche, 21 août 1887, 8 h. 1/2, 9 h.

Il me semble, mon adorée chérie, que je t'ai aimée et que je t'aime aujourd'hui, plus que jamais. C'est comme si une fleur nouvelle avait fleuri, donnant une nuance nouvelle et un nouveau parfum; je ne sais quoi.

La peine est éloquente, l'excès du bonheur l'est aussi, éloquent, c'est-à-dire qu'il lui faut se dépenser au dehors en phrases;--et je suis de ceux qui écrivent mieux qu'ils ne parlent.

A te sentir si charmante, si tendre, _si donnée à moi_, j'éprouvais comme une sensation neuve, une plénitude d'amour. D'autres fois, peut-être, tu as été ainsi, oui, tu l'as été, mais je ne l'avais pas senti de même; nous n'avions pas encore correspondu si profondément.

Le sentiment et la sensation vraies s'avivent à se répéter, au lieu de s'émousser; on se pénètre plus intimement; on comprend mieux tout, les moindres gestes, les regards, les mouvements des lèvres où l'âme s'épanouit en floraison de baisers. Chaque fois c'est une plus complète prise de possession mutuelle, et tu es difficile à conquérir; en toi, en moi aussi, peut-être, il y a des instants qui déroutent, quand nos fiertés se rencontrent front à front.

Mais comme au fond de nos êtres nous nous aimons et quelle joie de le penser et de le repenser!

Je suis heureux par toi, ma chère âme, et je ne l'avais jamais été. Tu me fais vivre comme je ne croyais pas pouvoir vivre, avec une énergie de sensation que je n'éprouvai jamais.

Comme tu es bien toute ma vie, comme tu me tiens de partout, comme tu m'enveloppes de toi.

Il y a plus dans le ciel et sur la terre que dans toute la philosophie, comme il est dit dans Hamlet, il y a plus de joies dans tes baisers, dans tes sourires, dans tes paroles, dans tes étreintes, plus de joies que n'en a promis jamais le plus fou des rêves.

Je t'aime, je t'aime, je t'aime, et j'écrirais cela toute la nuit que je n'aurais pas dit encore combien je t'aime.

Raffinement ou profanation: ayant écrit cela je vais rue d'U.

Journal de voyage, 2 septembre.

Sèvres.--Toutes ces mêmes choses vues ensemble hier. Est-ce possible que nous nous soyons quittés et que nous ne nous retrouvions pas ce soir!

Je t'ai vue suivant le train des yeux, goûtant l'amertume de l'éloignement graduel... Et déjà il y a des lieues entre nous et une tristesse m'envahit-elle.

_Versailles_.--Une famille monte--des Allemands,--cinq enfants.--Je change de compartiment--je suis très mal.--L'ennui va s'aggraver.--Seul c'était possible.--Cela devient horrible.--Pourtant je me fais à mon voisinage qui est convenable et ne pouvant guère écrire qu'aux arrêts du train, je lis. Je pense à toi et je te vois, mais je ne veux pas trop appuyer, que le voyage ne soit pas trop pénible.

Avec cela, je ne suis pas sans inquiétude de toi. Si je ne te laissais pas, j'aurais un certain plaisir à ce voyage--c'est bien différent. Je sens que je n'ai besoin que de toi et que la vie, même momentanée, n'est possible qu'avec toi.

Ces quinze jours qu'on nous vole, c'est trop, mais nous les rattraperons. En pensant constamment au retour, cela ira peut-être.

10 _h_. 45.--Je me retrouve presque seul--un jeune médecin militaire qui admire le paysage, les églises et ressemble au Comte de Paris.--Plus de femmes, on peut fumer une cigarette, et, il semble, respirer.

Que fait-elle, à cette heure?

Il me faudrait un horaire de ta vie, d'avance, savoir où tu es à chaque instant, quels gestes, quel regard; si tu marches, si tu es assise, quelle robe; il me faudrait l'impossible, t'avoir.

