Lettres à Mademoiselle de Volland
Part 23
Et puis à propos de ce qu'il ne faut point faire faire son rôle à un autre, il racontait qu'un général d'ordre fit une visite à un cardinal dans un moment où, en petite veste, la tête nue et déshabillé, il s'amusait avec ses amis. Jamais visite ne lui sembla plus à contre-temps. Il en prit de l'humeur. Il fallait s'habiller décemment, ou renvoyer le général. Mais il n'était guère possible de prendre ce dernier parti. Un des amis du cardinal lui dit: «Monseigneur, laissez-moi faire. Je vais prendre vos habits, et dans un moment je vous débarrasse de ce maudit général.» Le cardinal y consentit, et voilà la toque jetée sur sa tête, et la barrette jetée sur les épaules du représentant de Son Éminence. Mais Son Éminence était grasse et replète, et son représentant était un petit homme maigre et fluet. Ajoutez que le général avait vu, par hasard, une fois ou deux Son Éminence; aussi le premier mot dont il le salua, c'est qu'il le trouvait bien changé. «Il est vrai, lui répondit le feux cardinal; c'est l'effet d'une maladie vénérienne qu'on n'a jamais bien pu guérir.» Et l'Éminence vraie, qui était aux aguets pour voir comment son représentant s'en tirerait, et qui entendit cette réponse, d'oublier son déshabillé indécent, et de se jeter tout au milieu du salon, et de crier au général: «Cet homme ne sait ce qu'il dit; c'est moi qui suis Son Éminence, et qui n'ai point eu le mal qu'il me donne, mais bien la honte de vous recevoir dans l'état où vous me voyez.» J'en aurais bien un autre meilleur à vous faire, mais je n'en ai pas le temps, et puis cela ne vous amuserait peut-être pas autant écrit que cela nous amuse récité. Sans cela, je vous peindrais un archevêque contrefaisant une duchesse dans le lit de la duchesse, et se taisant donner le pot de chambre par un cardinal. Mais pour cela il faut savoir, comme l'abbé, tous les propos de l'archevêque en duchesse, tous les propos du cardinal trompé, les sonnettes tirées, et personne ne venant, les sonnettes toujours tirées et personne toujours ne venant, le besoin pressant de la duchesse, enfin l'offre officieuse du cardinal, et la manière dont il est détrompé.
Adieu, ma tendre amie! je vous embrasse de toute mon âme. J'ai la folie de croire que cette lettre vous rencontrera à Vitry-le-François. Ah! c'est bien une folie! Madame se porte assez bien, Angélique à merveille, moi couci couci. La chère sœur m'a enfin répondu; je mens, car sa réponse est adressée à madame. Le saint prêtre n'a pas encore fait tout le mal qu'il a à faire, mais je vois qu'il est en bon train. Ce tempérament, qu'on a imaginé pour ne le point offenser, montre toute la faiblesse qu'on aura s'il insiste, et il insistera. Si les choses en viennent à un certain point, je vais en province, je vends mon patrimoine, et j'oublie des gens qui ne méritent pas un frère tel que moi. Les oublier! je ne sais ce que je dis, je ne le saurais jamais; c'est comme si j'avais à me plaindre de vous, et que je disse dans un moment de dépit: Voilà qui est fait, je ne l'aimerai plus.
J'ai reçu, ce matin, la visite de M. de Buffon. J'irai un de ces soirs passer quelques heures avec lui. J'aime les hommes qui ont une grande confiance en leurs talents. Il est directeur de l'Académie française, et, en cette qualité, chargé de trois ou quatre discours de réception; c'est une cruelle corvée. Que dire d'un M. de Limoges[99]? Que dire d'un M. Watelet[100]? Que dire des morts et des vivants? Cependant il n'est pas permis de les offenser par le mépris; il faudra donc qu'il les loue, et il disait: «Eh bien! je les louerai, je les louerai bien, et l'on m'applaudira. Est-ce que l'homme éloquent trouve quelque sujet stérile? Est-ce qu'il y a quelque chose dont il ne sache pas parler?» 'est bien par désintéressement que je loue cette confiance: car je ne l'ai point. Tout m'effraie au premier coup d'œil, et il faut que je sois de cent coudées au-dessus d'une besogne, quand je ne la trouve pas de cent pieds au-dessus de moi.
