Lettres à Mademoiselle de Volland
Part 25
Je ne sortirai point de Paris en automne. Les ennuis succèdent aux ennuis. J'use mes yeux sur des planches hérissées de chiffres et de lettres, et, au milieu de ce pénible travail, la pensée amère que des injures, des persécutions, des tourments, des avanies en seront le fruit; cela n'est-il pas agréable? L'ami Grimm aura beau prêcher, il n'en sera ni plus ni moins; je ne saurais plus me repaire de fumée. Un repos délicieux, une lecture douce, une promenade dans un lieu frais et solitaire, une conversation où l'on ouvre son cœur, où l'on se livre à toute sa sensibilité, une émotion forte qui amène des larmes sur le bord des paupières, qui fait palpiter le cœur, qui coupe la voix, qui ravit d'extase, soit qu'elle naisse ou du récit d'une action généreuse, ou d'un sentiment de tendresse, de la santé, de la gaieté, de la liberté, de l'oisiveté, de l'aisance: le voilà, le vrai bonheur, je n'en connaîtrai jamais d'autre. Il faut seulement jeter les yeux à quelques lieues de soi, prévoir le moment où les yeux de ma petite fille s'ouvriront, où sa gorge s'arrondira, où sa gaieté tombera, où elle commencera à devenir soumise, où il s'élèvera dans ses sens un trouble inconnu, dans son cœur un je ne sais quel désir. Ce sera alors aussi le temps des rêves pendant la nuit, des soupirs étouffés, des regards furtifs sur les hommes pendant le jour, et celui de partager ma petite fortune en deux. Il faudra que ce que je lui en céderai suffise à son aisance, et que ce qui m'en restera suffise à la mienne. Adieu, mes bonnes amies. Disputez bien sur Clarisse. Soyez sûres que c'est vous qui sentez juste. Morphyse a une ou deux vues de côté qui la font dire tout de travers. Je vous embrasse de toute mon âme. Les sentiments de tendresse et d'amitié que vous m'avez inspirés font et feront à jamais la partie la plus douce de mon bonheur.
LXII
À Paris, le 7 octobre 1761.
J'attendais avec impatience ce numéro 32. Je craignais que votre complaisance ne vous eût conduite, soit à la promenade, soit au loin, et que vous n'eussiez été incommodée de ces premiers froids. L'hiver nous rend visite en automne... Tout est raccommodé; cela s'est fait comme vous le désiriez, mais par hasard, sans que nous nous en soyons mêlés ni l'un ni l'autre... Mes amies, évitons toute notre vie la logique des ingrats. Vous n'avez oublié aucune des conditions qui vous dispensent de la gratitude, mais pas un seul mot de celles qui l'exigent. Il ne s'agit pas de votre rôle seulement, mais il faut aussi considérer celui du bienfaiteur. Je vous demande à présent ce qu'il s'est proposé. À-t-il voulu vous servir? À-t-il voulu vous obliger? Vous a-t-il fait un sacrifice? Vous a-t-il préférée? S'est-il donné du soin, privé de quelque chose? Vous a-t-il distinguée d'une indifférente? S'est-il montré votre serviteur, votre ami? Et qu'importe si, par des vues particulières qu'il ignorait, et qu'il devait ignorer, comme l'aversion que vous aviez pour son attachement, le mépris que vous faisiez de sa personne, il vous vexait au lieu de vous obliger? Si c'est un méchant qui se venge pour un bienfait, haïssez-le; si c'est un homme officieux qui vous sert, plaignez-vous des circonstances qui vous fient malgré vous à un méchant; mais reconnaissez le bienfait. Il y a deux sortes d'amis: les uns qui sont de notre choix; c'est l'estime, la vertu, la conformité de caractère, tout ce qui inspire le respect, la confiance, la vénération, tout ce qui constitue la sympathie entre d'honnêtes gens, qui nous les concilie. Ce sont deux instruments que Nature avait accordés à l'unisson. Ils se sont trouvés l'un près de l'autre; les cordes du premier ont été pincées, et les cordes du second ont frémi. Ils ont senti en même temps la douceur intime et délicieuse de ce frémissement; ils se sont approchés, ils se sont touchés, ils se sont unis: cela s'est fait en un instant. Il y a des amis que le hasard nous donne; nous les tenons de tout ce qui se renferme sous le mot de nécessités