Lettres à Sixtine

Chapter 1

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LETTRES À SIXTINE

REMY DE GOURMONT

SIXIÈME ÉDITION

PARIS MERCVRE DE FRANCE XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

MCMXXI

BALLADE DE LA ROBE ROUGE

A Mme B. C.

Couleur de sang, couleur de cardinal, Couleur de feu, couleur de seigneurie, Couleur de lèvre et couleur de fanal, Couleur de rêve et couleur de féerie, Couleur d'amour: votre Sorcellerie N'avait besoin de tant pour me charmer; Mais, sans regret, sans peur, sans fourberie, En robe rouge, il faut bien vous aimer. La soie éclate ainsi qu'un air royal. Dans sa gloire et dans sa forfanterie, Et brûle comme un baiser nuptial, Et brille comme une joaillerie, Lorsqu'un rayon bleu, gente tricherie, En l'ombre tiède est venu s'allumer: Vaincu, l'on dit tout bas: Je vous en prie... En robe rouge, il faut bien vous aimer. De l'encensoir, l'encens sacerdotal Monte et fume, odorante rêverie: Approchons du tabernacle augustal Où trône, sous la noble draperie Et dans la pourpre et dans l'orfèvrerie Le Saint des Saints. Comment? C'est blasphémer? Mais non, ce n'est rien qu'une allégorie: En robe rouge, il faut bien vous aimer.

ENVOI

Princesse, un poète, en sa flânerie, Cisela ce coffret, pour enfermer, Sous un triple vantail, le coeur qui crie: En robe rouge, il faut bien vous aimer.

14 janvier 1887.

A GUSTAVE DORÉ

Sur ton oeuvre penchés tous deux, Tous deux penchés, et tête à tête, Passaient féeriques sous nos yeux La femme avec l'homme et la bête.

Tu sais le livre où Francesca S'arrêta pâle à telle page? Telle page où son coeur chanta: Je n'en lirai pas davantage.

Penchés tous deux,--au vol des doigts Tournaient les feuilles envolées.-- Fais qu'elle pense une autre fois Au vol des heures envolées!

B. N., 29 janvier 1887.

Mardi soir, 22 mars.

J'espère, Madame, que vous ne serez pas venue rue de Richelieu aujourd'hui. J'ai dû m'en aller à trois heures écrire des adresses sur des enveloppes bordées de noir, quelqu'un de ma famille étant mort. Demain encore, absence de toute la journée. Comme la cérémonie définitive me laissera libre vers deux heures, je n'aurai pas l'innocence de me précipiter vers le collier; irai m'ébattre au Louvre, où, en semaine, les Philistins sont en nombre modéré: Peut-être cela va-t-il vous donner l'idée qu'il y a longtemps que vous n'avez vu la Victoire,--aux pieds de laquelle je vous attendrai jusqu'à trois heures; plus tard, et jusqu'à la fin, je me _rassérénerai_ parmi les primitifs italiens. Si un mauvais sort veut que vous ayez d'autres projets, je passerai chez vous demander un peu de musique et un peu de causerie, vers 7 h.; si absente, je reviendrai à 7h.-1/2.--Si, enfin, je ne vous rencontre pas, je serai très malheureux.

VITRAIL ROMANTIQUE

Les dalmatiques d'or qu'arrête un lourd fermail, Les yeux illuminés de mystère et de joie, Les fronts auréolés et les chairs du vitrail, Topazes et grenats où le soleil flamboie

C'est vers ce rêve, ayant dépassé le portail, qu'elle s'avance, lente et riante. La soie blonde de ses cheveux fins, sous le fin tramail, comme une ardente gloire, irradie et rougeoie:

«On pouvait se vêtir de pourpres, de soleils, de flammes, de brocarts, jadis, au temps des reines, porter des passions rouges, des ors vermeils.

«Les corps ne devaient être, et les esprits, pareils, ni de neige trempé le sang hautain des veines, ni les coeurs avec soin enfermés dans des gaines.»

5 avril 1887.

RONDEL

Honneste mort ne me desplaist. FRANÇOIS VILLON.

Honnête mort ne me déplaît, Si vous raillez encore, madame. D'amour qui ne va jusqu'à l'âme, Mieux que d'aimer mourir me plaît.

Hélas! C'est ainsi qu'il lui plaît De s'amuser! Eh bien, madame, Honnête mort ne me déplaît.

