Lettres à Mademoiselle de Volland

Part 20

Chapter 203,875 wordsPublic domain

Je crois vous avoir déjà parlé du baron de Dieskau. Si vous lisiez les gazettes, vous y auriez trouvé son nom avec un éloge. Il commandait, il y a quatre ou cinq ans, aux environs de Québec et de Montréal, une poignée de Français et de Canadiens; il fut attaqué par un corps considérable d'Anglais et de sauvages iroquois. L'inégalité du nombre ne l'effraya point, il tint ferme; tous ses gens furent taillés en pièces; il demeura, lui, étendu sur le champ de bataille, balafré en plusieurs endroits, et une jambe rompue. Il en eût été quitte pour cela; mais après l'action, lorsqu'on dépouillait les morts, une déserteur français, qui lui remarqua quelque signe de vie, au lieu de le secourir, lui lâcha son mousquet dans le bas-ventre, et il en eut la vessie crevée, les parties de la génération endommagées, et il vit avec une jambe trop courte de quatre à cinq pouces, avec un faux urètre pratiqué à la cuisse, par lequel il rend les urines, si vous voulez appeler cela vivre.

Le général ennemi avait eu les côtes cassées. Le joli métier! On les transporta tous deux dans la même tente. Jamais l'Anglais ne voulut qu'on visitât ses blessures avant qu'on eût pansé celles de son ennemi. Quel moment la bonté naturelle et l'humanité choisissent-elles pour se montrer! C'est au milieu du sang et du carnage. Je vous en citerais cent exemples.

En voilà un de général à général; en voulez-vous un de soldat à soldat? Le voici, comme le baron de Dieskau nous l'a raconté. Deux soldats camarades se trouvèrent l'un à côté de l'autre à une action périlleuse. Le plus jeune, tourmenté du pressentiment qu'il n'en reviendrait pas, marchait de mauvaise grâce; l'autre lui dit: «Qu'as-tu, l'ami? Comment, mordieu! je crois que tu trembles!--Oui, lui répondit son camarade, je crains que ceci ne tourne mal, et je pense à ma pauvre femme et à mes pauvres enfants.--Remets-toi, répond le vieux caporal; va, si tu es tué, et que j'en revienne, je te donne ma parole d'honneur que j'épouserai ta femme, et que j'aurai soin de tes enfants.» En effet, le jeune soldat fut tué, et l'autre lui tint parole. C'est un fait certain; car le baron ne ment pas.

Mais savez-vous ce qui s'est passé au commencement de l'affaire de M. de Castries et du prince héréditaire, sous les murs de Wesel, tout à l'heure? Ce M. de Castries est l'ami de Grimm; ainsi je vous laisse à penser combien ce succès, le plus important que les Français aient eu dans toute cette guerre, a fait de plaisir à celui-ci. M. de Ségur, qui commandait l'aile gauche, est attaqué dans l'obscurité par le jeune prince. Les deux troupes étaient à bout touchant. M. de Ségur allait être massacré. Le jeune prince l'entend nommer, il vole à son secours. M. de Ségur, qui ne sait rien de cela, l'aperçoit à ses côtés, le reconnaît, et lui crie: «Eh! mon prince, que faites-vous là? mes grenadiers, qui sont à vingt pas, vont foire feu.--Monsieur, lui répond le jeune prince, j'ai entendu votre nom, et je suis accouru pour empêcher ces gens-là de vous massacrer.» Tandis qu'ils se parlaient, les deux troupes entre lesquelles ils étaient font feu en même temps. M. de Ségur en est quitte pour deux coups de sabre, et il reste prisonnier du jeune prince, qui cependant a été obligé de se retirer, et deux jours après de lever le siège de Wesel. Ne serez-vous pas étonnée de la générosité de ces deux hommes, dont l'un ne voit que le péril de l'autre, et qui s'oublient si bien que c'est un prodige qu'ils n'aient pas été tués au même moment? On avait raconté ce fait à Grimm; il ne le croyait guère, mais il lui a été confirmé par Mme de Ségur même, qu'il trouva, il y a quelques jours, chez Mme Geoffrin. Ainsi point de doute encore sur celui-ci.

