Lettres à Madame Viardot

Part 6

Chapter 63,973 wordsPublic domain

Attendez: je vous ai énuméré tous les ouvrages que j'ai lus; mais vous me demanderez peut-être si je n'ai fait que lire. Madame, j'ai fait une comédie en un acte[43]; Madame je vous jure par les mânes de mes ancêtres, qui étaient probablement laids comme des boucs et puants comme des singes, que j'ai écrit, copié et expédié une comédie en un acte, une comédie de cinquante pages! Et la traduction? direz-vous[44]. Ah! voilà. Imaginez-vous qu'en partant pour Courtavenel, au lieu du cahier qui renferme ma première comédie, j'en emporte un autre. Ça a été même, je l'avoue, la _seconde_ raison de mon voyage à Paris. Je voulais rapporter le bon cahier. Mais, à mon grand étonnement, j'appris, rue Laffitte, nº 11, que Mme Sitchès avait emporté les clefs de son appartement à Bruxelles, à telles enseignes que je dus me promener tout le jour, mon chapeau gris sur la tête, ce qui faisait sourire les passants qui me prenaient pour un rapin vieux et gras. N'ayant pas de cahier, je ne puis faire de traduction; mais dans cinq ou six jours--après le retour de Mme Sitchès,--j'irai à Paris pour vingt-quatre heures et je rapporterai le cahier. Je serais allé à Paris rien que pour cela, mais j'ai encore autre chose à y faire.

Et mon argent qu'on s'obstine à ne pas m'envoyer!

Pour en revenir à M. Fougeux frère, il faut avouer que jamais personne ne m'a scié le dos comme lui; il a fini par me réciter par coeur des fragments de Rousseau et de La Bruyère. «Monsieur, me disait-il, remarquez cette phrase: Un trône était indigne d'elle»; et il la répétait quarante fois. «Voilà une idée; on sait à quoi s'en tenir. Voilà une idée enfin. Voilà une idée.» Je finissais par lui achever ses phrases; mais il les reprenait. Pourquoi se donne-t-on tant de peine d'être bête? C'est vrai: je crois que personne n'est bête naturellement. Mais à force d'art, on parvient à tout. J'ai vu le moment où il allait rester dîner. C'est que je dîne, savez-vous? Comment? je n'en sais rien. Mais je dîne, et très bien. J'espère bien le savoir un jour, quand j'aurai de l'argent. Dites-moi: votre costume de Fidès (je ne parle pas du premier) est le même qu'à Paris, n'est-ce pas?

Vous avez raison dans ce que vous dites à propos de votre buste; cependant un sculpteur de talent pourrait en faire une belle chose. Si l'on fait des lithographies ou des gravures des Fidès à Londres, rapportez-les. Je serais bien content de recevoir une lettre de Chorley[45]. _Et vous êtes bien bonne_ de me dire ce que vous me dites.

Jeudi.

Il a fait un orage cette nuit avec de grands coups de tonnerre; le feuillage des arbres est encore tout troublé, pour parler à la Chénier; l'air est rafraîchi et extrêmement doux. Je m'attends à recevoir aujourd'hui une lettre de M. et Mme Sitchès qui m'annonce leur arrivée. Courtavenel n'a jamais été aussi propre, grâce aux soins paternels de Jean. Il paraît que Mlle Berthe[46] va venir aussi.

Un levreau d'une assez jolie taille s'est noyé avant-hier dans les fossés. Comment et pourquoi? C'est ce qu'on ne saurait dire. Se serait-il suicidé! Cependant, à son âge, on croit encore au bonheur. Du reste, il paraît qu'on a vu des exemples d'animaux se suicidant. Il paraît qu'un chien s'est noyé exprès en Angleterre,--mais en Angleterre cela se conçoit. Je ne devrais pas médire de ce pays-là, après tout; je crois qu'on vous y aime. Le nom de Mme Jameson ne m'est pas inconnu; je crois qu'elle fait des romans historiques. Ne trouvez-vous pas que la remarque suivante, faite par lady Montague, en 1717, à Paris, est encore juste maintenant:

«Very commonly the entrance of a gentleman or a lady into a room is accompanied with a grin, which is designed to express complacence and social pleasure, but really shews nothing mare than a certain contortion of muscles that must make a stranger laugh. The French grin is equally remots from the chearful serenity of a smile and thu cordial mirth of an honest English horse-laugh.»

