Lettres à Mademoiselle de Volland

Part 19

Chapter 194,153 wordsPublic domain

Quand, vous vous séparerez de la chère sœur, embrassez-la bien tendrement pour moi, et si par hasard elle vous propose de me le rendre, acceptez.

Je vous écrivais tout à l'heure que je bridais d'aller à Paris: à présent je tremble d'y trouver un monde d'affaires. N'ayant pas à m'en occuper, j'aimerais autant les ignorer.

J'ai toutes vos lettres jusqu'au n° 29 sans interruption.

N'ayez aucune inquiétude sur les contre-seings.

J'ai été tente deux ou trois fois d'être aussi fou que vous, mais j'étais tout éveillé, et j'ai résisté.

Je puis encore aller un peu; mais pour jusqu'à trois mois cela est impossible.

Permettez-vous?

Adieu, je sens l'ivresse qui me gagne.

XLIX

Au Grandval, le 31 octobre 1760.

Vous ne savez pas ce que c'est que le spleen , ou les vapeurs anglaises; je ne le savais pas non plus. Je le demandai à notre Écossais dans notre dernière promenade, et voici ce qu'il me répondit:

«Je sens depuis vingt ans un malaise général, plus ou moins fâcheux; je n'ai jamais la tête libre. Elle est quelquefois si lourde que c'est comme un poids qui vous tire en devant, et qui vous entraînerait d'une fenêtre dans la rue, ou au fond d'une rivière, si on était sur le bord. J'ai des idées noires, de la tristesse et de l'ennui; je me trouve mal partout, je ne veux rien, je ne saurais vouloir, je cherche à m'amuser et à m'occuper, inutilement; la gaieté des autres m'afflige, je souffre à les entendre rire ou parler. Connaissez-vous cette espèce de stupidité ou de mauvaise humeur qu'on éprouve en se réveillant après avoir trop dormi? Voilà mon état ordinaire, la vie m'est en dégoût; les moindres variations dans l'atmosphère me sont comme des secousses violentes; je ne saurais rester en place, il faut que j'aille sans savoir où. C'est comme cela que j'ai fait le tour du monde. Je dors mal, je manque d'appétit, je ne saurais digérer, je ne suis bien que dans un coche. Je suis tout au rebours des autres: je me déplais à ce qu'ils aiment, j'aime ce qui leur déplaît; il y a des jours où je hais la lumière, d'autres fois elle me rassure, et si j'entrais subitement dans les ténèbres, je croirais tomber dans un gouffre. Mes nuits sont agitées de mille rêves bizarres: imaginez que l'avant-dernière je me croyais marié à Mme R.... Je n'ai jamais connu un pareil désespoir. Je suis vieux, caduc, impotent; quel démon m'a poussé à cela? Que ferai-je de cette jeune femme-là? Que fera-t-elle de moi? Voilà ce que je me disais. Mais, ajoutait-il, la sensation la plus importune, c'est de connaître sa stupidité, de savoir qu'on n'est pas né stupide, de vouloir jouir de sa tête, s'appliquer, s'amuser, se prêter à la conversation, s'agiter, et de succomber à la fin sous l'effort. Alors il est impossible de vous peindre la douleur d'âme qu'on ressent à se voir condamner sans ressource à être ce qu'on n'est pas. Monsieur, ajoutait-il encore avec une exclamation qui me déchirait l'âme, j'ai été gai, je volais comme vous sur la terre, je jouissais d'un beau jour, d'une belle femme, d'un bon livre, d'une belle promenade, d'une conversation douce, du spectacle de la nature, de l'entretien des hommes sages, de la comédie des fous: je me souviens encore de ce bonheur; je sens qu'il faut y renoncer.»

Eh bien, avec cela, mon amie, cet homme est encore de la société la plus agréable. Il lui reste je ne sais quoi de sa gaieté première qui se remarque toujours dans son expression. Sa tristesse est originale, et n'est pas triste. Il n'est jamais plus mal que quand il se tait; et il y a tant de gens qui seraient fort bien comme le père Hoop quand il est mal!

Voilà des vents, une pluie, de la tempête, un murmure sourd qui font retentir sans cesse nos corridors, dont il est désespéré.

