Lettres à Mademoiselle de Volland

Part 3

Chapter 33,766 wordsPublic domain

J'ai élevé dans son cœur une statue que je ne voudrais jamais briser; quelle douleur pour elle si je me rendais coupable d'une action qui m'avilît à ses yeux! N'est-il pas vrai que vous m'aimeriez mieux mort que méchant? Aimez-moi donc toujours afin que je craigne toujours le vice. Continuez de me soutenir dans le chemin de la bonté. Qu'il est doux d'ouvrir ses bras quand c'est pour y recevoir et pour y serrer un homme de bien! c'est cette idée qui consacre les caresses: qu'est-ce que les caresses de deux amants, lorsqu'elles ne peuvent être l'expression du cas infini qu'ils font d'eux-mêmes? Qu'il y a de petitesse et de misère dans les transports des amants ordinaires! qu'il y a de charmes, d'élévation et d'énergie dans nos embrassements! Venez, ma chère Sophie, venez; je sens mon cœur échauffé. Cet attendrissement qui vous embellit va paraître sur ce visage. Il y est. Ah! que n'êtes-vous à côté de moi pour en jouir! Si vous me voyiez dans ce moment que vous seriez heureuse! que ces yeux qui se mouillent, que ces regards, que toute cette physionomie serait à votre gré! et pourquoi s'opiniâtrent-ils à troubler deux êtres dont le ciel se plaisait à contempler le bonheur? ils ne savent pas tout le mal qu'ils font; il faut leur pardonner. Je ne vous verrai point ce matin. Je ne trouverai point M. Petit chez lui, et je suis arrêté chez moi par M. de Ximènes. J'ai passé la nuit à lire sa tragédie, dont j'ai fait un extrait pour Grimm[4]. J'irai ce soir à la comédie nouvelle, et c'est encore pour lui que j'irai[5]. Les trois belles âmes que la vôtre, la sienne et la mienne! s'il m'en manquait une des deux, qui est-ce qui remplirait ce vide terrible? Vivez tous deux, si vous ne voulez pas que je sois un jour la voix qui crie dans le désert.

Je serai dans le parterre, vers le fond et dans le milieu; c'est de là que mes yeux vous chercheront. Je m'en reviendrai après la petite pièce, ou peut-être avant, jeter sur le papier mes idées et travailler pour mon ami. Je serai demain, à midi, où vous m'attendez. J'y serai sans faute. Combien je sacrifie de moments doux à votre mère! J'ai un peu rêvé à la répugnance de votre sœur. Elle ne m'estime donc pas assez pour me voir enfermé dans la même boîte avec elle? Mais ce n'est pas cela, ma Sophie; peut-être craint-elle qu'un jour que vous serez ou que vous ne serez plus, cette boîte... Cette mère empêchera donc toutes les choses douces et innocentes que nous méditerons... Dites-lui qu'on peut arranger les deux portraits comme il lui plaira...; dites-lui que je suis un homme de bien, que rien ne me fera changer pour vous...; dites-lui que j'ai atteint l'âge où l'on ne change plus de caractère...; dites-lui combien je serais flatté, combien vous seriez heureuse de tenir, de sentir, de regarder elle et moi, moi et elle... Transportez-la au moment où vous vous séparerez, elle pour s'en retourner à Châlons, vous pour revenir à Paris... Vous refuser son portrait, c'est se détacher du vôtre... Madame, pesez bien tout, et ne contristez pas votre sœur. Suivez l'impulsion de votre âme, elle vous conseillera toujours bien. J'aime qu'on ait des vues délicates; j'aime aussi qu'on les néglige quelquefois... Il suffit de pouvoir se dire dans l'avenir: J'y avais pensé... Il est bien singulier que ce soit un jaloux qui tienne ces discours et qui insiste... Est-ce que je suis désabusé?... Je ne sais. Je sens seulement que je souhaite vivement une chose qui m'aurait chagriné, si elle s'était faite sans mon aveu; elle m'aurait beaucoup chagriné, et je la souhaite beaucoup; et c'est une complaisance dont je saurais un gré infini à Mme Le Gendre, parce que c'est une manière de vous obliger que vous préféreriez à toute autre...