Non, chère amie, la nature ne nous a pas faits méchants; c'est la mauvaise éducation, le mauvais exemple, la mauvaise législation qui nous corrompent. Si c'est là une erreur, du moins je suis bien aise de la trouver au fond de mon cœur, et je serais bien lâché que l'expérience ou la réflexion me détrompât jamais; que deviendrais-je? Il faudrait, ou vivre seul, ou se croire sans cesse entouré de méchants; ni l'un ni l'autre ne me convient.

Le procédé généreux du général anglais, celui des deux soldats, celui de M. de Ségur et du jeune prince héréditaire, s'amenèrent l'un par l'autre. On demanda lequel des deux, de M. de Ségur et du prince héréditaire, s'était montré le plus généreux. Belle question à discuter entre Uranie et sa sœur! Le baron de Dieskau, continuant toujours son récit, dit qu'à peine le général Johnson et lui avaient été pansés que les chefs des sauvages iroquois entrèrent dans leur tente. Il y eut entre eux et Johnson une conversation fort vive. Le baron de Dieskau, qui ignorait la langue iroquoise, n'entendait pas ce qu'ils se disaient, mais il voyait aux gestes qu'il s'agissait de lui, et que les sauvages demandaient à l'Anglais quelque chose qu'il leur refusait. Les sauvages se retirèrent mécontents, et le baron de Dieskau demanda à Johnson ce que les sauvages voulaient. «By God! lui répondit Johnson, ce qu'ils veulent! venger sur vous la mort de trois ou quatre de leurs chefs, qui ont été écharpés dans l'action, vous avoir, vous brûler, vous fumer et vous manger. Mais ne craignez rien, cela ne sera pas. Ils menacent de me quitter, ils peuvent faire pis; mais ou vous vivrez, ou ils nous égorgeront tous deux.»

Tandis qu'ils s'entretenaient ainsi les sauvages rentrèrent; la contestation recommença, mais avec moins de chaleur; peu à peu les sauvages s'apaisèrent. Avant de se retirer, ils s'approchèrent du baron, lui tendirent la main, et la paix fut faite. Mais ils n'étaient pas hors de la tente, que le général Johnson dit au baron: «Mon ami, si vous vous croyez en sûreté, vous avez tort; malgré vos blessures, il faut sortir d'ici et vous porter à la ville.» En même temps on entrelace quelques branches d'arbre, on l'étend dessus, et on le porte à la ville, au milieu de quarante soldats qui l'escortent. Le lendemain les sauvages, instruits de cette évasion, vont à la ville, s'introduisent dans la maison où il était soigné; ils avaient leurs poignards cachés sous leurs vêtements; ils fondent sur lui, et ils l'auraient égorgé, s'il n'avait promptement été secouru. Il y eut seulement deux ou trois blessures d'ajoutées à celles qu'il avait déjà.

Eh bien! me direz-vous, où est la bonté naturelle? Qui est-ce qui a corrompu ces Iroquois? Qui est-ce qui leur a inspiré la vengeance et la trahison? Les dieux, mon amie, les dieux; la vengeance est chez ces malheureux une vertu religieuse. Ils croient que le Grand-Esprit, qui habite derrière une montagne qui n'est pas trop loin de Québec, les attend après leur mort, qu'il les jugera, et qu'il estimera leur mérite par le nombre de chevelures qu'ils lui apporteront. Ainsi, lorsque vous voyez un Iroquois étendre un ennemi d'un coup de massue, se pencher sur lui, tirer son couteau, lui fendre la peau du front, et lui arracher avec les dents la peau de la tête, c'est pour plaire à son Dieu. Il n'y a pas une seule contrée, il n'y a pas un seul peuple où l'ordre de Dieu n'ait consacré quelque crime.

Les Canadiens disent que les montagnards écossais sont les sauvages de l'Europe. Vous voyez bien qu'il faut lire tout ceci comme une conversation.

