Part 8
Vous souvenez-vous d'une petite fille de cinq ans, fort extraordinaire, dont je vous ai parlé dans une de mes lettres? Je l'ai revue et je continue à trouver cette enfant un petit être bien singulier. Imaginez-vous la plus jolie petite figure qu'il soit possible de voir; des traits d'une finesse inouïe, un sourire charmant et des yeux comme je n'en ai jamais vu, des yeux de femme tantôt doux et caressants, tantôt perçants et observateurs, une physionomie qui change d'expression à chaque instant, et dont chaque expression est étonnante de vérité et d'originalité. Elle a un bon sens, une justesse de sensations et de sentiment merveilleuse; elle réfléchit beaucoup et ne ruse jamais, c'est surprenant de voir avec quelle rectitude d'instinct son petit cerveau marche à la vérité. Elle juge parfaitement tout ce qui l'entoure, à commencer par ma mère, et avec tout cela, c'est un enfant, un _véritable_ enfant. Il y a des moments où son regard prend une teinte rêveuse et triste qui vous serre l'âme. Mais en général elle est fort gaie et fort calme. Elle m'aime beaucoup et me regarde quelquefois avec des yeux tellement doux et tendres que j'en suis tout ému.
Elle se nomme Anne et est la fille naturelle de mon oncle, du frère de mon père, et d'une paysanne. Ma mère l'a recueillie chez elle et l'a traitée en poupée. Je me suis bien promis de me charger avec le temps de son éducation. Je vais avoir toute une famille sur les bras! Elle a des airs de tête et des mouvements de sourcils quand on lui dit quelque chose qui la frappe, qui font mon admiration. Elle a l'air de soumettre ce qu'elle entend à son petit raisonnement, et puis elle vous fait des réparties étonnantes. Je vais vous conter un de ses traits. C'était encore à Moscou. Elle était restée près d'une heure dans ma chambre, ma mère l'en punit sans songer que c'était moi qui l'avais emmenée, et tout en lui défendant de me dire pourquoi on l'avait punie. J'entre dans le cabinet de ma mère, je vois la petite dans un coin, fort triste et silencieuse; j'en demande la raison: ma mère me conte une histoire de désobéissance, de caprice; j'y vais, je m'approche d'elle et lui adresse un petit mot de reproche. Elle détourne la tête sans mot dire. Je sors et ne rentre que fort tard. Le lendemain de très bonne heure, la petite entre dans ma chambre, s'assied tranquillement sur ma chaise, me regarde quelque temps en silence et m'adresse cette question à brûle-pourpoint:
--Vous avez cru hier ce qu'a dit maman de moi?
--Oui.
--Eh bien, vous avez eu tort, voici pourquoi j'ai été punie... J'avais promis de ne pas vous le dire, _et je ne vous l'aurais pas dit, si vous n'aviez pas cru_ maman.
--As-tu pleuré pendant la punition?
Elle releva la tête d'un petit air fier et me dit en clignant des yeux: «Oh! non.» Puis elle ajouta après un moment de silence ou de réflexion, car chez elle c'est tout un:--Mais j'ai pleuré quand vous vous êtes approché de moi dans le cabinet.
--Ah! c'est donc pour cela que tu as détourné la tête?
--Vous l'avez remarqué, et vous n'avez pas vu que je pleurais?
--Non, il faut te l'avouer.
Elle poussa un gros soupir, vint m'embrasser et s'en alla.
Je vous jure que je n'ai pas ajouté un seul mot à ce qu'elle a dit; mais si vous aviez vu sa petite figure pendant toute cette explication! On y lisait tant de travail de sa pensée, la lutte de ses sentiments. Elle est blonde et très blanche; ses yeux sont d'un gris bleu nuancé de noir; ses dents sont de vraies petites perles. Elle est très aimante et très sensible; avec cela, peu ou point de mémoire, aussi sait-elle à peine son alphabet. Je vous assure que c'est une bien étrange petite créature, et je l'étudie avec intérêt. Elle n'a pas encore cinq ans.
Samedi, 2/14 septembre.
