Lettres à Mademoiselle de Volland
Part 35
Il est impossible de faire ni le mal, ni le bien impunément. On est puni de l'un par les lois, de l'autre par l'envie. Ce projet de souscription si honnête, si bien imaginé, eh bien, ne 1e voilà-t-il pas arrêté, ou sur 1e point de l'être[165]! Il faut convenir que c'est la vengeance la plus cruelle qu'il fût possible de prendre du parlement de Toulouse, le témoignage 1e plus authentique du mépris que l'on porte à présent à ces opinions religieuses qui ont si souvent étouffe l'humanité dans le cœur de l'homme; le moyen le plus adroit de désespérer les fauteurs scélérats de ces absurdes et monstrueuses opinions; le spectacle le plus affligeant pour eux; la marque la plus évidente des progrès de la raison et des services de la philosophie. La liste des souscripteurs, si elle eût été nombreuse et qu'elle eût renfermé des hommes de tout état, comme il serait arrivé[166] eût présenté le monument le plus honorable de la bienfaisance naturelle. Le ton du projet avec l'épigraphe tirée de Lucrèce, l'affiche la plus hardie tirée du fatalisme, et la satire la plus violente et la plus cachée de leur providence: le moyen que cela pût aller sans bruit! J'avais tout prévu et tout dit à Grimm, qui s'en est moqué.
J'achève cette lettre, et je cours chez Mme d'Épinay, qui m'appelle pour causer apparemment de ce contre-temps.
Sans la crainte de vous ruiner, je vous aurais envoyé, sous l'enveloppe d'un de mes billets doux de quatre pages, le livre de...
J'ai fait un Avertissement pour les dix volumes de notre ouvrage qui restent à paraître. Je ne sais qu'en dire, c'est peut-être une chose excellente; c'en est peut-être une médiocre. Je l'ai remis à Grimm qui l'emportera à la campagne, et qui en jugera plus sainement dans le silence de la solitude. Je ne lui conseille pas de me donner de l'ouvrage: j'en suis incapable. L'esprit est abattu, la tête lasse et paresseuse, le corps en piteux état. Il ne me reste de bon que la partie de moi-même dont vous vous êtes emparée. C'est un dépôt où je la trouve si bien que j'ai résolu de l'y laisser toute ma vie. Ne me le conseillez-vous pas?
À propos, savez-vous bien qu'il ne tient qu'à moi d'être vain! Il y a ici une Mlle Necker, jolie femme et bel esprit, qui raffole de moi: c'est une persécution pour m'avoir chez elle. Suard lui fait sa cour avec une assiduité à tromper M. de... Aussi le pauvre M. de... l'est-il parfaitement, comme vous en jugerez par la mauvaise plaisanterie que je vais vous dire: «Eh bien! lui disait M...., quelques jours avant son départ, on ne vous voit plus, tendre grenouille?--Qu'est-ce que cela signifie, tendre grenouille?--Eh! oui, est-ce que vous ne passez pas à présent vos jours et vos nuits à soupirer au Marais.» Mme Necker demeure au Marais. C'est une Genevoise sans fortune, qui a de la beauté, des connaissances et de l'esprit, à qui le banquier Necker vient de donner un très-bel état. On disait: «Croyez-vous qu'une femme qui doit tout à son mari osât lui manquer?» On répondit: «Rien de plus ingrat dans ce monde!» Le polisson qui fit cette réponse, c'est moi. Il s'agissait d'une femme: quand il s'agira d'un homme, laissez ma phrase telle qu'elle est; finissez-la seulement par l'autre monosyllabe, si vous le savez. En effet, il y en a beaucoup des uns et des autres qui n'ont que la mémoire du service présent.
Mon autre aventure de fiacre, la voici: Il pleuvait à seaux; il était onze heures et demie du soir; je m'en revenais de la rue des Vieux-Augustins; mon fiacre descendait la rue des Petits-Champs à toutes jambes; un cabriolet la remontait encore plus vite; les deux voitures se heurtent, et voilà le cabriolet jeté dans la porte vitrée du café, et la porte mise en cent mille pièces. Je vous laisse à deviner le reste de cette aventure: les cris mêlés du cafetier, du maître du cabriolet et de mon fiacre; le cabriolet brisé et à moitié engagé dans la boutique du cafetier; les chevaux abattus; le valet à moitié rompu; et les jurements du fiacre arrêté, et votre serviteur à pied au milieu du déluge. Il aurait été plus de deux heures du matin, quand je serais rentré chez moi, si cela m'avait arrêté. Voilà le pendant de la tempête de Vialet.
