Lettres à Sixtine

Chapter 2

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Après le dernier étonnement je m'étais laissé aller à des vers, Ballade, A G. Doré. Ceux-ci furent mal reçus; l'ironie m'avait buté. Je la crois absolument rebelle même à une fantaisie.

Buté à cela, je m'observe mal, je me figure plus insensible qu'elle-même.

Décidément je ne sens rien.

Puis, brusquement, un soir, je vois clair. Elle me joue du Beethoven et je me cramponne au fauteuil pour ne pas la saisir et la baiser à pleine bouche. Je souffre, il n'y paraît rien.

C'est fini. Je l'aime. Le dirai-je jamais? Je décide que non, persuadé d'être reçu froidement, avec cette ironie qui me glace.

Un soir, comme je la quitte, sa main reste dans la mienne. Il y a un pas de fait, j'irai jusqu'au bout.

Trouvé le Vigny.

Quelles heures douces à l'écouter me lire ces vers. Sa voix n'a aucune émotion, je doute. Cela n'a été qu'un abandon momentané.

Je parle. Un mot. On ne me repousse pas..

Le lendemain, nos têtes se frôlent. Je ne pense qu'à un baiser avant de partir. Le livre tombe. Elle est dans mes bras. C'est une sensation de bonheur telle que j'aurais pu m'en évanouir. Elle m'aime.

23 mai 1887, lundi, 11 h. soir.

Je sors de chez ces bourgeois, ma très chère amie, et je sens le besoin de me plonger, d'imagination, dans un océan de parfums, vos cheveux, vos yeux, vos lèvres, les étoffes de votre corsage. Si vous trouvez cela excessif, déjà écrit, du moins vous l'aurez lu, si vous le détruisez.

De vous comparer à ce milieu ce serait ridicule, mais combien ce monde me fait plus encore sentir tout votre prix, et l'impossibilité de vivre sans vous et parmi eux.

Pourtant, qu'ils me reçoivent d'une façon engageante, mais combien je les dédaigne et que je m'y ennuie!

Je ne puis guère vous dire de longues phrases, étant cramponné par X..., l'homme pratique, mais c'est une satisfaction d'écrire en face de lui des choses qu'il ne saurait comprendre.

Tel est l'effet d'un jour sans vous voir, et il faut se mettre, même illusoirement, en communication avec vous et vous dire ce que je sentirais si j'étais près de vous.

Il me semble, après vingt-quatre heures d'absence, que je suis loin, très loin, dans un autre pays, dans un autre monde, et je ne me retrouve qu'en m'épanchant vers vous.

Inutiles peuvent vous paraître ces quelques lignes incohérentes; il me les faut.

A demain, ma très chère amie et très chère reine, je vous aime uniquement.

Vendredi 27 mai 87, 9 h. 1 /2 du matin.

Prends-moi tout ou rends-moi ma liberté. Dis-moi oui, ou dis-moi non. Laisse-moi t'aimer ou laisse-moi te haïr? Que veux-tu faire de cette moitié de moi-même que tu t'es asservie? Hier, je le disais, encore je le pense aujourd'hui; il y a des instants où je voudrais te faire souffrir. Et je ne sais. D'un bout la passion touche à l'extrême sagesse qui est de vouloir être heureux, de l'autre à l'extrême folie qui est de se vouloir damner avec ce que l'on aime.

Bientôt je ne saurai plus où j'en suis. De ce résultat, si vous ne m'aimiez pas, vous pourriez être très fière, _peut-être_. Il n'est point donné à toutes de troubler à cette profondeur un organisme intelligent. _Peut-être_, car cela dépend, _peut-être_, de l'organisme même et de son pouvoir de sensation.

Sentez-vous que la phase fatale viendra où, sans avoir atteint le faîte, lassés, nous retomberons. Vous l'ai-je écrit déjà, ou dit? Cela me hante. Il vaudrait mieux s'empoisonner et mourir avec une illusion d'éternité. Si ce qui vous reste de raison et de raisonnement doit encore demeurer longtemps ferme sur la brèche, en vérité cela vaudrait mieux.

D'implorer votre abnégation, non.

