Part 7
Ils commencent déjà à grignoter les feuilles de laitue que je leur présente, mais leur principale nourriture est du lait. Ils ont l'air si innocent et si drôle quand ils relèvent leurs petites oreilles! Je les tiens dans la cage où nous avions mis le hérisson. Ils viennent à moi dès que je leur tends les mains, ils grimpent sur moi, ils me farfouillent dans la barbe avec leurs petits museaux, ornés de longues moustaches. Et puis, ils sont si propres, tous les mouvements sont si gentils! Il y en a un surtout, le plus gros, qui a un air grave à mourir de rire. Il paraît que je suis devenu non seulement mère, mais vieille femme, car je rabâche. Malheureusement, ils seront déjà assez grands le jour de votre arrivée; ils perdront de leur grâce. Enfin, je tâcherai qu'ils fassent honneur à mon éducation.
J'ai dîné hier chez Fougeux. Eh bien, son frère n'est pas si ennuyeux que je l'avais cru; il le devient moins quand on le connaît davantage,--ce qui est consolant. Fougeux est un très bon diable; il est né grand-père... Et il n'est pas marié! Je suis allé et revenu sur le dos de Comorn, qui a encore le pied assez sûr pour son âge. Il faisait noir dans la forêt de Blandureau. (Je suis revenu à neuf heures.)
Lundi.
J'ai fait cette nuit un rêve assez drôle, comme j'en fais quelquefois; je vais vous le raconter. Il me semblait que je marchais le long d'une route bordée de peupliers. Il faisait sombre, j'étais très fatigué, et pour arriver au gîte il fallait chanter cinq cents fois de suite: _A la voix de ta mère..._ Je me hâtais d'en finir avec ma tâche et j'en perdais le compte; vous savez comme l'on s'obstine en rêve. Tout à coup, je vois venir à moi une grande figure blanche qui me fait signe de la suivre; je me dis: Tiens! c'est mon frère Anatole (je n'en ai jamais eu de ce nom-là). Je trouve cela tout naturel et je le suis. Quelques instants plus tard, il me semble que nous sommes exposés à un grand vent; je jette un regard autour de moi, et, malgré l'obscurité, je puis distinguer que nous nous trouvons sur la cime d'un rocher extrêmement élevé et dominant sur la mer.--Mais où allons-nous? demandai-je à mon conducteur.--Nous sommes des oiseaux, répond-il, partons.--Comment, des oiseaux? répliquai-je.--Mouchez-vous, me dit-il. En effet, je veux me moucher et je trouve un long bec au beau milieu de mon visage avec une poche au-dessous, comme chez un pélican. Mais, dans ce moment même, le vent m'enlève. Je ne saurais vous décrire le frémissement de bonheur que j'éprouvai en déployant l'envergure de mes grandes ailes; je montai contre le vent, en jetant un grand cri de triomphe, et puis je me lançai en bas vers la mer en frappant l'air par saccades, comme le font les mouettes. J'étais oiseau dans ce moment-là, je vous assure, et maintenant, à l'heure où je vous écris, je n'ai pas un souvenir plus distinct de mon dîner d'hier que de mes sensations d'oiseau: c'est parfaitement clair et net, non seulement dans la mémoire de ma cervelle, si l'on peut s'exprimer ainsi, mais dans celle de tout mon corps; ce qui prouve que «la vida es sueño, y el sueño es la vida». Mais ce que je ne saurais vous peindre, c'est le spectacle qui se déroulait autour de moi, pendant que je planais ainsi dans l'air: c'était la mer, immense, agitée, sombre, avec des points lumineux; çà et là des vaisseaux à peine visibles glissant sur les vagues; des hautes falaises; parfois un grand bruit montait jusqu'à moi; je me laissais tomber. Le mugissement devenait plus distinct et me faisait peur; je remontais dans les nuages qui me semblaient rouler avec fracas, chassés par le vent. De temps en temps, une immense gerbe d'eau toute blanche s'élançait du sein de la mer, et je sentais l'écume rejaillir sur mon visage, puis, tout à coup, de grandes lueurs s'étendaient au loin au-dessous de moi... Ah! me disais-je, ce sont les éclairs marins (!) découverts par Galilée... Ils ne vont pas si vite que les éclairs de l'air parce que l'eau est plus lourde et plus difficile à déplacer. A la lueur de ces éclairs, je voyais la mer illuminée jusqu'au fond; je voyais de gros poissons noirs avec de grosses têtes, monter lentement jusqu'à la surface... Je me disais qu'il fallait que je tombasse dessus parce que c'était ma nourriture. Mais je sentais une secrète horreur qui m'en empêchait... Et puis ils étaient trop gros. Tout à coup, je vois la mer blanchir et sautiller comme de l'eau qui bout, une teinte rose se répand autour de moi... C'est le soleil qui se lève, me, dis-je, fuyons, il va tout brûler. Mais j'avais beau me jeter de côté et d'autre, tout devenait éclatant, lumineux, insupportable aux yeux, de grosses bulles brillantes montaient dans l'air, je sentais une chaleur étouffante, mes plumes commençaient à roussir. J'aperçois le haut du disque du soleil qui occupait tout l'horizon et flamboyait comme une fournaise, une angoisse insupportable me saisit et je m'éveille. Il faisait déjà jour; je voyais devant moi le papier vert saule de ma chambre, et je ne comprenais pas encore où j'étais....