Hélas! Non plus ne me déplaît Sa grâce à me déchirer l'âme. Faites-moi donc mourir, madame; Puisque le jeu si fort vous plaît, Honnête mort ne me déplaît

7 avril 1887.

NOTE ÉCRITE LE 14 AVRIL 1887.

De ces minutes d'ineffable et profonde joie, première caresse rendue, premiers abandons, premières étreintes, doux et crucifiants émois du désir; de ces minutes telles que de les avoir senties c'est avoir vécu et senti la passion; de ces minutes dont il est vain de vouloir rendre le charme surhumain, la plus pénétrante, au souvenir, c'est celle où je sentis sur mon front pâli par le désir s'appuyer sa main tiède...

Les mots sont faibles et plient sous le poids. Rien de tel ne fut jamais exprimé par aucun poète...

Et celle qui me fit sentir cela--qui sans se donner fut à moi de désir--celle-là est l'inoubliable, celle qui à jamais sera aimée--Tout s'efface de ce qui faisait le vague intérêt de la vie--et un point reste: elle.

Il semble qu'on puisse prendre tout en patience, pourvu qu'elle vienne.

Tout peut passer, pourvu qu'elle demeure.

Banalité toute écriture--La passion s'écrit dans le sang, dans la chair--et quel dieu est en vous quand on aime ainsi!

IN MANUS

Nello man vostra dolce donna mia. CINO DA PISTOIA

En vos mains, chère, je remets le dernier souffle de ma vie, afin qu'en ce monde jamais votre mémoire ne m'oublie.

Je n'avais d'autre volonté que le caprice de ma Reine, d'autre culte que sa beauté, ni d'autre crainte que sa peine.

J'avais pour soleil ses cheveux, son esprit était mon empire; j'avais pour infini ses yeux, et ma gloire était son sourire.

De peur qu'en la tombe où je vais Mon amour soit ensevelie, En vos mains, chère, je remets, Le dernier souffle de ma vie.

21 avril 1887.

LITANIES

Janua coeli.

Porte du jardin royal, Porte du ciel, ouvre-toi. Fleur de l'arbre nuptial, Porte du ciel, ouvre-toi. Fleur du rameau lilial, Porte du ciel, ouvre-toi. Aube au regard sidéral, Porte du ciel, ouvre-toi. Ironie impériale, Porte du ciel, ouvre-toi. Rayon de joie aurorale, Porte du ciel, ouvre-toi. Secret du rire augural, Porte du ciel, ouvre-toi. Gloire du sourire astral, Porte du ciel, ouvre-toi. Gloire du parfum vital, Porte du ciel, ouvre-toi. Harmonie empyréale, Porte du ciel, ouvre-toi. Mystique senteur florale, Porte du ciel, ouvre-toi.

LES JACYNTHES

L'odeur des jacynthes vibrait dans l'encens, l'orgue avait des plaintes à troubler les saintes, l'odeur des jacynthes vibrait dans l'encens. L'église ancienne s'endormait dans un mystère, Crypte où d'obscurs martyrs reposent en poussière, Salle de manoir féodal:

Nous étions là, dans l'ombre, assis tous deux, les plinthes d'un pilier nous cachaient; vous aviez des jacynthes, fleur au parfum impérial. L'odeur des jacynthes vibrait dans l'encens, l'orgue avait des plaintes à troubler les saintes, l'odeur des jacynthes vibrait dans l'encens.

Un peu de ta main brûlait dans ma main, par nos doigts ardents le fluide humain passait en nos chairs, noyait nos pensées, et, coeurs galopants, gorges oppressées, nos désirs prenaient le même chemin.

Ils allaient, dépassant la voûte, vers la rive où jamais le doute en sa frêle nef n'aborda, mais, ô lamentable déroute! ils se sont querellés en route et la raison les rencontra.

L'odeur des jacynthes vibrait dans l'encens, l'orgue avait des plaintes à troubler les saintes, l'odeur des jacynthes vibrait dans l'encens.

Et je songeais: Comment tenir à la tempête Sans ce bras pour gouvernail; et sans cette tête pour étoile, comment tenir à la tempête sans elle?

Et je songeais encore: Quel serait mon soleil sans la caresse, et la splendeur, et le vermeil éclat de ses cheveux, quel serait mon soleil sans elle?