Ce mot a suffi pour m'arrêter.

Je donnerais librement et joyeusement ma vie et tu marcherais au sacrifice. Épargne-moi cette ironie: attendons que les convenances sociales descellent tes lèvres. Attendons, orgueilleuse, car tu m'aimes et c'est l'orgueil qui te roidit. Peut-être aussi que je parle comme un homme et toi comme une femme. Sois considérée, il le faut.

Et pendant ce temps, l'heure divine a peut-être sonné. Nous le saurons un jour. O la plus amère des misères, avoir touché cette joie et, aveugle, l'avoir laissée fuir. Mais il doit en être ainsi. Le bonheur est un illogisme dont la vie ne souffre pas l'accomplissement. Et, au fond, ce n'est qu'un rêve gros d'une désillusion; l'heure divine, un réveil.

Sais-tu que je n'ai presque plus de plaisir à te voir, que bientôt je te redouterai comme une douleur.

C'est comme si j'étais amoureux de la Madone de Botticelli et que je la voulusse emporter. Le désir, d'abord pénible, doux quand est venue l'espérance, s'exacerbe en une torture quand l'impossible s'est dressé devant lui.

Oh! tu n'as pas dit impossible. Il y a des conditions qui se peuvent réaliser, des obstacles qui se peuvent aplanir. Soit, mais le tout est de savoir si d'ici là je ne te haïrai pas.

Pourquoi ton baiser, hier soir, m'a-t-il brûlé ainsi? C'était bien le fer chaud qui me marque à ton servage, mais si l'esclave se révoltait?

Oh! ce baiser, il y avait de quoi te coucher sur le sol, la terre nue, ou sur l'herbe mouillée qui me tentait. Comme j'ai été raisonnable! J'ai été raisonnable comme une femme qui s'aime davantage que celui qu'elle aime.

Et après m'être vaincu, comme je faiblissais, ma tête s'appuyant à ton épaule, tu m'as relevé impatiente.

A la bonne heure. C'était me dire qu'il faut être fort; et aussi, toutes ces écritures sont de la faiblesse.

2 mai, midi 1/2.

Relu cette explosion d'invectives que je ne renie ni ne regrette. Seulement, aujourd'hui, je suis moins noir, même pas noir du tout; mais demain je le puis être autant et davantage.--La partie est-elle égale? Moi, _je l'aime sans conditions_. C'est sagesse que d'en mettre, et preuve d'expérience. Se fier à elle.

Et en tout, aucune certitude.

Oh! la charmante, fine, longue et acérée épingle avec laquelle je jouais hier: un jour, qui sait? une arme pareille ou toute autre me sera une grande tentation. Finis.

Vendredi, 27 mai 87, 4 h.

Je travaille et voilà que soudainement, sans à propos, son image me vient aux yeux;--et comme un être en qui la volonté est dominée par une maîtrisante idée, je me sens dire des lèvres: Dieu, que j'aime cette femme.

Samedi matin, mai 87.

Copie de notes indéchiffrables que j'écrivis hier soir, à minuit, en rentrant.

--Que d'amertume, mon amie, ce soir, et entre deux êtres qui s'aiment, car si j'aime à l'excès, vous aimez assez pour comprendre mon affection, en sentir le prix.

Ne croyez pas m'avoir épuisé ni avoir trouvé en moi tout ce qui s'y trouve. Que ne puis-je avec vous et pour vous? De l'ambition, celle qui est compatible avec mes facultés et mon esprit, je l'ai à un très haut degré; et les moyens de parvenir, vous m'aiderez à les trouver.

Ce n'est pas cela qu'il vous faut?--Je ne puis ni ne voudrais me changer. Aimez-moi tel que je suis.

Amère misère d'avoir rencontré la femme à aimer, celle qui vous prend tout et ne pouvoir réaliser son rêve; et comprendre qu'en ses abandons même, ce rêve murmure: ce n'est pas cela, ce n'est pas toi, tu n'es qu'une moitié! Tu dépends de trop de choses, de trop de personnes. Ce qu'il me faut, tu ne peux me le donner.