On peut remarquer la même chose quand deux personnes se quittent ou s'abordent dans la rue; le changement subit de la contenance me frappe toujours. Du reste tout le monde le fait (les Anglais exceptés), moi tout le premier. Or, voyez ce que peut l'influence de l'homme! Le chien, qui est l'animal qu'il a le plus corrompu, a fini par imiter ces contorsions affectées et ridicules; je suis persuadé que la manière dont ces animaux s'abordent n'est pas dans leur nature; c'est le fruit de la civilisation. Mais les imitateurs ayant la rage d'outrer toujours, au lieu de sourire en montrant les dents et clignant les yeux, eux... Je n'ai pas besoin d'achever: rappelez-vous le dessin hardi de votre frère.

A propos de votre frère, dites-lui que je lui serre la main bien fortement. Dites lui surtout qu'il faut-être de bonne humeur, ne fût-ce que pour la santé, quitte à briser quelque meuble de temps en temps. Sait-il déjà _speak english_? Et l'allemand? Il l'a probablement abandonné! Sans cela, je lui dirais que ce n'est pas pour rien qu'on dit _Gold verdienen_; car _verdienen_ vient de _dienen_[47].

Je fais tous les jours une grande promenade avant dîner, accompagné de Sultan. Je crains bien que cette année, il n'y ait moins de gibier que les années précédentes. Les grandes pluies du mois de juin ont fait beaucoup de tort aux couvées. Je trouve souvent des couples de perdrix sans petits. Savez-vous que les perdrix jouent très bien la comédie? Elles savent très bien feindre d'être blessées, de pouvoir voler à peine, elles crient, elles piaillent, le tout pour attirer le chien après elles et le détourner de l'endroit où se trouvent les petits. L'amour maternel a failli coûter bien cher avant-hier à l'une d'elles: elle a si bien jouée son rôle que Sultan l'a happée. Mais comme c'est un _perfect gentleman_, il n'a fait que l'humecter de sa salive et lui ôter quelques plumes; j'ai rendu la liberté à cette mère courageuse et trop bonne actrice. Ce que c'est cependant que le théâtre. Voilà un acteur qui m'émeut, qui me fait verser des larmes: il se met à pleurer lui-même, et me fait rire peut-être. Et cependant, s'il ne fait que _jouer_, que _feindre_, je ne crois pas qu'il puisse m'émouvoir complètement; il faut, à ce qu'il paraît, un certain mélange de nature et d'art.... Vous devez le savoir. Eh bien, non, vous ne le savez pas, ou du moins vous ne sauriez l'expliquer, malgré que vous soyez «the _subtlest_ tragedian of the world.» Décidément on ne fait très bien que ce dont on ne peut se rendre entièrement compte; c'est pour cela qu'il vous arrive de courir après vous-même. En poussant cette maxime jusqu'au paradoxe, on peut dire que pour bien faire quelque chose, il ne faut pas le savoir.

Le facteur est venu, et pas de lettre de Paris. Ce sera alors pour demain. Sur ce, je vous salue tous tant que vous êtes, à commencer par Viardot. Que Dieu vous bénisse et veille sur vous. Je vous serre bien cordialement la main. A revoir.

Votre tout dévoué

IV. TOURGUENEFF.

XIX

Courtavenel, jeudi matin, 12 juillet 1849.

Me voilà donc à Courtavenel, sous votre toit! Nous sommes arrivés ici hier soir, par un temps superbe. Le ciel était d'une sérénité admirable.

Les feuilles des arbres avaient un éclat à la fois métallique et huileux, la luzerne paraissait frisée sous les rayons obliques et rouges du soleil. Il y avait une foule d'hirondelles au-dessous de l'église de Rozay; elles se posaient à chaque instant sur les ferrures de la croix, en ayant soin de tourner leur poitrine blanche du côté de la lumière.

J'espérais une lettre et je regardais le long de la rue si le facteur ne m'en apportait pas une. Mais il n'y avait que le journal d'arrivé.