J'aime, moi, ces vents violents, cette pluie que j'entends frapper nos gouttières pendant la nuit, cet orage qui agite avec fracas les arbres qui nous entourent, cette basse continue qui gronde autour de moi; j'en dors plus profondément, j'en trouve mon oreiller plus doux, je m'enfonce dans mon lit, je m'y ramasse en un peloton; il se fait en moi une comparaison secrète de mon bonheur avec le triste état de ceux qui manquent de gîte, de toit, de tout asile, qui errent la nuit exposés à toute l'inclémence de ce ciel, qui valent mieux que moi peut-être que le sort a distingué, et je jouis de la préférence.

Tibulle sentait comme moi; mais je suis seul dans mon lit, et lui il tenait entre ses bras celle dont il était aimé, il la rassurait contre le tumulte de l'air qui se faisait autour de lui, et ce tumulte n'ajoutait peut-être à son bonheur que par la certitude où il était que personne ne s'en doutait, et ne viendrait le troubler par le temps orageux qu'il taisait. Ce temps renferme les importuns, je le sais bien. Combien de fois un ciel qui se fondait en eau ne m'a-t-il pas été favorable? Le bruit d'un lit que le plaisir fait craquer se perd, se dérobe, ou est mis par une mère sur le compte du vent. C'est alors qu'on peut sortir de sa chambre sur la pointe du pied, qu'une porte peut crier en s'ouvrant, se fermer durement, qu'on peut faire un faux pas en s'en retournant, et cela sans conséquence. Ah! si j'étais à Isle, et que vous voulussiez! ils diraient tous le lendemain: La nuit affreuse qu'il a fait! et nous nous tairions, et nous nous regarderions en souriant.

Eh! non, je ne crois pas que vous m'oubliiez, même quand je vous le dis!

J'ai reçu toutes vos lettres; n'en soyez point inquiète. Elles arrivent tard à cause des tours qu'elles font avant d'arriver. Le mauvais temps et les voyages des domestiques à Charenton m'auraient ruiné sans Damilaville; je ne me mêle de rien, et tout se fait par ses ordres.

Je vous apparais donc quelquefois en rêve? Le sommeil ne me sert pas si bien que vous, mais je sais m'en dédommager quand je veille; ne donnez pas à cela trop de force, je n'ai encore rien à regretter; non, mais il est temps que vous vous rapprochiez de moi.

Amusez-vous toujours de mes petits volumes, et croyez qu'ils ne prennent rien sur mon repos; nous nous retirons de bonne heure depuis que le Baron est indisposé. J'ai refusé qu'on fît du feu chez moi. L'aspect de mon appartement les transit, et je n'ai personne ni le matin ni le soir.

J'ai déjà par-devers moi un jour de sobriété. Mme d'Aine a juré que cela ne durerait pas.

Il faut que je vous apprenne un secret pour gagner au jeu, c'est de se mettre à cul nu. C'est le Baron qui l'a enseigné à Mme d'Aine, et elle s'en est bien trouvée.

Le père Hoop est jeune; je ne sais pas s'il a les quarante-cinq ans que vous lui donnez, mais à cent ans il aura le même visage. Le Baron l'appelle vieille momie: j'en ai encore une autre. Le joli temps que Mme Le Gendre passerait entre ces deux momies-là! Ma seconde momie, c'est le docteur Sanchez, ci-devant premier médecin de la czarine, juif de religion et Portugais d'origine.

Quand je me la représente jeune, fraîche et vermeille entre ces deux sempiternités, il me semble que je vois un tableau de Fleur d'Épine , ou des Quatre Facardins[85].

C'est encore un homme bien précieux que le docteur Sanchez.

À propos, Mme Le Gendre se mettrait de temps en temps les doigts dans les oreilles; car ils sont tous les deux un peu orduriers. Au demeurant, grands penseurs et jamais d'ordures vides de sens; il y a toujours quelques petites perles dans ce fumier-là.

Nous ne causerons plus guère, l'Écossais et moi; le moyen de sortir par le temps qu'il fait?

Nos gens, hommes et femmes, allèrent dimanche au Piple[86], danser chez Mme de La Bourdonnaye, et ils en revinrent à dix heures du soir, crottés jusqu'aux fesses, et trempés jusqu'aux os. C'était un plaisir de voir Mme Anselme dans cet équipage.

L'affaire du grimoire parti sans un mot de moi est précisément comme vous l'avez pensé. M. Gillet n'a rien à vous.