Il ferait nuit sans la clarté de ses yeux bleus; la pourpre des matins pâlirait dans mes cieux, plus de midis, sans la clarté de ses yeux bleus, sans elle.

Avec elle, la vie est un puissant parfum dont l'émanation berce et ranime l'un et l'autre de mes jours: quel serait leur parfum, sans elle?

Pour elle, il n'est ni mal, ni souffrance, ni deuil qu'on ne porte avec joie, ayant passé le seuil de sa maison: il n'est que souffrance et que deuil, sans elle.

Par elle, je veux vivre, et par elle mourir: ma force est le baiser qui me fait défaillir et me marque au fer chaud, car il faudrait mourir, sans elle.

En elle, j'ai mis tout, jusqu'à mon infini: l'univers est à moi, quand sa bouche a souri, et Dieu n'est qu'un fantôme, il n'est pas d'infini, sans elle.

L'odeur des jacynthes vibrait dans l'encens, l'orgue avait des plaintes à troubler les saintes, l'odeur des jacynthes vibrait dans l'encens.

Un peu de ta main brûlait dans ma main, par nos doigts ardents le fluide humain passait en nos chairs, noyait nos pensées et coeurs galopants, gorges oppressées, nos désirs prenaient le même chemin. Ainsi, chère, ta vie a passé dans la mienne, Plus rien ne demeure en moi qui ne t'appartienne: Je voudrais le graver en toi, qu'il t'en souvienne, Ainsi, chère, ma vie a passé dans la tienne.

L'odeur des jacynthes vibrait dans l'encens, l'orgue avait des plaintes à troubler les saintes, l'odeur des jacynthes vibrait dans l'encens.

1er mai 1887.

VAINS BAISERS

Qu'importe, s'ils sont vains, puisque j'y bois ton âme.

Quel parfum mets-tu sur ta bouche?

Si dans un tel baiser tu ne fus pas à moi, Si quelque volonté te retenait encore, Si, madone de chair, tu veux que l'on t'adore Et qu'on souffre-de toi Si l'heure différée était l'heure impossible, L'heure chimérique et qui ne sonnera pas Si l'instant doit venir, où, statue impassible, Tu me dédaigneras Si ces mains repoussaient les miennes Si ces yeux se faisaient cruels Si le gouffre noir où vont les choses anciennes Dévorait ces amours faits pour être éternels.

Conserver comme note. 2 mai 1887, matin.

2 mai (suite).

Quels seraient les obstacles? Illusions nées des promesses de la vie?--Si mortes. Devoir?--Lire J. Simon pour s'en dégoûter. Deuils laissés?--Cela passe. {~ ~}uvre à faire?--Duperie. Lâcheté?--Zut! cela me regarde.

Dimanche, 15 mai 1887, 10 h.

Je suis parti, j'ai marché, dîné, causé comme un halluciné et pendant deux jours, chère, jusqu'à ce que je vous revoie, j'aurai devant les yeux cette figure adorée voilée par la contrariété dont je suis la cause. Je sors et je me réfugie dans un café où je vous écris ceci sans être bien sûr que je vous l'enverrai, ni même que vous le lirez demain matin, puisque votre système m'est connu de n'ouvrir vos lettres qu'à de certains moments.

Voilà cette sottise et cette brutalité des hommes, de ceux qui ne sont pas même des plus indélicats, de ne pas prévoir l'effet d'une soudaine déception. Comme elle m'est pénible, trois fois chère adorée, cette pensée que je vous ai été cruel, même involontairement, car volontairement je ne le pourrais. A peine sorti, j'eus cette idée d'envoyer une dépêche, de rentrer, mais l'impression était causée, hélas! et rien sur le moment n'aurait pu l'effacer. Et ce recul, cet éloignement instantané que vous avez senti et manifesté contre moi! Vous n'avez rien dit, mais est-ce que je ne lis pas en vous, est-ce qu'un seul des traits de votre visage peut se contracter sans que j'en subisse l'impression? J'ai beau faire, je vous vois toujours telle que je vous ai quittée, et c'est irréparable. Oh! de vous avoir causé un chagrin je m'en veux et je ne puis rien que d'en souffrir, moi aussi. Je souffre de cela plus que de tous les doutes, de toutes les sécheresses que j'ai pu éprouver depuis que vous m'êtes clémente. Peut-il être rien de plus dur que de faire naître même une légère contrariété dans une femme que l'on aime si intimement que la moindre de ses souffrances se répercute au centuple en soi-même?