Si votre sœur se résout à ce que nous lui demandons et que vous nous ayez tous les deux, Sophie, prenez garde, ne la regardez pas plus tendrement que moi; ne la baisez pas plus souvent. Si cela vous arrive, je le saurai. Adieu, mon amie, à demain. O la belle soirée que celle d'hier! Vous êtes bien touchée, bien tendre; et Mlle Boileau avait de l'esprit comme un ange; elle était heureuse de votre bonheur et du mien, cela est d'une âme charmante.

III

... Juillet 1759.

Bonjour, mon ami. Je ne vous vis point hier. Le Baron, qui agit fort librement avec ses amis, ne dînait point hier chez lui. J'allai au Palais-Royal, et je recommandai au portier de notre ami de recevoir une lettre pour moi, s'il en venait une. J'y passai le soir; point de lettre.

Je ne vous verrai point encore aujourd'hui, à moins que ce ne soit sur le soir. S'il faisait un temps bien orageux, bien pluvieux, bien noir, je me jetterais dans un fiacre, et j'arriverais. Puisse-t-il faire ce temps! puissé-je voir mon amie! Dites-moi pourquoi je vous trouve plus aimable de jour en jour. Ou me cachiez-vous une partie de vos qualités, ou ne les apercevais-je pas? Je ne saurais vous rendre l'impression que vous fîtes sur moi pendant le petit moment que nous passâmes ensemble avant-hier. C'est, je crois, que vous m'aimez davantage. Voilà le billet que je reçois à l'instant du Baron, et voilà une lettre que je reçus hier pour Mlle Boileau. Présentez-lui mon respect; et vous, ma Sophie, croyez-moi pour jamais tout ce que vous savez que je vous suis. Voilà aussi quelques papiers que vous désirez de voir.

IV

Paris, le 10 juillet.

J'écris sans voir. Je suis venu; je voulais vous baiser la main et m'en retourner. Je m'en retournerai sans cette récompense; mais ne serai-je pas assez récompensé si je vous ai montré combien je vous aime? Il est neuf heures, je vous écris que je vous aime. Je veux du moins vous l'écrire; mais je ne sais si la plume se prête à mon désir. Ne viendrez-vous point pour que je vous le dise et que je m'enfuie? Adieu, ma Sophie, bonsoir; votre cœur ne vous dit donc pas que je suis ici? Voilà la première fois que j'écris dans les ténèbres: cette situation devrait m'inspirer des choses bien tendres. Je n'en éprouve qu'une: je ne saurais sortir d'ici. L'espoir de vous voir un moment m'y retient, et j'y continue de vous parler, sans savoir si j'y forme des caractères. Partout où il n'y aura rien, lisez que je vous aime.

V

Paris, le 15 juillet.

Voilà la lettre de Grimm. Je l'ai relue avant que de vous l'envoyer. Imaginez sa douleur lorsqu'il aura appris que celui qui lui disait en l'embrassant, il y a quelques mois: «Voilà pour mon fils, voilà pour ma fille, voilà pour ma petite-fille», n'est plus. Il s'est endormi entre les bras de deux de ses enfants, sans douleur, sans agonie et sans efforts. Mon père n'était pas un de ces hommes qu'on oubliait quand on l'avait connu. Grimm se ressouviendra de lui et le pleurera. Vous adoucirez l'idée que j'en garderai, elle ne me quittera pas même à côté de vous; mais ce qu'elle a de touchant et de mélancolique se fondant avec les impressions de tendresse que je reçois de vous, il résultera de ce mélange un état tout à fait délicieux. Ah! s'il pouvait devenir habitude! il ne s'agit que d'être bon amant et bon fils, homme bien reconnaissant et bien tendre, et il me semble que j'ai ces deux qualités. On n'éprouverait plus cette joie bruyante; l'âme ne s'ouvrirait que par intervalle; mais le rayon de gaieté qui s'en échapperait, semblable au rayon de lumière qui descend du ciel dans un jour nébuleux et couvert, n'en aurait que plus d'éclat et d'effet. Celui de notre tristesse sur les autres est bien singulier. N'avez-vous pas remarqué quelquefois à la campagne le silence subit des oiseaux, s'il arrive que dans un temps serein un nuage vienne à s'arrêter sur un endroit qu'ils faisaient retentir de leur ramage? Un habit de deuil dans la société, c'est le nuage qui cause en passant le silence momentané des oiseaux. Il passe et le chant recommence.

