Part 5
Après votre départ, tout le monde est allé se coucher, et on a dormi jusqu'à dix heures; puis on s'est levé, on a assez silencieusement déjeuné, on a joué au billard sans se dépêcher, puis on s'est mis à l'ouvrage: Mlle Berthe avec Louise, M. Sitchès avec le journal, Mme Sitchès je ne sais où, et moi dans le petit cabinet, où je me suis mis à réfléchir sur le _sujet_ en question. J'ai réfléchi une heure, puis j'ai lu de l'espagnol, puis j'ai écrit une demi-page du sujet, puis je suis allé dans le grand salon, où j'ai vu avec étonnement qu'il n'était que deux heures. Alors, j'ai travaillé trois quarts d'heure avec Louise, qui commence à oublier un peu son allemand, mais qui a très peu de fautes d'orthographe dans la dictée; ensuite, je suis allé me promener seul, et, à mon retour, toute la compagnie (et moi avec) est allée se promener jusqu'au dîner, qui a eu lieu à cinq heures. Après le dîner, le temps, qui jusque-là semblait traîner la patte comme une perdrix blessée, m'a paru moins long; il est vrai que j'ai dormi jusqu'à neuf heures, grâce à la fatigue que mes deux promenades m'avaient causée. A neuf heures, on nous a apporté du thé--ou plutôt du vulnéraire suisse de Razay, que nous avons bu en assaisonnant cette frugale collation par une petite conversation honnête et modérée sur des sujets parfaitement connus et fort peu intéressants. Berquin et Marmontel, ou tout autre auteur de livres moraux et instructifs, auraient été édifiés, j'en suis sûr, en voyant notre maintien modeste et plein de bon goût, notre déférence l'un pour l'autre, qu'un léger assoupissement ne rendait que plus agréable. Enfin, après avoir joui pendant près d'une heure de la société de nos semblables, plaisir pour lequel on prétend que l'homme est né, nous nous levâmes, nous nous acheminâmes vers la salle à manger, nous prîmes nos luminaires, nous nous souhaitâmes une bonne nuit et nous nous couchâmes dans nos lits, où nous dormîmes sur-le-champ.
Ce matin, il fait un temps très bon, très doux; j'ai fait une assez grande promenade avant le déjeuner, et je vous écris maintenant entre le déjeuner et le billard, de crainte que le facteur ne vienne plus tôt qu'à l'ordinaire. Nous l'attendrons demain avec plus d'impatience.
Je vous serre la main très fort, bien fort. Mille amitiés à Viardot et aux autres amis...
_Une heure._--Le facteur n'est pas venu encore, j'ajoute quelques paroles. Il fait un temps charmant, et Courtavenel est bien joli, bien aimable aujourd'hui. J'ai passé toute la matinée dans le parc. Que faites-vous dans cet instant? C'est une question que nous nous faisons tous les quarts d'heure... Tout le monde se porte aujourd'hui encore mieux qu'hier. Encore une fois bon jour, portez-vous bien, et à revoir.
Votre
IV. TOURGUENEFF.
XVI
Courtavenel, jeudi 19 juin 1849, 8 h. 1/2 du soir.
Madame,
Les joncs ont vécu! vos fossés sont propres, et l'humanité respire. Mais ça n'a pas été sans peine. Nous avons travaillé comme des nègres pendant deux jours--et j'ai le droit de dire nous; car j'en sais aussi quelque chose. Si vous m'aviez vu, hier surtout, crotté, mouillé, mais radieux! Les joncs étaient très longs et très difficiles à arracher, d'autant plus difficiles qu'ils étaient plus cassants. Enfin, la chose est faite!
Depuis trois jours, je suis seul à Courtavenel; eh bien! je vous jure que je ne m'y ennuie pas. Le matin, je travaille beaucoup, je vous prie de le croire, et je vous en fournirai la preuve.
* * * * *
A propos, entre nous soit dit, votre nouveau jardinier est un peu paresseux; il avait presque laissé périr les lauriers-roses faute de les arroser, et les plates-bandes étaient dans un mauvais état; je ne lui ai rien dit, mais je me suis mis à arroser les fleurs moi-même et à arracher les mauvaises herbes. Cet appel muet, mais éloquent, a été compris, et depuis quelques jours tout est rentré dans l'ordre. Il parle avec trop de volubilité et il sourit trop; mais sa femme est une bonne petite femme qui ne fait pas la paresseuse. Ne trouvez-vous pas cette dernière phrase d'une outrecuidance inouïe dans la bouche d'un grandissime paresseux comme moi?