de la vie. Vous tombez au fond d'une rivière, un scélérat se met à la nage et vous conserve la vie au péril de la sienne. Voilà, sinon un ami, du moins un bienfaiteur que la circonstance vous donne. Que ferez-vous de cet homme? Son caractère ne sera point un reproche pour vous; mais vous exemptera-t-il de la reconnaissance? Même dans la supposition qu'ennuyée de la vie vous vous fussiez jetée dans la rivière, il ne sait pas que vous vouliez périr, et, parce qu'il l'ignorait, fallait-il qu'il demeurât spectateur oisif et tranquille de votre péril? Qu'a fait votre père pour vous? Comparez-le avec ce que ce scélérat a fait de son côté. En voilà là-dessus bien plus qu'il n'en faut. Suppléez le reste... Les libertins sont bien venus dans le monde, parce qu'ils sont inadvertants, gais, plaisants, dissipateurs, doux, complaisants, amis de tous les plaisirs; c'est qu'il est impossible qu'un homme se ruine sans en enrichir d'autres; c'est que nous aimons mieux des vices qui nous servent en nous amusant, que des vertus qui nous rabaissent en nous chagrinant; c'est qu'ils sont remplis d'indulgence pour leurs défauts, entre lesquels il y en a aussi que nous avons; c'est qu'ils ajoutent sans cesse à notre estime par le mépris que nous faisons d'eux; c'est qu'ils nous mettent à notre aise; c'est qu'ils nous consolent de notre vertu par le spectacle amusant du vice; c'est qu'ils nous entretiennent de ce que nous n'osons ni parler ni faire; c'est que nous sommes toujours un peu vicieux; c'est qu'ordinairement les libertins sont plus aimables que les autres, qu'ils ont plus d'esprit, plus de connaissance des hommes et du cœur humain; les femmes les aiment, parce qu'elles sont libertines. Je ne suis pas bien sûr que les femmes se déplaisent sincèrement avec ceux qui les font rougir. Il n'y a peut-être pas une honnête femme qui n'ait eu quelques moments où elle n'aurait pas été fâchée qu'on la brusquât, surtout après sa toilette. Que lui fallait-il alors? Un libertin. En un mot, un libertin tient la place du libertinage qu'on s'interdit: et puis ils sont si communs que, s'il fallait les bannir de la société, les dix-neuf vingtièmes des hommes et des femmes en seraient réduits à vivre seuls. On les reçoit, parce qu'on ne veut pas trouver les portes fermées. On est, on a été, et peut-être un jour sera-t-on libertin. Que cela soit ou non, on a été tenté de l'être. À tout hasard, une femme est bien aise de savoir que, si elle se résout, il y a un homme tout prêt qui ménagera sa vanité, son amour-propre, sa vertu prétendue, et qui se chargera de toutes les avances. C'est trop peu de la violence même qu'on souhaite pour excuse. Presque tous les libertins sont galants, orduriers, et cætera. J'entends, vous approuvez mes sentiments par leur conformité avec ceux d'Uranie; cela est moins obligeant pour moi que pour Uranie, dont la façon de penser n'a pas besoin auprès de vous de mon autorité.
Mlle Arnould? Eh bien! Mlle Arnould a renvoyé, chez M. de Lauraguais, chevaux, équipages, vaisselle d'argent, bijoux, linge, en un mot tout ce qu'elle avait à son amant. Cela me déplaît plus que je ne saurais vous le dire. Cette fille a deux enfants de lui; cet homme est de son choix; il n'y a point eu là de contrainte, de convenance, aucun de ces motifs qui forment les engagements ordinaires. S'il y eut jamais un sacrement, c'en fut un; d'autant plus qu'il n'est pas dans la nature qu'un homme n'épousera qu'une femme. Elle oublie qu'elle est mariée. Elle oublie qu'elle est mère. Ce n'est plus un amant, c'est le père de ses enfants qu'elle quitte. Mlle Arnould n'est à mes yeux qu'une petite gueuse. Elle a été se plaindre chez M. de Saint-Florentin que le comte l'avait menacée de l'empoisonner. À peine était-il sorti de Paris qu'il était suivi d'une lettre qui lui annonçait sa rupture[120]. À peine cette lettre était-elle partie, qu'elle s'arrangeait avec M. Bertin, et qu'elle signait les articles de sa nouvelle prostitution[121]. Je suis enchanté de m'être refusé à sa connaissance.