«Cela est assez vrai, dit le père Hoop, nos montagnards sont nus, ils sont braves et vindicatifs; lorsqu'ils mangent en troupe, sur la fin du repas, où les têtes sont échauffées par le vin, et où les vieilles querelles se rappellent et les propos deviennent injurieux, savez-vous comme ils se contiennent? Ils tirent tous leurs poignards et les plantent sur la table, à côté de leurs verres. Voilà la réponse au premier mot injurieux.»

Le prétendant, dont les Anglais ont mis la tête à prix, qu'ils ont chassé, pendant plusieurs mois, de montagne en montagne, comme on force une bête féroce, a trouvé la sûreté dans les cavernes de ces malheureux montagnards, qui auraient pu passer de la plus profonde misère à l'opulence en le livrant, et qui n'y pensèrent seulement pas; autre preuve de la bonté naturelle.

Il n'est pas nécessaire de vous avertir que je suis toujours notre conversation, vous vous en apercevez bien. Le père Hoop avait un ami à la bataille qui se donna entre les montagnards écossais, commandés par le prétendant, et les Anglais. Cet ami était parmi ceux-ci; il reçoit un coup de sabre qui lui abat une main; il y avait une bague de diamant à l'un de ses doigts: le montagnard voit quelque chose qui reluit à terre, il se baisse, il met la main coupée dans sa poche, et continue de se battre. Ces hommes connaissent donc le prix de l'or et de l'argent, et s'ils ne livrèrent pas le prétendant, c'est qu'ils ne voulaient point d'or à ce prix.

Vous voyez, mon amie, que nous faisions très-bien les honneurs de la maison à ceux qui nous visitaient. Nous avions un militaire, et nous l'avons fait parler guerre, tout son bien aise. Nous avons appris de lui des choses que nous ne savions pas; nous avons été polis; ce qui vaut beaucoup mieux que de lui avoir répété celles que nous savions, et qu'il pouvait ignorer.

Le baron de Dieskau a servi longtemps sous le maréchal de Saxe. Il avait coutume de passer l'automne avec lui au Piple, maison voisine du Grandval, qui appartient maintenant à de La Bourdonnaye. Cette femme y passe toute l'année, seule avec son amant; vous ajouterez en vous-même: Que lui faut-il de plus?

Il nous parla beaucoup du maréchal, de ses occupations, de ses amours, de ses campagnes, des actions périlleuses auxquelles il avait eu part, des nations qu'il avait parcourues, etc., etc.

Ah! mon amie! quelle différence entre lire l'histoire et entendre l'homme! Les choses intéressent bien autrement. D'où vient cet intérêt? Est-ce du rôle de celui qui raconte, ou du rôle de celui qui écoute? Serait-ce que nous serions flattés de la préférence du sort qui nous adresse à celui à qui tant de choses extraordinaires sont arrivées, et de l'avantage que nous avons sur les autres par le degré de certitude que nous acquérons, et par celui que nous serons en droit d'exiger, lorsque nous redirons à notre tour? On est bien fier, quand on raconte, de pouvoir ajouter: Celui à qui cela est arrivé, je l'ai vu; c'est de lui-même que je tiens la chose. Il n'y a qu'un cran au-dessus de celui-là, ce serait de pouvoir dire: J'ai vu la chose arriver, et j'y étais. Encore ne sais-je s'il ne vaut pas mieux quelquefois appuyer son récit de l'autorité immédiate d'un personnage important que de son propre témoignage, si un homme n'est pas plus croyable quand il dit: Je tiens la chose du maréchal de Turenne, ou du maréchal de Saxe, que s'il disait: Je l'ai vue. Quoiqu'il puisse aussi facilement mentir sur un de ces points que sur l'autre, il me semble que du moins il nous trouve plus disposés à recevoir pour vrai un de ces mensonges que l'autre. Dans le premier cas, il faut qu'il y ait deux menteurs, et il n'en faut qu'un dans le second; et entre les deux menteurs, il y a un personnage bien important. D'ailleurs tout le monde peut avoir le livre que je lis, mais non converser avec le héros. Il n'y a point de vanité à avoir un livre, mais il y a de la vanité à avoir approché, à avoir conversé avec un grand homme.

