Lettres à Mademoiselle de Volland

Part 36

Chapter 364,085 wordsPublic domain

Le Baron est de retour d'Angleterre: il est parti pour ce pays, prévenu; il y a reçu l'accueil le plus agréable, il y a joui de la plus belle santé, cependant il en est revenu mécontent; mécontent de la contrée qu'il ne trouve ni aussi peuplée, ni aussi bien cultivée qu'on le disait; mécontent des bâtiments qui sont presque tous bizarres et gothiques; mécontent des jardins où l'affectation d'imiter la nature est pire que la monotone symétrie de l'art; mécontent du goût qui entasse dans les palais l'excellent, le bon, le mauvais, le détestable, pêle-mêle; mécontent des amusements qui ont l'air de cérémonies religieuses; mécontent des hommes sur le visage desquels on ne voit jamais la confiance, l'amitié, la gaieté, la sociabilité, mais qui portent tous cette inscription: Qu'est-ce qu'il y a de commun entre vous et moi? mécontent des grands qui sont tristes, froids, hauts, dédaigneux et vains, et des petits qui sont durs, insolents et barbares; mécontent des repas d'amis où chacun se place selon son rang, et où la formalité et la cérémonie sont à côté de chaque convive; mécontent des repas d'auberge où l'on est bien et promptement servi, mais sans aucune affabilité. Je ne lui ai entendu louer que la facilité de voyager; il dit qu'il n'y a aucun village, même sur une route de traverse, où l'on ne trouve quatre ou cinq chaises de poste et vingt chevaux prêts à partir. Il a traversé toute la province de Kent, une des plus fertiles de l'Angleterre; il prétend qu'elle n'est pas à comparer à notre Flandre. Il a bien repris du goût pour le séjour de la France dans son voyage d'Angleterre. Il nous a avoué qu'à tout moment il se surprenait disant au fond de son cœur: Oh! Paris, quand te reverrai-je? Ah! mes chers amis, où êtes-vous? Oh! Français, vous êtes bien légers et bien fous, mais vous valez cent fois mieux que ces maussades et tristes penseurs-ci. Il prétend qu'on ne boit du vin de Champagne qu'en France; qu'on n'est gai, qu'on ne rit, qu'on ne s'amuse qu'ici.

Il a été tout à fait plaisant à la vue de sa femme, qu'il a trouvée avec de la santé et un assez bel embonpoint: «Mais, madame, lui disait-il, cela est scandaleux, c'est donc ainsi que l'absence d'un époux vous désole? Eh bien! puisque mes voyages vous réussissent si bien, il n'y a qu'à s'en aller.»

Oui, mon enfant, cette acquisition est consommée; le mari a laissé sa procuration; la femme n'est retenue ici que par l'incertitude de son sort: suivra-t-elle son goût en allant à Isle? ou l'intention de son mari est-elle qu'elle aille le chercher à Alençon? Je lui avais conseillé une bonne malice, c'était de lui écrire qu'elle était prête à tout, que si elle partait pour Isle, M. de ...., qui avait une tournée à faire en Lorraine, s'offrait à la conduire; que si elle partait pour Alençon, M. Le P...., qui avait une tournée à faire sur les confins de sa généralité, remettrait à un autre temps le voyage de Lorraine. J'aurais été bien aise de voir sur quelle route il aurait le mieux aimé risquer d'être ce qu'il redoute si fort.

J'ai dîné hier avec toute une colonie anglaise. Ces gens-là paraissent avoir laissé leur morgue et leur tristesse sur les bords de la Tamise. Le Baron n'a pas manqué de voir notre ami Garrick et le beau mausolée qu'il a fait élever dans son jardin aux mânes de Shakspeare. En effet, il est beau, ce mausolée, et le jardin du comédien est un jardin. Shakspeare était fait pour Garrick, et Garrick pour Shakspeare.