Adieu, ma tendre amie, quand est-ce que je vous embrasserai vraiment? Sera-ce demain, après, ou après? Cela me fera bien autant de plaisir qu'à vous: car votre absence a bien été pour moi aussi longue que la mienne pour vous. Tenez, la première fois qu'on nous séparera, prenons le parti de ne nous plus aimer.
LVI
Paris, le 1er décembre 1760.
Non, je ne vous attends plus. Je souffre trop à être trompé. J'ai remis votre lettre à Mlle Boileau. J'ai plaisanté M. de Prisye sur les dernières lignes de celle que je lui ai envoyée de vous. Tout cela s'est fort bien passé, et je suis chargé de vous présenter les amitiés de tout le monde. On vous aime ici et on vous y estime beaucoup. Ce n'est point un compliment flatteur qu'on veuille me faire.
Voici donc de nouvelles brouilleries qui s'apprêtent[101]; vous en jugerez par un arrêt du Parlement, que je vous envoie. Autre nouvelle qui vous fera plus de plaisir. On joue à présent à Marseille le Père de Famille. Je suis désolé de ne pouvoir vous envoyer la gazette qui fait mention de son succès. Toutes les têtes en sont tournées. Entre autres choses qu'on y dit, et qui me font plaisir, c'est qu'à peine la première scène est-elle jouée, qu'on croit être en famille, et qu'on oublie qu'on est devant un théâtre. Ce ne sont plus des tréteaux, c'est une maison particulière. Si ces gens-là ont parlé d'après l'impression, il faut qu'elle ait été bien violente. Jamais aucune pièce n'a été louée comme elle est là. On la rejoue pour une actrice à qui on fait le cadeau de la recette d'une représentation. Un mot encore là-dessus: c'est qu'on ajoute que la difficulté de la déclamation et du jeu n'a pas, à beaucoup près, autant dérouté les acteurs qu'on le craignait.
Malgré moi, malgré vous, il a bien fallu écrire à cet illustre réfugié du lac [102]. Il a écrit deux lettres charmantes, l'une à Thiriot, l'autre à Damilaville; elles sont pleines des choses les plus douces et les plus obligeantes. Thiriot a été chargé de me remettre les vingt volumes reliés de ses œuvres. Je les reçus mercredi; vendredi mon remerciement était fait, il était en chemin pour Genève le samedi Damilaville et Thiriot disent qu'il est fort bien. C'est une critique assez sensée de son Tancrède , c'est un éloge de ses ouvrages, surtout de son Histoire universelle [103], dont ils pensent que j'ai parlé sublimement; c'est une excuse de ma paresse, c'est une exhortation à nous conserver une vie que je regarde comme la plus précieuse et la plus honorable à l'univers: car on a des rois, des souverains, des juges, des ministres en tout temps; il faut des siècles pour recouvrer un homme comme lui, etc.
Trois hommes, M. de Limoges, M. Watelet, M. de La Condamine, concourent pour entrer à l'Académie. Il n'y avait que deux places vacantes; M. de Limoges, à qui la première était assurée, s'est retiré, afin qu'aucun de ses deux concurrents n'eût le désagrément d'un refus. Cela est bien honnête. Il se fait cent mille actions comme celle-là par jour. Nous nous sommes arraché le blanc des yeux, Helvétius, Saurin et moi. Hier au soir ils prétendaient qu'il y avait des hommes qui n'avaient aucun sentiment d'honnêteté, ni aucune idée de l'immortalité; nous plaidions avec chaleur, comme il arrivera toujours quand on aura des femmes pour juges. Mme de Valory, Mme d'Épinay, Mme d'Holbach siégèrent. J'avouais que la crainte du ressentiment était bien la plus forte digue de la méchanceté, mais je voulais qu'à ce motif on en joignît un autre qui naissait de l'essence même de la vertu, si la vertu n'était pas un mot. Je voulais que le caractère ne s'en effaçât jamais entièrement, même dans les âmes les plus dégradées; je voulais qu'un homme qui préférait son intérêt propre au bien public sentît plus ou moins qu'on pouvait faire mieux, et qu'il s'estimât moins de n'avoir pas la force de se sacrifier; je voulais, puisqu'on ne pouvait pas se rendre fou à discrétion, qu'on ne pût pas non plus se rendre plus méchant; que si l'ordre