On nous mortifie donc beaucoup, quand nous citons, et qu'on ne nous croit pas?... Sans doute. Demandez-le à Mlle Boileau. Premièrement, on conteste nos connaissances, et on ne raconte souvent que pour citer ce qu'on connaît. Secondement, on nous accuse d'imbécillité ou d'imposture, si nous voulons persuader aux autres ce que nous ne croyons pas; d'imbécillité, si nous sommes de bonne foi, et que nous croyions vraiment une chose absurde. Et puis, vaut-il mieux être menteur qu'imbécile? On peut se corriger du mensonge, mais non de l'imbécillité. On ne ment plus guère, quand on s'est départi de la prétention d'occuper les autres. Ô le beau marivaudage que voilà! Si je voulais suivre mes idées, on aurait plus tôt fini le tour du monde à cloche-pied que je n'en aurais vu le bout. Cependant le monde a environ neuf mille lieues de tour, et.... Et que neuf mille diables emportent Marivaux et tous ses insipides sectateurs tels que moi!

Le baron de Dieskau a toute la peine imaginable de se lever de son fauteuil, et il lui eût été plus aisé, il y a dix ans, d'aller sous la ligne ou sous le pôle, qu'il ne lui serait facile aujourd'hui d'aller au bout d'une de nos allées. Nous lui avons fait compagnie tout le jour. J'ai joué aux échecs avec lui. Il a joué au passe-dix avec le Baron. Hier, il a fait la martingale avec nous.

Nous nous sommes couchés de bonne heure. Le ciel nous promettait un beau lendemain; et voilà le vent qui s'élève, les étoiles qui disparaissent, un déluge qui tombe, et les arbres qui nous garantissent à l'occident, frappés les uns contre les autres, de foire un fracas terrible, et nous de nous renfermer et de nous presser autour du foyer. Nous avons passé le dimanche comme nous avons pu.

Le baron de Dieskau nous a quittés sur les cinq heures. Nous nous sommes tous mis en bonnet de nuit et en déshabillé, avec la permission des femmes, qui ont arrangé que nous souperions debout dans le salon, en faveur de notre Baron qui est indisposé, et, en attendant, nous avons repris notre causerie. J'ai cru que de ma vie je ne vous reparlerais des Chinois, et m'y voilà revenu; mais c'est la faute du père Hoop; prenez-vous-en à lui, si je vous ennuie.

Il nous a raconté qu'un de leurs souverains était engagé dans une guerre avec les Tartares qui sont au nord de la Chine. La saison était rigoureuse. Le général chinois écrivit à l'empereur que les soldats soutiraient beaucoup du froid. Pour toute réponse, l'empereur lui envoya sa pelisse, avec ce mot: «Dites de ma part à vos braves soldats que je voudrais en avoir une pour chacun d'eux.»

Le père Hoop a remarqué que les Chinois sont les seuls peuples de la terre qui aient eu beaucoup plus de bons rois et de bons ministres que de mauvais. «Eh! père Hoop, pourquoi cela? a demandé une voix qui venait du fond du salon.--C'est que les enfants de l'empereur y sont bien élevés, et qu'il n'est presque jamais arrivé qu'un mauvais prince soit mort dans son lit.--Comment! lui dis-je, le peuple juge donc si un prince est bon ou mauvais?--Sans doute, et il ne s'y trompe pas plus que des entants sur le compte de leur père ou de leur tuteur. À la Chine, un bon prince est celui qui se conforme aux lois; un mauvais prince est celui qui les enfreint. La loi est sur le trône. Le prince est sous la loi, et au-dessus de ses sujets. C'est le premier sujet de la loi.»

Le père Hoop a raconté que les mandarins disaient un jour à un empereur: «Seigneur, le peuple est dans la misère, il faut aller à son secours.--Allez, dit l'empereur; il faut y courir comme à une inondation ou à un incendie.--Il faudra proportionner les secours aux besoins.--J'y consens, pourvu que l'examen ne prenne pas trop de temps, et ne soit pas trop scrupuleux. Surtout qu'on ne craigne pas que la libéralité excède mes intentions.»