M. Le Gendre n'a rien épargné pour m'engager à prendre à côté de madame place dans sa voiture pour Reims; mais madame m'a avoué ingénument que c'était bien à condition que je n'accepterais pas. Je ne puis supporter ces petites ruses-là. Si je l'avais pris au mot! Oh! l'on aurait alors travaillé à rendre la chose impossible; mais y a-t-il bien de l'ingénuité à Mme Le Gendre? Je suis devenu d'une méfiance insupportable. L'invitation s'était faite en présence de M.... Vous entendez le reste. Cet homme-là me fera un de ces matins quelque tracasserie endiablée. Il est certain qu'il souffle avec une impatience mortelle que je parle si souvent à la chère sœur. Notre intimité le désespère. Il sait tout le cas que je fais de Vialet: il ne doute pas que je n'aie deux moyens de le desservir auprès d'elle: l'un, de lui mettre sans cesse sous les yeux la différence d'un homme sensé et d'un sot; l'autre de lui rappeler ses premiers engagements. Avec toute sa probité scrupuleuse, c'est un homme à me faire quelque perfidie; il mentira, il inventera, il parlera, il fera parler; l'autre est toujours prêt à s'ombrager. Pour Dieu, qu'elle parte bien vite, afin que ma prophétie ne s'accomplisse du moins qu'à son retour! Il sait toute la platitude qu'il y a à ramener sans cesse ses bonnes œuvres, dont la dernière racontée avait encore pour objet un joli garçon; il tourne, il se brouille, il s'embarrasse; on ne sait d'abord où cet amphigouri aboutira, et c'est toujours à sa bienfaisance. Cela pue à infecter; mais ne lisez rien dans mes lettres sur M....; il est sûr qu'on en raffole.
Adieu, ma bonne et tendre amie; portez-vous bien; faites des vœux pour ma santé et pour la fin de mes affaires. Si votre cœur me souhaite autant que vous êtes désirée du mien, c'est pour le coup que je dirai aussi: Ô ma chère tante! le joli séjour que celui d'Isle. Mille respects à toutes ces dames.
XCI
Ce 8 septembre 1765.
Sommes-nous faits pour attendre toujours le bonheur? le bonheur est-il fait pour ne venir jamais? Encore deux ou trois mois de la vie que je mène, et je reste convaincu que les conditions de l'homme sont toutes également indifférentes, et je m'abandonne au torrent qui entraîne les choses, sans me soucier de la manière dont il disposera de moi. J'avais une fortune bornée; la nécessité de la partager au temps où une fille nubile me demanderait sa dot, et l'impossibilité de ce partage sans aller chercher l'aisance en province, ou sans ressentir la disette à Paris, m'inquiétait, et semblait me condamner au travail jusque dans l'âge des infirmités et du repos. Un événement inattendu m'enrichit et ne me laisse aucun souci sur l'avenir. En ai-je été plus heureux? Aucunement. Une chaîne ininterrompue de petites peines m'a conduit jusqu'au moment présent. Si je Mais l'histoire de ces peines, je sais bien qu'on en rirait: c'est le parti que je prends moi-même quelquefois; mais qu'est-ce que cela fait? Mes instants n'en ont pas été moins troublés, et je ne prévois pas que ceux qui suivront soient plus tranquilles... Mais je crois que ma digestion va mieux, puisqu'à mesure que j'écris, je perds l'envie de continuer sur ce ton triste et moraliste.
Don Diego est revenu. J'avais prédit que l'année du retrait et le délai de la jouissance ne le dégoûteraient point de l'acquisition; ma prédiction s'est accomplie. Reste à savoir comment on s'y prendra pour ne point s'abîmer de dépense, si l'on ne veut pas se résoudre à vivre séparé de vous pendant deux ou trois ans. Je me trouve au milieu de ces délibérations-là, et je me tais. On ne parle que pour ouvrir un avis conforme aux intérêts de ceux qui me consultent, mais si contraire aux miens, que c'est presque à faire douter de l'attachement que j'ai pour vous.