Courtavenel me paraît assez endormi; l'herbe avait poussé sur les petits chemins de la cour; l'air dans les chambres était très enroué (je vous assure) et de mauvaise humeur; nous le réveillâmes. J'ouvris les fenêtres, je frappai les murailles comme je vous le vis faire une fois; j'apaisai Cuirassier[48], qui, selon son habitude, s'élançait sur nous avec la férocité d'une hyène, et, quand nous nous mîmes à table, la maison avait déjà repris son air bienveillant et hospitalier. Ce matin, le parc est aussi riant que jamais, et les joncs dans le fossé se balancent aussi agréablement que toujours, sans se douter que dans peu de temps, ils vont être impitoyablement arrachés et leur cendre livrée au vent. Le messager a déjà reçu les ordres concernant le bateau. Ainsi me voilà donc de nouveau à Courtavenel, et dès après-demain j'y vais rester tout seul avec Véronique[49]. Si j'allais l'épouser, pour la récompenser de ses services, vu que toute autre monnaie n'est pour moi qu'une chimère à l'heure qu'il est!

Je veux travailler, je vous jure que je veux travailler. Aujourd'hui nous allons, avec M. Sitchès, pêcher des tanches à Maisonfleurs[50]. Nous nous assiérons à l'ombre du grand chêne, et naturellement nous penserons beaucoup à vous. Que faites-vous en cet instant? Probablement vous vous préparez à chanter. J'attends, nous attendons une lettre aujourd'hui; nous sommes tous bien impatients de savoir quelque chose de définitif sur _le Prophète_. Mais, voyons, n'admirez-vous pas la belle et grande feuille de papier que je prends pour vous écrire? Hein? M'avez-vous jamais écrit sur du papier pareil? Je ne sais pas ce qui m'arrive, je me sens un extérieur de rodomont... et, au fond, je suis un bien petit garçon; j'ai la queue entre les jambes et je suis assis très mesquinement et très piètrement sur le derrière, comme un chien qui sent qu'on se moque de lui et qui regarde vaguement de côté en clignant des yeux comme s'il y avait du soleil; ou plutôt je suis un peu triste et un peu mélancolique, mais cela ne fait rien, je suis tout de même bien content d'être à Courtavenel, le papier vert saule de ma chambre me réjouit la vue, et je suis tout de même bien content. Mais je reprendrai ma lettre plus tard.

Cinq heures.

Nous revenons de la pêche avec cinquante tanches. Nous avons reçu votre petit billet. Cette fatigue se dissipera bientôt... Mais comment? serait-il possible qu'on ne donnât pas _le Prophète_? Je vous avoue que cela me chagrinerait, non pour l'argent que vous perdriez, mais parce que cela aurait l'air d'une reculade devant le succès de Mlle Sontag... Enfin, nous verrons. Portez-vous bien, voilà, le principal. Je ne suis pas en train d'écrire; nous allons dîner; il fait un temps très charmant. A demain.

Vendredi, neuf heures du matin.

Voilà ce que c'est que de remettre. Le facteur est venu si tôt aujourd'hui qu'il m'a surpris dans mon lit. Je vous écris ces mots à la hâte. Les nouvelles que vous donnez sont loin d'être bonnes. Enfin, tous mes voeux vous accompagnent. Le bateau sera ici après-demain. J'envoie ci-joint un papier pour Viardot. Je me remettrai à écrire ce soir, à l'instant même une lettre immense; aussi pourquoi le facteur est-il venu si tôt? Au nom du ciel, soignez votre chère santé! Courtavenel est charmant, nous allons le tenir dans l'état le plus coquet du monde. Je vais travailler comme un nègre; vous aurez la traduction.

Au revoir, je salue tout le monde et je reste à jamais

Votre tout dévoué

IV. TOURGUENEFF.

XX

Courtavenel, samedi 14 juillet 1849.

Bonjour, Madame, _und liebe Freundin_.

Il fait toujours un temps splendide. Nous nous portons tous très bien et nous pensons beaucoup à vous; voici tout ce qu'il y a de nouveau à Courtavenel. Ce que vous nous dites du _Prophète_ nous a fait beaucoup réfléchir... Nous nous sommes entretenus là-dessus avec beaucoup de gravité. Pour ma part, je suis persuadé qu'on vous le fera chanter une douzaine de fois, et que vous ne reviendrez pas si tôt que vous le dites; je vous jure que je le désire de tout mon coeur; vous êtes capable de ne pas y croire, mais je vous l'assure. Il faut que vous fassiez courir les Anglais; il faut qu'ils vous applaudissent à tout rompre, qu'ils disent de leur voix de gorge: _She is wonderful; quite extraordinary. Oh yes, oh yes!_ Tout cela est nécessaire, et quand vous viendrez à Courtavenel, après tous vos triomphes, vous jouirez doublement et du beau temps et de la propretés de vos fossés, et du bateau, et de la fameuse traduction que vous savez... Voilà ce que j'appelle parler le langage de la raison.