Et Mlle Hus? M. Bertin, en la quittant, lui a laissé tout ce qu'elle avait à elle. Il a fait mieux, il lui a fait demander l'état de ses dettes, qu'elle a enflées jusqu'à une somme exorbitante; M. Bertin a payé sans discussion. Je ne sais pourquoi je vous entretiens de toutes ces misères-là.
Mme d'Épinay est à Paris. J'ai soupé hier au soir avec elle, Grimm et l'ami Saurin, qui avait de la gaieté et de l'embonpoint. Cependant l'histoire de sa chère moitié est publique. Il n'est question que de l'entant. Le problème, c'est de savoir si on lui en fera confidence ou non. Nous devions aller, Grimm, son ami et moi, passer quelques jours au Grandval; c'est une partie rompue par l'indisposition de Mme d'Esclavelles, mère de Mme d'Épinay, raison qui la rappelle à la Chevrette. Cependant nous partirons, Grimm, d'Alinville, Saurin et moi, le matin, et nous serons revenus le soir. Notre voyage sera gai. Je vous prie, mon amie, de parler à M. Vialet de ses ardoisières comme d'une chose importante pour moi. S'il ajoutait à ce service de la célérité, il en doublerait le mérite. Il me faut planches et discours. Vous pouvez beaucoup sur lui; servez-moi, mettez-vous en quatre à cette affaire. Dites à M. Vialet qu'il a une bonne et sûre connaissance dans l'abbé Le Bossu que j'ai vu chez d'Alembert.
C'est une petite veuve du faubourg qui est venue demander à dîner à ma femme. En dînant, je disais à cette petite veuve: «Que faites-vous de votre veuvage?--Hélas! presque rien.--Est-ce que vous ne vous remarierez pas?--Je n'en sais rien.--Quoi! point d'amoureux!--Oh! pardonnez-moi, j'en ai vraiment deux: l'un est un philosophe de chien qui donne dans le respect très-humble à périr; je m'en déferai, à ce que je crois; je veux quelque chose qui me fesse plaisir.--L'autre?--L'autre, il n'y a qu'à le laisser aller, il va tout seul--Et qu'en ferez-vous de celui-ci?--Je le garderai un certain temps, et puis après j'en ferai ce qu'on fait de certaines bêtes venimeuses qu'on écrase sur la piqûre qu'elles ont faite, pour en guérir.» Cela est plaisant, qu'en dites-vous? Eh bien! quelle impression croyez-vous que ce mot ait faite sur ma dévote de femme? Elle en a ri à gorge déployée, par la raison que l'image du libertinage ne déplaît pas même aux femmes vertueuses. Adieu, mes amies, mes tendres, mes uniques amies. Tout ce que je vois, tout ce que j'entends, tout ce que j'apprends ajoute à l'estime, à la tendresse que je vous porte. Vous me dégoûtez de tout. Adieu, adieu. Damilaville crie comme un fou que je retarde le commissionnaire qui porte la lettre à la poste.
LXIII
À Paris, le 12 octobre 1761.
Je commence par l'article des nouvelles. En voici une vraie, s'il en fut jamais; ce sont toutes les lettres d'Espagne, toutes celles de Lisbonne, toutes les bouches de la ville qui l'annoncent. Enfin, la grande affaire de Portugal est terminée. Les Jésuites, jugés en première instance par le tribunal de l'Inquisition, et renvoyés ensuite par-devant les juges civils, ont été brûlés vifs, au nombre de vingt-sept, avec six juifs et deux Français, tous conspirateurs. Il ne fallait rien de moins pour justifier la conduite de Carvalho[122]. C'est la relation de ce procès qu'il faut attendre à présent.
Non, mon amie, votre bouquet ne m'est parvenu que le lendemain de ma fête; il ne m'en a pas été moins agréable; vous seriez infiniment moins intéressée à tous les souhaits que vous me faites que je ne les en croirais pas moins sincères.