Aujourd'hui j'ai dîné avec une femme charmante qui n'a que quatre-vingts ans. Elle est pleine de santé et de gaieté. C'est la mère de Damilaville. Son âme est encore tout à fait douce et tendre. Elle parle amour, amitié, avec le feu, la chaleur, la sensibilité de vingt ans. Nous étions trois hommes à table avec elle; elle nous disait: «Mes amis, une conversation délicate, un regard vrai et passionné, une larme, une physionomie touchée, voilà le bon; le reste ne vaut presque pas la peine qu'on en parle. Il y a certains mots qu'on me disait quand j'étais jeune et que je me rappelle aujourd'hui, dont un seul est préférable à dix faits glorieux; par ma foi, je crois que si je les entendais encore à l'âge que j'ai, mon vieux cœur en palpiterait.--Madame, c'est que votre cœur n'a pas vieilli.--Non, mon enfant, tu as raison; il est tout jeune, il n'a que vingt ans. Ce n'est pas de m'avoir conservée longtemps que je rends grâce à Dieu, mais de m'avoir conservée bonne, douce et sensible.» En parlant ainsi, elle avait la physionomie intéressante.

En vérité, cette conversation valait mieux que toute la philosophie et la politique que nous avions faites quelques jours auparavant avec nos Anglais; il y en eut pourtant un qui nous raconta un fait plaisant. Un avare fut attaqué par des voleurs, il mit la tête à la portière et dit aux voleurs: «Mes amis, je m'appelle un tel; si vous avez entendu parler de moi, vous devez savoir que mon or m'est plus cher que ma vie; voyez si vous voulez me tuer.» Le voleur anglais ne tua point, et l'avare conserva son or et sa vie. Bonsoir, mon amie; je m'en vais achever la nuit avec vous. Dormez un petit moment avec moi Mlle Boileau ne veut pas croire que je sois sage pendant votre absence; pourquoi donc cette incrédulité?

XCIII

6 octobre 1765.

Je vous ai promis de suivre les réflexions du Baron sur l'Angleterre, et je n'ai rien de mieux à faire. Cela me distrait, vous instruit et vous amuse. Ne croyez pas que le partage de la richesse ne soit inégal qu'en France. Il y a deux cents seigneurs anglais qui ont chacun six, sept, huit, neuf, jusqu'à dix-huit cent mille livres de rente; un clergé nombreux qui possède, comme le nôtre, un quart des biens de l'État, mais qui fournit proportionnellement aux charges publiques, ce que le nôtre ne fait pas; des commerçants d'une opulence exorbitante; jugez du peu qui reste aux autres citoyens. Le monarque paraît avoir les mains libres pour le bien et liées pour le mal; mais il est autant et plus maître de tout qu'aucun autre souverain. Ailleurs la cour commande et se fait obéir. Là, elle corrompt et fait ce qui lui plaît, et la corruption des sujets est peut-être pire à la longue que la tyrannie. Il n'y a point d'éducation publique. Les collèges, somptueux bâtiments, palais comparables à notre château des Tuileries, sont occupés par de riches fainéants qui dorment et s'enivrent une partie du jour, dont ils emploient l'autre à façonner grossièrement quelques maussades apprentis ministres. L'or qui afflue dans la capitale et des provinces et de toutes les contrées de la terre porte la main-d'œuvre à un prix exorbitant, encourage la contrebande et M tomber les manufactures. Soit effet du climat, soit effet de l'usage de la bière et des liqueurs fortes, des grosses viandes, des brouillards continuels, de la fumée du charbon de terre qui les enveloppe sans cesse, ce peuple est triste et mélancolique. Ses jardins sont coupés d'allées tortueuses et étroites; partout on y reconnaît un hôte qui se dérobe et qui veut être seul. Là vous rencontrez un temple gothique; ailleurs une grotte, une cabane chinoise, des ruines, des obélisques, des cavernes, des tombeaux. Un particulier opulent a fait planter un grand espace de cyprès; il a dispersé entre ces arbres des bustes de philosophes, des urnes sépulcrales, des marbres antiques, sur lesquels on lit: Diis Manibus : Aux Mânes. Ce que le Baron appelle un cimetière romain, ce particulier l'appelle l'Élysée. Mais ce qui achève de caractériser la mélancolie nationale, c'est leur manière d'être dans ces édifices immenses et somptueux qu'ils ont élevés au plaisir. On y entendrait trotter une souris. Cent femmes droites et silencieuses s'y promènent autour d'un orchestre construit au milieu, et où l'on exécute la musique la plus délicieuse. Le Baron compare ces tournées aux sept processions des Égyptiens autour du mausolée d'Osiris. Ils ont des jardins publics qui sont peu fréquentés; en revanche le peuple n'est pas plus serré dans les rues qu'à Westminster, célèbre abbaye décorée des monuments funèbres de toutes les personnes illustres de la nation. Un mot charmant de mon ami Garrick, c'est que Londres est bon pour les Anglais, mais que Paris est bon pour tout le monde. Lorsque le Baron rendit visite à ce comédien célèbre, celui-ci le conduisit par un souterrain à la pointe d'une île arrosée par la Tamise. Là il trouva une coupole élevée sur des cotonnes de marbre noir, et sous cette coupole, en marbre blanc, la statue de Shakspeare. «Voilà, lui dit-il, le tribut de reconnaissance que je dois à l'homme qui a fait ma considération, ma fortune et mon talent.»