Cela va être très dur.--Des lettres de toi--Une aujourd'hui--samedi--que je l'aie dimanche.

Je respire le parfum de tes gants et de ton sachet.

Je lis un peu de l'_Éducation sentimentale_: «Le bateau pouvait s'arrêter, ils n'avaient qu'à descendre et cette chose, si simple, n'était pas plus facile cependant que de remuer le soleil.»

Je pourrais reprendre le train de Paris, revenir, retrouver ses lèvres, ce soir, ce soir même--et cette chose si simple...

J'ai eu la faculté de me résigner. M'aurait-elle communiqué son esprit de révolte?--ou bien y aurait-il des possessions si absolues qu'elles ne souffrent pas d'intermittence. C'est comme si on vous coupait en deux moitiés. Je me trouve fort désemparé, faisant avec ces mots tremblés comme autant d'efforts vains vers l'union dont chaque tour de roues m'éloigne.

L'analyse de mes impressions te mettra au moins un peu de moi sous les yeux.

Quelles heures divines hier et quelle journée pour lendemain.

Sens-tu que Versailles nous a encore serrés l'un à l'autre d'un noeud nouveau? Et je crois que nous irons toujours ainsi nous unissant davantage.

_1 h_.--L'uniforme réussit--ce qui est difficile--à lier conversation--je le renseigne vaguement sur le paysage, puis je reprends mon crayon. Je suis devenu assez expert à écrire au roulis et cela seul me réveille. Dormir aujourd'hui, tout seul, ne me dit rien; penser ne me va guère mieux. C'est une rêverie vague et triste avec des ressauts douloureux.

Et je me sens moins abandonné que toi--je serai forcément un peu distrait; celui qui part a encore le moins mauvais lot.

2 _h_.--Je sens, à mesure que j'approche, une tristesse me poigner, plus vive. Comme tu as pénétré ma vie, comme tu l'as pétrie, comme tu l'as faite tienne. Jamais, sûrement, je ne croyais éprouver, pour qui que ce soit, une tendresse pareille. Je croyais _en avoir été_ capable, mais que le temps était passé.

Celle qui m'est chère a trouvé une belle réserve de passion, et c'est elle qui l'a découverte. Lui, il ne s'en doutait pas, se jugeant _scepticisé_, regrettant parfois amèrement une faculté qui dormait seulement.

Tu m'as fait une belle vie, et si je ne t'aimais pas, je t'adorerais.

Les choses que je revois me semblent différentes et indifférentes. J'ai laissé à tes doigts, dans le dernier contact, toute mon impressionnabilité. Tout va glisser sur moi; pour aller jusqu'au coeur, toi seule, maintenant, sais le chemin.

Adieu, carissima, je t'envoie toutes mes pensées, tous mes baisers, bien vains, hélas.

Manoir de Mesnil-Villeman Gavray (Manche).

Bonjour, ma chère adorée, je me suis levé assez tard. Vaguer par les jardins, me refamiliariser avec les choses, me reposer les yeux aux verts, aux pourpres, aux violets des feuilles, me mène jusqu'à 10 h. et je remonte vivre un peu avec toi, en cette chambre, au second étage, avec une vue de hêtres, de marronniers, de toutes sortes d'arbres qui sont mon horizon, où j'ai rêvé jadis, où je me retrouve comme étranger.

Hier, à la gare, une grande victoria m'attendait et, demi couché sur les coussins de vieille soie brochée, un peu usée et fanée, je songeais comme Berthe serait bien et ferait bien à côté de moi. J'arrive et c'est une sensation de dépaysement; la maison, peuplée pourtant, a des airs de chose vide; au sortir du bruit, elle semble muette.

Les objets, les personnes, la nature, le monde sont vraiment ce que nous les faisons, ce que nous les voyons, et je me demande, plus que jamais, si les choses existent ailleurs que dans notre cerveau, si elles ont une réalité en dehors de notre pensée et de notre conscience. Ce qui vit, ce qui est pour moi, en ce moment, ce sont les deux petits coins de Paris, où elle se meut, où elle respire; chez toi et chez moi c'est là que je suis resté.