était quelque chose, on ne réussît jamais à l'ignorer comme si de rien n'était; que, quelque mépris que l'on fît de la postérité, il n'y eût personne qui ne souffrît un peu si on l'assurait que ceux qu'il n'entendrait pas diraient de lui qu'il était un scélérat. Cela fût vif; mais ce qui me plut singulièrement, c'est qu'à peine la dispute fut-elle apaisée, que ces honnêtes gens-là, sans s'en apercevoir, dirent les choses les plus fortes en faveur du sentiment qu'ils venaient de combattre. Ils disaient d'eux-mêmes la réfutation de leur opinion, mais Socrate, à ma place, la leur aurait arrachée; puis il aurait mis leur discours du moment en contradiction avec leur discours du moment précédent, puis il leur aurait tourné le dos en souriant finement. Chère amie, si vous vouliez faire usage de cette méthode avec la finesse, le sang-froid, la justesse que vous avez, personne n'y réussirait comme vous, et vous seriez mon Aspasie. Cette Aspasie-là de Socrate n'était pas si sage que vous. J'ai mille choses à faire. Je devrais être à l'Hôtel des Fermes, je devrais être chez le caissier de M. de Saint-Julien, je devrais être chez Mme d'Épinay, et je suis avec vous, et je ne saurais vous quitter. Adieu, mon amie. Ah! vous ne m'aimez pas comme je vous aime. Vous ne prenez pas le retard de votre retour comme moi. Tant mieux: vous seriez trop à plaindre, si vous étiez aussi malade d'amour que moi. Il est fait, ce portrait qui me ressemble; il sera chez Grimm demain. C'est lui qui m'aura. Adieu, adieu.
LVII
À Paris, le 12 septembre 1761.
J'ai l'âme flétrie de tous côtés. Il y avait environ vingt-cinq jours que je n'avais aperçu mon enfant, je l'ai trouvée tout à fait empirée. Elle grasseyé, elle minaude, elle grimace; elle connaît tout le pouvoir de son humeur et de ses larmes; elle boude et pleure pour rien; elle a la mémoire pleine de sots rébus; elle est dégingandée; on n'en peut venir à bout; le goût du travail et de la lecture, qui lui était naturel, se perd. Je vois tout cela, et je m'en désolerais, si l'effet de ma présence depuis quelques jours ne me laissait espérer quelque réforme. Elle est grande, elle est assez bien de visage, elle a de l'aptitude à tous les exercices du corps et de l'esprit; Uranie ou sa sœur en aurait fait un sujet surprenant. Sa mère, qui s'en est emparée, ne souffrira jamais que j'en fasse quelque chose. Eh bien! elle ressemblera à cent mille autres, et si elle a un sot mari, comme il y a cent mille à parier contre un que cela arrivera, elle en sera moins mécontente que si une meilleure éducation l'eût rendue plus difficile.
Autre sujet de peine. Cette terrible révision est finie. J'y ai passé vingt-cinq jours de suite, à dix heures de travail par jour. Mes corsaires ont tous leurs manuscrits sous les yeux. C'est une masse énorme qui les effraye. Ils surfont eux-mêmes mon travail, et moi je dis: «Donc, je n'en obtiendrai rien. La conséquence est juste. S'ils avaient envie de le payer, ce travail, ils le déprimeraient.» Je suis si sûr de ma logique, que je ne m'attends à rien, mais à rien absolument. Si par hasard je me suis trompé, je ne rougirai point d'en convenir; mais je ne me trompe pas, je gage ce qu'on voudra.
Grimm arrive ce soir de la Chevrette. Je lui avais promis d'aller au Salon, et de lui esquisser un jugement rapide des principaux morceaux qui y sont exposés; le dégoût, l'ennui, la mélancolie m'ont empêché de lui tenir parole, et c'est encore un chagrin pour moi.
Comme je finissais hier la lettre que je vous écrivis, arriva l'abbé de La Porte, ami du directeur des eaux de Passy, qui nous raconta les détails suivants de l'aventure de la petite Hus[104]. Mais je suis bien maussade aujourd'hui pour entamer une chose aussi gaie; n'importe, quand vous l'aurez lue, vous fermerez ma lettre, et vous en ferez de vous-même un meilleur récit.
M. Bertin[105] a une maisonnette de 50,000 à 60,000 francs à Passy; c'est là qu'il va passer une partie de la belle saison avec Mlle Hus.