Mais est-ce permis de décrire un rêve aussi longuement que cela? Vous allez vous moquer de moi, et vous aurez raison. Il est vrai qu'il n'y a pas abondance de matières à Courtavenel.
Lundi soir.
Le frère de Fougeux est encore venu dîner aujourd'hui. Décidément, il n'est pas bête et il n'est pas non plus très ennuyeux; cependant je trouve que je le vois trop souvent. Du reste, je crois qu'il va quitter bientôt ces beaux lieux, comme dirait le pauvre M. Guy[55]. Il ne fait rien, n'a pas de profession, et malgré cela il est tout encroûté de préjugés nationaux, bonapartistes, littéraires et judiciaires. Si, du moins, il avait profité de son indépendance pour se délivrer de tout ce fatras! Mais non. Un Allemand l'aurait plutôt fait. Béranger a dit avec raison:
Philosophe De mince étoffe, Ton oeil ne peut se détacher Du vieux coq de ton vieux clocher.
Mardi.
Je ne reçois qu'aujourd'hui votre billet avec la lettre de M. Chorley, à laquelle je m'empresserai de répondre demain. Dites à Viardot (je lui écrirai aussi l'un de ces jours) que la chasse va être ouverte le 25. Faut-il que je fasse des démarches pour son permis de chasse? Du reste, tout va bien, et je prie le bon Dieu de vous bénir mille fois et de vous ramener saine et sauve en France.
Toujours point de nouvelles de M. et Mme Sitchès. Bonjour; portez-vous bien et soyez heureuse...
Votre,
I. TOURGUENEFF.
XXIII
Courtavenel, jeudi, 16 août 49.
Bonjour, Madame: _guten Morgen_.
* * * * *
Et en effet, ils sont arrivés hier soir tous les deux. Je parle de M. et Mme Sitchès. J'ai été bien content de les voir. Et puis ils avaient l'air si heureux, ils me contaient une foule de choses, les moindres détails de leur voyage, et surtout du mariage avec une volubilité si joyeuse! Ils m'ont montré le portrait de Léonard qui m'a l'air d'un bon diable. Je me suis fait raconter par eux comment ils ont revu Mlle Antonia, ce qu'ils lui ont dit, ce qu'elle leur a répondu; comment ils ont vu pour la première fois M. Léonard, ce qu'il leur a dit, ce qu'ils lui ont répondu, l'habit qu'il portait, le chapeau qu'il tenait à la main et leurs habits à eux, et puis ensuite, en s'élevant à des détails plus importants, les préparatifs du jour de noce, etc., etc., ils ont dû tout me décrire; et ils le faisaient, ils se répétaient avec délices, ils imitaient la manière de regarder, le son de voix de Léonard, et je les écoutais avec un véritable intérêt; car le bonheur est contagieux. Enfin j'espère que tout ceci continuera aussi bien que cela a commencé. Aujourd'hui le torrent est devenu ruisseau; nous parlons encore, mais la veine s'épuise.
Mlle Berthe arrive demain avec Louise. Courtavenel commence à se remplir. Je ne dînerai plus en tête à tête avec moi-même.
Vendredi.