Comment vous portez-vous aujourd'hui? Avez-vous bien dormi? Dormez-vous quelquefois comme moi, les bras ouverts? Que vos regards étaient tendres hier! combien ils le sont depuis quelque temps! Ah! Sophie, vous ne m'aimiez pas assez, si vous m'aimez aujourd'hui davantage... Si vous m'avez écrit un petit mot, je saurai comment le reste de la soirée d'hier s'est passé... Mais lisez donc l'histoire de cet abbé de Prades[6]... Quel abominable homme! malheureusement il y en a beaucoup de pareils... Bonjour, ma tendre amie; je vous embrasse; je vous aime toujours; ils n'en croiront rien; mais cela sera en dépit de tous les proverbes, fussent-ils de Salomon! Cet homme-là avait trop de femmes pour entendre quelque chose à l'âme de l'homme de bien, qui n'en estime et n'en aime qu'une.

VI

... Juillet 1759.

Je ne saurais m'en aller d'ici sans vous dire un petit mot. Hé bien! mon amie, vous comptez donc beaucoup sur moi! votre bonheur, votre vie sont donc liés à la durée de ma tendresse! ne craignez rien, ma Sophie, elle durera, et vous vivrez et vous vivrez heureuse. Je n'ai point encore commis le crime, et je ne commencerai point à le commettre: je suis tout pour vous, vous êtes tout pour moi; nous supporterons ensemble les peines qu'il plaira au sort de nous envoyer; vous allégerez les miennes, j'allégerai les vôtres. Puissé-je vous voir toujours telle que vous êtes depuis quelques mois! pour moi, vous serez forcée de convenir que je suis comme au premier jour: ce n'est pas un mérite que j'aie, c'est une justice que je vous rends. L'effet des qualités réelles, c'est de se foire sentir plus vivement de jour en jour. Reposez-vous de ma constance sur les vôtres et sur le discernement que j'en ai. Jamais passion ne fut plus justifiée par la raison que la mienne. N'est-il pas vrai, ma Sophie, que vous êtes bien aimable? Regardez au dedans de vous-même; voyez-vous bien? voyez combien vous êtes digne d'être aimée, et connaissez combien je vous aime. C'est là qu'est la mesure invariable de mes sentiments.

Bonsoir, ma Sophie, je m'en vais plein de joie, la plus douce et la plus pure qu'un homme puisse ressentir. Je suis aimé, et je le suis de la plus digne des femmes.

VII

Langres, le 27 juillet 1759.