Cette maison est tout à côté des vieilles eaux. Le maître de ces eaux est un jeune homme beau, bien fait, leste d'action et de propos, ayant de l'esprit et du jargon, fréquentant le monde, et en possédant à fond les manières. Il s'appelle Vielard. Il y avait environ dix-huit mois que l'équitable Mlle Hus avait rendu justice dans son cœur au mérite de M. Vielard, et que M. Vielard avait rendu justice dans le sien aux charmes de Mlle Hus. Dans les commencements, M. Bertin était enchanté d'avoir M. Vielard; dans la suite il devint froid avec lui, puis impoli, puis insolent; ensuite il lui fit fermer sa porte, ensuite insulter par ses gens. M. Vielard aimait et patientait. Il y eut avant-hier huit jours que M. Bertin s'éloigna de Mlle Hus sur les dix heures du matin, pour aller de Passy à Paris. Il faut passer sous les fenêtres de M. Vielard. Celui-ci ne s'est pas plus tôt assuré que son rival est au pied de la montagne, qu'il sort de chez lui, s'approche de la porte de la maison qu'habite Mlle Hus, la trouve ouverte, entre, et monte à l'appartement de sa bien-aimée. À peine est-il entré que toutes les portes se ferment sur lui M. Vielard et Mlle Hus dînèrent ensemble. Le temps passe vite; il était quatre heures du soir qu'ils ne s'étaient pas encore dit toutes les choses douces qu'ils avaient retenues depuis un temps infini que la jalousie les tenait séparés. Ils entendent le bruit d'un carrosse qui s'arrête sous les fenêtres; ils soupçonnent qui ce peut être. Pour s'en assurer, Vielard s'échappe par une garderobe, et grimpe par un escalier dérobé au haut d'un belvédère qui couronne la maison; de là il voit avec effroi descendre M. Bertin de sa voiture; il se précipite à travers le petit escalier; il avertit la petite Hus, et remonte. Il sortait par une porte et M. Bertin entrait par une autre. Le voilà à son belvédère, et M. Bertin assis chez Mlle Hus; il l'embrasse, il lui parle de ce qu'il a fait, de ce qu'il fera: pas le moindre signe d'altération sur son visage. Elle l'embrasse, elle lui parle de l'emploi de son temps et du plaisir qu'elle a de le revoir quelques heures plus tôt qu'elle ne l'attendait. Même assurance, même tranquillité de sa part. Une heure, deux heures, trois heures se passent. M. Bertin propose un piquet, la petite Hus l'accepte. Cependant l'homme du belvédère profite de l'obscurité pour descendre, et s'adresser à toutes les portes qu'il trouve fermées. Il examine s'il n'y aurait pas moyen de franchir les murs; aucun, sans risquer de se briser une ou deux jambes. Il regagne sa demeure aérienne; Mlle Hus, de son côté, a, de quart d'heure en quart d'heure, des petits besoins. Elle sort, elle va de son belvédère dans la cour, cherchant une issue à son prisonnier, sans la trouver. M. Bertin voit tout cela sans rien dire; le piquet s'achève; le souper sonne; ou sert; on soupe. Après le souper, ou cause. Après avoir causé jusqu'à minuit, on se retire, M. Berlin chez lui, Mlle Hus chez elle. M. Bertin dort ou paraît dormir profondément. La petite Hus descend, va dans les offices, charge sur des assiettes tout ce qui lui tombe sous la main, sert un mauvais souper à son ami, qui se morfondait au haut du belvédère, d'où il descend dans son appartement. Après souper, on délibère sur ce qu'on fera. La fin de la délibération, ce fut de se coucher, pour achever de se communiquer ce qu'on pouvait encore avoir à se dire. Ils se couchèrent donc; mais comme il y avait un peu plus d'inconvénient pour M. Vielard à se lever une heure trop tard qu'une heure trop tôt, il était tout habillé, lorsque M. Bertin, qui avait apparemment fait la même réflexion, vint sur les huit heures frapper à la porte de Mlle Hus; point de réponse. Il refrappe, on s'obstine à se taire. Il appelle, on n'entend pas. Il descend, et tandis qu'il descend, la garde-robe de Mlle Hus s'ouvre, et Vielard regrimpe au belvédère. Pour cette fois, il y trouve en sentinelles deux laquais de son rival. Il les regarde sans s'étonner, et