Madame! permettez-moi de prendre un ton solennel à la hauteur des circonstances. Madame! un fléau terrible, semblable à ces plaies d'Égypte dont parle l'_Écriture sainte_, est venu s'abattre sur les «beaux lieux» que vous habitez, ou plutôt que vous n'habitez pas. Il ne nous a pas frappés à l'improviste, il nous avait déjà souvent menacés de ses fureurs... que dis-je? nous avions plus d'une fois éprouvé l'effet de ses coups... (c'est du Racine, cela). Mais cette fois-ci le cruel a dépassé les prévisions les plus sinistres, ébranlé les coeurs les plus fermes et répandu au loin la stupeur du désespoir. Madame! ce fléau, c'est les rougets, ou ce sont les rougets, comme vous voulez. Votre coeur sensible a dû le deviner. Madame! dans l'espace _d'une_ heure, madame votre tante, qui, remarquez-le bien, n'était pas sortie de toute la journée, en a pris cinquante, _cincuenta fünfzig fifty_! sur son visage et sur son cou! Elle nous les a montrés; nous les avons comptés. Elle en prenait avec son mouchoir par deux, par trois, par cinq! Tous nos corps ne sont plus qu'une plaie comme celui d'Hippolyte.... Je me gratte avec les dix doigts jusqu'à faire ruisseler le sang. J'espère que cela ne durera pas. Ce serait trop épouvantable! Nous attendons Mlle Berthe avec impatience,--_para dar á comer á los bichos_, comme dit le seigneur D. Pablo,--peut-être qu'elle fera une diversion utile. Jamais cela n'a été aussi fort. Pourvu que la rage de ces animaux infernaux soit assouvie avant votre arrivée!
Le frère de M. Fougeux est décidément _a bore_ (vous savez ce que cela veut dire en anglais) de la première classe. Il est venu me _rougetter_ le jour de l'arrivée de votre tante. Jamais rien d'aussi lourdement suffisant, d'aussi prétentieusement vide, d'aussi solennellement niais ne s'est étalé sous la calotte des cieux. Connaissez-vous cet atroce petit sourire qui voudrait être malicieux et qui n'est que contraint, ce sourire tout saturé d'amour-propre, qui voltige si constamment sur les lèvres des sots contents d'eux-mêmes? Eh bien, ce sourire-là ne quitte pas la face blême de ce monsieur. Ce qui m'étonne dans tout cela, c'est ma bonhomie. Je fais la conversation pendant des heures à cet être-là; je l'ai _cru_ même _moins_ ennuyeux que je ne l'avais senti.... Et il y a des personnes qui prétendent que j'ai l'esprit tourné à la satire. Imaginez-vous qu'il a la manie de répéter de la prose par coeur. Nous parlions de descriptions.... «Monsieur», me dit-il avec son air magistral, toute description est superflue à moins qu'elle ne soit comme celle de Fénelon dans _Télémaque_ qui dit: «La nature n'était qu'un vaste jardin.» Vaste jardin! Monsieur, vaste jardin! Voilà une idée neuve, belle, touchante, qui parle à mon âme.» Et pendant une demi-heure le monstre n'a cessé de répéter cette phrase divine, adorable, etc. Quel être insupportable! Il a dû être né dans une vieille cave humide des amours d'une vieille araignée et d'un crapaud paralytique. Je me figure le Dieu de l'Ennui sous la figure d'une araignée toute poudreuse. En un mot, que les rougets le mangent! Je ne puis faire de voeu plus cruel. Mais il paraît qu'ils sont inconnus à Rozay. Courtavenel en serait-il la patrie exclusive?
Samedi soir.
Mlle Berthe est arrivée hier avec Louison. Louise a très bonne mine, et Mlle Berthe n'a pas non plus l'air très maladif. La petite nous a montré ses prix et son ruban vert. Je lui trouve les manières un peu «je m'en fiche pas mal», mais cela se fera, car c'est une bonne et douce nature au fond, malgré son petit rire de casse-noisette.
Le jardinier, voyant tout ce monde arriver, s'est mis à travailler un peu; Jean frotte plus que jamais; enfin, Courtavenel est tout pimpant, à l'heure qu'il est. Mais si l'on n'y met pas ordre, dans quinze jours les fossés seront remplacés par une belle ceinture de vase bien noire. Je ne sais si le jardinier est un rouge, mais il a bien les trois défauts principaux de ce parti auquel, du reste, je me fais honneur d'appartenir; c'est-à-dire qu'il est bavard, paresseux et propre à rien. Quel mauvais jardinier je ferais!... En y réfléchissant, je ne sais pas _qui_ je ferais _bon_. Est-ce du français? Ma foi, je m'en bats l'oeil.