L'Anglais est joueur; il joue des sommes effroyables. Il joue sans parler, il perd sans se plaindre, il use en un moment toutes les ressources de la vie; rien n'est plus commun que d'y trouver un homme de trente ans devenu insensible à la richesse, à la table, aux femmes, à l'étude, même à la bienfaisance. L'ennui les saisit au milieu des délices, et les conduit dans la Tamise, à moins qu'ils ne préfèrent de prendre le bout d'un pistolet entre leurs dents. Il y a, dans un endroit écarté du parc de Saint-James, un étang dont les femmes ont le privilège exclusif: c'est là qu'elles vont se noyer. Écoutez un fait bien capable de remplir de tristesse une âme sensible. Le Baron est conduit chez un homme charmant, plein de douceur et de politesse, affable, instruit, opulent et honoré; cet homme lui paraît selon son cœur; l'amitié la plus étroite se lie entre eux; ils vivent ensemble et se séparent avec douleur. Le Baron revient en France; son soin le plus empressé, c'est de remercier cet Anglais de l'accueil qu'il en a reçu et de lui renouveler les sentiments d'attachement et d'estime qu'il lui a voués. Sa lettre était à moitié écrite lorsqu'on lui apprend que, deux jours après son départ de Londres, cet homme s'était brûlé la cervelle d'un coup de pistolet. Mais ce qu'il y a de singulier, c'est que ce dégoût de la vie, qui les promène de contrée en contrée, ne les quitte pas; et qu'un Anglais qui voyage n'est souvent qu'un homme qui sort de son pays pour s'aller tuer ailleurs. N'en voilà-t-il pas un qui vient tout à l'heure de se jeter dans la Seine? On l'a péché vivant; on l'a conduit au Grand-Châtelet, et il a fallu que l'ambassadeur interposât toute son autorité pour empêcher qu'on n'en fit justice. M. Hume nous disait, il y a quelques jours, qu'aucune négociation politique ne l'avait autant intrigué que cette affaire, et qu'il avait été obligé d'aller vingt fois chez le premier président avant que d'avoir pu lui faire entendre qu'il n'y avait dans aucun des traités de la France et de l'Angleterre aucun article qui stipulât défense à un Anglais de se noyer dans la Seine sous peine d'être pendu; et il ajoutait que, si son compatriote avait été malheureusement écroué, il aurait risqué de perdre la vie ignominieusement, pour s'être ou ne s'être pas noyé. Si les Anglais sont bien insensés, vous conviendrez que les Français sont bien ridicules.

Les Anglais ont, comme nous, la fureur de convertir. Leurs missionnaires s'en vont dans le fond des forêts porter notre catéchisme aux sauvages. Il y eut un des chefs de horde qui dit à un de ces missionnaires: «Mon frère, regarde ma tête; mes cheveux sont tout gris; en bonne foi crois-tu qu'on fasse croire toutes ces sottises-là à un homme de mon âge? Mais j'ai trois enfants. Ne t'adresse pas à l'aîné, tu le ferais rire; empare-toi du plus petit, à qui tu persuaderas tout ce que tu voudras.» Un autre missionnaire prêchait à d'autres sauvages notre sainte religion, et la prédication se faisait par un truchement. Les sauvages, après avoir écouté quelque temps, firent demander aux missionnaires qu'est-ce qu'il y avait à gagner à cela. Le missionnaire dit au truchement: «Répondez-leur qu'ils seront les serviteurs de Dieu.--Non pas, s'il vous plaît, répliqua le truchement au missionnaire; ils ne veulent être les serviteurs de personne.--Eh bien! dit le missionnaire, dites-leur qu'ils seront les enfants de Dieu.--Bon pour cela», reprit le truchement. En effet, la réponse fit plaisir aux sauvages.