Merci pour votre charmante description de la Linda. Il faut, voyez-vous, que vous enfonciez aussi cette étoile rétrospective, cette renommée de conserve; je ne l'ai jamais entendue cependant.

Hier, après souper, il y a eu une discussion politique des plus fougueuses entre Don Pablo[51] et sa femme... Elle attaquait Espartero[52], lui le défendait assez mal, il faut l'avouer, plutôt par des _Que sabes tu!_ et _Calla, majadera_, que par des raisons solides... Mais la petite femme était terrible... Savez-vous que c'est un grand enfant gâté que votre oncle? Ils ont l'intention de partir après demain, et je vais rester seul.

C'est drôle, seul à Courtavenel, dans cette grande maison... Nous attendons Jean demain.

Tous ces jours-ci le temps a été très beau, mais il a fait un grand vent qui, de temps à autre, devenait très fort et très persistant. L'agitation qu'il produisait dans les feuilles allait très bien aux peupliers; ils étincelaient très fièrement au soleil. Il faut vous dire que j'ai remarqué une chose: c'est que le peuplier immobile a l'air très écolier et très bête, à moins que ce ne soit le soir, sur le fond rose du ciel, quand les feuilles paraissent presque noires... mais, dans ce cas-là, tout doit se tenir coi, il n'y a que les feuilles au sommet des arbres qui ont la permission de se remuer un peu.

A propos, je me suis amusé à découvrir dans les environs des arbres ayant de la physionomie, de l'individualité, et je leur ai donné des noms; à votre retour je pourrai vous les montrer, si vous le désirez. Il y a le marronnier de la cour, que j'ai surnommé _Hermann_, je lui cherche sa _Dorothée_. Il y a un bouleau à Maisonfleurs, qui ressemble beaucoup à _Gretchen_; un chêne a été baptisé _Homère_, un orme _l'aimable vaurien_, un autre _la vertu effarouchée_, un saule _Mme Vanderborght_.

Lundi 16.

Nous nous attendions à recevoir des lettres aujourd'hui, mais non. Cela nous fait croire que les répétitions ont probablement commencé, et que vous ne voulez pas nous écrire avant qu'il y ait quoique chose de définitif. Votre santé est parfaitement et entièrement rétablie, n'est-ce pas?

M. et Mme Sitchès ne partent que demain. Jean est arrivé hier soir avec Comorn[53]. Ce matin, nous nous sommes levés tous à trois heures et demie pour aller pêcher. Nous avons pris à nous 118 poissons. M. Sitchès 80, moi 38. Nous avons vu le soleil se lever derrière le bois. On peut ne pas être vertueux et trouver du plaisir à voir un lever de soleil. Il y eut un moment charmant: nous étions placés près du chêne à gauche; je lève les yeux, il était éclairé par en dessous, le soleil était encore bien bas. C'était très joli et très original. Cela n'a duré qu'un instant... En général, je trouve que les arbres éclairés ont quelque chose de fantastique et de mystérieux qui parle à l'imagination. C'est pourquoi j'aime beaucoup les illuminations dans un jardin.... Mais, assez parler d'arbres comme cela.