Je devais partir le mardi pour aller au Grandval avec Grimm, d'Alinville et Montamy. J'annonçai mon voyage. Au premier mot, je vis le visage de la mère et celui de l'enfant s'allonger. L'enfant avait un compliment tout prêt, et il ne fallait pas que la peine de l'avoir appris fut perdue; la mère avait projeté un grand dîner pour dimanche: tout s'est arrangé; j'ai fait mon voyage, et je suis revenu pour me faire haranguer et fêter. L'enfant a prononcé sa petite harangue à ravir. Au milieu, comme il se trouvait quelques mots de prononciation difficile, elle s'est arrêtée, et m'a dit: «Mon papa, c'est que je suis brèche-dent»; en effet les deux dents du devant lui sont tombées. Elle a continué. Sur la fin, comme elle avait un bouquet à me présenter, et qu'elle ne retrouvait point encore ce bouquet, elle s'est arrêtée une seconde fois pour me dire: «Voici bien le pis de l'histoire, c'est que mon œillet s'est égaré.» Elle a achevé sans se déferrer, puis elle s'est mise à la quête de sa fleur qui est venue la dernière. Nous dînâmes hier en grande compagnie. Madame avait rassemblé toutes ses amies. Je fus très-gai, je bus, je mangeai. Je fis à merveille les honneurs de ma table. Au sortir de table, je jouai, je ne sortis point. Je reconduisis tout le monde entre onze heures et minuit; je fus charmant, et si vous saviez avec qui! quelles physionomies! quelles gens! quels discours! quelle joie! On tremblait un peu sur la manière dont j'en userais. On rendait plus de justice à mon goût qu'à mes égards et à ma complaisance: ce n'est pas qu'on eût bon nombre de preuves de l'un et de l'autre...
Elles arrivent quand elles peuvent ces lettres, et mes réponses aussi. Mais laissons là les contre-temps auxquels vous ne pouvez remédier, et jugez seulement de mon exactitude par la vôtre... Vous avez bien fait de vous promener. C'est cette promenade dans les champs qui secoue tout le corps, qui est saine, et non ces allées et ces venues du Palais-Royal, qui fatiguent sans exercer...
Que je vous voie encore tuer quelqu'un sans savoir jusqu'où l'on est coupable, quel rapport il y a entre la faute et le châtiment, et ce que le coupable deviendra dans la suite! Si ce morceau Sur les probabilités n'est pas envoyé à la reine de Suède, au prince Ferdinand, au roi de Prusse, car ce sont là les correspondants de mon ami[123], vous le verrez quand il en sera temps; Uranie lira ce qui concerne l'inoculation. Vous aurez aussi vos chansons écossaises; j'en ai le recueil en entier. Celles qu'on a traduites sont belles; celles que l'on a laissées ne le sont guère moins; mais ce qu'il y a de singulier, c'est que presque toutes sont des chants d'amour et funèbres. La première fois, je vous traduirai la première intitulée: Shylvie et Vinivela . Ce qui me confond, c'est le goût qui règne là, avec une simplicité, une force et un pathétique incroyables. Un guerrier partant pour la guerre dit à celle qu'il aime: «Mon amie, donnez-moi le casque de votre père.» L'amie répond: «Voilà son épée, sa cuirasse, son casque. Ah! mon ami, mon père était couvert de ces armes lorsqu'il perdit la vie...»
J'irai jeudi dîner avec mes petits Allemands; ils sont charmants. Je n'ai rien à faire à la tragédie qu'ils m'ont traduite; elle vous plaira comme elle est, j'en suis sûr, et vous l'aurez incessamment.
Non, chère amie, vous avez beau dire, je ne saurais me méfier de personne jusqu'à un certain point. Je suis trop honteux quand ma méfiance se trouve mal placée. Le Breton en usera bien avec moi; cela me suffit. J'ai seulement l'attention de tourner mes quittances de manière à ce qu'on n'en puisse abuser dans aucune circonstance.
Oui, Uranie a bien de l'amitié, bien de l'estime pour moi; cependant elle n'a pas daigné ajouter une fleurette à votre bouquet.
Eh bien! ne revoilà-t-il pas que ces maudites occupations qui nous ont indisposés recommencent.