Puisque j'en suis sur ce chapitre, encore un fait que je tiens de M. Hume, et qui vous apprendra ce qu'il faut penser de ces prétendues conversions cannibales ou huronnes. Un ministre croyait avoir fait un petit chef-d'œuvre en ce genre: il eut la vanité de montrer son prosélyte; il l'amena donc à Londres. On interroge le petit Huron; il répond à merveille. On le conduit à la chapelle; on l'admet à la cène, ou communion qui, comme vous savez, se fait sous les deux espèces; après la cène, le ministre lui dit: «Eh bien! mon fils, ne vous sentez-vous pas plus animé de l'amour de Dieu? La grâce du sacrement n'opère-t-elle pas en vous? Votre âme n'est-elle pas échauffée?--Oui, répondit le petit Huron, le vin fait fort bien; mais si l'on m'avait donné de l'eau-de-vie, je crois qu'elle aurait encore mieux fait.» La religion chrétienne est presque éteinte dans toute l'Angleterre. Les déistes y sont sans nombre; il n'y a presque point d'athées; ceux qui le sont s'en cachent. Un athée et un scélérat sont presque des noms synonymes pour eux. La première fois que M. Hume se trouva à la table de M de ...., il était assis à côté de lui. Je ne sais à quel propos le philosophe anglais s'avisa de dire à M. de .... qu'il ne croyait pas aux athées, qu'il n'en avait jamais m M. de..lui dit: «Comptez combien nous sommes ici»--Nous étions dix-huit. M. de .... ajouta: «Il n'est pas malheureux de pouvoir vous en compter quinze du premier coup: les trois autres ne savent qu'en penser[170].»

Un peuple qui croit que c'est la croyance d'un Dieu et non pas les bonnes lois qui font les honnêtes gens ne me paraît guère avancé. Je traite l'existence de Dieu, relativement à un peuple, comme le mariage. L'un est un état, l'autre une notion excellente pour trois ou quatre têtes bien faites, mais funeste pour la généralité. Le vœu du mariage indissoluble fait et doit faire presque autant de malheureux que d'époux. La croyance d'un Dieu fait et doit faire presque autant de fanatiques que de croyants. Partout où l'on admet un Dieu, il y a un culte; partout où il y a un culte, l'ordre naturel des devoirs moraux est renversé, et la morale corrompue. Tôt ou tard, il vient un moment où la notion qui a empêché de voler un écu fait égorger cent mille hommes. Belle compensation! Tel a été, tel est, tel sera dans tous les temps et chez tous les peuples l'effet d'une doctrine sur laquelle il est impossible de s'accorder et à laquelle on attachera plus d'importance qu'à sa propre vie. Un Anglais s'avisa de publier un ouvrage contre l'immortalité de l'âme; on lui fit dans les papiers publics une réponse bien cruelle. C'était un remerciement conçu en ces termes: «Nous tous b...., catins, maq...., voleurs de grands chemins, assassins, traitants, ministres, souverains, faisons nos très-humbles remerciements à l'auteur du Traité contre l'immortalité de l'âme, de nous avoir appris que, si nous étions assez adroits pour échapper aux châtiments dans ce monde-ci, nous n'en avons point à redouter dans l'autre.»

Mais en voilà bien assez sur nos Anglais; ma fantaisie est à présent de vous dire un mot des Espagnols. Je le tiens du baron de Gleichen, qui a été ambassadeur de Danemark à Madrid, et qui est à présent ambassadeur de Danemark en France. Nous fîmes, il y a quelque temps, chez lui un de ces dîners élégants dont je vous ai parlé quelquefois. Après ce dîner élégant pour le service, délicat pour les mets, charmant pour les propos, nous eûmes la musique la plus agréable; après la musique la lecture des trois premiers chants d'un poëme dans le goût de l'Arioste; après la lecture, de la musique encore, puis de la conversation et de la promenade. À propos de la littérature espagnole, pour nous en donner une idée, le baron nous fit l'analyse d'une de leurs meilleures comédies saintes qu'il avait vu représenter. Le théâtre montrait un temple, une exposition du Saint-Sacrement et tout un peuple en prière. La décoration changeait, et le théâtre montrait une faire avec des boutiques parmi lesquelles il y en avait trois dont une était la boutique de la Mort, la seconde la boutique du Péché, et entre ces deux dernières, la troisième, la boutique de Jésus-Christ. Chacun avait son enseigne; chacun appelait les chalands; le Péché n'en manquait pas, ni la Mort non plus; mais le pauvre marchand Jésus se morfondait dans la sienne; las de ne pas étrenner, l'humeur le prenait, la décoration changeait, et on le voyait armé d'un fouet avec la vierge Marie armée d'un autre fouet, tançant et chassant devant eux la Mort, le Péché et tous leurs chalands.

