Lettres à M. Panizzi, tome II

Part 2

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Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons ici un temps magnifique; cependant je ne m'en porte guère mieux. On nous menace d'une session très longue. Je crains qu'elle ne dure tout le mois prochain. Thiers et ses amis se préparent à foudroyer le budget de leur éloquence.

XI

Paris, 24 avril 1864.

Mon cher Panizzi,

Je croyais que nous avions le privilège d'être plus fous que les autres peuples, mais cette année les Anglais ont l'avantage. Chasser M. Stanfeld, qui est ami de Mazzini, fêter Garibaldi, qui dit que Mazzini est son maître, _e sempre bene_. La visite du prince de Galles aurait probablement bien étonné M. Pitt et même M. Fox. Le discours de M. Gladstone au Parlement m'a paru une de ces comédies que l'on ne joue pas sur les grands théâtres. Tout cela me semble vraiment honteux.

Si l'aristocratie anglaise a fait tant de frais pour que Garibaldi ne se compromît pas avec les radicaux, quel résultat a-t-elle obtenu? Il a dit qu'il était l'élève de Mazzini. Il a remercié lord Palmerston de l'avoir laissé débarquer en Sicile; il a reçu un drapeau avec l'inscription: _Rome et Venise_, outre l'argent. Croyez-vous qu'il en eût fait davantage avec les radicaux?

Comment les ministres étrangers prendront-ils la chose? Il me semble certain que tous les gouvernements de l'Europe regardent l'Angleterre comme le boute-feu de la Révolution, et, lorsqu'elle demandera pour le Danemark l'exécution des traités, pour la Pologne les conventions de 1815, qui ne lui rira au nez?

J'ai vu une lettre d'une personne qui voit souvent la reine et qui la dit furieuse. On lui prête ce mot qu'elle ne croyait pas qu'elle pût être jamais honteuse d'être la reine des Anglais, comme elle l'est à présent.

Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments.

XII

Paris, 1er mai 1864.

Mon cher Panizzi,

Vous êtes indulgent pour Garibaldi: il est vrai qu'il n'a rien dit de l'empereur, mais il a promis la république à la France; il s'est reconnu pour élève de Mazzini, enfin il a fraternisé avec Ledru-Rollin. Or Ledru-Rollin n'est pas exilé depuis le coup d'État du 2 décembre. C'est sous la République qu'il a conspiré, et par la République qu'il a été condamné.

Vous dites que Garibaldi n'a pas été condamné ni même poursuivi. Cela est très vrai, mais ne prouve qu'une chose, la faiblesse du gouvernement italien. Cela ne diminue en aucune façon la culpabilité de l'auteur de l'expédition qui a fini par la fusillade d'Aspromonte. Je ne crois pas que ce soit le dernier mot de Garibaldi, qui me paraît homme à vouloir mourir _coi scarpi_, comme on dit en Corse, et je crains fort que, d'ici à peu de temps, il ne fasse des siennes.

L'effet produit par vos ovations en Europe n'a pas été heureux, et vous verrez les Allemands travailler et peut-être réussir à faire une nouvelle coalition dont l'Italie pourra se ressentir. Un de mes amis qui arrive de Vienne me dit qu'ils ont tous la tête perdue de leur grande victoire de soixante mille hommes contre quinze mille. J'espère que leur enthousiasme leur fera faire quelque sottise.

Ici, les choses ne vont pas trop bien, l'intérieur n'a pas de direction; on maintient des préfets compromis ou incapables, on laisse les cléricaux, les carlistes et même les rouges faire de la propagande. Il n'y a pas de système. Il faudrait ou résister énergiquement, ou bien faire à temps quelques concessions utiles, mais on attend et on ne fait rien.

Les lettres de Napoléon à Joséphine que nous avons vues il y a quelques années, avec une très jolie femme, ont été vendues à Feuillet de Conches pour 3,000 francs; elle nous en demandait 8,000. Je ne trouve pas que ce soit trop cher, vu le prix des autographes à présent.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie.

XIII

Paris, 16 mai 1864.