Vous n'avez pas oublié le petit coq blanc? Eh bien, c'est, un démon que ce coq. Il se bat avec tout le monde, avec moi surtout; je lui présente un gant, il s'élance, s'y accroche et se laisse porter comme un bouledogue. Mais j'ai remarqué que chaque fois, après le combat, il s'approche de la porte de la salle à manger et crie comme un forcené jusqu'à ce qu'on lui ait donné à manger. Ce que je prenais pour du courage en lui, ne serait-ce que l'impertinence d'un farceur qui sait bien qu'on plaisante et qui se fait payer sa peine? Oh! illusions! voilà comme on vous perd... Monsieur de Lamartine, venez me chanter ça.
Ces détails de basse-cour et de campagne doivent vous faire sourire, vous qui vous trouvez à la veille de chanter _le Prophète_ à Londres... Cela doit vous sembler bien idyllique, bien jatte de lait... Et cependant je m'imagine que vous aurez assez de plaisir à lire ces détails.--Voyez quel aplomb!
Ainsi décidément vous allez chanter _le Prophète_, et c'est vous qui faites tout, qui dirigez tout... N'allez pas vous fatiguer outre mesure. Au nom du ciel, que je sache d'avance le jour de la première représentation... Ce soir-là, on ne se couchera pas avant minuit à Courtavenel. Je vous l'avoue, je m'attends à un très, très, très grand succès.--Que Dieu vous protège, vous bénisse et vous conserve une excellente santé.--Voilà tout ce que je lui demande; le reste est votre affaire.
* * * * *
Comme, après tout, j'ai beaucoup de temps disponible à Courtavenel, j'en profite pour faire des bêtises, parfaitement ineptes. Je vous assure, de temps en temps, cela m'est nécessaire; sans cette soupape de sûreté, je risquerais un beau jour de devenir très bête pour tout de bon.
Par exemple, j'ai composé hier soir de la musique sur les paroles suivantes:
Un jour une chaste bergère Vit dans un fertile verger, Assis sur la verte fougère, Un jeune et pudique étranger. Timide, ainsi qu'une gazelle, Elle allait fuir quand, tout à coup, Aux yeux effrayés de la belle S'offre un épouvantable loup. A l'aspect de sa dent qui grince, La bergère se trouva mal. Alors, pour la sauver, le prince Se fit manger par l'animal.
Proposez au célèbre auteur de _l'Offrande_ de composer de son côté de la musique là-dessus. J'enverrai la mienne, et nous verrons qui l'emportera, vous serez juge.
A propos, je vous demande pardon de vous écrire de pareilles stupidités.
Vendredi 20, 10 h. du soir.
Bonsoir, Madame, que faites-vous à cette heure? Je suis assis devant la table ronde du grand salon.... Le plus profond silence règne dans la maison; on n'entend que le chuchotement de la lampe.
J'ai vraiment très bien travaillé aujourd'hui; j'ai été surpris par une pluie d'orage pendant ma promenade.
Dites à Viardot qu'il y a beaucoup de cailles cette année.
Aujourd'hui, j'ai eu une conversation avec Jean sur _le Prophète_. Il m'a dit des choses très judicieuses, entre autres que «la théorie est la meilleure des pratiques». Si l'on disait cela à Müller, c'est pour le coup qu'il rejetterait sa tête de côté et en arrière, en ouvrant la bouche et levant les sourcils. Le jour de mon départ de Paris, ce pauvre diable n'avait que deux francs cinquante; je ne pouvais rien lui donner, malheureusement.
Écoutez, j'ai beau ne pas avoir _den politischen Pathos_, mais il y a une chose qui me révolte: c'est l'ambassade du général Lamoricière au quartier général de l'empereur Nicolas[35]. C'est trop, c'est trop, je vous assure. Pauvres Hongrois! Un honnête homme finira par ne plus savoir où vivre: les nations jeunes sont encore barbares, comme mes chers compatriotes, ou bien, si elles se lèvent et veulent marcher, on les écrase comme les Hongrois; et les nations vieilles se meurent et empestent, pourries et gangrenées qu'elles sont. Ce serait le cas de chanter avec Roger: «Et Dieu ne tonne pas sur ces têtes impies?» Mais baste! Et puis, qui est-ce qui a dit que l'homme est destiné à être libre? L'histoire nous prouve le contraire. Ce n'est pas par esprit de courtisanerie que Goethe a écrit son fameux vers:
_Der Mensch ist nicht geboren frei zu sein._
C'est tout bonnement un fait, une vérité qu'il énonçait en observateur exact de la nature qu'il était.