Je vous écrivis à Nogent, où je couchai le premier jour. J'en partis le lendemain entre trois et quatre heures du matin, et, après environ vingt-quatre heures de route continue, je suis arrivé à la porte de la maison paternelle; j'ai trouvé ma sœur et mon frère en assez bonne santé, mais d'une telle différence de caractère, que j'ai bien de la peine à croire qu'ils puissent jamais se faire une vie douce. L'homme qui les liait et qui les contenait n'est plus. Mon frère avait tout mis en ordre; ainsi, j'espère que nos affaires s'arrangeront sans délai et sans difficulté. Je suis bien pressé de vous revoir, mon amie; je sens à tout moment qu'il me manque quelque chose, et quand j'appuie là-dessus, je trouve que c'est vous. J'ai apporté avec moi quelques livres qui ne seront pas ouverts, des papiers sur lesquels je ne jetterai pas seulement les yeux. Que je suis heureux d'avoir à traiter avec d'honnêtes gens! D'autres tireraient bon parti de l'ennui qui m'obsède. Je trouve tout bien, parce que tout est bien, je crois, et que ce que je gagnerais à discuter ne vaut pas le temps que j'y mettrais. Lorsque j'entreverrai la fin de mon séjour, je demanderai à madame votre mère ses ordres. J'attends de vos nouvelles. Tout ce que vous me dites de Mme Le Gendre et de sa peine m'intéresse vivement: l'image de cette mère tendre tenant entre ses bras son enfant malade, et le reposant sur son sein, et cela pendant des heures entières et par des chaleurs insupportables, me revient quelquefois avec l'émotion la plus douce. Que je serais content, si je lui avais inspiré pour moi la plus petite partie des sentiments que j'ai pris pour elle! En vérité, c'est une femme rare. Ne lui lisez pas cela, je vous en prie. Adieu, ma tendre et bonne amie: quand me retrouverai-je à côté de vous? Ce sera sûrement le plus tôt possible. Je vous avais promis l'histoire de la dernière matinée que j'ai passée à Paris: à présent je n'ai plus le courage de vous en entretenir. Je voudrais oublier tous les torts que les autres ont avec moi. Portez-vous bien. Ménagez votre santé; songez combien elle m'est chère. Je suis accablé de visites; je suis interrompu à chaque ligne, et je ne souffre pas patiemment qu'on vienne me distraire quand je suis avec vous. Adieu, adieu, il faut que je vous quitte pour des prêtres, des moines, des avocats, des juges, des animaux de toute espèce et de toute couleur; mais je ne vous quitterai pas sans vous protester que je ne vis que par la tendresse que j'ai pour vous. Je veux être aimé de ma Sophie; je veux être aimé et estimé de Grimm; je veux être aimé et estimé de Mme Le Gendre. Qu'on m'assure le suffrage de ces trois êtres, et que je puisse m'avouer à moi-même que je le mérite un peu, et tout sera bien.

VIII

Langres, le 31 juillet 1759.

À peine y a-t-il quatre jours que je suis ici, et il me semble qu'il y ait quatre ans. Le temps me dure; je m'ennuie. Je vais vous entretenir un peu de nos affaires domestiques, puisque vous me l'avez permis. D'abord, il m'est impossible d'imaginer trois êtres de caractères plus différents que ma sœur, mon frère et moi. Ma sœur est vive, agissante, gaie, décidée, prompte à s'offenser, lente à revenir, sans souci, ni sur le présent ni sur l'avenir, ne s'en laissant imposer ni par les choses ni par les personnes; libre dans ses actions, plus libre encore dans ses propos; c'est une espèce de Diogène femelle. Je suis le seul homme qu'elle ait aimé; aussi m'aime-t-elle beaucoup! Mon plaisir la transporte; ma peine la tuerait.

L'abbé est né sensible et serein. Il aurait eu de l'esprit; mais la religion l'a rendu scrupuleux et pusillanime. Il est triste, muet, circonspect et fâcheux. Il porte sans cesse avec lui une règle incommode à laquelle il rapporte la conduite des autres et la sienne. Il est gênant et gêné. C'est une espèce d'Héraclite chrétien, toujours prêt à pleurer sur la folie de ses semblables. Il parle peu, il écoute beaucoup: il est rarement satisfait.

Doux, facile, indulgent, trop peut-être, il me semble que je tiens entre eux un assez juste milieu. Je suis comme l'huile qui empêche ces machines raboteuses de crier, lorsqu'elles viennent à se toucher. Mais qui est-ce qui adoucira leurs mouvements quand je n'y serai plus? C'est un souci qui me tourmente. Je crains de les rapprocher, parce que si elles venaient un jour à se séparer, ce serait avec éclat. L'équité et le désintéressement sont deux qualités qui nous sont communes. Dieu merci, tout finira promptement et bien, sans que je m'en mêle. Mon père nous a laissé 50,000 francs en contrats, deux cents émines[7] en grain ou la valeur de 10,000 livres, une maison à la ville, deux jolies chaumières à la campagne, des vignes, des marchandises, quelques créances et un mobilier tel à peu près qu'il convenait à un homme de son état. Mon frère et ma sœur seront mieux partagés que moi, et je m'en réjouis. Qu'ils s'approprient tout ce qui leur conviendra, et qu'ils me renvoient. Pourquoi m'accommodais-je autrefois si bien de la vie qu'on mène ici, et ne puis-je la supporter aujourd'hui? C'est, ma Sophie, que je n'aimais pas, et que j'aime.