À propos de Chinois et de magot, quand un étranger débarque à Canton, on lui donne un maître de cérémonies, comme on donnerait ici un maître à danser, et ceux qui ont les dispositions les plus heureuses sont au moins trois mois à apprendre toutes les révérences d'usage.

Le père Hoop défendit hier avec beaucoup de vigueur les formalités chinoises. M. de Saint-Lambert fut de son avis. Le Baron n'y prit point de part, parce qu'il ne parle plus. Ils prétendirent l'un et l'autre que, puisqu'il est impossible de rendre les hommes bons, il fallait au moins les forcer à le paraître.

Je pensai, moi, que c'était anéantir la franchise et rendre une nation hypocrite.

Cette question vaut bien la peine d'être creusée, et n'est pas aussi facile qu'elle le paraît d'abord.

Le Baron m'appela hier à côté de lui: «Tenez, me dit-il, asseyez-vous là, et lisez; voilà encore un exemple frappant de la sublime morale de la nature humaine.» Je m'assis, je pris le livre, et je lus: « Sha-Sesi Ier de Perse aimait beaucoup à s'entretenir avec une de ses parentes. C'était une femme d'esprit et d'une gaieté charmante. Sha-Abbas l'avait accordée pour épouse à un de ses officiers, en récompense des grands services qu'il en avait reçus. Un jour cette femme dit, en plaisantant, à Sesi: «Seigneur, vous ne vous pressez guère d'avoir des enfants. Savez-vous bien qu'à force de différer, vous pourriez bien mettre la couronne sur la tête d'un de mes petits-fils?» La bête féroce se lève, se renferme dans son palais, appelle les trois enfants de cette femme, et leur fait couper la tête à tous trois. Le lendemain il invite la mère à dîner, et lui fait servir dans un plat couvert la tête de ses enfants.... Et moi, je jette le livre; et vous, mon amie, ne jetez-vous pas ma lettre? Et puis le Baron se met à rire: Et le beau moral? et la dignité de la nature humaine? etc.

La dame D..... contrefait toujours la désolée de la perte de Pouf. Elle lui avait mis au cou un beau collier avec une plaque d'argent sur laquelle on avait gravé: Je m'appelle Pouf, et j 'appartiens à Mme D .... On a renvoyé le collier avec ces mots cruels: Pouf se porte bien.

Les politiques prévoient que cette affaire aura des suites.

Ce n'est pas le chien renvoyé qui fait le fond, ce sont les détours de la dame.... Son ami, en général, n'aime pas les chiens ni les autres bêtes, n'importe quel nom elles aient, ni comme quoi elles marchent.

Votre globe, et votre manière d'obvier à tout, est horrible. Si une idée comme celle-là m'était venue, et que j'eusse eu le malheur de vous la confier, et surtout du ton leste dont vous l'avez fait, je n'en dormirais pas de quatre jours. J'aurais peur que vous ne vissiez là dedans de la fausseté et de la cruauté. Je vous conseille de travailler sérieusement à votre apologie, si vous êtes assez jalouse de mon estime pour n'en vouloir rien perdre. Pensez-y les jours et les nuits. Que ce soit au moins un volume! Je l'attends, et en l'attendant, j'ai le cœur flétri.

Je crains beaucoup qu'en dépit du mauvais temps qui chasse tout le monde des champs vers la ville, et des affaires qui vous rappellent, vous ne restiez encore longtemps. Ma mère voudrait bien encore passer ici trois mois; le temps et l'éloignement ne peuvent rien changer à mes sentiments. Qu'est-ce que tout cela m'annonce?

Nous avons eu ici M. Magon, qui est à présent directeur de la Compagnie des Indes, et qui a beaucoup voyagé. Il est gai, il est tout jeune, il a de l'esprit, des connaissances, de la philosophie. C'est un neveu de Maupertuis. J'ai appris, à cette occasion, une chose qui m'a fait plaisir. Maupertuis avait eu un enfant d'une fille. Il a fait élever cet enfant en Chine, où il l'a envoyé dès l'âge de cinq ans. Il n'a pas dix-huit ans; il est presque aussi savant qu'un mandarin. Il sait plus de trente mille mots. Il est en chemin pour Paris. C'est une curiosité que j'attends.

Ô chère amie! qu'il y a peu de monde à qui il soit permis de jouer! Je ne veux pas vous écrire cela, et si j'oublie de vous en parler, tant mieux.