leur dit: «Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? Oui, c'est moi, pourquoi toutes les portes sont-elles fermées?» Comme il achevait cette courte harangue, il entend du bruit sur les degrés au-dessous de lui. Il met l'épée à la main, il descend, il rencontre l'intendant de M. Bertin, accompagné d'un serrurier; il présente la pointe de l'épée à la gorge du premier, en lui criant: « Descends, suis-moi et ouvre, ou je te tue. » L'intendant, effrayé du discours et de la pointe qui le menaçait, oublie qu'il est sur un escalier, se renverse en arrière, tombe sur le serrurier, et le culbute. L'intrépide Vielard profite de leur chute, leur passe sur le ventre, saute le reste des degrés, arrive dans la cour, va à la principale porte où il trouve un petit groupe de femmes qui jasaient tout bas. Il leur crie d'une voix troublée, d'un œil hagard, et d'une épée qui lui vacillait dans les mains; « Qu'on m'ouvre! » Toutes ces femmes effarouchées se sauvent en poussant des cris. Vielard aperçoit la grosse clef à la porte, il ouvre; le voilà dans la rue, et de la rue, en deux sauts, chez lui Deux heures après on aperçoit M. Berlin qui regagnait Paris dans sa voiture, et deux autres heures après Mlle Hus en fiacre, environnée de paquets, qui regagnait la grande ville, et le lendemain un fourgon qui transportait tous les débris d'un ménage. Il y avait quinze ans qu'ils vivaient ensemble; M. Bertin en avait eu une poussinée d'enfants. Ces enfants, une vieille passion le tireront; il suivra; il demandera à rentrer en grâce, et il sera exaucé pour dix mille écus; voilà la gageure que je propose à quiconque voudra[106].
Je répondrai une autre fois à votre numéro 25 que je reçois. Écrivez sur-le-champ, ou plutôt faites écrire par Uranie sur la première lettre que vous écrirez à M. Vialet: Oui vraiment, oui l'Anjou, et le plus tôt que faire se pourra. Il entendra ces mots, il les baisera. Je serai servi promptement, et j'en aurai l'obligation à Uranie. Ajoutez, si vous voulez, qu'il y a dans sa lettre un diable m 'emporte qui m'a fait mourir de rire; croyez qu'il peut compter sur mon dévouement en tout et partout.
LVIII
À Paris, le 17 septembre 1761.
J'ai l'âme toute renversée. Je ne vous écris que pour vous empêcher de prendre de l'inquiétude. Vous savez le mal sensible que me causent l'injustice et la déraison; eh bien, imaginez qu'il a fallu en supporter un débordement qui a duré plus de deux heures à s'écouler. Mais dites-moi quel avantage il en reviendra à cette femme, lorsqu'elle m'aura fait rompre un vaisseau dans la poitrine, ou dérangé les fibres du cerveau? Ah! que la vie me paraît dure à passer! combien de moments où j'en accepterais la fin avec joie! Ne vous offensez pas de ces sentiments. Vous êtes loin de moi, et mon cœur est encore tout gonflé. Dans trois ou quatre heures je dormirai. Demain je retrouverai l'amour au fond de cette âme que l'impatience et l'indignation occupent maintenant et tourmentent, les finies s'en seront allées pendant le sommeil; la tendresse et tout son doux cortège reprendra sa place, et je ne voudrai plus mourir. Je vous plaignais d'être séparées; je vous plains d'être l'une à côté de l'autre, sans jouir de ce bonheur.
Ce que vous me dites de l'enterrement et du testament de Clarisse[107], je l'avais éprouvé; c'est seulement une preuve de plus de la ressemblance de nos âmes. Seulement encore mes yeux se remplirent de larmes. Je ne pouvais plus lire, je me levai, et je me mis à me désoler, à apostropher le frère, la sœur, le père, la mère et les oncles, et à parler tout haut, au grand étonnement de Damilaville qui n'entendait rien ni à mon transport ni à mes discours, et qui me demandait à qui j'en avais. Il est sûr que ces lectures sont très-malsaines après le repas, et que vous choisissez mal votre moment; c'est avant la promenade qu'il faudrait prendre le livre. Il n'y a pas une lettre où l'on ne puisse trouver deux ou trois textes de morale à discuter.