Les choses ne sont rien en elles-mêmes; elles n'ont ni douceur ni amertume réelles: ce qui les fait ce qu'elles sont, c'est notre âme; et la mienne est mal disposée pour elles. Tout ce qui m'environne me lasse, m'attriste et me déplaît. Mais qu'on me promette ici mon amie, qu'elle s'y montre, et tout à sa présence s'embellira subitement. Si les objets ont changé pour moi, il s'en manque beaucoup que je sois le même pour eux. On me trouve sérieux, fatigué, rêveur, inattentif, distrait. Pas un être qui m'arrête; jamais un mot qui m'intéresse; c'est une indifférence, un dédain qui n'excepte rien. Cependant on a des prétentions ici comme ailleurs, et je m'aperçois que je laisse partout une offense secrète. Plus on m'estime, plus on souffre de mon inadvertance; et moi, j'admire combien sottement les autres s'accusent ou se félicitent de notre humeur bonne ou mauvaise; ils s'en font honneur, et ils n'y sont pour rien. Ah! si j'osais les détromper, je leur dirais: Vous me plairiez tous, si j'avais ici ma Sophie; et pourtant elle vous déparerait. La comparaison que je ferais de vous avec elle ne serait pas à votre avantage; mais je serais heureux, et l'homme heureux est indulgent. Venez donc me réconcilier avec cette ville... Mais cela ne se peut. Il faut que je la haïsse jusqu'au moment où j'en sortirai pour retourner à vous. Je sens davantage que cette idée embellira mes derniers jours.

J'ai reçu vos deux lettres à la fois. Tout ce que vous y peignez, je l'éprouve; j'ai payé le tribut à l'eau et à l'air de ce pays; mais peut-être ne m'en porterai-je que mieux. N'est-ce pas à M... qu'il faut adresser les lettres pour Isle? Je reviendrai donc avec madame votre mère! Je m'y attendais. Ce n'était pas par Roger que j'espérais un mot de vous: mais je l'ai cherché dans le paquet de madame votre mère et dans les poches de la chaise, et j'ai été surpris de ne rien trouver. Grimm me sait ici; pourquoi donc ne m'a-t-il pas écrit? Il me néglige, mon amie; réparez sa faute. Parlez-moi de vous, parlez-moi de votre chère sœur. Si pendant mon absence il vous arrive quelquefois de retourner au petit château, que j'y sois avec vous[8]. Je rêve aussi de mon côté à perfectionner cet établissement, et je trouve qu'on y aurait besoin d'un personnage qui fût le confident de tous, et qui fit entre eux le rôle de conciliateur commun. Qu'en pensez-vous? Tout bien considéré, j'aimerais mieux que cette fonction fut confiée à une femme qu'à un homme. Adieu, ma bonne, ma tendre amie. Je vous serre entre mes bras, et je vous réitère tous les serments que je vous ai faits. Soyez-en témoin, vous, chère sœur. Si je manque jamais à son bonheur, haïssez-moi, méprisez-moi, haïssez, méprisez tous les hommes. Sophie, je vous aime bien, et je révère votre sœur autant que je vous aime. Quand vous rejoindrai-je toutes deux? Bientôt, bientôt.

P. S. Ne me laissez point oublier de M. de Prisye, de l'abbé Le Monnier, de M. Gaschon, si vous l'avez encore; et présentez mon respect à Mlle Boileau. Aurez-vous encore l'inhumanité de ne pas dire un mot de l'enfant[9]? Je la vois d'ici Je vois aussi la mère, et cette image me touche toujours.