Penser que ces impressions, ces abandons, ces heures d'union, tout, tout cela ne reviendrait plus, que cette femme qui est ma vie, un autre l'aurait en récompense d'une ambition heureuse.

Allez à ces joies de l'orgueil, vous y trouverez encore autre chose, l'amertume d'avoir senti la passion vraie vous frôler le coeur et de n'avoir pas su lui attacher les ailes.

Vous dominerez, vous irez à vos goûts, vous rendrez des services à des vaniteux, vous ferez des satisfaits,--et pas un heureux.

Va, passe, tu ne sauras peut-être pas ce que tu perds, car est-ce un bien, est-ce un mal, la passion qu'on ne partage que jusqu'à la sympathie?

Va, passe, monte, et quand tu serais au pouvoir, quand tu serais le pouvoir, tu pleurerais, si tu as des larmes, les baisers où il y avait une âme, où un être digne de toi se livrait tout entier.

Tu cherchais cela, ô ma trop chère Fragilité, et l'ayant trouvé, tu le laisserais!

Oh! dans cette amertume tu aurais un souvenir très doux.

Souvent le souvenir de la chose passée, Quand on le renouvelle est doux à la pensée.

Tu aurais le souvenir d'avoir été aimée comme plus on ne peut l'être.

Et tu ne serais pas appelée parjure. Tu ne m'as rien promis à moi, rien, ni par les mots, ni par de l'écriture; rien, je n'ai eu que tes baisers et tes étreintes, que tes lèvres collées à mes lèvres, que tes bras autour de mon cou, que tout le contact abandonné de tout toi;--oh! pas tout, eh bien! j'ai eu ton désir et ta volonté, et ton âme.

M'aimais-tu pas, ces heures, ce jour?

Je ne t'appellerai pas parjure, parce que je ne te perdrai pas.

Réalisons le possible, attendons; ne te sacrifie pas, mais ne me sacrifie pas non plus.

Ai-je dit, écrit des choses qui te peinent; efface, brûle ces pages où brutalement s'étale un matin d'observations.

Est-ce que ma passion te fait peur? Pourquoi cesserais-tu de m'aimer?

Dis que ce n'est pas vrai. Tu es à moi. Tu seras à moi. Moi seul puis t'aimer.

Mais vois donc clair, lis donc en toi, tu m'aimes.

Et dire qu'il n'y a pas en tout cela le quart de ce que je sens--que moi qui me vante d'écrire exactement ce que je veux écrire--quand il s'agit de moi-même les mots me manquent.

3 juin 1887.

Pas deux jours de suite, ni deux jours différents, même, je n'éprouve des sensations pareilles. Instrument sur lequel on peut jouer à l'infini des mélodies diverses. Je souffre ou je jouis de ma vie perpétuellement et jamais sur le même mode: variété de rythmes.

--Il est assuré que de telles alternatives peuvent amener après d'étranges excitations des phases de lourde dépression.

--Est-ce ma vie que je joue après tout? Assez invraisemblable. Aussi, et dans le fond, je sais où je vais. L'alternative est entre un absolu de joies et le néant. C'est avoir la partie belle.

Lundi matin, 6 juin 1887.

Je m'éveille et prends conscience de moi, ce matin, ma chère âme, dans une joie extrêmement douce. Vous êtes habile en l'art des compensations et celles d'hier furent des heures divines encore que parfois torturantes, encore qu'incomplètes. Mais l'abandon suprême était dans votre désir et dans votre volonté; ainsi, et en dépit des momentanés obstacles, vous êtes à moi pour jamais. Ce n'est pas par l'abnégation, mais la libre passion qui sans cesse rejoignait nos lèvres, livrait sur les vôtres votre âme et votre vie; et, en échange, n'avez-vous pas bu, aussi, sur les miennes, jusqu'à la dernière goutte, toute ma vie épandue vers vous?