Il dit qu'un autre empereur assiégeait Nankin. Cette ville contient plusieurs millions d'habitants. Les habitants s'étaient défendus avec une valeur inouïe; cependant ils étaient sur le point d'être emportés d'assaut. L'empereur s'aperçut, à la chaleur et à l'indignation des officiers et des soldats, qu'il ne serait point en son pouvoir d'empêcher un massacre épouvantable. Le souci le saisit. Les officiers le pressent de les conduire à la tranchée; il ne sait quel parti prendre; il feint de tomber malade; il se renferme dans sa tente. Il était aimé; la tristesse se répand dans le camp. Les opérations du siège sont suspendues. On fait de tous côtés des vœux pour la santé de l'empereur. On le consulte lui-même. «Mes amis, dit-il à ses généraux, ma santé est entre vos mains; voyez si vous voulez que je vive.--Si nous le voulons! Seigneur, parlez, dites vite ce qu'il faut que nous fassions. Nous voilà tous prêts à mourir.--Il ne s'agit pas de mourir, mais de me jurer une chose beaucoup plus facile.--Nous le jurons.--Eh bien! ajouta-t-il en se levant brusquement, et tirant son cimeterre, me voilà guéri. Marchons contre les rebelles, escaladons les murs, entrons dans leur ville; mais que, la ville prise, il ne soit pas versé une goutte de sang. Voilà ce que vous m'avez juré et ce que j'exige», et ce qui fait fait.

L'Y-Wang-Ti (c'est toujours le père Hoop qui parle) a fait bâtir la grande muraille qui sépare la Chine de la Tartarie, qui a six cents lieues de circuit, trois mille tours, trente pieds de haut, quinze d'épais; qui laisse entrer et sortir des fleuves sous des rochers, qui traverse un bras de mer, qui passe par des marais de plusieurs lieues. L'Y-Wang-Ti l'a fait construire en cinq ans. C'est le même qui a donné les lois les plus sages de l'univers, qui a délivré de la tyrannie des princes du sang la nation qui leur avait toujours été asservie; jusqu'à ses enfants qu'il réduisit à la condition de simples sujets... Eh bien! ce prince fit brûler tous les livres, et défendit, sous peine de mort, d'en conserver d'autres que d'agriculture, d'architecture et de médecine. Si Rousseau avait connu ce trait historique, le beau parti qu'il en eût tiré! Comme il eût fait valoir les raisons de l'empereur chinois!

L'Y-Wang-Ti disait que, dans un État où il y avait des gens qu'on appelle gens à talents, les gens de bien n'étaient que les seconds...; que partout où il y avait plus de gloire à penser qu'à faire, le nombre de ceux qu'on appelle penseurs devait toujours aller en augmentant, et avec eux le nombre des oisifs, des orgueilleux, des inutiles et des fainéants...; que ces jaseurs consacrant par des éloges absurdes les anciennes constitutions, ils liaient les mains du prince qui ne pouvait rien innover sans révolter la nation, quoiqu'il n'y eût pas une loi qui, au bout de cinquante ans, ne devînt un abus...; que les productions de l'esprit sont froides et maussades lorsque le génie n'est pas l'organe des passions, et qu'alors elles sont dangereuses. Le beau texte que voilà! Vous devriez m'aimer à la folie.

Que dirent de cette logique de l'Y-Wang-Ti les gens du conseil du coffre de fer, qui étaient tous lettrés?....Qu'il raisonnait comme un barbare.

Je vous fais grâce de toutes les réflexions qui furent amenées par ces traits historiques, vous les referez toutes et beaucoup d'autres.

Le Baron, qui est malade, en dépit de la médecine qui s'est emparée de lui, trouva fort mauvais que l'Y-Wang-Ti eût épargné les livres de médecine. Il disait qu'on ne connaissait pas le corps humain, qu'on ne connaissait pas les fonctions des parties, qu'on ne connaissait point la nature des substances qu'on donne en remèdes, qu'on ne connaissait rien, et qu'il ne comprenait pas comment on pouvait faire une science de tant de choses ignorées et inconnues.