Le bateau est arrivé! Il est moins élégant que je ne l'avais cru; mais il n'est pas mal. Je viens de m'exercer à ramer pendant, deux heures... je commence à m'y faire. Il faut, comme pour nager, des mouvements réguliers et pas violents... J'ai fait faire à M. et Mme Sitchès cinq fois le tour des fossés; puis j'ai promené Sultan, qui n'a pas paru prendre un grand plaisir à ce genre d'amusement. Du reste, il se porte bien, il est gros et gras. Véronique ne peut le voir sans lui dire qu'il est un voleur, un grand voleur, mais il ne fait pas semblant de la comprendre. J'aime beaucoup à la mettre sur ce chapitre pendant qu'il est là. On voit très bien à sa figure, à sa manière modeste de s'asseoir, de détourner à demi la tête et d'agiter imperceptiblement la queue, sans qu'on l'appelle, qu'il sait parfaitement de quoi il s'agit...--«Voyez-vous, monsieur», me dit Véronique en s'animant beaucoup, «voyez-vous l'air de sainte nitouche qu'il se donne? Eh bien! ce chien est un voleur, un très grand voleur, et on a beau le lui dire, il n'en rougit même pas (_textuel_); il est rusé, ce chien, ah! je crois bien.» Alors je m'adresse à Sultan et je lui répète ce propos de Véronique, mais c'est à peine s'il secoue les oreilles.--«Vous perdez votre peine, monsieur», continue Véronique, «ce chien n'a pas de conscience.» Pendant mes promenades, je le fais entrer dans les luzernes; avant-hier, il a pris une perdrix sur son nid. Sans lui faire de mal, je la lui ai reprise et l'ai lâchée. Toutes les autres bêles de la maison, les singes, les oiseaux le chat, se portent à merveille.

Et demain la grande extermination des joncs. Demain je reste seul avec Véronique et Jean. Jean m'aidera dans la grande oeuvre de destruction. A demain!

Mardi 17.

M. et Mme Sitchès sont partis ce matin pour Paris. Mais la croisade contre les joncs est remise à demain, à la demande de Jean, qui avait beaucoup à faire aujourd'hui. Me voici donc seul; eh bien, je ne vais pas m'ennuyer, j'en suis sûr. Je vais beaucoup travailler, ah! mais beaucoup. Par exemple, aujourd'hui je n'ai rien fait, j'ai flâné tout le jour... mais demain! J'espère bien recevoir une lettre demain.

Mercredi 18.

Eh bien, non, il n'y a pas de lettres... Pourquoi?... Et je ne reçois pas de journaux anglais. J'ai été trop gueux pour pouvoir m'abonner. Patience! il faut espérer que tout va bien. Le facteur attend, il est encore venu une heure trop tôt; je dois terminer cette lettre. Mille amitiés à Viardot, à Manuel[54], à tout le monde.

Je vous serre les mains avec beaucoup d'affection, et que le ciel veille sur vous.

Soyez heureuse et portez-vous bien. Adieu.

IV. TOURGUENEFF.

XXI

Courtavenel, samedi, 28 juillet 49.

Bonsoir, Madame, _guten Abend, theuerste Freundin_.

Dix heures et demie du soir.--J'inscris ces mots avec une certaine fierté. Vous voyez qu'on ne se couche pas avec les poules. Je viens de faire un tour de parc. Il fait une belle nuit, une quantité incroyable d'étoiles. Les grandes, celles dont la lumière est bleue, et qui ont l'air de cligner des yeux, font bien autour de la cime des peupliers tandis que la lune regarde à travers les branches noires...

A l'heure qu'il est vous chantez, car j'imagine qu'on va donner _le Prophète_ trois fois par semaine; vous verrez que votre succès ne fera que croître et embellir comme à Paris. J'espère que vos collaborateurs se tiennent mieux maintenant.

Pour revenir à mes étoiles, vous savez qu'il n'y a rien de plus commun que de les voir inspirer des sentiments religieux; du moins c'est ce qu'on trouve dans tous les livres d'éducation. Eh bien! je vous assure que ce n'est pas là l'effet qu'elles produisent sur quelqu'un qui les regarde simplement et sans parti pris. Les milliers de mondes, jetés à profusion dans les profondeurs les plus reculées de l'espace, ne sont autre chose que l'expansion infinie de la vie, de cette vie qui occupe tout, pénètre partout, fait germer sans but et sans nécessité tout un monde de plantes et d'insectes dans une goutte d'eau. C'est le produit d'un mouvement irrésistible, involontaire, instinctif, qui ne peut pas faire autrement; ce n'est pas une oeuvre réfléchie. Mais qu'est-ce que c'est que cette vie? Ah! je n'en sais rien, mais je sais que, pour le moment, elle est tout, elle est en pleine floraison, en vigueur; je ne sais si cela durera longtemps, mais enfin pour le moment cela est, cela fait couler mon sang dans mes veines sans que j'y sois pour quelque chose, et cela fait surgir les étoiles comme des boutons sur la peau, sans qu'il lui en coûte davantage, ou sans qu'elle en ait un plus grand mérite. Cette chose indifférente, impérieuse, vorace, égoïste, envahissante, c'est la vie, la nature, c'est Dieu; nommez-la comme vous voulez, mais ne l'adorez pas: entendons-nous, quand elle est belle, quand elle est bonne (ce qui n'arrive pas toujours)--adorez-la pour sa beauté, pour sa bonté, mais ne l'adorez pas, ni pour sa grandeur, ni pour sa gloire! (Voyez les livres d'éducation, dont je parlais ci-dessus). Car, 1º il n'y a rien de grand ni de petit pour elle; 2º il n'y a pas plus de gloire dans la création qu'il n'y a de gloire dans une pierre qui tombe, dans l'eau qui coule, dans un estomac qui digère; tout cela ne peut pas faire autrement que de suivre la LOI de son existence qui est la VIE.

