Part 18
Quelqu'un que j'ai tout lieu de croire bien informé me dit que l'empereur est en parfait accord avec ses ministres. Il ne se plaint pas de la situation qu'on lui a faite, et il a l'intention d'être parfaitement constitutionnel. Les ministres, de leur côté, arrivant avec les plus grands préjugés contre lui, sont maintenant très charmés de ses façons et de sa droiture. Cela pourra-t-il durer longtemps? je n'en sais rien, et c'est une terrible expérience à faire que de donner tout pouvoir à des gens peu pratiques, et qui cherchent avant tout la popularité. Je n'ai jamais vu dans l'histoire qu'on changeât par des institutions le caractère d'un peuple, surtout lorsqu'on lui accorde tout à la fois, ce qui ne devrait se donner que lentement. Nous sommes des chevaux fringants à qui on met la bride sur le cou. Il est fort à craindre que nous ne versions le char de l'État et que, par la même occasion, nous ne nous cassions le cou.
Je crois, à propos du concile, que le parti qu'on a pris de ne se mêler en rien de tous ses tripotages, est le plus raisonnable dont on pût s'aviser. Il me paraît encore très douteux que les jésuites parviennent à faire les bêtises auxquelles ils aspirent; mais ce qui me paraît certain, c'est que, s'ils réussissaient, le résultat serait la ruine du catholicisme. La plupart de nos évêques sont déjà à demi protestants, à ce qu'on m'assure, et leur conversion est due à la compagnie de Jésus, qui a perdu le tact qui la distinguait autrefois. En rompant en visière avec la civilisation moderne, elle perd la plus grande partie de son pouvoir.
Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et recommandez-moi à nos amis. J'ai ici un buste de M. Gladstone très ressemblant, qui orne mon salon et que ces dames entourent d'anémones et de fleurs de mimosa, comme un petit saint.
CLXXVII
Cannes, 20 mars 1870.
Mon cher don Antonio,
Je suis toujours bien souffrant, malgré le temps, qui est magnifique. Mon cas me semble désespéré.
J'ai reçu, il y a quelques jours, une fort aimable lettre de notre hôtesse de Biarritz. Elle me demandait conseil à propos d'un roman de madame Sand[19], où on la met en scène et où on lui donne un vilain rôle. Madame Sand a plusieurs fois eu recours à elle et en a obtenu des grâces. Elle voulait faire parler à l'auteur pour qu'elle déclarât qu'elle n'avait pas voulu faire d'allusion. Vous devinez le conseil que j'ai donné: _de minimis non curat prætor_.
[19] _Malgrétout_.
Que dites-vous de la répétition d'Étéocle et Polynice, qui s'est donnée à Madrid l'autre jour? Il y a une fatalité qui pèse sur cette race des Bourbons. J'avais assez pratiqué cet infant don Enrique à Biarritz. C'était un assez sot personnage; je n'aurais jamais cru qu'il finirait de la sorte, et surtout de la main d'un homme qui n'avait pas la réputation d'aimer les jeux de Mars. Je ne sais pas si l'affaire nuira aux prétentions du duc de Montpensier. Elles étaient déjà fort compromises. Il a le défaut d'être Français et d'aimer l'argent, comme son père. Il en dépense beaucoup; mais, au milieu de ses largesses, il a tout à coup des velléités d'économie qui gâtent tout, et qui font que l'argent qu'il a donné ne lui rapporte rien. Les grands hommes d'Espagne ont tous reçu de l'argent de lui, mais pas assez. En matière de corruption, il ne faut pas avoir de repentirs.
Je reçois de Paris des nouvelles très contradictoires au sujet du concile. Il paraît que M. Daru, qui est bon catholique, à la manière de Montalembert et de Dupanloup, a témoigné le désir d'envoyer un ambassadeur au concile, et cela sans avoir consulté ses collègues, qui, pour la plupart, sont d'un avis contraire. Il est évident que la présence d'un ambassadeur français ne changerait pas la volonté du Saint-Esprit, qui inspire les Pères du concile. Il n'obtiendrait rien de ces entêtés, et le seul résultat serait de bien constater qu'on ne fait aucun cas de nous. Quoi qu'en disent beaucoup de journaux, je ne crois pas qu'on envoie un ambassadeur à Rome. On a fait sans doute force représentations, qui, bien entendu, n'ont eu aucun effet. Je ne vois pas trop ce que nous avons à voir dans la question de l'infaillibilité. Quant au _Syllabus_, c'est tout bonnement une attaque contre nos institutions, et, s'il est décrété, le gouvernement défendra de le publier.