Sûrement il m'est agréable de voir ma famille, que j'aime beaucoup pour mille raisons, sans nombrer les autres, mais ce n'est pas la même case; je manque de tes baisers. Si seulement, par-ci, par-là, j'avais le bout de tes doigts que j'aime tant à sentir à mes lèvres! Comme consolation, je me repose, je suis au vert, je vais accumuler de la tendresse, de la force, comme une machine que l'on maintiendrait jour et nuit sous pression.

Elle sera bien aise de savoir qu'on m'a trouvé _bonne mine_; si les mauvaises langues savaient cela, seraient-elles vexées. De fait, je sens que je me porte fort bien. L'action, surtout une certaine action, m'est nécessaire; autrement, l'imagination fait des siennes et le système nerveux s'en ressent avec le reste.

Je ne me fais pas à cette idée que nous sommes séparés, et hier soir, montant me coucher, j'eus un moment de spleen tel que la tête me tournait presque. La fatigue du voyage l'emporta et ce matin les rêves sont moins noirs. Il y aura encore des moments durs, ceux où je me trouve seul. Toi aussi, tu vas souffrir, ma toute aimée, et c'est cela surtout qui m'est pénible. Voilà que je m'attendris. Non, soyons forts, comme nous le fûmes hier, sur le quai, nous souriant le coeur, plein d'amertume.

Quelles heures divines j'ai eues avec toi, comme tu as ensoleillé ma vie! Ton coeur me tient chaud, tes baisers me rafraîchissent, tes yeux m'éclairent. Fais-toi de belles robes pour me réjouir encore plus; mets ta volonté à bien dormir, bien calmer tes nerfs; je t'en prie, sors beaucoup, fais des courses, fussent-elles inutiles. Tu ne sais pas comme ce que tu m'as dit l'autre jour me fait peur: rassure-moi.

Adieu et à demain, ma chère poésie, ma chère âme, ma chère chair. Un jour de passé, bientôt deux. Lundi, il y aura une lettre à la Bibliothèque, si je ne puis l'envoyer rue de Var. Mardi chez toi.

P.S. Le voyage de ma soeur est remis à plus tard. De même celui de mon frère.

Manoir de Mesnil-Villeman Samedi, 3 septembre 1887

6 _h_.--Décidément, non, il ne sera guère distrait, la vie est trop lente; entre chaque phrase il y a place pour une pensée vers elle. Sorti un peu par une des avenues, allé jusqu'au village: peu récréatif. Me voyez-vous, mon amie, dans ce cadre champêtre. Non, puisque vous ignorez le cadre. Pourtant toutes les campagnes se ressemblent par un point: le fond du tableau est vert. Que de vert! J'en étais déshabitué à ce point. Les chemins eux-mêmes sont verts et aussi verts les troncs des arbres habillés de mousses.

Après la secousse que j'ai éprouvée--secousse, est-ce le mot?--quelque chose d'approchant--après le don de moi-même, je ne retrouve pas ici ce que je croyais y avoir laissé. Puis, pour presque une semaine encore, ma soeur est absente et c'est une contrariété; sa présence m'eût été plus agréable que jamais, elle seule pouvait faire passer un peu plus vite les heures.

10 _h_.-1/2.--Je monte à ma chambre, las de n'avoir rien fait, sans courage même à écrire des mots pour elle.

L'étoffe rayée dont il est question se fait encore dans le pays. On en trouve à raies violettes ou bleues sur fond noir; on en peut commander de tel dessin et couleur que l'on veut. L'idéal en ce genre c'est, je crois, rouge et orange par bandes d'inégale largeur. Ce que l'on obtient maintenant est, paraît-il, de moins beau tissu. La largeur est de un mètre. Je tâcherai d'en trouver d'anciennes.