A demain.
Ce qui n'empêche pas que vous soyez quelque chose de bien excellent.... Voyez-vous, s'il n'y avait pas encore par-ci par-là des êtres comme vous sur la terre, on se vomirait soi-même... A demain.
Samedi 21.
Bonjour, Madame, et adieu. Il fait un vilain temps, voilà tout ce qu'il y a de nouveau. Je vous serre les mains très fort. Mille amitiés à Viardot et à tout le monde. A revoir.
Votre
IV. TOURGUENEFF.
XVII
Courtavenel, samedi 4 juillet 1849.
Bonjour, Madame. Je n'ai reçu qu'aujourd'hui la lettre que vous m'avez écrite mardi; je ne sais à quoi attribuer ce retard. Vous ne me dites pas si _le Prophète_ marche maintenant avec plus d'ensemble, mais je crois que cela s'entend de soi-même. Vous verrez que vous irez à quinze représentations. Les offres (ou plutôt c'est mieux que des offres) de Liverpool sont très belles; ces Anglais ne se refusent rien. Je continue à ne pas recevoir signe de vie de chez moi; du reste, je me porte bien et suis fort content de mon sort. Le temps a été assez beau tous ces jours-ci.
J'ai reçu avant-hier la visite du docteur Fougeux. Nous avons fait une partie de billard, je l'ai promené en bateau. Je rame mieux que lui, qui cependant se vante d'avoir été dans son temps le meilleur canotier de Bercy. Il a dû l'oublier depuis ce temps-là, car je suis loin d'être fort. A propos de bateau, il faut que je vous dise que malheureusement l'eau décroît beaucoup dans les fossés; elle fuit plus que jamais du côté de la fontaine, malgré la terre glaise dont on avait cru boucher le conduit. Il faudrait refaire la bonde, ce qui ne serait déjà pas si difficile, en l'entourant de pierres en forme de digue. Il faut aussi que je vous dise que les fossés n'ont pas été curés du tout; il y a énormément de vase au fond. Le père Négros me disait l'autre jour, en montrant le poing à un être imaginaire: «Ah! si l'on me volait comme on vole M. Viardot!» Il doit en savoir quelque chose. Du reste, les riches sont là pour être volés. Mais c'est que vous n'êtes pas encore riche pour pouvoir l'être en conscience. Je crains bien qu'à votre retour il ne soit plus possible de faire le tour des fossés; déjà, maintenant, il est assez difficile de passer par-dessous le pont du Diable,--c'est ainsi que j'ai surnommé le pont qui conduit à la ferme. Dans tous les cas, le grand Océan nous restera,--le côté des fossés qui longe la roule à partir de la tourelle. J'ai reconduit M. Fougeux jusqu'à Blandureau. Il m'a appris que Mlle Laure ne pouvait pas me souffrir. Il paraît que l'on se fait des ennemis sans savoir pourquoi. Le docteur m'a invité de venir demain déjeuner chez lui.
Lundi.
J'ai déjeuné hier chez M. Fougeux. Il y avait M. Magi, que vous connaissez, qui m'a semblé un bon diable, bien tranquille; un docteur de Paris, dans le genre de M*** de Pétersbourg, et le frère de Fougeux; il m'a fait penser à un autre frère, auquel il ressemble beaucoup. Fougeux nous a fait boire de vingt vins différents; vers la fin du déjeuner tout le monde parlait à la fois avec beaucoup de chaleur et avec cette espèce de fièvre de répéter des choses parfaitement insignifiantes, qui s'empare d'une réunion de personnes se connaissant peu et se convenant encore moins, dont le vin a échauffé la tête. Chacun secoue son sac à lieux communs, ce qui produit beaucoup de poussière. Puis nous allâmes faire le tour des boulevards de Rozay; eh, eh! Rozay n'est pas déjà si laid! Le gros Fougeux est décidément un bon garçon, et puis il ne se prend pas au sérieux, ce qui est toujours fort agréable. Les gens qui se prennent au sérieux peuvent devenir de grands politiques,--de grands hommes, si vous voulez,--mais leur société est aussi lourde à supporter, Goethe l'a dit: _Ver sich selbst nicht zum Besten haben kann, gehört gewiss nicht zum Besten_. Il y a une rivière à Rozay, cela m'a fort surpris. Je croyais qu'en Brie il n'y avait que des mares avec des joncs, mais sans eau.