Mon cher Panizzi,

La session finit un peu mieux qu'on ne l'espérait. M. Rouher a pris de l'assurance et a fait des progrès très notables. Thiers a perdu beaucoup de son prestige. C'est toujours le même art et la même facilité d'élocution, mais point d'idées politiques, et, au fond, de petites passions mesquines. Il a parlé contre l'expédition du Mexique et a conclu en proposant de traiter avec Juarez, qui est à tous les diables. Il vient de parler contre le budget, qu'il trouve trop considérable, et a parlé pendant trois heures et demie. Mais il ne trouve pas qu'on dépense assez pour la guerre, pas assez pour la marine; il approuve les augmentations des traitements; enfin il conclut en disant qu'on a trop dépensé pour la préfecture de Marseille, et, sur le total, il se trompe de sept millions. Les nouveaux députés se moquent un peu de lui, et il paraît, au fond, assez mécontent de lui-même.

On nous dit que, aussitôt après la session, il y aura quelques mouvements ministériels. Le ministre de l'intérieur sera changé, cela paraît sûr, mais quel parti l'emportera dans le cabinet? C'est ce que personne ne peut dire et ce que le grand faiseur lui-même ne sait peut-être pas encore à présent.

Adieu, mon cher Panizzi; on me dit que vous allez parfaitement bien, ce qui me réjouit fort.

XIV

Paris, 27 mai 1864.

Mon cher Panizzi,

Notre session tire à sa fin: on pense qu'on nous donnera mercredi prochain la clef des champs. De ce côté-là donc, pas de difficultés; mais, du côté de mes poumons, il y en a d'assez graves. Je suis toujours comme un poisson hors de l'eau, et je n'ose pas trop me mettre en route. Joignez à cela le _risque_ d'une invitation à Fontainebleau, quoique, entre nous, il me semble que je suis un peu en disgrâce. La semaine prochaine, en tout cas, je prendrai mon grand parti, et, si je puis aller vous voir, j'écrirai à M. Poole de me faire des habits dignes de votre compagnie.

Le faubourg Saint-Germain est dans un paroxysme de fureur du brevet de duc de Montmorency envoyé au duc de Périgord. Il est le fils du duc de Valençay (fils de madame de Dino-Talleyrand) et de mademoiselle de Montmorency, sa première femme. Mais il y a des collatéraux, des Montmorency, des Luxembourg, des Laval, etc., qui réclament et crient comme des brûlés. Pour moi, il me semble que quiconque aime les cerises de Montmorency a des droits à un duché éteint.

Ce soir, on disait qu'on allait faire un duc de X... et un duc de Z..., deux titres éteints, le premier fort antique, et l'autre du premier empire. Tous ces ducs nouveaux sont des jeunes gens qui ne brillent ni par l'intelligence ni par la vertu; mais il y a dans l'atmosphère des cours quelque chose qui attire les niais et leur procure une bonne réception.

Je suis un peu inquiet de la santé de la comtesse de Montijo. Elle ne viendra pas en France cette année, et il se pourrait bien que j'allasse lui faire une petite visite à Madrid. Que diriez-vous d'une course de ce côté? Mais il ne faudrait pas y aller avant la fin de septembre, de peur de fondre en route. Je vous mènerais à l'Escurial, où nous verrions quantité de manuscrits et de bouquins curieux. On va en chemin de fer presque toute la route depuis Bayonne; cependant il y a encore une lacune de quelques heures, mais ce n'est pas grand'chose.

Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi vite de vos nouvelles.

XV

Paris, 3 juin 1864.

Mon cher Panizzi,

Je suis chargé par madame de Montijo--qui s'obstine à vous appeler Panucci--de vous offrir le vivre et le couvert pendant votre visite à Madrid. Elle dit que, le 1er octobre, on ira d'une traite en chemin de fer de Bayonne à Madrid.

Le prince impérial a été un peu malade de quelque chose comme la rougeole. Il est assez bien à présent, à ce qu'on vient de me dire. Je ne crois pas même que ç'ait été la rougeole; mais une de ces petites éruptions comme les enfants en ont souvent.

Le pape est, m'assure-t-on, dans un très mauvais état. Il se force pour montrer qu'il n'est pas malade, et, à force de faire le brave, il finira par s'en aller. On ne lui donne pas six mois de vie. Il a les jambes enflées et toujours en suppuration, et, à soixante-dix-sept ans, c'est peu rassurant. En trouvera-t-on un pire? Je ne le crois pas.