De tels moments, adoucis encore à distance, dans le souvenir, par l'apaisement de la chair, suffiraient pour effacer de l'existence les douleurs passées, les amertumes futures. Si nous n'avions que cela, mon amie, notre part serait belle encore et privilégiée.--Comme vous avez bien dompté mon orgueil d'homme, de me faire trouver douce l'abdication des droits que me donne votre tendresse. Me suis-je pas remis entre vos mains, disant que vous seriez juge de l'heure, que je ne veux rien tenir que de votre absolue liberté. C'est à cela, et cela seul, que je dois tendre; écarter tout ce qui, de mon côté, nous sépare, comme vous, puisque le but est unique et que nous ne pouvons souffrir que de vils obstacles entravent notre bonheur et notre définitive union. L'immense joie ce me sera de sentir votre vie liée à ma vie par le ferme lien de nos volontés, de pouvoir vous nommer: Celle qui jamais ne sera séparée de moi,--_questa, che mai da me non fia divisa_.

Tant voudraient boire à la source où l'on oublie,--moi j'ai bu à la source qui fait qu'on n'oublie pas. En chaque parcelle de mon être, il y a un peu de vous, et tout entière, tu es en moi dans une intime pénétration. Pour t'arracher de moi, il faudrait me dissoudre et m'annihiler.--Et je me laisse aller à cette pensée, qui se prolonge en une rêverie, que sans toi je ne pourrais vivre, et que je veux vivre pour toi. Ame, esprit, sensibilité, tendresse,--intelligence, charme, perfection physique,--chef-d'oeuvre, comment ne pas t'aimer, comment ne pas t'adorer, mon impériale beauté, chère dominatrice de mes pensées?

Lundi, 10 h.--et de toutes les heures de ma vie.

Lundi, 6 juin, soir, 9 h.

ENVOI

Je rêvais à ces lignes, comme je me levais, ce matin, et un peu plus tard--plus tard pour les penser plus longtemps,--je les écrivis.

J'ai du plaisir à écrire de vous, compensation que je me donne quand m'assiège l'idée que je ne vous verrai de la journée.

Puis, quand c'est fait, je me demande: faut-il mettre cela à la poste? A quoi bon? Sait-elle pas ce que je pense? Si je ne suis pas un livre ouvert, suis-je pas, au moins, un livre entr'ouvert?

Mais je pense au plaisir que j'aurais à lire un peu de votre âme mise en des mots, avec de l'encre indélébile, sur du beau papier, et j'envoie. --Ainsi soit-il!

13 Juin 1887. {~GREEK CAPITAL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER OMEGA WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER SIGMA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~} {~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER NU~} {~GREEK SMALL LETTER ETA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER DELTA~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH TONOS~}, {~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER OMEGA~} {~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER CHI~}{~GREEK SMALL LETTER OMEGA~}{~GREEK SMALL LETTER NU~} {~GREEK SMALL LETTER CHI~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}, {~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER SIGMA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~} {~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER ETA WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~} {~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER SIGMA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~} {~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER NU~} {~GREEK SMALL LETTER DELTA~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER SIGMA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}. (Anthol., v, amator 91.)

Je t'envoie ces parfums--ces vers pleins de parfums--; à toi qui parfumes les parfums.

'{~GREEK CAPITAL LETTER ETA~}{~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER THETA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~} {~GREEK SMALL LETTER DELTA~}'{~GREEK SMALL LETTER OMICRON WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER PHI~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER OMEGA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~} {~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER THETA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~} {~GREEK SMALL LETTER DELTA~}'{~GREEK SMALL LETTER OMICRON WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER PHI~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER OMEGA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}. (IB., 94.)

Demi-Dieu celui qui te donne un baiser; Dieu celui auquel tu le rends.

CONCORDANCES

I

Un reflet rose tombe des rideaux cramoisis; D'un lent baiser d'amour troublant la nuit naissante, La lumière alanguie meurt pleine de tendresse; Un reflet rose tombe des rideaux cramoisis.

Le bruit des rues fait grâce à leurs oreilles lasses; Ils échappent enfin au flot vain des paroles. Le silence est très doux dans l'ombre cramoisie, Le bruit des rues fait grâce à leurs oreilles lasses.

Sur les coussins, sur la fourrure qui caresse, Vêtue des plis étranges d'une soie japonaise, Elle s'assied, souriante, et s'étend un peu lasse Sur les coussins, sur la fourrure qui caresse.