Il y aura du houx dans mes bagages et beaucoup d'autres verdures. Je tâcherai de lui en envoyer des spécimens dans des lettres et elle dira ce qui lui plaît. Je ne pense qu'à elle et m'ingénie à épuiser la liste de ce qu'elle a demandé.

Pourquoi faire, me dit-on, cette étoffe?--Couvrir un fauteuil, faire un tapis de table, une tenture. Prendre un air innocent et détaché est amusant.

J'aimerais beaucoup être à demain. J'aurais une lettre d'elle. Si je ne l'avais pas ce serait une grosse déception. Sa belle grande écriture sur l'enveloppe; l'adresse sur le côté gommé, le timbre de travers; à moins qu'on n'ait dissimulé son originalité par prudence.

_Dimanche matin, 4 septembre_.--J'ai rêvé de la lettre que j'attends et j'y pense tout d'abord en me levant. Je n'ai jamais lu beaucoup de son écriture, elle ne m'a pas gâté d'épanchements écrits. Son caractère est ainsi. Mais je sais lire dans ses yeux, sur ses lèvres fermées et je comprends les hiéroglyphes de ses gestes, de sa démarche, les mouvements de ses membres chers, le rythme de sa respiration.

Il fait un affreux temps gris. Pourtant devant moi, le soleil, de temps en temps, entre deux nuages, illumine un grand laurier-palme aux feuilles vernies.

J'essaie de m'amuser un peu par les yeux, mais sans conviction; rien ne me réveille.

Ce matin la sensation de l'absence s'exacerbe, devient une souffrance. Nous avons déjà subi bien des cruelles nécessités, mais celle-ci est vraiment trop amère.

A demain, ma Berthe chère, ma chère femme. J'ai au doigt un des anneaux de la chaîne, tu as l'autre et notre pensée, du moins, nous tient magnétiquement unis.

Manoir de Mesnil-Villeman Lundi, 5 septembre 1887.

_Lundi, 3 h_.--Je viens seulement de recevoir ta lettre, que j'attendais hier, et qui me parvient un jour en retard par suite d'une stupide erreur de la poste. Quelle déception hier, et quelles heures, quelles lignes noires j'ai écrites (que je n'envoie pas). La contrariété a été telle que j'ai été malade toute la soirée, toute la nuit, jusqu'à ce matin, où j'ai repris vie en attendant le facteur. J'ai parcouru les pages en attendant de les pouvoir lire seul et je les tiens dans ma main toute pleine de toi et de ton coeur. Ce sont de singulières vacances, un singulier repos que je prends, toujours en une perpétuelle tension de pensées, les yeux vers toi. Je te voyais restée debout sur le quai, maintenant je te vois sur ce banc où nous avons fait, plus d'une fois, de longues poses tristes à l'idée de nous quitter pour douze heures, et maintenant ce sont des jours.

J'avais bien peur de la crise que tu as éprouvée; pleurer, tu as pleuré et c'est moi qui... Ne te fais pas d'idées si noires, ô ma chère femme, pense au retour. Quand tu auras cette lettre, huit jours bientôt seront passés et il s'en faudra d'une semaine que nous nous retrouvions. La séparation est ce qu'il y a de plus cruel au monde; si elle était irréparable, éternelle, celui de nous qui demeurerait ne demeurerait pas longtemps. Partir avec toi, s'endormir avec toi pour toujours, ce ne serait rien, et au contraire ce serait peut-être l'infini.