Et tout cela pour une si petite cause? Il n'est pas de petites causes, il n'est que de petits effets, et comment aurai-je pu supporter légèrement votre attitude froissée? Tous les reproches, soyez-en bien sûre, sont pour moi, je ne me pardonne pas, toute autre impression à part, d'avoir commis cette faute. Demain, peut-être, quand vous aurez ces phrases, tout cela ne vous semblera que phrases et j'aurai manqué au principe de n'évoquer que les impressions qui se peuvent instantanément partager. Si tout cela demain est absurde, du moins vous en dégagerez le sentiment et vous aurez de mon écriture comme amende honorable. Écrire ce qu'on sent, le dire est également impossible, peut-être à un certain degré, quand les sensations dépassent les mots, quand rien, il semble, ne les rend, tant elles sont profondes, ni les gestes, ni les abandons, ni les étreintes. Voyez comme je suis imprudent; non pas seulement j'essaie de dire, mais j'ose écrire avec sincérité, et si je parais fou, qu'importe? je ne suis pas faux. Après tout c'est un extrême plaisir que d'être sincère, même en étant incohérent. Croyez-vous que je le sois, sincère, en ce moment? Peut-être que non, car je reste en deçà, et je ne puis dire tout ce que je pense qu'en disant: je ne dis pas tout. Peut-être vaut-il mieux, comme vous, se taire tout à fait que de n'arriver qu'à un à peu près.

Enfin, je suis bien puni de ma sottise et j'y reviens toujours, puisque je vous ai toujours devant les yeux telle que je vous ai quittée. Que je ne vous fasse pas une nouvelle peine en vous écrivant ceci, je n'ai que ce que je mérite et je voudrais souffrir cent fois plus, comme châtiment.

Avoir mis une tristesse dans vos yeux, une dureté dans votre regard, une contraction dans vos lèvres, de l'ironie dans vos paroles, de la raideur dans vos gestes, de la froideur dans vos mains chères! Ainsi je vous ai été odieux, haïssable pendant un instant, au moins? Peut-être, pourtant, avez-vous été un peu dure, ma chère âme, peut-être auriez-vous pu me laisser partir sous une impression moins déprimante, je m'exagère si facilement les côtés attristants des choses. Mais je sais aussi que cela a été tout à fait spontané chez vous et involontaire. Vous pouviez dissimuler, vous en avez la force, je préfère que vous vous laissiez aller à vos impressions, dussé-je en souffrir, et, si vous le permettiez, orgueilleuse, je vous en saurais gré.

Je ne vous reverrai donc pas d'ici deux jours, et dans deux jours, je ne vous aurai qu'au vol. Au moins, aurez-vous surmonté votre impression? Je ne vous reverrai pas sans crainte, tellement vous avez le pouvoir, comme Zeus dans l'Olympe, de faire en moi le calme et la tempête, la nuit et le jour d'un froncement de vos sourcils ou d'un sourire de vos lèvres. Oh! il y a une telle intonation de votre voix d'une si pénétrante et si infinie douceur qu'on irait dans les supplices pour l'entendre. C'est ainsi et riante que je veux, en imagination, vous voir et vous entendre ces deux jours, que je le voudrais si j'avais la légèreté d'oublier que je ne l'ai pas mérité.

Adieu, ma chère vie. 10 h.-3/4.

Lundi, 16 mai 1887, 7 h.-1 /2.