Il y a longtemps que je n'ai reçu de lettre de vous! C'est un peu ma faute, mais à tout péché miséricorde. _Bitte, bitte..._
Dimanche.
Rien de nouveau depuis hier. Cependant les rougets paraissent ralentir leur fureur. Il était temps. Je devenais, comme dit Annibal dans _l'Aventurière_, si laid à nu que je n'osais m'y mettre.
J'ai promené ces dames en bateau; j'ai composé des chansons pour Louise.
Ainsi, vous nous revenez dans quinze jours!
Le facteur vient, et il faut que je lui donne ma lettre... Vous tenez plus que votre parole, car voici deux lettres que vous avez déjà reçues depuis... Enfin! J'attendrai. Que Dieu vous bénisse mille fois et conserve votre santé. Tout à vous.
IVAN. TOURGUENEFF.
* * * * *
_P.-S._--J'écrirai à Viardot demain. Les lièvres sont morts!
XXIV
16 mai 1850.
Je suis à Courtavenel. Je vous avouerai que je suis heureux, comme un enfant, d'y être. Je suis allé dire bonjour à tous les endroits auxquels j'avais dit déjà adieu avant de partir. La Russie attendra; cette immense et sombre figure, immobile et voilée comme le sphinx d'OEdipe. Elle m'avalera plus tard. Je crois voir son gros regard inerte se fixer sur moi avec une attention morne, comme il convient à des yeux de pierre. Sois tranquille, sphinx, je reviendrai à toi, et tu pourras me dévorer à ton aise si je ne devine pas l'énigme! Laisse-moi en paix pendant quelque temps encore! Je reviendrai à tes steppes!...
Il a fait très beau aujourd'hui. Gounod s'est promené tout le jour dans le bois de Blondureau à la recherche d'une idée; mais l'inspiration, capricieuse comme une femme, n'est pas venue, et il n'a rien trouvé. C'est du moins ce qu'il m'a dit lui-même. Il prendra sa revanche demain. Dans ce moment il est couché sur la peau d'ours en mal d'enfant. Il a une obstination et une ténacité dans son travail qui font mon admiration. Le vide de la journée d'aujourd'hui le rend très malheureux; il pousse des soupirs gros comme le bras et n'est pas capable de se distraire de sa préoccupation. Dans sa désolation, il s'en prend au texte. J'ai tâché de le remonter et je crois y être parvenu. Il est très dangereux de se laisser aller sur cette pente: on finit par se croiser les doigts sur le ventre, et l'on se dit: «Mais tout cela est atroce!»--J'ai reçu ses doléances un peu en riant, car je sais que tous ces petits nuages disparaissent au premier souffle et je suis très flatté d'être le confident de ces petites douleurs de création...
IV. TOURGUENEFF.
Tourgueneff fit la connaissance de Gounod chez les Viardot et conserva, toute sa vie, des relations amicales avec lui; mais aucune correspondance n'en est restée. Mme Charles Gounod m'écrivit en effet: «...Gounod avait une admiration profonde pour cet illustre poète. Souvent il a eu l'occasion de le rencontrer dans des maisons amies, mais je crois que là se sont bornées leurs relations intimes, car, parmi la nombreuse correspondance de Gounod, que je viens de classer tout dernièrement, je n'ai trouvé aucune signature de Tourgueneff.»
La composition qui préoccupait Gounod au moment où Tourgueneff écrivait à Mme Viardot était _Sapho_, son premier opéra, représenté le 10 avril 1851. Le livret, comme on sait, est d'Emile Augier. Sous le coup du malheur qui venait de le frapper,--la mort de son frère,--Gounod s'était retiré, en compagnie de sa mère, dans la propriété de ses amis, M. et Mme Viardot. Dans ses _Mémoires d'un Artiste_, récemment publiés, l'auteur de _Faust_ raconte que c'est grâce à la promesse spontanée de l'illustre cantatrice de chanter sa première oeuvre que, jeune et ignoré, il a pu obtenir d'Emile Augier, déjà célèbre, d'écrire le livret et traiter d'avance avec la direction de l'Opéra. Instruite du deuil qui venait de l'atteindre, Mme Viardot, qui se trouvait en Allemagne, lui écrivit aussitôt pour l'engager à aller trouver la tranquillité et la solitude dont il avait besoin dans sa propriété de Courtavenel.