II

De ses doigts s'exhalait une odeur délicate, Comme l'assemblage exquis de fleurs sobres et rares Ou l'effluve des prés qu'un vent d'été caresse; De ses doigts s'exhalait une odeur délicate.

O pénétrante odeur dont émane un désir, Odeur moins désirable, pleine de moins d'ivresse Que celle que dérobe la robe, ô délicate Et pénétrante odeur dont émane un désir.

Aux parfums de la chair en leur loyale essence Cèdent les élixirs, toutes les quintessences: Un seul effleurement l'exalta au désir Des parfums de la chair en leur loyale essence.

O chair faite de fleurs roses, blanches et bleues, Dont la sève circule avec le sang des veines, Sa peau moite en distille la plus subtile essence, O chair faite de fleurs roses, blanches et bleues.

III

Sur le bras, il posa d'abord ses lèvres chaudes, Au poignet où la vie passe et bat plus sensible, Où la peau est très blanche et les veines très bleues; Sur le bras, il posa d'abord ses lèvres chaudes.

Sur la tempe où plus blonds s'ébrouent les cheveux fins A deux bras enlaçant le cou d'un cercle étroit, Il posa, il laissa longtemps ses lèvres chaudes Sur la tempe où plus blonds s'ébrouent les cheveux fins.

Pour les yeux, les grands yeux dont il sait le pouvoir, Diamants bleus ayant les paupières pour écrin Il trouva des caresses plus douces, peut-être afin De capter les grands yeux dont il sait le pouvoir.

IV

Puis il parla, disant des mots longtemps pensés Où, tel qu'un faucon, l'aile alourdie par l'orage, Son âme luttait, voulant dompter l'amer pouvoir. Il parla, murmurant des mots longtemps pensés:

--«C'est l'amer pouvoir dont tu m'ensorcelles, Pliant mon vouloir à ta volonté, Qui régit les rêves de mon lourd sommeil, Et les heures brèves des brèves journées, Toutes les minutes de mes heures brèves Et l'insaisissable instant, trépassé; Amer et pourtant d'une douceur telle Que rien n'en rappelle la suavité, Car les forts anneaux de la double chaîne, Ce sont les baisers que ta bouche martèle.»

V

Et ses yeux dévoraient déjà les larges lèvres Qu'un Dieu semble avoir faites exprès pour le baiser; Il se plut à redire tout haut cette pensée, Et ses yeux dévoraient déjà les larges lèvres.

La divine harmonie de leurs désirs unis Absorba le murmure mourant des autres phrases; A peine songeaient-ils, buvant à pleines lèvres La divine harmonie de leurs désirs unis.

14 juin 1887.

16 juin 1887, jeudi matin.

Vous devez trouver, mon amie, que je me suis conduit comme une femme, hier soir, en me laissant aller à manifester très visiblement une impression désagréable. Pourtant je n'attache aux mots qu'une importance relative, en tant que mot; tout dépend de l'accent, du sous-entendu, de l'état d'esprit de la personne qui les articule; mais j'ai beau ne pas vouloir être nerveux, je ne me puis défendre d'être extrêmement impressionnable: au moindre appel, d'interminables imaginations se déroulent devant moi jusqu'aux conséquences dernières. Je m'accuse de mon impression d'hier, non comme d'un crime, mais comme d'une ridicule aberration.

Voilà donc que ce mot, Réagis, sort de vos lèvres,--et aussitôt je me figure deux êtres, qui, après être joyeusement et librement montés au sommet, près d'atteindre la cime, se mettent à redescendre péniblement. Ni vous ni moi ne sommes capables de cette cruelle interprétation; c'est quelque mauvais esprit qui passait.

Est-il pas aussi permis de manquer parfois de sang-froid lorsque la vie même est en jeu, la vie, ou tout au moins ce qui en fait l'unique intérêt, et c'est la même chose. Celui qui aurait toute sa fortune sur un navire et croirait le voir s'enfoncer et couler serait-il pas pardonnable d'avoir de l'angoisse et d'en laisser soupçonner un peu?