Je ne reçois jamais une de vos lettres sans un petit billet tout à fait obligeant de M. Damilaville. Voici comme se passe mon temps:

À huit heures, jour ou non, je me lève.

Je prends mes deux tasses de thé.

Beau ou laid, j'ouvre ma fenêtre et je prends l'air.

Je me renferme et je lis.

Je lis un poëme italien burlesque, qui me fait alternativement pleurer de douleur et de plaisir; et puis, cela est écrit partout avec une facilité, une douceur, une délicatesse! et des préambules à tourner la tête.

Il me prend quelquefois des envies de vous en traduire des morceaux, mais il n'y a pas moyen; toutes ces fleurs délicates-là se fanent entre mes mains. Ces auteurs qui charment si puissamment nos ennuis, qui nous ravissent à nous-mêmes, à qui Nature a mis en main une baguette magique dont ils ne nous touchent pas plus tôt que nous oublions les maux de la vie, que les ténèbres sortent de notre âme, et que nous sommes réconciliés avec l'existence, sont à placer entre les bienfaiteurs du genre humain.

Nous dînons, après avoir un peu causé vers le feu.

Nous dînons toujours longtemps.

Après dîner, c'est la promenade, ou le billard, ou les échecs.

Le Baron ne veut pas que l'Écossais joue aux échecs, et il a raison.

Puis un peu de causerie et de lecture.

Le piquet, le souper, le radotage au bougeoir, et le coucher.

Que regretter au milieu de cela? Rien, si ce n'est ma Sophie.

Paris est oublié, mais en revanche Isle et les vordes ne le sont pas. C'est toujours là que je me retrouve à la fin de mes rêveries. Mais dites-moi pourquoi j'y arrive toujours à votre insu, à celui de votre sœur et de votre mère?

Adieu, chère et tendre amie. Je vous embrasse de toute mon âme.

C'est aujourd'hui jour de fête et de messe: ce qu'il y a de plaisant, c'est que c'est la même cloche qui fait marcher les coquemars et le calice. C'est une idée folle qui me fait toujours rire.

LETTRES À Mlle DE VOLLAND

Deuxième partie

(ŒUVRES COMPLÈTES DE DIDEROT, TOME DIX-NEUVIÈME, CORRESPONDANCE II)

L

Paris, le 3 novembre 1760.

Ce lundi matin, Mme d'Aine a renvoyé dans son équipage, à Paris, un de ses parents, avec un homme d'affaires qui lui est attaché. J'ai profité de l'occasion pour m'en revenir, le Baron m'ayant assuré qu'il ne ferait ici aucun voyage dans le courant de la semaine. Mme d'Aine, que j'ai trouvée seule au bas de l'escalier, m'a dit: «J'avais compté sur vous pour jusque après la Saint-Martin; mais je vois ce que c'est.» Je n'en suis pas convenu, quoique cela fût vrai.

Nous nous sommes bien embrassés, Mme d'Aine et moi; je l'ai remerciée de mon mieux. Elle m'a dit que la chambre que j'occupais serait dorénavant appelée la mienne, et que je ne pourrais jamais m'installer ni trop tôt, ni pour trop longtemps. Nous avons eu, le Baron et moi, deux moments fort doux: l'un en nous retrouvant quand j'arrivai au Grandval, l'autre en nous séparant aujourd'hui. Il avait, ces deux jours-là, l'air touché: la première fois de plaisir, la seconde fois de peine. J'ai gagné de l'intimité avec Mme d'Holbach. J'ai eu quelque occasion de m'apercevoir qu'elle avait conçu beaucoup d'estime pour moi. J'ai été flatté de voir que mon témoignage donnait du poids à des récits qu'on lui faisait, et qu'elle avait de la répugnance à croire. Elle m'a vu partir avec peine. Elle ne doutait pas qu'un mot d'elle ne me retînt, mais elle ne l'a pas dit. Et le père Hoop? Nous nous sommes baisé les joues, serré les mains, et bien promis de nous rapprocher incessamment. Je lui ai conseillé, en attendant, d'aller prendre l'air sur les lieux hauts.