C'est aujourd'hui jour de poste chez nous, chère et bonne amie; je vais donc vous envoyer cette lettre qui, malgré ma promesse, ne ressemble guère à un _volume_. Mais enfin, vous êtes l'indulgence même, et je vous enverrai une autre lettre, mardi prochain, d'autant que je compte pouvoir vous donner quelques bonnes nouvelles. Il fait un bien vilain temps ici, j'espère que vous en avez un superbe à Courtavenel: pas de pluie, mais un ciel gris et froid, un vent _idem_, et dans les intervalles de rafales on entend le petit tintement aigre des mésanges dans les bouleaux; l'arrivée des mésanges, comme le départ des grues et des oies sauvages, présage le froid. A propos de grues, nous en voyons tous les jours des bandes qui s'en vont de leur vol régulier et lent vers le Midi. Vous rappelez-vous les vers du _Faust_:
_Wenn über Flächen über Seen,_ _Der Kranich nach der Heimath strebt._
L'emploi du mot _streben_ est bien heureux, essayez un peu de le traduire en français!...
Je ne connais rien de plus solennel que le cri des grues, qui semble vous tomber des nuages sur la tête. C'est éclatant, sonore, puissant et très mélancolique. Il semble vous dire: «Adieu, pauvres petits roquets d'hommes qui ne pouvez changer de place; nous allons au Midi, là où il va faire bon et chaud maintenant. Vous, restez dans la neige et la misère!... Patience!»
Je vous envoie cette lettre directement d'ici; jusqu'à présent je vous les ai envoyées par le comptoir d'Iazykoff. Je ne sais si vous les recevez bien exactement. Je vais faire cet essai. Le messager attend sous la fenêtre. C'est un écuyer de mon frère, très beau garçon et très content de faire cette commission qui lui rapporte toujours quelque chose,--va, mon garçon, porte cette lettre. Et vous, mes chers amis, soyez bien assurés que le jour où je cesserai de vous aimer, tendrement, profondément, j'aurai cessé d'exister. Que le bon Dieu vous bénisse tous et vous rende heureux. Je vous baise les mains avec dévotion. Soyez heureuse, bénie et bien portante!
Votre vieil ami,
I. TOURGUENEFF.
XXVII
Moscou, midi 1/13 janvier 1851.
Bonjour, chère et bonne madame Viardot. Je ne veux pas commencer mon année sans invoquer ma douce et chère patronne et sans appeler sur elle toutes les bénédictions du Ciel.
Hélas! se peut-il que toute cette année s'écoule sans que j'aie le bonheur de vous revoir? C'est une idée bien cruelle et à laquelle il faut cependant que je m'habitue...
* * * * *
Nous avons passé la soirée d'hier chez un de mes amis, et quand minuit a sonné, vous vous imaginez bien à qui j'ai mentalement porté mon toast! Tout mon être s'est élancé vers mes amis, mes chers amis de là-bas... Que le Ciel veille sur eux et les garde!... Mon coeur est toujours là-bas, je le sens. A demain. Il faut que je sorte, j'ai quelques visites à faire. J'ai une foule de choses à vous communiquer. Ce n'est pas sans raison que je suis resté si longtemps à Moscou. J'ai mené à bonne fin une entreprise assez difficile et délicate. Je vous parlerai de tout cela demain. Aujourd'hui soir, on donne une de mes comédies manuscrites chez la comtesse Sollohoub, un théâtre de société. On m'a engagé d'assister à la représentation, mais je me garderai bien de le faire; je craindrais trop d'y jouer un personnage ridicule. Je vous dirai quel aura été le résultat. A demain. Mais je veux me mettre à vos pieds et embrasser le pan de votre robe dès aujourd'hui, chère, chère, bonne, noble amie. Que le Ciel vous protège!
Mercredi, 3 janvier.
Il paraît que ma comédie a eu un très grand succès avant-hier, car on la répète aujourd'hui, et je viens de recevoir une invitation pressante d'y aller ce soir. Cette fois-ci j'irai; je ne veux pas avoir l'air de me _donner des airs_.
J'ai donné hier un dîner d'adieu à mes amis, nous étions en tout vingt personnes. Il faut avouer que vers la fin de la soirée nous étions tous on ne peut plus animés. Il y avait entre autres un acteur comique d'un très grand talent, M. Sadofski, qui nous a fait mourir de rire, en improvisant des scènes, des dialogues de paysans, etc... Il a beaucoup d'imagination et une vérité de jeu, d'intonation et de geste, que je n'ai presque jamais rencontrée aussi parfaite. Il n'y a rien de si bon à voir que l'art devenu nature.