Quoique nous souffrions, nous avons la bonne part, ma chère reine, nous nous aimons uniquement, nous ne vivons que de la vie l'un de l'autre, c'est la plus grande somme de délices qu'il soit donné à une créature humaine d'éprouver. Tu m'as fait cette joie, je te dois tout; il me semble que c'est de toi que je tiens l'existence et hors de toi je n'en voudrais pas. C'est bien la Vie Nouvelle, la _Vita Nuova_, qui a commencé avec ton amour. Je puis écrire comme Dante, à cette date: Ici commence la Vie nouvelle. Et j'aurais pu dire encore comme lui, quand je te vis, la première fois, si j'avais eu de justes pressentiments: Voilà un Dieu plus fort que moi, il va me dominer. Comme lente et douce a été notre mutuelle pénétration jusqu'au jour, où, par ma faute peut-être, commencèrent des luttes douloureuses. N'en regrettons rien. Le présent dépend du passé, et qui sait si ce n'est pas cela qui devait faire la force de notre passion de nous être tant et si longtemps désirés? Je t'ai respectée, je t'ai traitée comme une reine de qui on attend le signal, auquel on ne le donne pas; c'est ainsi que je trouvais en toi quelque chose que les autres n'ont pas; c'est que je ne voulais pas forcer l'éclosion de la fleur, c'est que je te voulais amener à ce point où en te donnant tu te donnais pour toujours, sachant que c'était pour toujours. Je me sens comme forcé de le dire encore, tant cela me paraît étrange: Tout est changé ici; je ne reconnais rien; là où tu n'es pas, rien ne m'intéresse. La passion que tu cherchais, tu l'as créée, et quel chef-d'oeuvre tu as fait!

Tu auras été un jour sans lettre. Ce que j'avais écrit était trop noir. Tu as assez de tes tristesses sans que j'y accumule les rêveries d'un homme malade. Avec ta lettre, au moins, je vais vivre un peu.

Au bois de Montlouvel Mardi 4h., 6 septembre.

Sortant de ce bois sombre touffu comme une chevelure, je m'assieds au bord d'un ruisseau, entre deux hautes murailles de verdure. Il y a une odeur de menthe, près de l'eau, les mouches font un bourdonnement doux, pareil à un très lointain chant d'église, les moucherons tournent en cercle à la surface du courant, ça et là, un à un s'y jettent, font de petits ronds qui s'entrecroisent, viennent mourir au bord, coupés, et frangés par les brins d'herbe retombant tout du long.--Un frelon passe avec son rapide vrombissement.

En haut le front des arbres secoue un peu sa chevelure à un léger et lent coup de vent. Le ciel pommelé se reflète dans l'eau très limpide.

Énervant, le silence est dominé, des fois, par le mugissement d'un boeuf.

Je pense à peine, un peu en torpeur, avec assez de lucidité, cependant, pour noter par à peu près ce que je vois et ce que j'entends.

Quelle amusante dînette on ferait là et quelle amusante baignade dans cette sorte de petit bassin, Diane dont je serais mieux que l'Actéon, qui ne me ferait pas mordre par ses chiens, qui me mordrait elle-même de ses belles dents aiguës!

Sur le dessin d'un si vague penser, Amour ourdit la trame de ma vie, pour le moment, je rêve de cela, rêve et vain rêve! Ah! nous aurons cela une fois, et depuis les naïades et les dryades, les bois ni les eaux n'en auront tant vu.

Je suis un peu mélancolisé de n'avoir pas reçu de son écriture aujourd'hui, mais je relis la lettre d'hier et, encore que l'ayant triste, je l'ai près de moi, elle, ma si chère dominatrice. Mon chagrin s'en est aiguisé comme dit le bonhomme Homère que j'ai pris avec moi; chagrin aigu, qui s'enfonce dans la chair comme un coin; c'est assez cela et la solitude est la meule où il s'appointit encore.

Hier je parlai de mon départ; ce sera le jeudi. Nous voici à moitié, ma courageuse amie. On s'est bien étonné d'un si bref séjour, mais il n'y aura pas d'objection; et nous aurons encore deux jours à nous, sans le dimanche.

Si elle mettait une lettre à la poste pour moi vendredi, il la faudrait adresser:

chez Mme de Longueval à Geffosses, par Gouville (Manche).

Sauf cela, je ne bougerai pas, serai de retour chez moi lundi. Pour l'endroit ci-dessus, les lettres mettent parfois deux jours. Il en est de même chez moi quelquefois.

Mercredi matin, 7 septembre.