Hier, aux Tuileries, M. Le Grand en fut tout à fait scandalisé. Je disais à la chère sœur qu'il fallait vivre quatre à cinq mois de l'année à Paris, et aller avec sa fille, son fils et un précepteur, s'établir les huit autres à la terre de madame sa mère. Le Grand, qui était à côté de moi, me tira à l'écart, et me dit: «Y pensez-vous! si l'on suit le conseil que vous donnez, que deviendra-t-elle? que deviendrez-vous?--Il n'y a pas tant de générosité dans cet oubli d'elle et de moi, lui répondis-je, que vous y en supposez. La considération de son bonheur et du mien n'influera aucunement dans l'arrangement qu'on prendra; notre liaison n'a de l'importance que pour nous; nous nous connaîtrions bien mal en gens si nous allions nous imaginer qu'on pût la compter pour quelque chose dan une affaire d'argent et d'économie. La bienséance et le mérite d'évaluer juste le prix qu'on y met sont les seuls avantages à tirer de notre position, et ils me resteront. C'est peu de chose; mais c'est encore moins que rien. Cela m'épargne des réflexions inutiles, et aux autres le petit embarras d'y répondre.» Je crois, mon amie, que je vois juste et que j'agis bien. Qu'en pensez-vous?
Nous allâmes tous, hier lundi, dîner chez M. Gaschon. J'avais proposé de louer pour deux ans un appartement dans sa maison; on y aurait des caves admirables pour cinq ou six mille bouteilles de vin qui jouent un grand rôle dans nos délibérations. Mme Le Gendre saisit cet avis avec la chaleur que vous lui connaissez; mais don Diego ne manqua pas de lui objecter cette scrupuleuse bienséance qui l'avait détournée, il y a trois ou quatre mois, d'habiter, jeune et jolie, sous le même toit avec un garçon dont la réputation de sagesse n'est pas encore établie; mais elle est si fatiguée d'incertitudes que l'inconvénient de les voir durer est le seul qu'elle connaisse. Elle répondit lestement au cher époux qui parut dans ce moment préférer sa femme à son vin: c'est qu'il a d'autres vues; et elles ne sont pas si secrètes qu'on ne les devinât bien sans être un Œdipe: à force de converser avec un Sphinx, on se tire de ses énigmes.
Après dîner, Gaschon alla faire le pied de grue au bout du Pont-Royal, par un temps assez froid, pour saisir au passage un ambassadeur de Portugal qui s'intéresse à Mme Germain. Malade, impatient et frileux, il faut qu'il en soit encore aux petits soins avec cette femme. D'ailleurs il parle des friponneries du mari, comme la chère sœur des cheveux de son fils qui ne sont qu'un peu jaunes.
Mlle Boileau, elle et moi, nous fumes attendre aux Tuileries Le Grand et don Diego qui étaient allés visiter la maison. Cette maison a bien changé depuis qu'elle est nôtre. Il y a huit jours qu'elle tombait en ruine, aujourd'hui il n'y a plus qu'un ou deux plafonds à relever; et ces misérables réparations ne valent pas la peine d'attendre la fin d'un décret; et la très-chère sœur, qui coucherait cent ans et plus encore avec son mari sans le connaître davantage, ne voit pas qu'on veut l'installer là, et la promener d'étage en étage, tandis qu'on maçonnera, ou l'envoyer en province, avec la belle confiance qu'elle aura en un clin d'œil un hôtel tout prêt à la recevoir.
Vous vous êtes sauvée de Paris pour ne plus entendre parler maison, et je n'ai pas cessé de vous en ennuyer. Prenez patience; don Diego part jeudi; la chère sœur dans le courant de la semaine suivante; je resterai seul, et vous n'entendrez plus parler de rien; mais j'oubliais qu'elle allait vous trouver, et que les maisons la suivraient encore où vous êtes.
Je ne l'ai point vue aujourd'hui Elle aura été abandonnée toute la journée à M.... qu'elle prétend avoir renvoyé bien loin.