J'ai vu, depuis que je suis ici, tous les fermiers de mon père, et je n'en ai pas vu un seul sans les larmes aux yeux. Combien cet homme a laissé de regrets!

Vous aimeriez beaucoup ma sœur; c'est la créature la plus originale et la plus tranchée que je connaisse; c'est la bonté même, mais avec une physionomie particulière. Ce serait la ménagère du petit château. Je n'y veux point de chapelain. Adieu, ma Sophie! adieu, respectable et digne sœur de ma Sophie! Tournez un peu vos yeux de ce côté, et tendez-moi votre main.

IX

À Langres, le 3 août 1759.

Voici, ma tendre amie, ma quatrième lettre. La première vous était adressée; la seconde, sous enveloppe, à M. Berger, receveur général des gabelles à l'Hôtel des Fermes; la troisième à Mme... J'en ai reçu trois des vôtres, dont deux à la fois. Mon frère a ouvert la dernière; mais il n'en a lu que quelques lignes qui ne contenaient heureusement rien qui pût l'effaroucher. C'était le détail des nouveaux accidents survenus à votre chère petite. Pour éviter à l'avenir un quiproquo qui troublerait l'homme de Dieu, désignez-moi par le titre d'académicien de Berlin. La pauvre entant, que je la plains! que je plains la mère! Sans les infirmités de l'enfant, disent-ils, la tendresse de la mère ne paraîtrait pas. Quelle sottise! Il fallait immoler un être innocent et sensible pour faire éclater la commisération d'un autre; arracher la plainte et le gémissement de sa bouche, les rendre malheureux tous les deux, pour que l'on vît que l'un était bon; commettre une injustice pour que la vertu s'exerçât; s'exposer au reproche pour nous rendre dignes d'éloges; se dégrader à nos yeux afin de nous honorer aux yeux de nos semblables et aux nôtres: quel système! Que penserait-on d'un souverain qui gouvernait d'après ces principes? Y a-t-il deux justices, l'une pour le ciel, l'autre pour la terre? Si cela est, que devient l'idée de justice? Si on la perd, elle aura souffert le peu d'instants qu'elle aura duré. Si on la conserve, elle n'en aura pas été moins châtiée avant que d'avoir failli. Mais si ce n'est pas elle, c'est son père, ajoutent-ils. Les insensés! ils ne s'aperçoivent pas que leur réponse est celle de la fable de l'Agneau et du Loup qui buvaient à la même fontaine, l'un au-dessous de l'autre[10], et que celui qu'ils adorent est le loup: et sans cette fable, s'écrie le sublime Pascal, l'univers est une énigme inintelligible; et la fable, lui répliquerai-je, est un blasphème.

Depuis que la glace est cassée, je fais le petit bec; j'approche mes doigts de ma bouche et je vous envoie des baisers, comme Émilie à sa maman. Nous nous rapprocherons, mon amie, nous nous rapprocherons; en attendant je ne permets votre bouche qu'à votre sœur. Qu'elle fut aimable le jour que nous nous séparâmes! Combien elle connut notre peine! Son cœur en était serré. Vous ne vous aperçûtes pas que ses couleurs en étaient presque éteintes. Moi, je le voyais, je me rappelle, et je me dis: Ah! que le mortel qu'elle aimera sera bien aimé! oh! combien nous souffrirons, ma Sophie et moi, si jamais nous sommes aussi témoins de leurs adieux! Faites-lui bien ma cour; la chose qu'elle entendra avec le plus de plaisir, qui m'en fera le plus estimer, qui lui justifiera le mieux les sentiments qu'elle a conçus pour moi, c'est que vous m'aimez, c'est que je vous aime à la folie, c'est que je ne cesserai jamais; répétez-le-lui donc du matin au soir.

Je suis bien aise que M... se porte mieux, et que son rival soit homme à se payer d'une maxime d'opéra: c'est tout ce que cela vaut.

Je ne sais pourquoi mes lettres ne vous sont pas encore parvenues: rassurez-moi là-dessus.