Me voilà donc de retour à Paris. J'arrive, et je retrouve Jeanneton convalescente de plusieurs abcès à la gorge, pour lesquels elle a été soignée plusieurs fois, et qu'il a fallu ouvrir à la lancette, les uns après les autres; ma femme au vin de quinquina, pour une fièvre réglée dont elle a eu les premiers accès dans les premiers jours de mon départ, et qu'on n'a point encore pu déraciner; la petite fille avec le nez galeux, la fièvre, et les amygdales enflées: ainsi me voilà dans un hôpital, et je suis où je dois être, car je ne me porte pas trop bien. J'ai l'estomac tout à fait dérangé. J'avais pris sur moi de ne plus paraître à table le soir; ils m'entraînèrent hier malgré moi. Il y avait des poires excellentes, j'en mangeai une, et puis une autre, et une troisième: je les sens aujourd'hui à six heures comme si je sortais de table. Le thé n'y a rien lait; mais cela finira comme toutes les indigestions, et puis je me porterai bien, et ce sera pour longtemps; car me voilà rendu à ma vie ordinaire et sobre.

Tout en arrivant à Paris, je suis accouru sur le quai des Miramionnes; car il fallait que j'eusse vos lettres, s'il m'en était venu quelques-unes, et que je les empêchasse d'aller me chercher au Grandval où je n'étais plus, et où j'avais assuré avant-hier à Damilaville que je resterais jusqu'à mardi Damilaville n'y est pas; il dîne chez une amie. En attendant qu'il revienne et que je vous lise, je vous écris.

Combien de tournées j'ai déjà faites depuis que je suis rentré dans cet enfer! Combien j'ai vu de monde! Quelle vie en comparaison de celle des champs! Je ne serais pas ici, si j'avais pensé que c'est lundi, et que Grimm est arrivé de la Chevrette. Mais je me console de cette distraction. Si je ne suis pas avec lui, du moins je m'entretiens avec vous. Damilaville, qui est très-pressé de me voir, m'a fait dire par son domestique que si je ne me hâtais pas d'aller à lui, il se hâterait de venir à moi. Je l'ai prié très-instamment, par un petit billet, de rester où il était; que je n'avais que faire de lui avant deux ou trois heures. J'emploierai la moitié de ce temps à écrire à mon amie; et quand je lui aurai rendu compte de toutes mes heures, j'emploierai celles qui me resteront à rêver avec elle; je la chercherai dans le salon, je me placerai à côté d'elle, je la serrerai. Auparavant, je l'aurai longtemps regardée sans qu'elle m'ait vu, sans que personne me gênât; car je me suppose invisible.

Je me suis fait une physionomie de l'abbé Marin tout à fait singulière. Je veux qu'il ait la tête ronde, un peu chauve sur le haut; le front assez étendu, mais peu haut; les yeux petits, mais ardents; les joues un peu ridées, mais vermeilles; la bouche grande, mais riante; presque point de menton, guère de cou, le corps rondelet, les épaules larges, les cuisses grosses, les jambes courtes. Je vous entends tous jaser. Je vous vois tous selon vos attitudes favorites; je vous peindrais, si j'en avais le temps; mon amie serait droite, derrière le fauteuil de sa mère, en face de sa sœur, avec ses lunettes sur le nez. Elle parlerait; sa sœur, la tête appuyée sur sa main, et son coude posé sur la table, l'écouterait en faisant les petits yeux. L'abbé serait assis, les mains posées sur les genoux, mal à son aise; car la chaise est haute, et ses pieds touchent à peine au parquet; mais il ne restera pas longtemps dans cette contrainte, car je présume que l'abbé aime ses aises. Et votre conversation, est-ce que je ne la ferais pas? Est-ce que je ne ferais pas parler chacun selon le caractère que je lui connais, et l'abbé selon celui que je lui prête? Que je suis aise! Damilaville ne vient point, et j'aurai encore le temps de tourner la page et de la remplir. J'en remplirais vraiment bien une douzaine d'autres, si je me mettais à répondre à vos deux dernières lettres, et à vous rendre vos dernières conversations. Nous avons eu ici un homme bien connu: c'est Dieskau, dont je crois vous avoir parlé quelquefois. Cet homme a commandé longtemps en Canada, et avec honneur. Il est criblé de blessures. Malgré les indispositions qui l'affligent et l'affligeront toute sa vie, il est gai. Ç'a été un ami intime du fameux maréchal de Saxe. Nous avons eu un jeune marin, très-expérimenté, appelé M. Marchais. La première fois je vous dirai tout ce que j'ai retenu de leurs conversations. Le père Hoop est enfourné dans la lecture de l'histoire de ses bons amis les Chinois, qu'il a vus si longtemps à Canton. J'y reviendrai donc encore à ces Chinois, pour vous en dire des choses qui vous feront sûrement plaisir.