On paraît croire ici que la question du Danemark n'est pas près de se dénouer. Ce qui est assez drôle, c'est que cette grosse bêtise du vote des provinces en litige a fait de nombreux prosélytes en Allemagne, où la France et l'empereur sont maintenant assez populaires. Je voudrais qu'on introduisît en Autriche cette manière de faire voter les gouvernés sur les gouvernants. Nous aurions un spectacle assez drôle. Au fait, la Révolution fait des progrès effrayants partout. Il n'y a guère que votre île de brouillards qui n'en soit pas menacée.

La révolte des tribus arabes tire à sa fin. Ils ont fait la faute de faire leur levée de boucliers avant leur récolte, ce qui les oblige à manger leurs troupeaux pour les empêcher de mourir de faim. Il y a aussi d'assez bonnes nouvelles du Mexique. On dit qu'on forme en Autriche un assez bon corps de volontaires pour le nouvel empereur.

Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt j'espère. Mettez-moi toujours aux pieds de vos belles dames.

XVI

Paris, 7 juin 1864.

Mon cher Panizzi,

M. Frémy, que vous connaissez, est venu hier, de la part de l'impératrice, me dire qu'elle voulait que j'allasse à Fontainebleau le 13 de ce mois. Je l'ai prié de dire à Sa Majesté que j'étais très peu propre à faire l'ornement de sa cour dans l'état de débine où je me trouvais; que, de plus, j'étais attendu à Londres et que toutes mes dispositions étaient faites pour ce voyage. Aujourd'hui, je suis allé voir Frémy, qui m'a dit, de la part de Sa Majesté, que je n'avais rien à faire à Londres; que le climat ne me valait rien, et qu'elle comptait sur moi le 13.

Vous comprenez que je ne puis répliquer. Me voilà donc pour une semaine au moins à Fontainebleau. Si vous êtes à Londres encore, j'irai vous trouver en quittant Leurs Majestés. Je n'ai pas besoin de vous dire combien ce retard me contrarie, mais le moyen de refuser?

Je suis parfaitement résolu à m'excuser si, selon son usage, Sa Majesté m'invite à prolonger mon séjour. Alors j'aurai fait preuve de bonne volonté et j'aurai le droit de résister. Maintenant ce n'est pas possible. Vous avez en ce moment la meilleure partie de moi-même sous votre toit, je veux dire mon habit et mes culottes. Dans le cas où vous auriez un ami assez bête pour se charger de m'apporter ledit habit (l'habit et le gilet seulement), et si cet ami partait avant le 12 de ce mois, j'en paraîtrais plus beau devant mes hôtes augustes. Cependant ne vous donnez aucune peine pour cela. Mon habit numéro deux est encore mettable, et il y en aura de plus vieux, selon toute apparence. Il est donc bien entendu que vous payerez M. Poole, que vous me ferez crédit, et que vous me répondrez de mes culottes devant Dieu et devant les hommes; enfin que, si une occasion facile et imprévue se présentait, vous m'enverriez l'habit et le gilet avant le 12 juin. Selon toutes les probabilités, je pourrai être à Londres pour ma fête, qui est le 25 de ce mois.

A ce propos, je vous dirai que le chemin de fer de Bayonne à Madrid sera ouvert, non pas le 1er octobre, comme on me l'avait dit, mais le 15 juillet.

Aller à Madrid le 15 juillet, c'est, quand on n'est pas incombustible, une affaire un peu grave. Je sais que nous serions à Carabanchel, où il y a un peu d'air; mais le mauvais côté de l'affaire est qu'on ne peut rien voir, ni taureaux, ni opéra ni manuscrits. Tout le monde est en vacances. Il vaudrait mieux, à mon avis, partir vers le milieu de septembre, ou au commencement d'octobre. Le mois de novembre est encore très beau à Madrid, seulement il ne faut pas sortir sans un paletot qu'on porte sur le bras pendant le jour, mais qu'il faut endosser dès que le soleil se couche.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous ai dit que j'avais retrouvé dans ma cave du vin de Porto vraiment sublime; le docteur Maure y fait des brèches notables, mais il en restera toujours une ou deux bouteilles pour Votre Seigneurie.