Voici ce que j'ai lu depuis que je suis à Courtavenel:
1º Les deux volumes du _Manuel d'histoire_, de M. Ott. Ce M. Ott est un démocrate de l'école de M. Bucbez,--un démocrate catholique,--Cette alliance hors nature ne peut produire que des monstres;
2º Une histoire russe, de M. Oustrialoff. Comment diable cette histoire-là se trouve-t-elle à Courtavenel? C'est détestable, mais cela m'a rafraîchi la mémoire sur beaucoup de dates et de faits;
3º _L'Histoire du moyen âge_, de Rotteck. Indiciblement mauvais. Libéralisme éventé, nauséabond et faux. Style emphatique et plat. Des gens de cette espèce finissent par devenir des membres de la _droite_ d'un parlement de Francfort. Je ne dis pas cela pour Rotteck,--il est mort,--heureusement! Mais une foule de gens _ejusdem farinæ_ lui ont malheureusement survécu;
4º _Les Lettres de Lady Montague_ (écrites en 1717). Livre charmant, plein de grâce, d'esprit et de franchise, et qui fait aimer celle qui l'a écrit, malgré son extraction;
5º _Doña Isabel de Solis, novela historica_, de D. Martinez de la Rosa. J'ai lu ceci pour m'exercer dans la langue espagnole. Mais j'en demande pardon à vos compatriotes, si toute leur littérature contemporaine est de cette force-là... C'est enfantin. Il n'y a que les extraits des chroniques qui soient intéressants;
6º _Histoire de la guerre en Espagne depuis 1807_, par le général Sarrazin. C'est écrit avec clarté, mais la haine que ce Français porte aux Français est un peu trop violente pour être naturelle. Le général S... me fait tout l'effet d'un gredin;
7º _Mémoires_ de Bausset, _sur Napoléon_. C'est l'ouvrage d'un valet de chambre distingué,--si un valet de chambre peut l'être.--Des faits intéressants;
8º Traduction des _Géorgiques_ de Virgile, par Delille. Je ne sais plus si c'était M. Martin ou M. Nisard qui l'avait louée en ma présence. Je n'ai pu l'achever; c'est vraiment trop fade, et puis ces alexandrins coulent avec une facilité dégoûtante; c'est fluide et insipide comme de l'eau. L'original n'est pas une merveille non plus; toute cette littérature latine est factice et froide, une vraie littérature de littérateur;
9º _La Pucelle_, de Voltaire! Eh bien! savez-vous qu'en général c'est très ennuyeux, surtout la partie qui est censée ne pas devoir l'être. Mais de charmants mots, des allusions hardies et spirituelles, des railleries sanglantes révêlent le maître;
10º Un gros ouvrage de M. Damas Hinard sur Napoléon. Une compilation de tous ses jugements sur les événements, les personnes, les choses. Quelle grande et forte organisation que ce Napoléon, quelle force de caractère, quelle suite et quelle unité dans la volonté! Et en même temps jamais homme n'appartint plus au passé. Il le résume complètement, mais il tourne le dos à l'avenir, à cet avenir qui se débattra longtemps sous les chaînes qu'il lui a forgées. La monarchie se mourait en Europe: il a organisé l'autorité, le gouvernement, ce hideux fantôme, qui, impuissant à produire, vide et bête avec le mot _Ordre_ à la bouche, une épée dans une main et de l'or dans l'autre, nous écrase tous sous ses pieds de fer. Saperlotte! quelle image orientale! Excellente transition pour arriver au
11º _Coran._ Je viens de le commencer. Il y a de la grandeur et du bon sens dans ce livre; mais je prévois que la boursouflure orientale et le vague de la langue prophétique m'en dégoûteront bientôt.