J'ai mis ma vie en viager sur votre coeur: je puis bien craindre la tempête. Vous ne voudriez pas me voir dans une absolue sécurité; s'il en était ainsi, c'est que je ne vous aimerais pas comme je vous aime; étant donné mon caractère, ce serait un mauvais signe, signe que je laisse aller les choses en fataliste. J'y suis naturellement porté, mais quand il s'agit de vous, c'est très différent: ma volonté très nette s'affirme de ne vous perdre jamais. Je ne me vois pas sans vous et mon imagination ne va pas jusque-là, à moins d'une momentanée aberration, vite dissipée.

Aime-moi, ma chère vie, aime-moi comme je t'aime et nous serons heureux.

COMMUNION

Avant d'avoir aimé, voudrais-tu donc haïr? Pourquoi par de tels mots nous créer des tristesses, Perpétuer en nos coeurs l'amer souvenir Où le Doute se fait un lit pour ses faiblesses?

Voudrais-tu donc haïr avant d'avoir aimé? Voudrais-tu que, manquant aux divines promesses, L'écrin mystérieux des sens restât fermé? Donne-moi, chère, les joyaux de tes caresses,

Répands tous les saphirs et tous les diamants Sans les compter, comme un fleuve ardent de tendresse Afin que sur la nef des purs enchantements, S'embarquent radieux nos jours et nos jeunesses.

Mais l'heure t'appartient: à toi de l'évoquer; C'est à toi de céder au baiser qui te presse, Ou de roidir ton corps; c'est à toi d'abdiquer Ou de barder ton coeur d'une triple sagesse.

Qu'elle sonne aujourd'hui, qu'elle sonne demain Cette heure que parfois j'attends avec détresse, Je ne faiblirai pas; ma vie est en tes mains: Seule, de nos bonheurs tu restes la maîtresse.

O chère, gardons-nous des doutes, qui sont vils; Que rien de nos amours n'entame la noblesse;, Les arguments du coeur ne sont jamais subtils: On aime et sans réserve on répand sa richesse.

Chère, je crois en toi, je crois en tes yeux bleus, En ton coeur droit, en ta voix douce, en tes caresses; Je crois en ton sourire, en l'éclat radieux De ton corps, en ton âme, ô chère, en ta tendresse.

Nous, haïr? O blasphème! Et les baisers promis? Non, l'âme veut sa joie, et la chair, ses ivresses, Des plaisirs où les sens vibrent sans compromis, Et la communion sous les doubles espèces.

Mardi 28 juin 1887.

Color, che son sospesi. DANTE INF. 11 53.

Les tortures sont douces aux pieds de mon amie: le plaisir, appelé tout bas, sommeille encore, la peine, avec le doute, enfin s'est endormie.

L'Alighier de Florence, descendu chez les morts, vit des âmes semées parmi les airs, légères comme feuilles d'automne au cruel vent du nord:

ces âmes flottaient du paradis à l'enfer, pareilles, en leur vol, à la troupe des nuées qui va frivolant sans cesse entre ciel et terre:

elles ne sont pas élues et ne sont pas damnées: la géhenne éternelle les ignore; pourtant les joies de l'éternel amour leur sont fermées.

Ainsi je vais, les yeux tristes et souriants, les pieds cloués au sol, le front dans l'infini, presque vivant, prêt à la vie, prêt au néant: les tortures sont douces aux pieds de mon amie.

30 juin 1887.

SYMBOLES

Les ors, les violets, les verts, les pourpres fiers Éclatent dans le bleu naissant de l'orient.

Les doutes, les désirs, les ardeurs, les colères Troublent l'océan bleu de l'âme qui m'est chère.

Pourpres et violets s'entremêlent, arrêtant Au seuil le Dieu Soleil qui revient des enfers.

Les doutes, les colères closent pour un moment Cette âme sans laquelle mon âme est un néant.

Ça et là, des ors, tels que des flammes légères; Plus haut planent les verts ardents et transparents.

Les désirs s'envolant sur le dos des chimères Montent vers l'infini, vers l'infinie lumière.