Maintenant, que fera le Corps législatif? Rappellera-il la division de Civita-Vecchia? Cela est encore douteux, car on dit que les catholiques sont en majorité dans la Chambre. Que fera le gouvernement italien? Rien de bon ne peut sortir de là. On dit que Garibaldi est uniquement occupé à écrire des romans.
Adieu, mon cher Panizzi. Je vous écris entre mes deux médecins, qui me donnent des distractions.
CLXXVIII
Cannes, 30 mars 1870.
Mon cher don Antonio,
J'ai reçu votre lettre avec grande joie. Je vois que vous passez le temps assez doucement, que vous voyez bonne compagnie et que vos dîners sont comme toujours appréciés. Vous vivez encore. Pour moi, je souffre comme une bête. J'essaye de tous les remèdes: aucun ne réussit. J'ai à peine la force de lire; encore, bien souvent je ne comprends rien à la page qui était sous mes yeux, et mes pensées sont à mille lieues très tristement employées. Ce qu'il y a de singulier dans mon état, c'est la répugnance qui me prend vers le coucher du soleil pour tout aliment. Si j'essaye de manger, ma gorge se serre et il m'est impossible d'avaler. Le matin, je mange un peu, mais en faisant sur moi-même un effort moral considérable. Vous ne vous étonnerez pas qu'avec ce régime je sois d'une grande faiblesse. Je crois faire un rare tour de force, lorsque je marche jusqu'au _Grand-Hôtel_. Enfin cela durera ce que cela durera. Parmi quelques regrets de quitter ce monde, un des grands que j'ai, c'est de ne pas vous serrer la main.
Nous avons un temps assez maussade: point de soleil et quelquefois du vent; mais il neige à Paris, il neige à Pau, l'hiver ne veut pas s'en aller. A tout prendre, il fait encore meilleur ici que dans le Nord.
On a vendu, à la vente de la bibliothèque de Sainte-Beuve, un volume de Chateaubriand couvert de notes et d'additions de sa main, toutes très irréligieuses. Il paraît que cela a été acheté par la famille, non sans conteste, car ledit volume a été adjugé à trois mille et quelques cents francs. Je crains qu'on ne le détruise, ce qui serait fâcheux. Si j'y avais pensé, j'aurais écrit à ce sujet au British Museum. Reste à savoir s'il aurait voulu donner trois mille francs pour une élucubration quelconque de Chateaubriand.
Quand revient la comtesse Téléki? Je pense qu'elle aura bientôt assez du soleil, des momies et des moines _in naturalibus_. Savez-vous si ma lettre à M. Mariette lui a été bonne à quelque chose?
Adieu, mon cher Panizzi. Rappelez-moi au souvenir de tous nos amis.
CLXXIX
Cannes, 20 avril 1870.
Mon cher sir Anthony,
Notre pauvre amie, madame de *** est morte. Elle était devenue folle depuis un mois ou plus. Cela a commencé par une scène assez ridicule. Elle a sauté au cou de l'empereur et lui a demandé de la rendre heureuse, _hic et nunc_. Ce n'a pas été sans peine qu'on a pu le retirer de ses bras. Pendant la dernière saison que j'avais passée avec elle à Biarritz, elle m'avait donné lieu de croire qu'elle était un peu _male tectæ mentis_; puis cela avait passé, et, l'année dernière, à Saint-Cloud, je l'avais trouvée très raisonnable.
A propos de fous, je viens de recevoir une lettre de ma cousine, dont la tête est tout à fait partie. J'espérais qu'elle quitterait sa maison de Paris pour aller vivre à la campagne; mais il paraît qu'elle ne veut plus bouger. Grand ennui pour moi à mon retour à Paris, si j'y reviens, enfin.
J'ai reçu hier une lettre de madame de Montijo, qui me demande de vos nouvelles. Elle souffre d'un rhume opiniâtre, et, contre son usage, elle n'est pas encore installée à sa campagne. Rien, dit-elle, ne peut donner une idée du gâchis où est l'Espagne, et pas un homme pour gouverner la barque. On vole partout, et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'il y ait encore quelque chose à voler.