Le nonce actuel du pape s'imagina que ces sortes de pièces avilissaient la religion, et il en demanda la suppression au ministre public. Pour toute réponse, on le renvoya au parterre du théâtre, à la première représentation de la pièce dont je viens de vous parler. En effet, ajoutait le baron de Gleichen, les discours des peuples prosternés devant le Saint-Sacrement étaient du plus grand pathétique et de la plus haute éloquence; et les auditeurs fondant en larmes, pénétrés de repentir, se frappaient la poitrine à grands coups de poing: c'est que ce qui vous fait rire aujourd'hui a fait pleurer autrefois; et que ce qui fait pleurer l'Espagnol aujourd'hui, le fera rire un jour.

Qui est-ce qui croira que ... que tout cela est la lettre d'un amant tendre et passionné à une femme qu'il aime? Personne. La chose n'en est cependant pas moins vraie.

Je vous croyais quitte de l'Angleterre et des Anglais, Je vous y ramène pourtant pour vous montrer combien un voyageur et un voyageur se ressemblent peu. Helvétius est revenu de Londres fou à lier des Anglais. Le Baron en est revenu bien désabusé. Le premier écrivait à celui-ci: «Mon ami, si, comme je n'en doute pas, vous avez loué une maison à Londres, écrivez-moi bien vite afin que j'emballe ma femme, mes enfants, et que j'aille vous trouver.» L'autre répondait: «Ce pauvre Helvétius, il n'a vu en Angleterre que les persécutions que son livre lui a attirées en France.»

Nous avons diné deux fois chez la chère sœur avec M. de Neufond. La première fois, il fut très-bien; il but, il rit, il plaisanta, il causa, il joua, il gagna, il fut gai; la seconde fois, il fût triste, mais triste comme il ne l'est point. Il ne parla point à table; sorti de table, il se tut; il alla se placer dans un coin, le dos tourné à la compagnie, la tête droite, fixée vers la porte, le visage enflammé et le regard comme furieux. Entendez-vous quelque chose à cela? Pourriez-vous deviner à qui il en avait? Mlle Boileau prétend toujours qu'il est jaloux; la chère sœur en était même soucieuse; elle prétend qu'il était attristé de ma bonne humeur.

Voilà minuit qui sonne; bonsoir, mon amie, bonsoir. Quand est-ce donc qu'à la même heure je vous le dirai de plus près?

Je suis bien las de dormir si loin de vous toutes. Si cette lettre part demain, vous pourrez bien en recevoir quatre à la fois.

XCIV

Ce 20 octobre 1765.

Il y aura dimanche huit jours que je ne suis sorti du cabinet: l'ouvrage avance; il est sérieux, il est gai; il y a des connaissances, des plaisanteries, des méchancetés, de la vérité; il m'amuse moi-même; j'en ai pris un goût si vif pour l'étude, l'application et la vie avec moi-même, que je ne suis pas loin du projet de m'y tenir. Tout se compense sans doute en société avec ses amis; une gaieté plus vive, quelque chose de plus intéressant, de plus varié; on se communique aux autres; ils vous tirent hors de vous; voilà le beau côté. Mais combien de fois l'amour-propre blessé, la délicatesse révoltée, et une infinité d'autres petits dégoûts! Rien de cela dans la retraite et la solitude. Les voilà tout autour de moi, ceux dont je ne me suis jamais plaint. Oui, chère sœur, j'ai fait presque tout ce que vous me demandez; j'ai vu l'abbé; j'ai vu M. Rodier; l'abbé ne peut être à vous d'un an; c'est le temps que doit encore durer son éducation; mais à la vérité c'est au plus. M. Rodier paraît aussi fâché que moi de prolonger à mes dépens la petite pension de cet enfant que j'ai fait à une femme que je n'ai jamais vue, bien par l'opération du Saint-Esprit; et je vous assure qu'il ne demande pas mieux que de m'en soulager, et qu'il n'y manquera pas. J'ai trouvé toutes sortes de protections auprès de M. Dubucq; c'est lui dont le sort de mon petit cousin de Cayenne dépend. Quelqu'un de ces jours, je dresserai un placet rempli de mensonges les plus honnêtes et les plus pathétiques, il sera présenté, et je vous chargerai de chercher mon absolution dans Suarès et dans Escobar. Ces gens-là auront apparemment décidé qu'il est permis de faire un petit mal pour un grand bien; et ma conscience sera tranquille.