Je vous avais promis hier de vous dire pourquoi je suis resté à Moscou beaucoup plus longtemps que je ne m'y attendais. Voici en peu de mots la raison: Il y avait deux personnes, deux femmes à éloigner de la maison, où elles mettaient la discorde à chaque instant. Pour l'une d'elles la chose n'a pas été difficile (c'était une veuve d'une quarantaine d'années, que ma mère avait eue près d'elle pendant les derniers mois de sa vie), on l'a largement payée et priée d'aller chercher une autre maison que la nôtre. L'autre était cette jeune fille que ma mère avait adoptée, une vraie Mme Lafarge, fausse, méchante, rusée et sans coeur. Il me serait impossible de vous dire tout ce que cette petite vipère a fait de mal. Elle avait entortillé mon frère, qui, dans sa bonté naïve, la prenait pour un ange: elle est allée jusqu'à calomnier odieusement son propre père, et puis, quand j'ai réussi par le plus grand des hasards à saisir le fil de toute cette intrigue, elle a tout avoué, elle nous a bravés avec une insolence, un aplomb qui m'a fait penser à Tartufe ordonnant, chapeau en tête, à Orgon, de quitter sa maison. Il était impossible de la garder plus longtemps, et cependant nous ne pouvions pas la mettre sur le pavé... Son propre père refusait de la prendre chez lui (il est marié et a une grande famille). Notre situation était très embarrassante. Enfin, heureusement, il s'est trouvé une personne, un docteur, ami du père de la demoiselle, qui a consenti à s'en charger en la prévenant d'avance qu'elle serait gardée à vue. Mon frère et moi, nous lui avons donné une lettre de change de 60.000 francs payables dans trois ans avec 6 p. 100 d'intérêt, toute la garde-robe de ma mère, etc., etc. Elle nous a donné un reçu, et nous en voilà quittes! Ouf! ça a été une lourde charge. Je ne sais ce qui devait résulter de son séjour chez mon frère, mais je sais que nous ne respirons que depuis qu'elle n'est plus là. Quelle mauvaise et perverse nature, à dix-sept ans! Cela promet. Il est vrai qu'elle a reçu une éducation détestable... Enfin, n'en parlons plus, elle est contente et nous aussi. Cependant, je vous avoue que je ne suis pas fait pour de pareilles opérations! J'y mets assez de sang-froid et de résolution, mais cela me détraque les nerfs horriblement. J'ai trop pris l'habitude de vivre avec de bonnes et honnêtes gens. La méchanceté, la perfidie surtout ne me fait pas peur, mais elle me soulève le coeur. Il m'a été impossible de travailler pendant ces derniers quinze jours.
Vendredi 5.
Hé bien, en effet, j'ai eu un grand succès avant-hier. Les acteurs ont été détestables, surtout la jeune première (une princesse Tcherkassky), ce qui n'a empêché ni le public d'applaudir à outrance, ni moi d'aller les remercier avec effusion derrière les coulisses. J'ai été, malgré tout, assez content d'avoir assisté à cette représentation. Je crois que ma pièce aura du succès sur le théâtre, puisqu'elle a plu, malgré le massacre des _dilettanti_. (On la donne à Pétersbourg le 20, ici le 18.) C'est tout de même drôle de se voir jouer.
Je pars demain, mais je vous écrirai encore avant de partir. Il me tarde d'avoir une lettre de vous. On ne me les envoie plus à Moscou, elles m'attendent à Pétersbourg... A demain.
Lundi 8.
L'homme propose et Dieu dispose, chère madame Viardot. Je devais partir samedi, et me voilà encore à Moscou. J'ai attrapé une toux, et, aussi longtemps qu'elle durera, il me sera impossible de quitter ma chambre. J'espère qu'elle passera dans peu de jours. Ce contretemps m'est assez désagréable, mais il faut s'y résigner.
Hier, Diane a mis bas sept petits, blancs et jaunes comme elle, six chiens et une chienne. Sa tendresse de mère va jusqu'à la férocité, et elle fait des yeux terribles quand je touche à un de ses petits. Les autres n'osent pas seulement s'approcher d'elle. Je vous envoie cette lettre aujourd'hui, je vous écrirai encore une fois avant de partir. J'espère que je pourrai le faire jeudi.
Il y a plus de deux mois que la petite Pauline[60] est à Paris. Comment va-t-elle, et fait-elle des progrès?