Vous voyez qu'après tout je n'ai pas perdu mon temps; car tous ces livres susnommés, je les ai, non pas parcourus, mais lus, ce qui s'appelle lus. A propos de livres, il faut que Viardot sache que je lui ai arrangé sa bibliothèque, _que es un primor_. De son côté, Jean[36] ne fait que frotter, laver, nettoyer, huiler, épousseter, balayer et cirer du matin au soir. Ah! si le jardinier lui ressemblait!
XVIII
Mardi.
Vous ignorez probablement, mais vous le saurez quand je vous le dirai, que je ne me couche jamais avant minuit. Eh bien! hier, j'allais quitter le salon, quand j'ai tout à coup entendu deux profonds soupirs bien distincts qui ont retenti, ou plutôt passé comme un souffle à deux pas de moi. Sultan[37] était couché depuis longtemps, j'étais parfaitement seul. Cela m'a donné une légère horripilation. En traversant le corridor, je me suis demandé ce que j'aurais fait si j'avais senti une main tout à coup saisir la mienne: et j'ai dû m'avouer que j'aurais poussé un cri d'aigle. On est décidément moins brave la nuit que le jour. Je voudrais savoir si les aveugles ont peur des revenants. Avant de me coucher, je fais chaque soir une petite promenade dans la cour. Hier je me suis placé sur le pont et j'ai écouté. Voilà les différents sons que j'ai entendus:
Le bruit du sang dans les oreilles et de la respiration.
Le frôlement, le chuchotement continuel des feuilles.
Le cri des cigales; il y en avait quatre dans les arbres de la cour.
Des poissons venaient faire à la surface de l'eau un petit bruit, qui ressemblait à un baiser.
De temps en temps une goutte tombait avec un petit son argentin.
Une branche se cassait; qui l'avait cassée?
Ce bruit sourd... sont-ce des pas sur la route? Est-ce le murmure d'une voix?
Et puis tout à coup le soprano suraigu d'un cousin, qui vient vous tinter à l'oreille...
A propos de cousins, les rougets me dévorent cette année. Depuis quelques jours j'en suis plein, et je me gratte à haute voix.
A propos, ou non, au contraire... cela ne fait rien. Il faut que je vous dise qu'ayant trouvé sous le tapis vert du piano votre gros livre de musique, je me suis permis de l'ouvrir et de le parcourir. Malheureusement ma main droite ne joue pas assez bien du piano pour pouvoir me donner, ne fût-ce qu'une idée de la mélodie; cependant j'ai tâché de déchiffrer certains morceaux que vous ne nous avez jamais chantés. Autant que je puis en juger, vous avez été distinguée de tous temps; mais ce que vous faisiez auparavant était bien moins franc.--P. e. je trouve la première phrase de _l'Hirondelle et Le prisonnier_ charmante: «Hirondelle gentille, qui voltige à la grille du cachot noir, vole, vole sans crainte, autour de cette enceinte.» C'est très bien jusqu'ici; mais «j'aime à te voir»..... ça me reste dans le gosier comme un os; j'ai beau le chanter en voix de poitrine, en voix de fausset, en fermant les yeux et en inclinant un peu la tête sur l'épaule, comme on fait quand on veut juger avec impartialité: impossible! Il y a surtout cet _ut_ qui me désole. J'ai même essayé de le remplacer: impossible, toujours aussi impossible! Et le commencement de la phrase est si joli! C'est égal, je préfère _la Luciole_, ou _Marie et Julie_, ou _la nuit et le jour_. De qui sont les paroles intitulées _Songes_? Il y a là trois vers qui me plaisent bien:
Où languissante et blessée On voit dans l'onde glacée Tomber la biche aux abois.
Je ne sais pourquoi, mais il me semble voir les grands arbres bruns, la terre couverte de givre, les feuilles mortes jonchant l'allée, et la surface du petit étang immobile, la biche qui tombe sur le bord et les chiens qui arrivent de loin et dont les aboiements retentissent joyeusement dans l'air clair et sec.--Allez-vous composer, cette année-ci? J'ai essayé deux ou trois fois de faire des paroles, mais, hélas! mon Pégase n'est plus qu'un vieux cheval couronné qui ne peut faire un pas. L'autre jour, je vois un corbeau gris dans les champs; l'aspect de ce compatriote m'émeut; je lui ôte mon chapeau et lui demande des nouvelles de mon pays. En vérité, j'étais presque touché. Tiens, me dis-je, faisons une jolie petite pièce de vers là-dessus. Quelque chose de simple, de gracieux; enfin faisons du Béranger, quoi! Je me suis battu les flancs pendant deux heures sans pouvoir seulement rimer deux vers. Enfin le désespoir m'a pris, et voici ce dont je suis accouché:
Corbeau, corbeau, Tu n'es pas beau, Mais tu viens de mon pays: Eh bien! retourne-z-y.