«Je suivis son conseil, ajoute Gounod, et nous partîmes, ma mère et moi, pour cette résidence où se trouvait la mère de Mme Viardot (Mme Garcia, la veuve du célèbre chanteur), en compagnie d'une soeur de Mme Viardot et d'une jeune fille (l'aînée des enfants), aujourd'hui Mme Heritte, remarquable musicienne compositeur. Je rencontrai là aussi un homme charmant, Ivan Tourgueneff, l'éminent écrivain russe, excellent et intime ami de la famille Viardot. Je me mis au travail dès mon arrivée.»
E. H.-K.
XXV
Paris, lundi 24 juin 1850.
Je ne veux pas quitter la France, mon cher et bon ami[56] sans vous avoir dit combien je vous aime et vous estime, et combien je regrette la nécessité de cette séparation[57]. J'emporte de vous le souvenir le plus affectueux; j'ai su apprécier l'excellence et la noblesse de votre caractère, et, croyez-moi, je ne me sentirai véritablement heureux que quand je pourrai de nouveau, à vos côtés, le fusil à la main, parcourir les plaines bien-aimées de la Brie. J'accepte votre prophétie; je veux y croire. La patrie a des droits sans doute; mais la véritable patrie n'est-elle pas là où l'on a trouvé le plus d'affection, où le coeur et l'esprit se sentent plus à l'aise? Il n'y a pas d'endroit sur la terre que j'aime à l'égal de Courtavenel. Je ne saurais jamais vous dire combien j'ai été touché de tous les témoignages d'amitié que j'ai reçus depuis quelques jours; je ne sais vraiment pas par quoi je les ai mérités; mais ce que je sais, c'est que j'en garderai le souvenir dans mon coeur aussi longtemps que je vivrai. Vous avez en moi, mon cher Viardot, un ami dévoué à toute épreuve.
Allons, vivez heureux; je vous souhaite tout ce qu'il y a de bon au monde. Nous nous reverrons un jour; ce sera un jour heureux pour moi, et qui me dédommagera amplement de toutes les tristesses qui m'attendent. Je vous remercie de vos bons conseils et vous embrasse avec effusion.
Soyez heureux, mon bon et cher Viardot, et n'oubliez par votre ami
IV. TOURGUENEFF.
XXVI
Tourguenevo[58], lundi 9 septembre 1850.
Bonjour, chère, bonne, noble, excellente amie, bonjour, ô vous qui êtes ce qu'il y a de meilleur au monde! Donnez-moi vos chères mains pour que je les embrasse. Cela me fera beaucoup de bien et me mettra en bonne humeur. Là, c'est fait. Maintenant nous allons causer.
Il faut donc que je vous dise que vous êtes un ange de bonté et que vos lettres m'ont rendu le plus heureux des hommes. Si vous saviez ce que c'est qu'une main amie qui vient vous chercher de si loin pour se poser si doucement sur vous! La reconnaissance qu'on en ressent va jusqu'à l'adoration. Que Dieu vous bénisse mille fois! J'ai bien besoin d'affection dans cet instant, je suis tellement isolé ici. Aussi je ne saurais vous dire combien j'aime ceux que j'aime et qui ont de l'affection pour moi.
Jeudi.
J'ai été forcé d'interrompre cette lettre il y a trois jours, et je m'empresse de revenir à vous, aussitôt que je puis le faire. Des affaires de famille, ou plutôt des embarras de famille, en ont été la cause. Je commence à croire que tout tire à sa fin; aussi ne vous en parlerai-je que quand j'aurai un résultat à annoncer bon ou mauvais.