XVII

Fontainebleau, 13 juin 1864.

Mon cher Panizzi,

Le premier mot de l'impératrice en me voyant a été pour me demander de vos nouvelles; puis si vous aimeriez à venir ici. J'ai répondu du plaisir que vous auriez, mais j'ai dit que je ne savais pas si vous étiez libre en cette saison; de tout quoi je ne perds pas un moment pour vous donner avis.

Répondez suivant votre cœur, pourvu que votre lettre soit montrable. Il y a ici Nigra, Sormani et un attaché italien dont je ne sais pas le nom, la princesse Murat, les deux princesses filles du prince de Canino, madame de Rayneval, madame de Lourmel, madame Przedzewska et cinq ou six autres fort belles. La semaine prochaine sera le tour des Allemands, à ce que je crois.

L'empereur, la semaine passée, est tombé dans la pièce d'eau après dîner, coiffé par le bateau qui s'était retourné. Il n'y avait absolument personne sur la pièce d'eau. Comme il est toujours homme de sang-froid, il a plongé pour se débarrasser du bateau et a regagné tranquillement la berge à la nage.

Je vous quitte pour mettre mes culottes, j'espère que vous avez payé celles de Poole.

XVIII

Fontainebleau, 22 juin 1864.

Mon cher Panizzi,

Je suis encore dans la plus grande incertitude sur ce que je ferai, ou plutôt sur ce que je pourrai faire. Selon leur habitude, Leurs Majestés ne nous ont encore rien dit de positif, mais on nous annonce qu'on nous retiendra jusqu'à samedi soir. Je réclamerais ma liberté pour demain sans deux considérations graves.

La première, que l'empereur m'a demandé un travail que je n'ai pas encore terminé et que je voudrais lui remettre avant de partir. Vous devinez de quoi il s'agit, c'est une révision d'épreuves que je ne puis emporter avec moi.

La seconde considération est que je suis toujours très souffrant. Je suis si mal à mon aise, que je ne sais si j'oserais me mettre en route.

La vie qu'on mène ici est horriblement fatigante, bien que j'évite de faire des promenades et que je me retire dans ma chambre de bonne heure, et que je ne boive guère que de l'eau. Je tousse toutes les nuits au lieu de dormir. Bien des choses que je vous raconterai me donnent encore du tracas et me font faire du mauvais sang. Cependant je ferai de mon mieux. Avant samedi, vous recevrez de mes nouvelles. Si je puis être à Londres ce jour-là, je partirai; mais cela est fort douteux: le docteur me conseille de rester enfermé chez moi à Paris trois ou quatre jours sans parler, sans remuer, jusqu'à ce que cette toux, qui me fatigue tant, ait disparu. Enfin j'espère que, quoi qu'il arrive, je serai au British Museum avant la fin du mois.

J'ai fait votre commission auprès du prince impérial, qui m'a chargé de vous dire qu'il ne vous oubliait pas, et qu'il espérait bien vous revoir. Je suis également chargé de force compliments pour vous par deux dames que vous connaissez et avec qui vous avez fait la fameuse campagne de la Rune.

Les élections aux conseils généraux sont assez bonnes; cependant il y a un certain nombre d'orléanistes qui ont été nommés.

J'ai eu avec _quelqu'un_ une grande conversation au sujet du clergé. Vous en auriez été content; malheureusement, parler et agir sont deux.

Le temps se remet un peu, cependant les soirées sont toujours très fraîches; en outre, Fontainebleau est fort humide.

Adieu, mon cher Panizzi; vous aurez sous peu un mot de moi.

XIX

Paris, 27 juin 1864.

Mon cher Panizzi,

L'impératrice, l'empereur et le prince impérial m'ont chargé tous les trois et à différentes reprises, surtout _in extremis_, je veux dire au moment de la séparation définitive, de tous leurs compliments pour vous. Autant m'en ont dit madame de Rayneval et madame de Lourmel. Cette dernière vous envoie son portrait. Est-ce assez tendre?

Ce que vous me dites du ministère anglais confirme ce qui m'a été dit par mon hôte. Vous ne verrez probablement pas lord Palmerston ministre, la reine ne veut pas.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous écrirai un mot demain soir.