Adieu, mon cher Panizzi. Je regrette fort de n'avoir pu aller à Paris pour la discussion du sénatus-consulte; maintenant qu'elle est terminée, je pense qu'il est inutile de me presser. Je ne me mettrai en route que si je me trouve assez rétabli pour n'avoir pas à redouter une troisième rechute.
CLXXX
Cannes, 4 mai 1870.
Mon cher sir Anthony,
Que dites-vous de ce qui se passe? Les républicains ne vendent pas chat en poche; ils nous préviennent de leurs façons de gouverner. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que ces abominations n'excitent ni surprise ni horreur. Le sens moral dans ce pays-ci est tout à fait perverti. On réclame l'abolition de la peine de mort et on a des assassins pour amis politiques. Ledru-Rollin, qui était revenu à Paris, est reparti subitement pour Londres, la veille de la découverte des bombes au picrate de potasse.
L'empereur a recommandé, le même jour, au général Frossard d'empêcher le prince impérial de sortir. Le général lui a demandé s'il y avait quelque attentat tramé contre le prince. «Non, a répondu l'empereur avec la figure calme que vous lui connaissez. C'est à moi qu'on veut jeter des bombes; mais on pourrait se tromper de voiture.»
Adieu, mon cher sir Anthony. J'espère que, la semaine prochaine, nous serons encore de ce monde.
CLXXXI
Cannes, 21 mai 1870.
Mon cher Panizzi,
Quand je reviendrai à Paris, je vais y trouver bien des ennuis. Je vous ai dit l'état où est ma cousine. Il s'aggrave tous les jours et je crains quelque catastrophe. Ses parents, qu'elle ne peut souffrir et qui cependant seront ses héritiers, ont commencé des démarches pour lui faire donner une tutelle judiciaire. Je voudrais que la pauvre femme ne fût pas enfermée, ce qui la tuerait probablement. Quant à la succession, il y a longtemps que j'en ai pris mon parti et sans regret.
Autre tracas non moindre et que vous comprendrez. Il faut que je déménage et que je me trouve un logement moins haut. Lorsqu'on a des livres et un tas de vieilleries auxquelles on est attaché, il n'y a rien de plus pénible que de changer de domicile.
J'ai lu avec grand intérêt dans le _Times_ l'histoire de ces deux jeunes gens qui s'habillaient en femmes. Est-il vrai qu'ils appartiennent à une classe plus élevée que celle des Ganymèdes de profession? Qu'est-ce que ces photographies mystérieuses qui les représentent avec d'autres personnes?
Voilà le plébiscite passé, Dieu merci, mais la situation n'en est pas beaucoup plus belle. M. Émile Ollivier est persuadé qu'il est le plus grand homme d'État de notre temps et qu'il peut tout faire. Il me rappelle Lamartine en 1848, qui se croyait aussi le maître de la situation. En attendant, les conspirations vont leur train et la société ouvrière internationale leur donne un caractère européen. Nos ouvriers heureusement n'ont pas encore appris des _Trade's-Unions_ à faire sauter avec de la poudre les maisons de leur patron; mais cela viendra sans doute. Ce qui est profondément triste, c'est l'appui que donnent quantité de gens soi-disant honnêtes aux démolisseurs de tous les pays. Croyez qu'il n'y a pas beaucoup de degrés entre ces libéraux en théorie et les assassins qui tuent au nom d'une idée libérale. Qu'est-ce que cette échauffourée de chemises rouges en Italie?
Adieu, mon cher Panizzi. Du Sommerard m'a dit qu'il vous avait trouvé bien, sauf que vous ne vouliez pas entrer dans un _running match_.
CLXXXII
Cannes, 29 mai 1870.
Mon cher Panizzi,
Je viens de recevoir votre lettre, et j'apprends avec bien du regret la mort de la comtesse Téléki. Je la connaissais peu, mais elle est de ces personnes dont on garde le souvenir. Qu'allait-elle faire à Damas! C'était déjà une grande imprudence, avec une santé comme la sienne, de s'aventurer en Égypte. Mais, en Syrie, où, avec toutes les chances de fièvre, se joint la certitude d'énormes fatigues, c'était vraiment insensé. Je vous plains de tout mon cœur d'avoir perdu une si excellente amie. Cela ne se remplace pas.