À propos, je n'ai plus entendu parler de Lattré[171], ni du plan de Reims, ni de M. Le Gendre. Vous me recommandez, mon amie, le silence avec Vialet. Beau! vous y êtes bien! il sait tout, et sa tête a bien fait un autre chemin que la vôtre! Mes amies, portez-vous bien; jouissez pleinement du bonheur d'être à côté l'une de l'autre, récompensez-vous du temps perdu, et prenez des arrhes pour l'avenir.

Vous êtes folle, chère sœur, d'être inquiète du projet de prendre une maison. Premièrement, rien n'est plus incertain que ce projet ait lieu; laissez passer l'hiver; laissez venir le printemps, la campagne embellie; après la campagne embellie, la campagne intéressante et utile, et vous verrez comme l'année se passera, et comme la suivante lui ressemblera, et comme la troisième ressemblera aux deux autres. Et quand ce projet s'exécuterait, vous ne connaissez donc ni les enfants, ni les vieillards. La maison de la rue Sainte-Anne s'arrangera: elle sera charmante; votre mari vous réunira, et maman finira par venir demeurer à côté de vous. Si votre tête voulait bien laisser aux choses, qui n'en iront pas moins leur train, leurs cours simple, nécessaire et naturel, sans s'en mêler, elle n'aurait point eu de soucis; et tout s'arrangerait selon ses souhaits, parce que ses souhaits ne peuvent être que conformes au bien-être de tous. Damilaville est arrivé le col un peu gros encore, mais en train de guérir; pourvu que la vie de Paris ne s'y oppose, ni femme, ni veilles, ni table, ni vin! Cela est bien dur. C'est proposer à un homme de mourir cent fois pendant dix ans, pour l'empêcher de mourir une; c'est le mot d'un petit-maître et d'un grave philosophe, et qui prouve qu'un petit-maître ne dit pas toujours des sottises, ou qu'un grave philosophe peut en dire une.

Je ne l'ai pas encore vu; il a brûlé Paris, et sa chaise de poste l'a déposé tout de suite à la Briche, où il est depuis mardi, et d'où il ne reviendra que dans le courant de la semaine. Le travail de la journée m'avait donné le soir un appétit dévorant. J'ai voulu souper; une fois, deux fois, cela m'a bien réussi; mais la troisième a payé pour toutes. J'ai fait l'indigestion la mieux conditionnée; avec de l'eau chaude, de la diète, des médecines de maman, on guérit tout; il faut encore y ajouter son tempérament et le mien. Présentez-lui mon respect et à Mme et à Mlle de Blacy. Embrassez-vous l'une et l'autre pour moi; c'est une commission qui ne vous sera pas désagréable et que j'aimerais bien autant faire moi-même. Il y en a une des deux que j'embrasserais bien deux fois. Devinez laquelle? «Voilà, dira la petite sœur, de ces coquetteries qu'il a sans cesse et que je ne lui passerais pas.--Eh! madame, de quoi vous mêlez-vous? Ce n'est peut-être pas vous que je veux embrasser deux fois. Oh! pour une, il serait sûr que cela me ferait grand plaisir, et parce que quand on embrasse on est tout contre l'embrassée, et que cette fois-ci l'embrassée serait tout contre celle que j'aime. Si ce que je dis là pouvait la dépiter un peu! Adieu, mon âme; adieu, mon amie, ma vie, et tout ce qui m'est cher. Dimanche, attendez-vous encore à quelque billet.

XCV

À Paris, le 10 novembre 1765.