Je suis certain de trouver des détails qui la concernent dans vos lettres qui m'attendent à Pétersbourg, car je suis sûr qu'il y en a là-bas au moins deux. Je vous aime et vous embrasse tous. Tiens, une idée. Si j'écrivais à Gounod au lieu de vous écrire avant mon départ? C'est ce que je ferai. Ainsi, adieu jusqu'à Pétersbourg.
Votre
IVAN. TOURGUENEFF.
XXVIII
Moscou, mercredi 17/29 janvier 1851.
Je relève de maladie, comme Jodelet dans _les Précieuses ridicules_, chère et bonne amie; j'ai eu une fièvre catarrhale assez forte, qui m'a mis sur le flanc pendant quatre jours. Ce qui m'est surtout désagréable, c'est le retard que cette maladie a apporté à mon voyage, et ce qu'il y a surtout de désagréable dans ce retard, c'est qu'il me prive de vos lettres qui m'attendent à Pétersbourg et que j'ai eu la bêtise de ne pas faire venir ici; j'espérais toujours pouvoir partir. Il est très probable que je resterai ici une semaine encore; vous ne sauriez croire quel vide me fait l'absence de vos lettres; il y a longtemps que je ne reçois pas de vos nouvelles, j'en suis tout désorienté.
On donne demain une comédie que j'ai composée pour les acteurs de Pétersbourg, mais que Stchepkine[61] m'a demandée pour son bénéfice.
Je n'ai rien à refuser à ce brave et digne homme. Si je ne me sens pas trop mal, j'irai à la première représentation. Jusqu'à présent je ne ressens pas la moindre agitation. Nous verrons demain. Il paraît que la jeune première est détestable. Enfin, nous verrons.
Adieu, jusqu'à demain, chère et bonne amie; je vous invoque et me mets sous votre protection, chère patronne.
Jeudi, une heure du matin.
C'est donc pour ce soir; cela commence à me faire un peu d'effet. Malheureusement je me sens plus mal qu'hier et le docteur vient de me conseiller de ne pas sortir ce soir. Ce serait cependant désagréable... Mon frère y va avec sa femme.--C'est une petite comédie en un acte qui a pour titre: _Une Provinciale_. La donnée en est simple, tout dépend du jeu des deux acteurs principaux. L'un est bon, à ce que l'on dit; l'autre (ou plutôt l'actrice) est très mauvais. La salle sera pleine. Stchepkine vient de m'envoyer un billet pour loge d'en haut. Je crois que j'irai, quoique je me sente mal; j'ai une chaleur de tous les diables.
Sept heures du soir.
J'ai quatre-vingts pulsations par minute, et je vais au théâtre. Je ne puis pas rester à la maison. Je vous serre les deux mains bien fort. Que vous écrirai-je en rentrant?
Onze heures.
Par exemple je m'attendais à tout, hormis à un tel succès! Imaginez-vous qu'on m'a rappelé avec des vociférations telles, que je me suis enfui tout éperdu, comme si j'avais mille diables à mes trousses, et mon frère vient de m'apprendre que le vacarme a duré un grand quart d'heure et n'a cessé que quand Stchepkine est venu annoncer que je n'étais pas au théâtre. Je regrette beaucoup de m'être enfui, car on a pu croire que je faisais la petite bouche.
Ma pièce a été assez bien jouée par tout le monde, la jeune première exceptée, qui a été détestable; mais en revanche, l'acteur chargé du rôle principal a été charmant. C'est un jeune acteur qui se nomme Choumski; il a fait un grand pas dans l'opinion du public, je suis enchanté de lui on avoir fourni l'occasion. Au moment où la toile s'est levée, j'ai prononcé tout bas votre nom, il m'a porté bonheur. Mais il faut que je me couche, car j'ai une fièvre de cheval.
Vendredi, 2 heures.
L'excursion d'hier ne m'a pas fait beaucoup de mal; j'ai passé une mauvaise nuit, il est vrai, mais aujourd'hui je me sens assez bien. J'ai vu aujourd'hui plusieurs de mes amis qui sont venus me féliciter; il paraît que mon succès a été en effet très grand; la salle était comble, et on a vu de mes ennemis (littéraires) applaudir à tout rompre. Tant mieux, tant mieux. Le bon Stchepkine est venu m'embrasser et me gronder sur ma fugue. J'ai l'intention d'envoyer un petit cadeau à Choumski, cela lui fera plaisir. On donne, demain la même pièce à Pétersbourg. C'est cependant agréable d'avoir un succès. Allons, il faut que cela me serve d'éperon.