Je pars demain pour Marseille, où je passerai la nuit. Le lendemain, dans l'après-midi, je compte partir pour Paris, où j'arriverai mercredi à huit heures et demie du matin. Au delà, je n'ai plus de projets, et, avec ma santé, il serait absurde d'en faire. L'impératrice m'a écrit qu'elle voulait que je lui tinsse compagnie à Saint-Cloud pour quelques jours; mais je ne sais si je serai en état présentable.
La pauvre madame de Montebello est sinon morte, du moins dans un état désespéré.
Le docteur Maure, qui se rappelle à votre souvenir, devait partir pour Paris avec moi; mais les élections pour le conseil général vont avoir lieu, et il canevassera ici jusqu'au milieu de juin.
Bien que je sois payé pour ne pas croire aux médecins, je me laisse aller toujours à bien penser de ceux à qui je n'ai pas eu affaire. On m'a parlé de Chepmell comme d'un habile homme, et l'idée m'est venue de le consulter. Je crois que, si vous lui écriviez, il me donnerait un rendez-vous sans me faire attendre, et c'est un point capital. Vous lui direz que j'ai été pour quelque chose dans son installation médicale à Paris, et qu'il devrait me guérir pour ma peine.
Adieu, mon cher Panizzi. Je suis horriblement fatigué de mes paquets; mais je n'ai pas voulu tarder à vous dire toute la part que je prends à la perte de cette pauvre comtesse Téléki.
CLXXXIII
Paris, 7 juin 1870.
Mon cher Panizzi,
Merci de vos photographies. Je conçois très bien qu'on se soit trompé. La plupart de ceux à qui je les ai montrées y ont été attrapés. Mais est-il vrai que ces messieurs appartiennent à un certain monde comme il faut? C'est, au reste, un vice très aristocratique, à ce qu'on dit.
J'ai déjeuné dimanche avec l'empereur et l'impératrice, tous deux en bonne santé, l'empereur très engraissé et de très bonne humeur. Le prince impérial est un peu grandi et très embelli. Il a changé de costume et a pris l'uniforme d'infanterie de ligne, qui lui va très bien. L'impératrice a rapporté d'Égypte un grand singe, qui est devenu favori. Il monte sur le dos de l'empereur, lui tire les moustaches et mange dans son assiette. C'est le vrai portrait des singes qu'on voit sur les monuments égyptiens.
Je suis toujours bien souffrant. Pour ne rien négliger, je veux essayer de Chepmell; ainsi veuillez lui écrire. S'il a la bonté de me donner son heure et son jour, j'irai chez lui; s'il préfère venir chez moi, je l'aimerais encore mieux. L'important serait de savoir quand il viendrait. Je ne sors guère; cependant je vais au Sénat, et, dans quelques jours, je me propose de reprendre les bains d'air comprimé. Je n'ai pas besoin de vous dire que, si j'étais prévenu, j'attendrais M. Chepmell à quelque heure que ce fût. Vous m'avez dit qu'on lui donne vingt francs, cela me semble peu pour une consultation. Ne vaudrait-il pas mieux lui donner quarante francs?
La pauvre comtesse de Montebello est morte enfin ce matin, après avoir beaucoup et longtemps souffert.
J'ai acheté, à la vente de Sainte-Beuve, les lettres d'Horace Walpole, qui m'amusent beaucoup. Je regrette qu'on n'ait pas inséré, en note, les passages, indiqués au crayon, qu'on nous a montrés, lors de notre visite à Strawberry hill. C'était beaucoup plus un Français qu'un Anglais, ce me semble; mais, de toute façon, un homme très aimable et exempt de tous les préjugés modernes. A quelle époque remonte le despotisme biblique dans la société anglaise?
Le docteur Maure sera ici dans une huitaine de jours. Son élection au conseil général est assurée; mais il est bien aise _to make it sicker_, comme disait le grand ancêtre de l'impératrice.
Adieu, mon cher Panizzi; j'ai fait vos compliments avant-hier: on désirerait beaucoup que vous vinssiez passer quelque temps ici. J'ai répondu que vous étiez devenu fort paresseux. Au fait, comment vous trouvez-vous de l'électricité? Portez-vous le mieux possible, et buvez frais.
CLXXXIV
Paris, 7 juillet 1870.