M. Bertin n'est pas racommodé; il ne se racommodera pas. Les amis y mettent bon ordre.
Ma bibliothèque ajoutera sept ou huit cents livres de rente foncière à mon revenu. Qu'on me la laisse, ou qu'on l'enlève à l'instant, peu m'importe.
Bon, il y a plus d'un an et demi que nous sommes excommuniés. C'est l'édition qu'on a faite à Lucques de notre ouvrage qui nous a attiré une bulle, et c'est la haine qu'on nous porte qui a réveillé cet événement, à présent que l'on sait que tout est fini, et que nous paraîtrons malgré vent et marée.
Vraiment oui, elle dit tout cela devant son mari[124]. Elle a cinquante ans passés, et elle se regarde comme hors de page, et ses propos comme sans conséquence.
M. de Lauraguais est de retour de Genève. Il a passé huit jours auprès de Voltaire. «Nous avons bien fait, dit-il, de nous séparer; deux grands poëtes ne peuvent se souffrir plus longtemps.» Ce n'est pas cela, c'est la bonne foi qu'il y met qui fait rire. Il a fait deux amphigouris et un coq-à-l'âne satirique sur la désertion de Mme Arnould. Quand cela sera imprimé, il n'y paraîtra plus. Quant à présent, il faut lui rendre la justice qu'il en paraît désespéré. Si ce n'est que sa vanité qui souffre, il en a beaucoup, et de la bien sensible.
Nous avons eu un petit moment de froid, Grimm, Damilaville et moi; ils allaient au spectacle, et mes affaires m'appelaient ailleurs. Ils boudaient, lorsque nous nous sommes séparés.
Bonjour, ma tendre amie; portez-vous bien; aimez-moi comme vous êtes aimée.
Voici aussi une question. Un fripon décrété va consulter un avocat, s'il peut se constituer prisonnier en sûreté; l'avocat examine son affaire, et lui dit que oui, qu'il l'en tirera. Point du tout: le prisonnier risque d'être pendu. Au milieu de son péril, il envoie chercher son avocat, et lui dit: «Mais, monsieur, on dit que je serai pendu.--Je le savais, lui répond froidement l'avocat, c'est ce que vous méritez.» Cet avocat a-t-il bien ou mal fait? Il y a là de quoi disputer trois jours et trois nuits sans cesser. Je vous embrasse mille fois, mille fois.
LXIV
À Paris, le 19 octobre 1761.
J'ai commencé mes tournées en même temps que vous les vôtres. Un jour à Massy, deux jours à la Chevrette, deux autres au Grandval. Je ne vous dis rien de ces petits voyages: ils ont été trop courts pour donner lieu à des scènes amusantes.
Me suis-je trompé, mon amie, lorsque j'ai pensé qu'on ne sentait de la reconnaissance des services reçus que quand l'amitié s'affaiblissait? Je vous en dirai des raisons qu'Uranie trouvera au fond de son cœur; vous les lui demanderez... On se soulage d'un bienfait qui pèse par un bienfait beaucoup plus grand. Cette dette une fois payée, on est quitte.
J'ai vu et revu le comte de Lauraguais. Il soutient toujours, à cor et à cri, l'honnêteté de son amie. Il est sûr qu'il en est fou. Il vient de faire en son nom une plaisanterie en prose qui ne m'a pas déplu. Si j'osais, je vous ferais l'horoscope de cet homme. Il court après la considération; il en exige plus qu'il n'en pourra jamais obtenir; il s'ennuiera, et finira par casser sa mauvaise tête d'un coup de pistolet.
Nous craignons qu'on n'accuse Voltaire de toutes ses nouvelles extravagances; mais après tout, qu'est-ce que cela peut foire à Voltaire? Celui qui publie des ouvrages aussi hardis que la Lettre de M. Gouju [125] et tant d'autres s'est mis apparemment au-dessus de toute frayeur... À propos de cette Lettre de M. Gouju , les jansénistes viennent d'en donner une édition. En vérité, je crois qu'un janséniste foulerait aux pieds un crucifix, à condition d'égorger impunément un jésuite. Mais si ces gens-là n'aiment pas la religion, pourquoi se détestent-ils tant les uns les autres pour des misères de religion? Combien de sortes diverses de folies parmi les hommes! il est vrai que j'ai mon grelot aussi, mais c'est un grelot joli: c'est vous qui me l'avez attaché. Rien n'est plus commun qu'un fou qui tient un propos sage. C'est la réflexion que je faisais sur moi-même en catéchisant le comte, c'est ce que je fois communément en catéchisant les autres; je profite au moins des conseils que je leur donne.