Uranie, Uranie, chère sœur, vous négligez votre santé! vous perdez votre estomac et vos forces sans ressource; vous serez infirme à la fleur de votre âge, et vous quitterez la vie au moment où vos conseils, votre indulgence et vos secours seraient si nécessaires au petit sauvage. Ce fait quand Télémaque fut chez Calypso qu'il eut besoin de Minerve, et vous risquez de l'abandonner dans le vestibule de la caverne enchanteresse. Vous êtes juste. La vie est une mauvaise chose. Nous en convenons avec vous, elle et moi. Mais il faut la conserver en faveur de ceux à qui on a eu le malheur de la donner.
Non, je ne suis pas pressé de ces fragments; vous me les renverrez quand il vous plaira. Je m'étais presque engagé d'aller retrouver, à la Chevrette, mes pigeons, mes oies, mes poulets, mes canetons et le cher cénobite. C'est une partie remise. Je viens de recevoir de Grimm un billet qui blesse mon âme trop délicate. Je me suis engagé à lui faire quelques lignes sur les tableaux exposés au Salon; il m'écrit que, si cela n'est pas prêt demain, il est inutile que j'achève. Je serai vengé de cette espèce de dureté, et je le serai comme il me convient. J'ai travaillé hier toute la journée, aujourd'hui tout le jour. Je passerai la nuit et toute la journée de demain, et, à neuf heures, il recevra un volume d'écriture.
Il a l'air un peu sot, notre ami Saurin.
Les Cacouacs [108]? c'est ainsi qu'on appelait, l'hiver passé, tous ceux qui appréciaient les principes de la morale au taux de la raison, qui remarquaient les sottises du gouvernement et qui s'en expliquaient librement, et qui traînaient Briochet le père, le fils et l'abbé dans la boue. Il ne vous manque plus que de me demander ce que c'est que Briochet. C'est le premier joueur de marionnettes qui ait existé dans le monde. Tout cela bien compris, vous comprendrez encore que je suis Cacouac en diable, que vous l'êtes un peu, et votre sœur aussi, et qu'il n'y a guère de bon esprit et d'honnête homme qui ne soit plus ou moins de la clique.
Vous croyez qu'un jour Saurin saura tout. Il ne sera pas de bonne humeur ce jour-là[109].
Oui, la Clytemnestre [110] du comte de Lauraguais est en vers, et quelquefois en très-beaux vers. Lorsqu'il me les lisait, je lui disais: «Mais, monsieur le comte, c'est une langue que cela; où l'avez-vous apprise?» On dit qu'il a à côté de lui un nommé Clinchant qui la sait. Mais que m'importe à moi que les beaux vers soient de Clinchant ou du comte? le point important c'est qu'ils soient faits, et ils le sont.
On répand, depuis quelques jours, la mort de Mlle Arnould; cela mérite confirmation. En attendant, l'abbé Raynal m'a fait son oraison funèbre, en me récitant quelques traits d'une conversation qu'elle avait eue avec Mme Portail, et où il m'a semblé que celle-ci avait fait le rôle de catin, et la petite actrice celui d'honnête femme. «Mais, mademoiselle, vous n'avez point de diamants.--Non, madame, et je ne vois pas qu'ils soient fort essentiels à une petite bourgeoise de la rue du Four.--Vous avez donc des rentes?--Des rentes! et pourquoi, madame? M. de Lauraguais a une femme, des enfants, un état à soutenir, et je ne vois pas que je puisse honnêtement accepter la moindre portion d'une fortune qui appartient à d'autres plus légitimement qu'à moi--Oh! par ma foi, pour moi je le quitterais.--Cela se peut, mais il a du goût pour moi, j'en ai pour lui. Ç'a peut-être été une imprudence que de le prendre; mais puisque je l'ai faite, je le garderai...» Je ne me souviens pas du reste. Il me reste seulement l'idée qu'il était aussi malhonnête de la part de la présidente, et aussi honnête de la part de l'actrice.
Votre morale et votre religion sont bonnes. Je n'en ai pas une autre, et je m'en tiens là. Adieu, mes bonnes amies; commencez-vous à entrevoir dans l'éloignement la possibilité de votre retour? Je vous embrasse toutes deux. Mme Le Gendre sur ses joues vermeilles; car elle a seule le secret d'avoir des chairs fraîches et fermes et des joues vermeilles avec une mauvaise santé.
LIX
À Paris, le 22 septembre 1761.