Je doute fort que vous mettiez cela en musique.
En fouillant dans les cahiers de musique, j'ai trouvé deux cahiers où il n'y en avait point: c'étaient des poésies russes copiées par vous et le commencement d'une grammaire. Ça m'a semblé bien drôle tout de même. Seriez-vous encore en état de lire ce que vous y avez écrit? C'est à Vienne, n'est-ce pas, avec M. Sollogoub[38], que vous vous êtes occupée de cela?
_Vy ponimaïetié po Rousski? ili oujé pozabyli[39]?_
Voyons: qu'est-ce que c'est que cela?
Je bavarde aujourd'hui comme une pie restée vieille fille.... A propos, savez-vous que j'ai lu dans les lettres de lady Montague qu'en Turquie une jeune fille, morte fille, est censée se trouver dans un état de réprobation, la femme étant sur terre pour faire des petits? Voyez-vous, le bon et le mauvais, c'est comme l'Orient et l'Occident: ce qui est à l'Orient ici est à l'Occident plus loin: c'est selon le point où l'on se trouve.
Ainsi donc Mlle Antonia[40] est devenue depuis hier Mme Léonard[41]. Ah! vous ne pourrez plus la faire manger à table plus qu'elle ne l'aurait voulu! Je ne pouvais m'empêcher de rire sous cape quand je vous voyais prendre un air grave pour lui faire avaler le reste d'une côtelette: Mme Pauline Viardot: «Antonita, _vamos_...»--Mme Garcia (avec beaucoup de précipitation et d'énergie): «_Come, come, tu no comes nada._»--M. Sitchès[42] (en secouant un peu la tête): «_Es menester comer, hija._»--Mlle Antonia (avec vivacité): «_Sea por el amor de Dios, padre._»--Mais je babille trop. A demain.
Mercredi soir.
Imaginez-vous ce qui m'arrive! J'avais l'intention ce matin d'achever cette quatrième page et de vous envoyer la lettre (d'autant plus qu'il y a une semaine que je vous ai écrit pour la dernière fois). Voilà tout à coup qu'on annonce le frère de M. Fougeux, qui vient s'installer ici jusqu'à cinq heures! Et moi, stupide, au lieu d'envoyer tout bonnement cette lettre inachevée (elle n'est déjà pas mal longue), je n'en fais rien, je remets à demain. Cette quatrième page m'a retenu; pourquoi? je ne le saurais dire. Enfin, je vous en demande pardon, et pour vous prouver la sincérité de mon repentir, je m'engage à écrire une feuille de plus! Mais grand maladroit que je suis! je deviens stupide, ma parole d'honneur! Comme si c'était une tâche pour moi que de vous écrire... Allons, allons, je patauge, je m'embrouille, qu'on me jette à la porte et qu'il n'en soit plus question... Mais je rentre par la fenêtre et je continue.
Je commence par vous remercier mille fois pour votre charmante lettre; je l'ai lue et relue. Je vous avoue que je n'aurais pas été fâché de vous voir faire Fidès en Italien; mais quand on est gueux comme Job, on ne peut pas penser à des excursions en Angleterre!
Ah! M. Louis Blanc... mais c'est un charmant homme, et je vais relire ses livres. Fidès est donc allée aux nues.... Tant mieux, tant mieux. J'en suis bien content, parole d'honneur.... Attendez, je vais me lever et faire une cabriole en signe de réjouissance. Voilà qui est fait.
Vous avez la bonté de me demander des nouvelles de ma santé; je me porte à merveille et je prie Dieu de veiller sur vous! Oh! oui, soyez bien portante, soyez heureuse, gaie, contente, admirée, aimée, célèbre: je sais bien que vous êtes tout cela, mais cela ne m'empêche pas de me donner le plaisir de vous le souhaiter...