Mon cher Panizzi,
Notre belliqueuse nation a pris fort mal l'idée d'une guerre. Vous avez vu quelle panique il y a eu hier à la Bourse après la déclaration de M. de Gramont! Je ne comprends pas qu'il y ait possibilité de guerre, à moins que, pour quelque raison à moi inconnue, M. de Bismark ne la veuille absolument. Rien qu'en laissant le champ libre aux carlistes et aux alphonsistes, nous pouvons allumer la guerre civile en Espagne, et, avec un peu de bien joué, je crois qu'il serait possible de détacher les provinces basques du reste de la Péninsule et d'en faire un petit État indépendant sous notre protection. Ce qui me paraît probable, c'est que l'affaire avortera par l'intervention de toutes les puissances. Le rôle de notre opposition est bien vilain.
Adieu, mon cher Panizzi; je suis si patraque, que je me sens tout fatigué de vous avoir écrit ce petit mot. Miss Lagden et mistress Ewer vous envoient tous leurs compliments. Vous ne sauriez croire toutes leurs bontés pour moi. Elles me veillent jour et nuit.
CLXXXV
Paris, 17 juillet 1870.
Mon cher Panizzi,
Je n'ai pas approuvé plus que vous le premier discours de M. de Gramont. La seule excuse était la mauvaise humeur que devait donner la répétition des mêmes mauvais procédés. Cette affaire d'Espagne venait après la non-exécution du traité de Prague, l'affaire de Roumanie, celle de Luxembourg et celle des chemins de fer suisses. Si j'avais été appelé au Conseil, je me serais borné à proposer une dépêche ainsi conçue: «Dans le cas où le prince de Hohenzollern serait élu roi, je laisserai entrer en Espagne, carlistes et alphonsistes, fusils, poudre et chevaux.»
Ici, pour le moment, la guerre est très populaire. Il y a beaucoup d'enrôlements volontaires; les soldats partent avec joie et sont pleins de confiance. On prétend que nous avons pour l'armement la même supériorité que les Prussiens avaient en 1866. J'ai peur que les généraux ne soient pas des génies. Celui qui m'inspire le plus de confiance est Palikao, et je vois avec plaisir qu'on lui donne un commandement important.
Adieu, mon cher Panizzi; recommandez-moi à votre saint patron.
CLXXXVI
Paris, 25 juillet 1870.
Mon cher Panizzi,
Tout le monde me dit que je vais mieux, mais je ne m'en aperçois guère. J'ai des nuits très mauvaises, je tousse toujours et les forces ne reviennent pas. Le temps exceptionnel que nous avons ne vient pas à bout de ma bronchite. Que deviendra-t-elle cet hiver? Je ne suppose pas que je pourrai en voir un second. Parmi les choses que je regrette le plus, c'est de partir sans vous dire adieu; je veux dire, sans avoir passé avec vous une bonne soirée à causer _de rebus omnibus et quibusdam aliis_.
Nous avons ici un grand enthousiasme guerrier. Depuis huit jours, il y a eu près de cinq mille enrôlements volontaires. La garde mobile part avec beaucoup d'ardeur, et on voit des jeunes gens qui passaient leur vie sur le boulevard en gants jaunes, avec des lorettes, passer un sac sur le dos pour se rendre aux gares du Nord. Les carlistes mêmes vont à l'armée, où y envoient leurs enfants, et, _proh pudor! horresco referens!_ des zouaves pontificaux quittent Rome pour aller au bord du Rhin.
Il paraît que dans l'Allemagne du Nord l'enthousiasme antifrançais est non moins vif. Dans le Sud ce n'est pas avec la même ardeur qu'on se prépare. Mohl, que vous connaissez, je crois,--c'est un de nos grands orientalistes, Wurtembergeois de naissance et Français d'adoption,--Mohl revient de Stuttgart, et sa conclusion est que tout cela avance la République de vingt ans en Allemagne; on peut ajouter: et en Europe.
Si, comme je l'espère, nous avons l'avantage, ne croyez pas, comme quelques journaux le disent, que la liberté en souffrira. Elle en deviendra plus impérieuse et plus puissante. D'un autre côté, une défaite nous met en république d'un coup, c'est-à-dire dans le plus abominable et inextricable gâchis.