Je m'étais laissé entraîner, il y a cinq ou six jours, chez les Van Loo que je trouvai tous de bonnes gens. J'y dînai comme en famille, avec un Anglais, premier peintre du roi d'Angleterre, sa femme et sa fille. Cet Anglais s'appelle M. de Ramsay; c'est lui dont il est parlé dans certains papiers de Voltaire sur les Calas, où l'on rappelle l'histoire d'une jeune fille dont la fourberie exposa sept ou huit honnêtes gens à périr ignominieusement, et qui auraient eu le sort le plus malheureux si ce M. de Ramsay n'avait ouvert les yeux à la justice. On dit qu'il peint mal, mais il raisonne très-bien[167].
On fit, après dîner, la partie pour aujourd'hui d'aller voir le cabinet du Jardin du Roi; je me chargeai de le faire ouvrir pour la compagnie, lorsqu'il serait fermé pour le public.
J'oubliais de vous dire que l'arrivée de Mme Vernet et de Mme Blondel chez Van Loo me mit en fixité de très-bonne heure.
Nous avons tous dîné aujourd'hui chez La Tour. Sur le soir nous avons été promener au jardin de l'Infante[168], où je n'ai pu esquiver Mme Blondel. Nous avons renoué connaissance; nous sommes tout au mieux; mais nous ne nous reverrons plus; nous sommes dans l'usage de mettre six ou sept ans d'intervalle entre nos rencontres.
J'ai été sur le soir chez la chère sœur; elle était allée au Palais-Royal, où je ne me suis pas mis en peine de la chercher, parce que ce n'est pas la servir peut-être comme elle paraît le désirer que de s'interposer sans cesse dans ses tête-à-tête; et puis, ma foi, si elle en est autant excédée qu'elle dit, qu'elle s'en défasse au lieu d'appeler sans cesse à son secours. Elle tient avec cet homme-là une conduite politique que je ne saurais approuver. C'est de l'intérêt qu'elle y met, et lui est autorisé à croire que c'est du goût; aussi cela va-t-il passablement tant qu'ils ne s'expliquent pas.
À propos vous allez rire sûrement d'une observation que j'ai faite: c'est qu'il a découvert enfin qu'il ennuyait, et qu'il se prépare chez lui à être amusant. Il vient muni d'historiettes, de faits, de contes, de fetras bizarres de toutes couleurs, qu'il place comme il peut; mais comme j'ai une allure hétéroclite, bizarre, qui ne se prête pas trop aux lieux communs, il est rare que l'homme ne remporte une partie de sa provision.
Si vous voyiez le ton magistral que l'Académie lui a donné! Mais à propos d'Académie, les Quarante sont dans la boue. Le roi a renvoyé à l'Académie des sciences la pension vacante par la mort de Clairaut, due à d'Alembert, qui n'est pas riche, et contestée à celui-ci par Vaucanson, qui a quarante mille livres de rente. D'Alembert a eu pour lui toutes les voix; il n'est resté à son concurrent que l'indignation publique; juste récompense de son avidité et de sa sordide avarice.
La partie du Jardin du Roi n'a pas pu se faire aujourd'hui; elle a été remise à demain matin par M. Daubenton. Cela me fait perdre des journées que je dois à mon amie.
Ah! mon amie, la terrible corvée que ce salon! La Rue, à qui j'ai fait entrevoir un petit intérêt, me sert fort bien, mais il faut que l'éducation de ce jeune homme ait été bien négligée; il écrit aussi mal qu'une blanchisseuse ou qu'un évêque; mais qu'est-ce que cela me fait? Ses remarques sont bonnes et je parviens à les déchiffrer[169].
Commencez-vous à vous remettre un peu des fêtes de Reims? L'inauguration, le dîner, le concert, le spectacle, le feu d'artifice, le souper, le bal, la promenade que j'oubliais, il y en a là bien plus qu'il n'en faut pour mettre sur les dents une créature plus robuste que vous.
Vous avez rendu le repos à la chère sœur, et vous avez bien fait. Vous lui devez bien de l'amitié, car elle vous aime beaucoup; je suis tout à fait content de la manière dont vous acquittez cette dette. Je rêve quelquefois que si je mourais et qu'elle vous restât, la vie pourrait encore avoir toute sa douceur pour vous. J'en suis plus tranquille sur les événements: c'est une consolation qui m'est assurée dans la maladie. Je hâte son départ tant que je puis; si cette meilleure partie de vous-même ne vous est pas encore rendue, ce n'est ni sa faute ni la mienne. Vos lettres lui font un plaisir infini J'en allonge la lecture des miennes. Écrivez-lui souvent, écrivez-lui fort au long. Je regretterai le moins que je pourrai tous les instants que vous me volerez pour elle. C'est en sa laveur seulement que je vous pardonnerai de prendre sur votre sommeil.