XX

Paris, 5 août 1864.

Mon cher Panizzi,

Mon odyssée n'a pas été des plus tragiques. La mer était unie comme une glace, et trois dames seulement ont dégobillé; une vingtaine ont passé du rose au blanc verdâtre, et, quant à moi, j'ai fumé fort tranquillement. Mais le diable, qui me persécute, comme il fait pour tous ceux qui sont bien notés là-haut, a fait en sorte qu'entre Boulogne et Rue, le piston de notre locomotive a refusé de fonctionner. Nous l'avons raccommodé. Au bout de dix minutes, il s'est redérangé. Nous étions sous un soleil ardent sans le moindre abri, avec la perspective de recevoir dans le derrière le train parti de Boulogne après nous. Cela a duré une heure et demie. Puis est arrivée une locomotive secourable qui nous a poussés gentiment par derrière jusqu'à Rue, où nous avons pu nous débarrasser de la locomotive inutile, et en prendre une qui nous a menés si grand train, que nous n'avons été que d'une heure en retard. J'ai, pendant ce temps-là, regretté plus d'une fois de n'avoir pas mis dans ma poche quelques sandwiches de cet excellent bœuf salé que j'avais laissé au British Museum.

Dans l'absence du _maître_, les domestiques font des bêtises. Pendant que César est à Vichy, le ministre de l'intérieur en fait _delle grosse_. Vous savez ou vous ne savez pas que, depuis un certain décret de la République, les journaux ne peuvent pas rendre compte des débats d'un procès de presse. Ils ne peuvent que publier l'arrêt et le considérant. Or _le Moniteur_, qui se fait dans l'officine du ministre de l'intérieur, s'est avisé l'autre jour de publier les débats d'un procès de presse. Il a été aussitôt cité au parquet. Cela fait grand scandale, à ce que je vois par les journaux, et montre quelles espèces de niais sont chargés des détails.

J'ai trouvé ici une lettre de Vienne où l'on paraît avoir pour les Prussiens la même tendresse que les rats portent aux chats. Vous aurez vu le discours de M. de Beust à la Chambre saxonne. Cela est très divertissant et ne promet pas pour trop tôt le grand _teutonique Verein_.

Madame de Montijo va mieux, à ce qu'elle dit, et vous attend à Carabanchel cet automne. Elle commence à mieux écrire votre nom, car elle vous nomme Pañisi au lieu de Panucci. Mais le _z_ toscan est une pierre d'achoppement terrible pour une bouche castillane.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-vous pour loi d'aller tous les jours chez Brooks[1] à pied. Mettez-moi à ceux de lady Holland.

[1] Le Club libéral dans Saint-James's.

XXI

Paris, 10 août 1864.

Mon cher Panizzi,

J'ai trouvé M. Fould en assez bonne santé, se préparant, après les fêtes, à aller présider le conseil général et à se reposer un peu à Tarbes. Il me charge de tous ses compliments pour vous et M. Gladstone. Il est dans ce moment en grande faveur, ce me semble, auprès de _monsieur_ et _madame_, occupé d'ailleurs à rapprocher des collègues qui ne s'aiment guère et qui ne s'aimeront jamais. Suivant toute apparence, cela finira par un replâtrage qui durera Dieu sait combien de temps.

Vous aurez peut-être su que, il y a peu de jours, on a donné à Rome une nouvelle édition de l'affaire Mortara. C'est un petit juif nommé Cohen, âgé de neuf ans, qu'on a baptisé malgré ses parents. On aurait dû les brûler vifs: on s'est contenté de les envoyer promener. Il paraît que cela a fait un mauvais effet parmi nos officiers, qui ont lu, presque tous, les œuvres impies de M. de Voltaire.

On me dit que Leurs Majestés n'iront pas cette année à Biarritz, je ne sais pas encore le pourquoi.

On craint quelque tapage à Madrid. Prim s'est ruiné, et cherche à se refaire coûte que coûte. Olozaga et lui ne sont pas délicats sur les moyens à employer. On a découvert une conspiration dans un régiment et on s'attend à en trouver d'autres.

Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi de vos nouvelles.

XXII

Paris, 22 août 1864.