Je ne sais si la paix quand même, que le cabinet anglais a pris pour premier principe, tournera à son avantage. L'Angleterre a perdu son prestige en Europe. Il y a quelques années, elle aurait pu empêcher la guerre. En s'unissant à la France, elle aurait pu diviser à jamais l'Amérique en deux États rivaux; elle aurait pu prévenir la scandaleuse invasion du Danemark, et, aujourd'hui, nous serions probablement tranquilles.
Tenez ceci pour certain. Le secrétaire qui a porté la déclaration de guerre est allé prendre congé de M. de Bismark, avec lequel il avait eu de très bonnes relations. M. de Bismark lui a dit: «Ce sera pour moi le regret de toute ma vie de n'avoir pas été à Ems auprès du roi, lorsque M. Benedetti y est venu.»
Les gens du métier disent que les hostilités ne commenceront pas avant une quinzaine de jours. Nos soldats sont pleins de confiance dans la supériorité de leurs armes. Ils ont tué un Badois en tirant de la rive gauche sur la droite, et ont vu les balles ennemies tomber dans le Rhin.
Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et tenez-moi au courant de vos faits et gestes.
CLXXXVII
Paris, 27 juillet 1870.
Mon cher Panizzi,
Est-ce M. de Bismark ou quelque rédacteur du _Times_ qui a inventé le traité pour l'annexion de la Belgique? Comment M. Gladstone n'a-t-il pas dit qu'il ne savait de quoi il avait pu être question entre la France et la Prusse après Sadowa, mais que les diplomates des deux pays ne traitaient pas par écrit de la peau de l'ours, même ayant envie de la vendre? La chose est démentie ce matin au _Moniteur_.
L'empereur part demain à six heures du matin pour l'armée. Toujours grand enthousiasme. Cent quinze mille enrôlements volontaires. Les militaires ont grande confiance; mais, moi, je meurs de peur.
Adieu, mon cher Panizzi; je viens d'envoyer cinq cents francs pour les blessés, et je vais en donner mille pour tuer des Prussiens.
CLXXXVIII
Paris, 11 août 1870.
Mon cher Panizzi,
Accusez-nous de folie, d'outrecuidance, de poltronnerie même, nous avons mérité tous les reproches, mais ne croyez pas à cette absurde histoire de la Belgique. Avez-vous lu la lettre du général Turr? Admettant qu'on eût voulu s'emparer de la Belgique, qui aurait pu s'y opposer avec la connivence de la Prusse?
J'ai vu avant-hier l'impératrice. Elle est ferme comme un roc, bien qu'elle ne se dissimule pas toute l'horreur de sa situation. Je ne doute pas que l'empereur ne se fasse tuer; car il ne peut rentrer ici que vainqueur, et une victoire est impossible. Rien de prêt chez nous. Tout manque à la fois. Partout du désordre. Si nous avions des généraux et des ministres, rien ne serait perdu; car il y a certainement beaucoup d'enthousiasme et de patriotisme dans le pays. Mais, avec l'anarchie, les meilleurs éléments ne servent de rien. Paris est tranquille; mais, si on distribue des armes aux faubourgs comme le demande Jules Favre, c'est une nouvelle armée prussienne que nous avons sur les bras.
Je suis de nouveau retombé pour être allé au Sénat hier et avant-hier; mais je ne crois pas que ce soit sérieux.
Adieu, mon cher ami; j'ai le cœur trop gros pour en écrire plus long; ne montrez pas ma lettre, je vous en prie.
CLXXXIX
Paris, 16 août 1870.
Mon cher Panizzi,
Le temps se passe pour nous dans une sorte d'agonie. On cherche à s'absorber, et les mêmes pensées désolantes vous poursuivent sans cesse. Les militaires pourtant paraissent conserver encore de l'espoir; mais le désordre est partout. Il y a en ce moment deux gouvernements qui sont loin de s'entr'aider. Le mouvement patriotique est grand, cela est incontestable, mais peu intelligent, j'en ai bien peur. Supposé que, dans les conditions très mauvaises où se trouve notre armée, nous eussions un grand succès; supposé même qu'on obligeât les Prussiens à repasser le Rhin, notre situation serait toujours très grave. Qu'il y ait une paix honorable ou honteuse, quel gouvernement pourra subsister en présence de cette immense insurrection nationale, à qui on a donné des armes et qu'on a exaltée au dernier point? Nous allons forcément à la république, et quelle république!