J'ai reçu votre numéro 18, mais le numéro 17, où est-il? qu'est-il devenu? La lettre de Châlons doit-elle, ou ne doit-elle pas être comptée?
Je n'ai rien encore fini avec mes libraires. Je n'ai ni l'argent qu'ils me doivent, ni compte arrêté. Cela me ferait sauter aux nues, sans un petit souci d'âme qui est venu tout à propos faire distraction aux choses d'intérêt. C'est une belle et bonne chose que de n'avoir qu'un petit coin sensible; il est très-douloureux d'être blessé là, ne fût-ce que d'une égratignure d'épingle; mais en revanche aussi, tout le reste est invulnérable.
L'argent de l'impératrice, auquel vous avez eu la bonté de penser, est placé en quatre billets de fermiers généraux, dont la date est du 1er du mois d'août, ce qui me fait perdre deux mois d'intérêt: c'est ainsi qu'il l'a plu à Dieu et au doux et poli M. de Saint-Marc.
Adieu, chère et tendre amie; portez-vous bien, dormez bien, et quand vous serez bien reposée, écrivez à la chère sœur, écrivez-moi Jouissez de tout ce que le séjour d'Isle peut vous offrir d'agréable, jusqu'au moment où la chère sœur ira vous rejoindre et vous restituer la plus douce partie du bonheur qui vous manque. Si je puis, j'irai sous quinzaine faire variété et m'interposer entre elle et vous: c'est mon rôle ici; ce sera encore mon rôle là-bas, et il ne me déplaira plus. Mille tendres respects à madame votre mère et à madame votre sœur. Si Mlle Mélanie m'avait oublié! eh bien! eh bien! je me souviendrais encore d'elfe.
C'est la vingtième, je crois. Je répondrai jeudi à votre vingt-deuxième.
XCII
À Paris, le 20 septembre 1765.
Par où commencerai-je? Ma foi, je n'en sais rien. Pourquoi pas par nos soirées, puisque ce sont pour la chère sœur et pour moi des heures délicieuses, l'attente de toute notre journée et la consolation de son ennui? Pourquoi n'êtes-vous pas de ces entretiens-là? Vous auriez entendu tout ce qui s'y dit, et vous sauriez tout ce qu'il m'est impossible de vous rendre. Non, je ne crois pas qu'il y ait sous le ciel une plus honnête et plus innocente créature que cette petite sœur. À l'âge qu'elle a, avec sa pénétration, son esprit, femme et mère, pour peu qu'il y ait de malhonnêteté dans un usage, dans les conventions, dans les mœurs, elle n'y entend rien; elle est à quinze ans; cela lui est étranger, et les choses courantes sont des énigmes qu'on lui explique, et au sens desquelles elfe a toute la peine du monde à croire. Je lui disais que quand un homme avait osé dire à une femme mariée: Je vous aime, et qu'elle avait répondu: Et moi je vous aime aussi, tout était arrangé entre eux, qu'il ne leur manquait plus que l'occasion; que, s'il arrivait qu'on trouvât le lendemain cette femme triste, froide, indifférente, soucieuse, on lui supposait des réflexions, des craintes qui l'arrêtaient et qui la faisaient revenir contre un engagement formel; qu'il était ainsi d'une fille à un homme marié, d'un homme quel qu'il fût à une religieuse, et qu'il n'y avait pas une femme mariée sous le ciel dans la bouche de laquelle je vous aime n'ait précisément la même valeur que dans la bouche de son amant; que ces expressions n'avaient pas tout à fait la même force d'une jeune fille à un jeune garçon, parce qu'elles ne décelaient point un sentiment défendu; qu'il y avait un moyen licite de les livrer à leurs désirs mutuels; que la volonté de leurs parents, et cent autres considérations sous-entendues, faisaient une restriction tacite à leurs aveux; au lieu que ceux qui étaient liés par quelques vœux solennels qui les séparaient étaient censés avoir pris parti sur cet obstacle, lorsqu'ils s'expliquaient une fois. Elle tombe des nues, quand je lui parle ainsi; et quand elle dit à un homme: Je vous aime, savez-vous ce que