O mon amie, nos esprits sont bien frères. Tous deux, nous sentons si vivement qu'un coup d'épingle nous est un coup de poignard; dans ce qui vous est arrivé hier je me reconnais, combien de fois une de vos ironies m'a mis dans cet état où l'on voit tout s'effondrer, où l'on a la sensation d'être descendu soudain dans un abîme de ténèbres. Je réponds, non pas à votre mot, où j'ai vu un sourire, mais à vos pages, où j'ai vu une ombre. Plus qu'hier, après les avoir lues, j'ai eu l'impression d'un désastre; j'ai refermé le coffret qui s'entr'ouvrait et si maladroitement qu'il ne se rouvrira peut-être plus. Et j'ai piétiné dessus, car il s'agit de votre coeur,--et vous dites cela, et vous le croyez, vous me le faites croire. Je suis comme Dante, dans la forêt mystique et terrible, qui n'ose se reporter à son impression, tant elle lui est dure; et moi je dois m'y replonger, vos lignes que je relis depuis que je les ai, la perpétuent en moi. Ainsi les devoirs et les obligations sociales que je subis une fois tous les deux mois vous semblent mettre une barrière entre nous. Il est vrai, je n'ai pas une certaine indépendance qui me serait précieuse, on ne défait pas en un instant les conditions d'une vie qui n'était pas destinée à Celle qui est venue, puisqu'Elle n'était pas attendue, puisqu'on la fuyait. Je ne prétendais qu'à faire ma tâche, qu'à mettre lentement en oeuvre mon talent, sans autre but qu'une lointaine et chimérique satisfaction. Pratique, je ne l'ai pas été, je n'ai pas su faire deux parts de ma vie, l'une au rien qui en était le fond, l'autre au peut-être qui aurait dû en être l'espérance. Je sens l'amertume de mon imprévoyance, mais pourquoi faut-il que vous la sentiez aussi?--Il y a des minutes, vous l'avez éprouvé--vis-à-vis de vous je ne sais ce que c'est--où la cristallisation s'arrête, où reparaissent les parties noires et frustes du rameau. Vous l'avez écrit, il m'a fallu le comprendre. Ainsi vous savez que je ne suis qu'une illusion pour vous? Vous voyez ce que je serai; c'est être bien près de voir ce que je suis. Dès qu'on s'arrête, en gravissant certaines montagnes à pic, on redescend; et voudriez-vous redescendre avant d'avoir atteint le faîte? Dites, voudriez-vous redescendre jamais? O mon amie, vous êtes trop exigeante. Vous cherchez l'introuvable et vous vous étonnez de ne le point rencontrer. Pourtant déjà vous en avez souffert, voulez-vous donc souffrir toujours et n'être jamais heureuse. Seriez-vous comme ceux dont vous me parliez hier qui n'aiment que ce qu'ils cherchent, qui ne peuvent ou ne veulent plus aimer ce qu'ils ont rencontré?

Vous interrogez l'avenir, question inutile; l'avenir, avec de certaines âmes, est semblable au présent. Pour moi, avec vous, marcher vers l'avenir me semblerait une ascension vers un bonheur toujours plus grand; je ne vous ai jamais pénétrée un peu plus sans vous aimer davantage, ou, s'il ne m'est pas possible de vous aimer plus, sans trouver à chaque pas nouveau de nouveaux motifs de m'attacher à vous. Oh! non, le présent ne me suffit pas. Le présent passe et l'avenir demeure. Mais comment vous prendre quand vous vous faites insaisissable, quand vous glissez dans les bras du lutteur, comme ces athlètes grecs frottés d'essences pour laisser moins de prise à l'adversaire. Vous ne vous donnez pas, et si je vous prends vous vous reprendrez. Je sais cela, je puis en souffrir à mourir, mais cela ne m'arrête pas, et si j'étais seul à souffrir, la souffrance me serait indifférente et même chère.

Le navire a mis à la voile, le vent souffle, il faut lui céder ou faire naufrage. Déjà vous me voyez sur les brisants; vous me pardonnez d'avance ce que je ne serai pas. Savez-vous ce que je suis pour savoir ce que je ne serai pas! Cruelle analyste, ne me reprochez pas mon analyse; la vôtre est plus impitoyable, car elle est moins volontaire. Oui, je vous ai analysée, sous les jours les plus défavorables; et toujours vous êtes ressortie victorieuse du creuset. L'indulgence, vous n'en avez pas besoin; faut-il que j'aie la perspective d'avoir besoin de la vôtre?

Compagnon de route,--déjà de cette association, vous parlez comme d'un rêve, et c'est cela pourtant que je veux être, tout ou rien. Non, mon amie, pas d'abnégation, c'est trop amer. Ne pardonnez pas, Reine, aux Normands qui pilleront votre royaume; exterminez-les ou faites alliance avec eux. Aimez-moi ou détestez-moi. Soyez ma vie ou soyez ma mort.

8 h.-1/2.

P. S. Mais, ma chère âme, ce n'est pas une mise en demeure. Soyons ce que nous n'avons jamais cessé d'être. Dites, que tout cela ne serve qu'à nous attacher davantage. Oh! vous êtes, vraiment toute ma vie. Demain.