Imaginez-vous que je viens d'apprendre par un monsieur qui arrive de Pétersbourg que le comptoir Yazykoff a plusieurs lettres à mon nom, qu'on n'envoie pas à Moscou, parce qu'on s'attend d'heure en heure à mon arrivée; cela me cause un dépit dont je ne saurais vous donner une idée. Dieu! Dieu! Dieu! que je suis bête!
Permettez-moi de vous remercier pour mon succès d'hier; je m'imagine que si je n'avais pas prononcé votre nom, la chose aurait pris une tout autre tournure; je suis si heureux de rattacher toute ma vie à votre cher et bon souvenir, à votre influence. Je vous embrasse les mains avec reconnaissance et tendresse. Que le Ciel veille sur vous! A demain.
IVAN. TOURGUENEFF.
Lundi.
Je ne vous ai pas écrit ni samedi, ni dimanche; j'étais _languissant_, pour ne pas dire bête. On répète ma pièce ce soir, on ne joue ici la comédie que trois fois par semaine. Je compte sortir aujourd'hui en voiture; il fait un temps superbe.
Les yeux des petits de Diane se sont enfin ouverts à la lumière; ils sont très drôles, très gentils et très bien portants.
Ce serait bien le diable si je devais rester ici plus d'une semaine! J'ai une foule de visites, etc.; ce sont des compliments à perte de vue. Je vous le dis, parce que je sais que cela vous fera plaisir. Je suis sûr que vous me parlez dans vos lettres de _Sapho_, des répétitions commencées (car j'espère bien qu'elles le sont); et dire que je n'en sais rien par ma faute! Mais je les aurai, ces lettres, dans quatre jours. Je vous écrirai un volume et pour Gounod. Je vous répète, je ne quitterai pas Moscou sans lui avoir écrit une longue lettre.
Que fait la petite Pauline? Est-elle sage? Apprend-elle le français et le piano?
Adieu; je vous embrasse tous avec une tendresse indicible. Je commence par vous; puis Viardot; puis Gounod; puis Mme Garcia[62]; puis Mme Gounod; puis Mme Berthe; puis «el mujer Marinero Español y su muyler»; puis Manuel; puis Louise[63], puis tout le monde, tous les amis et je finis par vous. Mes chers amis, mon coeur est avec vous. Adieu. Portez-vous-bien; soyez heureux et contents et n'oubliez pas votre fidèle ami
IV. TOURGUENEFF.
XXIX
Saint-Pétersbourg, 21 février 1852.
* * * * *
...Il m'est impossible de continuer cette lettre comme je l'avais commencée. Un bien grand malheur nous a frappés: Gogol est mort à Moscou, mort après avoir tout brûlé,--tout,--le deuxième tome des _Ames Mortes_, une foule de choses achevées ou commencées,--tout enfin. Il vous serait difficile d'apprécier toute la grandeur de cette perte si cruelle, si complète. Il n'y a pas de Russe dont le coeur ne saigne dans cet instant. C'était plus qu'un simple écrivain pour nous: il nous avait révélés à nous-mêmes. Il était dans plus d'un sens le continuateur de Pierre le Grand pour nous. Ces paroles peuvent vous paraître exagérées, dictées par la douleur. Mais vous ne le connaissez pas; vous ne connaissez que les moindres de ses ouvrages et même si vous les connaissiez tous, il vous serait difficile de comprendre ce qu'il était pour nous. Il faut être Russe pour le sentir. Les esprits les plus pénétrants parmi les étrangers, un Mérimée par exemple, n'ont vu en Gogol qu'un humoriste à la façon anglaise. Sa signification historique leur a complètement échappé. Je le répète, il faut être Russe pour savoir ce que nous avons perdu...
IV. TOURGUENEFF.
XXX
Saint-Pétersbourg, 1er/13 mai 1852.
_A Monsieur et à Madame Viardot._
Mes chers amis,
Cette lettre vous sera remise par une personne qui part d'ici dans quelques jours, ou bien elle l'expédiera à Paris après avoir franchi la frontière, de sorte que je puis vous parler un peu à coeur ouvert et sans craindre la curiosité de la police.