Vous vous trompez, votre retour n'est pas aussi éloigné que vous l'imaginez. Puisque votre mère voyage, elle s'ennuie... Je redoute pour vous le moment où vous vous séparerez de votre chère sœur.
Il faut pourtant que j'aille voir Mme de Solignac.
Sitôt ma lettre reçue, mettez sous enveloppe les fragments de Clarisse, et me les renvoyez. Mme d'Épinay me les redemande.
On ne jouera pas le Droit du seigneur : Crébillon, qui n'aime pas Voltaire, trouve l'ouvrage indiscret[126].
Ô chère amie, combien votre absence me coûte à supporter! J'ai des journées d'un ennui qui m'accable, alors je me déplais partout. Je cherche dans ma tête quelque endroit où je pourrais me réfugier; je tourne d'abord autour de Paris, peu à peu je m'éloigne, et je finis par arriver ou m'arrêter où vous êtes. Revenez donc à moi, puisque je ne saurais aller à vous. Je n'ai presque plus le courage de vous écrire des nouvelles. Il faut cependant que vous sachiez que M. Pitt est disgracié. Cela vaut mieux pour nous que deux batailles gagnées. Le père Malagrida a été en effet supplicié, comme feux prophète, par une sentence de l'Inquisition. On dit que le procès des autres se poursuit. On en brûlera tant qu'on voudra; pourvu qu'on n'en condamne aucun comme coupable de régicide, la Société s'en souciera comme d'un zeste.
Ma femme s'est mise sur le pied de faire des petites fêtes chez elle; j'en suis toujours, et je tâche d'en faire de mon mieux les honneurs. Si vous connaissiez un peu les convives qu'elle me donne, vous verriez combien il faut que je prenne sur moi... Ce sont aussi des soirées bien maussades et bien bruyantes que celles que je vais passer chez Le Breton. Je vous peindrais les personnages; si j'étais en gaieté, je vous réjouirais de mon ennui. Hier j'eus une prise très-forte avec le maître de la maison. On était en train de déchirer un honnête homme de notre connaissance: c'est Cramer, libraire, de Genève. J'interrompis finement la médisance, et je dis que je souffrais avec impatience qu'on parlât mal d'un honnête commerçant étranger, par la mauvaise opinion que cela pouvait me donner de tout honnête commerçant français. On trouva je ne sais quoi d'injurieux dans ce propos; on s'échauffe, et il était une heure du matin, qu'à travers les cris je n'avais pas encore pu faire comprendre à ces sots-là qu'il n'y aurait rien de plus convenable que mon discours, tenu à Genève, en faveur d'un commerçant français, et qu'en conséquence il n'y avait rien à y reprendre, tenu à Paris en faveur d'un commerçant genevois; qu'il était bien étrange à M. Le Breton de trouver offensant à sa table ce qu'on trouverait généreux à moi d'avoir dit à la table de M. Cramer. Ils eurent le temps de mettre de l'eau dans leur vin pendant la nuit, et le lendemain ils me firent excuse de leur chaleur déplacée de la veille.
Adieu, mes tendres amies, nous sommes dans les grandes affaires jusqu'aux oreilles. L'homme d'ici chancelle; sa place est importante, elle sera sollicitée, et nous préparons de loin nos batteries pour qu'on ne nous l'enlève pas. Nous tenons des lettres, des placets, des mémoires tout prêts. Si Damilaville devenait un de ces matins M. le directeur général du vingtième, je crois que son amie en mourrait de chagrin. Elle aimerait mille fois mieux le posséder petit commis à mille écus de gages par an que de risquer de le perdre. M. le directeur a vingt mille livres de rente. L'amour inspire de singulières idées; il est vrai que notre ami Damilaville est un peu vain, mais c'est un honnête homme.
Je harcèle notre imprimeur; je voudrais bien qu'il m'accordât quelques jours de relâche que j'irais passer au Grandval. L'amitié que le Baron me porte l'exige, plus encore les égards que je dois à Mme d'Aine...