Mercredi matin, 9 h., 18 mai 1887.

Pourquoi ne pas vous écrire un peu, mon amie, quand je ne puis vous voir. C'est encore un moyen de me rapprocher de vous, de passer des minutes avec vous, et après pourquoi ne pas vous envoyer mon écriture qui vous forcera de passer avec moi l'instant que votre sagesse me refuse?

Ce que vous avez dit hier soir, il m'a bien fallu le comprendre, sinon l'admettre. Certainement cela me fera des intermittences pénibles, mais j'ai trop foi en vous pour m'abandonner à en souffrir sans cesse.

Si l'avenir ne m'appartient pas, je m'en apercevrai toujours trop tôt, si je dois être replongé dans les ténèbres, je n'y veux pas plus songer qu'à la mort inéluctable dont la nécessité ne saurait gâter nos joies présentes.

Et là, n'est-ce pas, il n'est point question d'inéluctable? C'est une bataille à gagner ou à perdre, je veux la gagner et je suis sûr que vous m'aimez assez pour m'y aider. J'aurais pu vous avoir comme adversaire, car enfin, si je vous étais demeuré indifférent, je ne vous aimerais pas moins et ce serait être vaincu d'avance; je vous ai pour alliée, votre sincérité m'en assure et je me sens très fort. Vous ne me désespérez pas, et, quoi que vous fassiez; vous ne me désespérerez pas, car vous ne pouvez faire que je ne vous aime plus et mon point d'appui est là. Éprouvez-moi, vous jugerez de ma résistance et vous prendrez confiance en moi.

Quand même il ne s'agirait que d'un peut-être, je m'y attacherais encore désespérément, parce que j'ai mis ma vie là et que je ne veux pas et que je ne peux pas la reprendre.

Laissez-moi donc marcher avec confiance, ne me montrez pas le précipice. Je ne vous questionnerai plus, j'en sais assez. Il me suffît des minutes sombres que je passe loin de vous, qu'au moins rien ne voile les minutes radieuses que me fait votre présence; je n'admets pas que la peur de l'avenir me gâte le présent.

Les joies que vous me donnez font de moi un privilégié; mesurez-les, mais ne les supprimez pas.

A demain, puisqu'il faut attendre jusque-là, ma très chère princesse.

Addio, carissima vita mia.

Samedi 21 mai, 11 h. du soir.

Je retrouve sur un carnet cette note:

«Samedi, 2 avril

Journée décisive. La passion l'emporte. Analyse, raisonnement, etc., finis. Moment heureux. Pourquoi aujourd'hui seulement, puisque depuis des semaines, je l'aimais!»

Et en une rêverie extrêmement douce me reviennent présents les commencements et les hésitations premières de cette passion qui m'a pris ma vie.

D'abord, ce ne fut rien. Je la vis sans trouble. Puis je pensais à des causeries avec elle et jamais l'occasion ne s'en présentait. Nulle idée de lui plaire; seulement un agrément quand je la trouvais.

Je la perds de vue. Elle est quelque part dans le Midi. Un jour Mme V... me dit qu'en lui écrivant elle a mis un mot pour moi. Je suis plus flatté que touché. Alors je songe à lui plaire intellectuellement. Même je commence à parfois m'intéresser à elle. Son retour annoncé m'est comme une fête. Elle arrive, s'assied agitée, me jette son manchon, privilège, m'éblouit: je sens quelque chose. Ce manchon est un peu d'elle que je tiens et que je pétris; mouvement nerveux.

Un soir elle sort avec R... Mouvement de jalousie. Une histoire singulière qui me laisse froid; je ne devais m'en inquiéter que plus tard.

Une fois je la reconduis. Rien. Je vais chez elle. Éblouissement. J'ai senti la coquetterie de me plaire et j'y réponds: Il y a quelque chose.

Les samedis me deviennent précieux. J'y songe toute la semaine.

Deux mois passent. Musique. Causeries. Je ne pense à rien qu'au plaisir du moment.

Ce doit être vers la fin de février. Je me trouve perplexe. Sentirais-je autre chose qu'un plaisir de sympathie? Je m'observe. Je dois paraître extrêmement froid. J'exagère la réserve, j'ai des mots de détachement à glacer toute velléité. Je me mens à moi-même.