Ouf! voilà de la philosophie spéculative! Je ne veux pas relire mon griffonnage. Secouons-nous et passons à autre chose. Mais j'y pense, je continuerai demain. En attendant, que Dieu vous bénisse, ou que la _Vie_ vous soit propice; mais dans tous les cas, que vous soyez heureuse et bien portante.

Dimanche soir.

Il a fait aujourd'hui un temps superbe. J'ai passé presque toute la journée dehors; j'ai navigué sur les fossés. A propos! vous serez peut-être étonnée que j'aie pu faire un voyage à Paris, vu l'état de ma bourse; mais c'est que Mme Sitchès, en partant, m'a laissé trente francs, dont vingt-six ont filé. Du reste, je vis ici comme dans un château enchanté; on me nourrit, on me blanchit, que faut-il de plus pour un homme seul?

J'espère que cette disette d'argent va bientôt cesser et qu'on finira par se dire là-bas: Ah ça! mais avec quoi vit-il donc?

J'ai vraiment beaucoup travaillé ces jours-ci. Je vous montrerai les feuilles à votre retour. Je ne m'ennuie pas un seul instant; décidément je mène une vie très agréable.

Lundi.

Aujourd'hui, par exemple, elle l'est un peu moins... Figurez-vous qu'il n'a pas cessé de pleuvoir un seul instant pendant tout le jour. Hein! qu'en dites-vous? Cela descendait, cela descendait, dru et droit, serré, et même maintenant. Il est onze heures du soir. Oui, Madame, onze heures! j'entends la gouttière vomir des torrents dans le fossé. Mais, par compensation, j'ai reçu aujourd'hui de Paris le _Musical World_ et le _Britannia_, où j'ai trouvé des articles sur _le Prophète_, que j'ai dégustés avec beaucoup de plaisir. Si vous m'envoyez un _Illustrated_ sous bande, envoyez-moi donc aussi le numéro de _l'Athenæum_. (A propos, mille choses à Chorley.)

Bonne nuit, je vais me coucher.

Mardi, 31 juillet.

Voilà ce maudit facteur qui s'avise de nouveau de venir à huit heures et demie du matin! Que le diable l'emporte! Je voudrais cependant achever vite cette page. Voyons! que vous dire? Qu'il ne pleut pas, que je pense bien souvent à vous; que Courtavenel a maintenant l'air bien gracieux et bien propre, que Jean frotte, nettoie, lave et balaye partout, que toutes les bêtes de la maison se portent bien, y compris votre très humble serviteur, que je m'attends à une lettre demain, que je vous souhaite santé, bonheur et gaieté, que je prie le Dieu bon de vous bénir mille fois et vous de me pardonner une lettre aussi incohérente, que je salue très amicalement Viardot et les amis, et que je reste à tout, jamais

Votre

TOURGUENEFF.

XXII

Courtavenel, samedi 11 août 1849.

Bonjour, Madame. Eh bien, je continue à rester seul à Courtavenel et je viens de recevoir une lettre de Melle Berthe, dans laquelle elle me dit qu'elle _attend_ de jour en jour l'arrivée de M. et Mme Sitchès. J'espère que Mme Garcia va venir ici; que ferait-elle toute seule à Bruxelles?

Dimanche.

Depuis hier je suis mère, je connais les joies de la maternité, j'ai une famille! Trois charmants petits jumeaux, doux, caressants, gentils, que je nourris moi-même et que je soigne avec un véritable plaisir. Ce sont trois petits levrauts que j'ai achetés à un paysan. Pour les avoir, j'ai donné mon dernier franc! Vous ne sauriez croire comme ils sont jolis et familiers.