Mais voilà Damilaville revenu. Je suis arrivé trop tard. Pour la première fois, il avait été diligent, et deux de vos paquets étaient partis ce matin pour le Grandval, en même temps que j'en revenais. Voilà un plaisir différé jusqu'à demain. Adieu, mon amie; je vous embrasse. Mais revenez donc; la Marne paraît vouloir m'exaucer. Si les pluies continuent, elle ne tardera pas à flotter au bas de votre terrasse. Dans la position fâcheuse où je me trouve, vous regretterez bien de n'être pas ici. Demain ou après, j'irai voir Mlle Boileau, et peut-être Mme de Solignac, mais je ne réponds de rien. Mon respect à qui vous savez bien. Mes caresses les plus tendres à qui vous savez bien encore.

LI

À Paris, le 6 novembre 1760.

La belle journée que celle de la Toussaint! En profitâtes-vous? À huit heures du matin, étiez-vous habillées? aviez-vous mis vos chaperons et pris vos bâtons? Je suis sûr que non. Vous dormiez, paresseuses que vous êtes, et je dormais aussi, paresseux que je suis. J'entendis frapper à ma porte: c'était l'Écossais. Il entre, ouvre mes rideaux, et dit: «Allons, debout; c'est sur les lieux hauts que le soleil est beau à voir. M. Marchais sera de la partie.» Ce M. Marchais est un jeune marin dont je vous ai déjà parlé. Chemin faisant, je lui demandai quel âge il avait. «Trente ans, me dit-il.--Trente ans! repris-je avec étonnement. Vous en paraissez au moins quarante-cinq. Qu'est-ce qui vous a vieilli si vite?--La mer et la fatigue.» Ah! chère amie, quelle peinture ils me firent de la vie de la mer! La peau se ride et se noircit, les lèvres se sèchent, les muscles s'élèvent et se raidissent; en moins de trois ou quatre voyages, on ressemble très-bien à un Triton, tels qu'on les peint aux Gobelins. On ne mange que du pain dur et des viandes salées. Souvent on manque d'eau, et puis des tempêtes qui vous tiennent vingt-quatre heures de suite entre la mort et la vie. Il est impossible que vous vous fessiez une juste image d'un équipage après une tempête. À ce propos, l'Écossais nous dit: «Imaginez que nos voiles étaient déchirées, nos mâts rompus, nos matelots épuisés de fatigue, le vaisseau sans gouvernail, abandonné aux flots, le vent nous portant avec fureur droit contre des rochers; douze autres et moi assis en silence dans la chambre du capitaine, la tête baissée, les bras croisés, les yeux fermés, en attendant à chaque minute le naufrage et la mort. On est bien vieux quand on a passé une entière journée dans ces transes-là. Ce fut un matelot ivre qui nous sauva. Il y avait à fond de cale une vieille voile, pourrie et criblée de trous; il alla la chercher, et la tendit comme il put. Les voiles neuves, qui recevaient toute la masse du vent, avaient été déchirées comme du papier. Celle-ci, en arrêtant et en laissant échapper une partie, résista, et conduisit le bâtiment. Il rasa le pied de rochers terribles, mais il n'y toucha pas...» On ne profite de rien; pourquoi n'aurait-on pas des voiles percées pour les gros temps?...

Nous gagnâmes le haut de la côte au milieu de cette tempête, et nous nous trouvâmes à la hauteur de Chennevières, où nous dirigeâmes notre course, dans le dessein d'embrasser les petits enfants, mais ils étaient encore dans leurs berceaux. Nous nous contentâmes de lever leur couverture et de les regarder: c'est un spectacle qui touche. Après avoir cajolé un peu la nourrice, que Raphaël aurait prise pour un modèle de la Vierge, à ce que disait Marmontel, la première fois qu'il la vit, et l'avoir un peu dédommagée de nos mauvaises plaisanteries par nos largesses, nous traversâmes la plaine de Champigny à Ormesson-d'Amboile, et nous regagnâmes le Grandval, où nous trouvâmes le baron de Dieskau, qui avait saisi ce jour de beau temps pour s'acquitter, avec Mme d'Aine et le Baron, de la promesse qu'il leur avait faite de les venir voir. Ce fut une reconnaissance entre lui et le jeune Marchais. Ils s'étaient connus à Québec.