J'ai fait un petit voyage à trente verstes d'ici; je suis allé voir une de mes «anciennes flammes», dont c'était la fête. L'ancienne flamme a diablement changé et vieilli (elle s'est mariée depuis et est devenue mère de trois enfants). Son mari est un monsieur fort maussade et fort tatillon. Je pardonne à mon ancienne flamme son mari, ses enfants, et même la teinte couperosée de son visage. Mais ce que je ne lui pardonne pas, c'est d'être devenue insignifiante, endormie et plate; c'est surtout de s'être accroché une fausse queue en cheveux _noirs_, tandis que les siens sont bruns, presque blonds, et de l'avoir fait si négligemment qu'on voyait le noeud qui était gros comme le poing, et dont les deux bouts, l'un noir et l'autre blond, retombaient avec grâce à gauche et à droite. Elle s'est mise à jouer du piano, mais le malheureux instrument était faux à faire frémir, faux de cette fausseté doucereuse qui est la pire de toutes, et elle ne s'en apercevait pas et elle jouait des pièces de musique horriblement vieillies, et elle les jouait très mal... Hélas! Trois fois hélas! Mon ancienne flamme n'est pas même de la fumée à l'heure qu'il est: un peu de cendre refroidie, voilà tout. Ce que c'est que de nous!
J'ai passé la nuit dans sa maison. Avant de me coucher, j'ai relu vos lettres; je vous suis bien reconnaissant de m'en écrire de si bonnes! Si vous saviez combien c'est bon et doux, une lettre de vous! Quel esprit charmant, fin et juste, quel grand et noble coeur s'y révèle à chaque ligne! J'ai du plaisir à vous le dire, ayez-en à le lire, car c'est bien vrai ce que je vous dis là, vous pouvez m'en croire.
Pour la petite Pauline[59], vous savez déjà que je suis décidé à suivre vos ordres, et je ne pense plus qu'aux moyens de le faire vite et bien. Je vous écrirai de Moscou et de Pétersbourg jour par jour tout ce que je ferai pour elle. C'est un devoir que je remplis, et je le remplis avec bonheur du moment que vous vous y intéressez. _Si Dios quiere_, elle sera bientôt à Paris.
Vous êtes mon bon ange, vous. Le mot de _bon ange_ me fait penser à la romance du _Domino noir_, et puis je vous vois marchant sur l'herbe à Courtavenel, une guitare à la main, et montrant «la belle Inès» à Mlle Antonia, et ma mémoire _locale_ me retrace à l'instant même le ciel, les arbres de là-bas, votre robe à dessins bruns, votre chapeau gris. Je crois sentir sur mon visage le souffle de la légère brise d'automne qui chuchotait dans les pommiers au-dessus de nous. Qu'est-il devenu, ce temps charmant?... Il faut que je parle d'autre chose.
Il est fort possible que j'aurais eu de Mme Pasta l'opinion que vous me supposez, si je l'avais entendue à Pétersbourg au commencement de mon éducation musicale, mais je n'ai pas eu ce bonheur. Je ne l'ai vue ni entendue, mais me voilà maintenant fixé sur ce que je dois penser d'elle.
Vous me demandez en quoi réside le «Beau». Si, en dépit des ravages du temps qui détruisent la forme sous laquelle il se manifeste, il est toujours là... C'est que le Beau est la seule chose qui soit immortelle, et qu'aussi longtemps qu'il reste un vestige de sa manifestation matérielle, son immortalité subsiste. Le Beau est répandu partout, il s'étend même jusque sur la mort. Mais il ne rayonne nulle part avec autant d'intensité que dans l'individualité humaine; c'est là qu'il parle le plus à l'intelligence, et c'est pour cela que, pour ma part, je préférerai toujours une grande puissance musicale servie par une voix défectueuse, à une voix belle et bête une voix dont la beauté n'est que matérielle.
Avec quelle impatience n'attends-je pas votre opinion sur le deuxième acte de _Sapho_! Si Gounod n'est pas une _grande puissance_ musicale, s'il n'a pas du génie, je renonce à toute espèce de jugement sur les hommes et les talents. Je ne puis m'empêcher de vous porter envie; pensez à moi, quand cette belle musique vous remuera l'âme, pensez à moi si vous le pouvez. La musique de Gounod me fait penser que _la Juive_, surtout la musique échue en partage à Rachel, est, je ne dirai pas peu de chose, mais à côté du vrai et de la beauté. Vous avez eu un grand succès, et cependant je suis bien sûr que cette déclamation lourde et forcée a dû vous laisser une grande fatigue et un grand vide dans l'âme. On a beau parler de science, de coloris national, etc., le souffle divin n'est pas là. Ce n'est pas immortel, comme toute beauté véritable doit l'être. _Le Vallon_ est immortel.