cela signifie? Je n'accepte de vous que les qualités qui manquent à mon mari, et mon mari n'est pas impuissant. Puis, quand elle a trouvé cela, elle est enchantée, elle croit de la meilleure foi du monde avoir découvert le secret de son cœur. Il est vrai que je n'ai pas la complaisance de lui laisser longtemps cette illusion. Mais si cela est, lui dis-je, qu'avez-vous besoin d'un amant? Moi qui suis votre ami, votre sœur qui vous aime si tendrement, ne vous offrons-nous pas, ensemble ou séparés, les qualités qui manquent à votre époux? Peu à peu je l'amène à reconnaître qu'elle désire vraiment quelque chose de plus que ce qu'elle avoue, qu'il y a des caresses que nous ne lui proposons jamais l'un et l'autre, et qui lui seraient douces, et elle en convient; que, s'il y avait sous le ciel un homme en qui elle eût assez de confiance pour espérer qu'il se renfermerait dans de certaines bornes, elle aimerait à s'asseoir sur ses genoux, à sentir ses bras la serrer tendrement, à lire la passion la plus vive dans ses regards, à approcher son front, ses yeux, ses joues, sa bouche même de sa bouche, et elle en convient; qu'après quelques essais de tout ce qu'elle peut attendre de la retenue d'un pareil amant, peut-être elle oserait un jour se livrer à toute l'ivresse de son âme et de ses sens, et elle en convient encore; mais ce que je lui prédis et ce dont elle ne convient ni ne disconvient tout à fait, c'est qu'elle sentirait tôt ou tard qu'elle pourrait être plus heureuse; que cette jouissance, toute voluptueuse qu'elle l'aurait éprouvée, lui paraîtrait incomplète; que cette retenue qu'elle aurait si journellement exigée, et qu'on aurait si scrupuleusement gardée avec elle et dans des instants si difficiles, finirait par la blesser; que plus elle serait honnête, plus elle saurait mauvais gré à son amant de la laisser impitoyablement lutter entre sa passion et sa vertu; qu'elle le bouderait le lendemain sans trop savoir pourquoi; mais que, si elle voulait un peu regarder au fond de son cœur, elle verrait que, tout en louant son amant de la fidélité scrupuleuse avec laquelle il se serait souvenu de sa promesse, elle lui saurait le plus mauvais gré de n'y avoir pas manqué, lorsque, n'étant plus maîtresse d'elle-même, sa faiblesse involontaire, toute la trahison de ses sens l'aurait suffisamment excusée à ses yeux. D'ailleurs, l'amour-propre s'accommode-t-il de tant de mémoire? Pardonne-t-on à un homme de se posséder si bien, lorsqu'on s'est tout à fait oubliée? Est-on assez aimée, est-on assez belle à ses yeux? Je jure que je ne connais point les femmes, ou qu'il n'y en a aucune qui ne rompît un beau jour avec un amant si discret; cela sous prétexte que les plaisirs auxquels on s'est livré, après tout, ne sont pourtant pas innocents: on aurait des remords de continuer de s'exposer au péril, sans aucune espérance d'y rester. On se dégoûterait d'un homme qui ne se placerait jamais, de lui-même, comme on le veut et comme on n'ose se l'avouer; et l'on aurait incessamment trouvé cent mauvaises raisons honnêtes pour se colorer à soi-même la plus déshonnête des ruptures. On aurait bien mieux aimé avoir le lendemain à se désoler, à verser des larmes, à l'accabler, à s'accabler soi-même de reproches, à entendre ses excuses, à les approuver et à se précipiter derechef entre ses bras; car après la première faute, on sait secrètement que le reste ira comme cela; et l'on se dépite d'attendre que cette faute, qui doit nous soulager d'une lutte pénible et nous assurer une suite de plaisirs entiers et non interrompus, soit commise et ne se commette pas.
Eh bien! chère amie, ne trouvez-vous pas que depuis la fée Taupe, de Crébillon, jusqu'à ce jour, personne n'a mieux su marivauder que moi?