Mon cher Panizzi,

Je voulais donner ma lettre à M. Taylor[2], mais je crains qu'il ne soit parti. Je lui ai fait voir la Bibliothèque et lui ai donné des billets pour les Lions. Il vous dira les bêtises de Labrouste à la Bibliothèque. On n'avance guère. La grande salle cependant est presque terminée; l'architecte a eu le bon esprit de vous piller, mais ailleurs il a voulu perfectionner, et il s'est grossièrement fourvoyé. A chaque salle, il y a des marches à monter, ce qui indique peu d'intelligence des besoins d'une bibliothèque. Il y a des armoires trop hautes et des crémaillères insensées. D'ailleurs, on continue le catalogue lentement et dans les vieux errements.

[2] M. Taylor était un ami de M. Panizzi.

Je suis allé vendredi à Saint-Cloud. On y dansait, mais fort tristement. L'impératrice avait les yeux gros. Elle venait d'apprendre la mort de la princesse Czartoriska, fille de la reine Christine. L'empereur voulait décommander le bal. Le roi a dit qu'il ne fallait pas faire cette peine aux dames. Madame de Lourmel et madame de Rayneval m'ont fort demandé de vos nouvelles. Madame de Lourmel s'attendait à recevoir votre portrait en échange du sien: voyez ce qu'il vous convient de faire. J'ai demandé quand on allait à Biarritz; mais la question était inconvenante, à ce qu'il m'a semblé. Il paraît que rien n'est encore décidé. Peut-être n'ira-t-on pas. Si on n'y va pas, c'est sans doute qu'on ira autre part; car vous savez que l'impératrice ne peut souffrir Saint-Cloud. Je ne serais pas surpris qu'on méditât quelque voyage, mais où? _Chi lo sa?_

Je ne doute pas qu'il n'y ait prochainement du tapage en Espagne. Le ministère est faible et n'a pas de généraux. On dit que le ministre de la guerre est une créature d'O'Donnell. Les Concha sont peu bienveillants pour le cabinet actuel. D'autre part, les progressistes ont pour chefs deux hommes qui ne manquent pas de talent, mais qui manquent absolument de scrupules, Prim et Olozaga. Il ne serait pas impossible qu'on profitât de notre présence à Madrid pour nous donner le spectacle d'un pronunciamiento. La chose est assez drôle et vaut la peine d'être vue. J'espère que cela vous décidera à venir.

Parmi le petit nombre de bipèdes qui sont encore à Paris, on fait beaucoup de conjectures sur le voyage du prince Humbert. Il y a des gens qui disent qu'il vient pour la princesse *** et que le pape payera la dot de la mariée. Je ne crois pas à cela, mais vous savez que je suis sceptique.

Ce qui me semble certain et qui doit, avoir donné naissance à ce _canard_, c'est qu'on n'est pas content de Sa Sainteté. Montebello, qui est venu ici, en a conté de toutes les couleurs et dit qu'on lui fait faire un métier peu de son goût. Cette conversion du petit Cohen a mis l'armée de très mauvaise humeur et a fait aussi, je crois, quelque impression en haut lieu.

Adieu, mon cher Panizzi. On s'attend à ce que M. de Bismark jette sa Chambre par la fenêtre. La Prusse et l'Autriche sont fort aigres l'une pour l'autre et les petits États très irrités; mais tout avorte chez ces gens-là. Si la France et l'Angleterre étaient bien unies, elles pêcheraient de beaux poissons dans cette eau trouble.

XXIII

Paris, 5 septembre 1864.

Mon cher Panizzi,

Pendant que vous êtes en villégiature, je tousse et j'étouffe. Il faut absolument qu'on me donne une maison de campagne au bord du Nil, si l'on veut que je vive. Mes contemporains devraient bien se cotiser pour me faire cette galanterie.

Vous m'avez fait rire avec votre indignation aristocratique, contre la possibilité d'une mésalliance dans la maison de Savoie. Je vous ai dit que je n'y croyais pas alors, et j'y crois encore moins aujourd'hui, mais en ma qualité de plébéien, je ne trouverais pas la chose si terrible; je la trouverais même très avantageuse à ladite maison, si à de beaux yeux, et à une peau qui doit être fort douce, se joignait la dot que vous savez. Cela vaudrait la peine d'épouser une négresse.