Je commence par vous dire que si je n'ai pas quitté Saint-Pétersbourg depuis un mois c'est bien contre mon gré. Je suis aux arrêts d'une maison de police, par ordre de l'Empereur, pour avoir fait imprimer dans un journal de Moscou un article, quelques lignes sur Gogol. Ça n'a été qu'un prétexte, l'article en lui-même étant parfaitement insignifiant. Il y a longtemps qu'on me regarde de travers. On s'est accroché à la première occasion venue. Je ne me plains pas de l'Empereur[64], l'affaire lui a été si perfidement présentée, qu'il n'aurait pu agir autrement. On a voulu mettre un terme sur tout ce qui se disait sur la mort de Gogol, et on n'a pas été fâché, en même temps, de mettre l'embargo sur mon activité littéraire.
Dans quinze jours d'ici on m'expédiera à la campagne, où je dois rester jusqu'à nouvel ordre. Tout cela n'est pas gai comme vous voyez; cependant je dois dire qu'on me traite fort humainement; j'ai une bonne chambre, des livres; je puis écrire. J'ai pu voir du monde dans les premiers jours. Maintenant c'est défendu, car il en venait trop. Le malheur ne fait pas fuir les amis, même en Russie. Le _malheur_, à dire vrai, n'est pas très grand. L'année 1852 n'aura pas eu de printemps pour moi, voilà tout. Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, c'est qu'il faut dire un adieu définitif à toute espérance de faire un voyage hors du pays; du reste je ne me suis jamais fait d'illusion là-dessus. Je savais bien, en vous quittant, que c'était pour longtemps, si ce n'est pour toujours. Maintenant je n'ai qu'une ambition, c'est qu'on me permette d'aller et de venir dans l'intérieur de la Russie. J'espère que cela ne me sera pas refusé! L'Héritier[65] est très bon, je lui ai écrit une lettre dont j'attends quelque bien.
Vous savez que l'Empereur est parti. On avait mis aussi les scellés sur mes papiers, ou plutôt on a cacheté les portes de mon appartement, qu'on a ouvert dix jours plus tard sans rien examiner. Il est probable qu'on savait qu'il ne s'y trouvait rien de défendu.
Il faut avouer que je m'ennuie passablement dans mon trou. Je profile de ce loisir forcé pour travailler du polonais, que j'avais commencé à étudier il y a six semaines. Il me reste encore quatorze jours de réclusion. Je les compte, allez!
Voici, mes chers amis, les nouvelles, peu agréables, que j'ai à vous donner. J'espère que vous m'en donnerez de meilleures. Ma santé est bonne, mais j'ai ridiculement vieilli. Je pourrais vous envoyer une mèche de cheveux blancs, sans exagération. Cependant je ne perds pas courage. A la campagne, la _chasse_ m'attend! Puis, je vais tâche d'arranger mes affaires; je continuerai mes études sur le peuple russe, sur le peuple le plus étrange et le plus étonnant qu'il y ait au monde. Je travaillerai à mon roman avec d'autant plus de liberté d'esprit que je ne le destinerai pas à passer sous les griffes de la censure. Mon arrestation va probablement rendre impossible la publication de mon ouvrage à Moscou. Je le regrette, mais que faire?
Je vous prie de m'écrire souvent, mes chers amis, vos lettres contribueront beaucoup à me donner du courage pendant ce temps d'épreuves. Vos lettres et le souvenir des jours passés de Courtavenel, voilà tout mon bien. Je ne m'appesantis pas là-dessus, crainte de m'attendrir. Vous le savez bien, mon coeur est avec vous, je puis le dire, maintenant surtout... Ma vie est finie, le charme n'y est plus. J'ai mangé tout mon pain blanc; mâchons ce qui reste de pain bis, et prions le Ciel qu'il soit «bien bon» comme disait Vivier[66].
Je n'ai pas besoin de vous dire que tout ceci doit rester parfaitement secret; la moindre mention, la moindre allusion dans un journal quelconque suffirait pour m'achever.
Adieu, mes chers et bons amis; soyez heureux, et votre bonheur me rendra aussi content que je puis l'être. Portez-vous bien, ne m'oubliez pas, écrivez-moi souvent, et soyez bien persuadés que ma pensée est toujours avec vous. Je vous embrasse _tous_, et je vous envoie mille bénédictions. Cher Courtavenel, je te salue aussi, toi! Écrivez-moi souvent. Je vous embrasse encore. Adieu!