Je lui répondis à la façon de l'abbé Galiani... Des Espagnols abordèrent un jour dans une contrée du Nouveau-Monde où les habitants grossiers ignoraient encore l'usage du feu. C'était en hiver. Ils dirent aux habitants qu'avec du bois et une autre chose ils imiteraient le soleil et allumeraient sur terre du feu comme celui qui luisait au soleil «Vous connaissez donc ce que c'est que le bois, dirent les habitants de la contrée aux Espagnols?--Non.--Vous connaissez donc le feu qui luit au soleil?--Non.--Vous connaissez donc au moins comment le feu prend au bois?--Non.--Et quand vous avez allumé le feu, sans doute que vous savez l'éteindre?--Oui.--Et avec quoi?--Avec l'eau.--Et vous savez donc ce que c'est que l'eau?--Non.--Et vous savez donc comment le feu est éteint par l'eau?--Non.» Les habitants de la contrée se mirent à rire, et tournèrent le dos aux Espagnols, qui allumèrent du feu qu'ils ne connaissaient pas, avec du bois qu'ils ne connaissaient pas, sans savoir comment le feu consumait le bois, et ensuite, avec de l'eau qu'ils ne connaissaient pas, ils éteignirent le feu qu'ils ne connaissaient pas sans savoir comment l'eau éteignait le feu.

Sur la fin de notre conversation, lorsque nous étions sur le point de nous retirer, je demandai au Baron s'il ne comptait pas dans la semaine faire un tour à Paris. Il me répondit que non. «En ce cas, lui dis-je, je profiterai du carrosse de Mme d'Aine, qui ramène demain ces messieurs.» Il y consentit, et me voilà de retour, sur le quai des Miramionnes, pour empêcher vos lettres d'aller au Grandval, où elles étaient déjà!

Nous avons eu le soir, Damilaville et moi, le plaisir de nous embrasser, et il a été doux. C'était le lundi. Le mardi matin, nous avons eu, Grimm et moi, le plaisir de nous embrasser, et il a été très-doux. Nous avons dîné ensemble. Je lui ai demandé des nouvelles de la santé de Mme d'Épinay.

À propos de Pouf, de Thisbé et de Taupin, nouveau personnage important dont vous n'avez point encore entendu parler, je vous ferais de bons contes, si j'en avais le loisir. Taupin est le chien du meunier; ah! ma bonne amie, respectez Taupin, s'il vous plaît. Je croyais savoir aimer, Taupin m'a appris que je n'y entendais rien, et j'en suis bien humilié. Vous vous croyez peut-être aimée; Taupin, si vous l'aviez vu, vous aurait donné quelque souci sur ce point. Il a pris un goût de préférence pour Thisbé. Or, imaginez que, par le temps qu'il faisait, tous les jours il venait à la porte s'étendre dans le sable mouillé, le nez penché sur ses deux pattes, les yeux attachés vers nos fenêtres, tenant ferme dans son poste incommode, malgré la pluie qui tombait à seaux, le vent qui agitait ses oreilles, oubliant le boire, le manger, la maison, son maître, sa maîtresse, et gémissant, soupirant pour Thisbé, depuis le matin jusqu'au soir. Je soupçonne, il est vrai, qu'il y a un peu de luxure dans le lait de Taupin; mais Mme d'Aine prétend qu'il est impossible d'analyser les sentiments les plus délicats, sans y découvrir un peu de saloperie. Ah! chère amie, les noms étranges qu'on donne à la tendresse! Je n'oserais vous les redire. Si la nature les entendait, elle leur donnerait à tous des croquignoles.

Mme d'Holbach prétend que Saurin et la dame de la Chevrette nous jouent, qu'ils nous mentent, en nous disant la vérité.

Me voilà donc installé rue Taranne pour jusqu'à l'automne prochain. Jeanneton est hors d'affaire. Sa maîtresse continuera encore quelques jours le vin de quinquina. Angélique a le cou libre, de l'appétit, de la gaieté, mais, sur le soir, un peu de fièvre. Elles se purgeront toutes, les unes après les autres, à commencer de demain; c'est l'enfant qui débutera.