Lettres à M. Panizzi, tome II

Part 17

Chapter 173,824 wordsPublic domain

Adieu, mon cher Panizzi. Je pars dans trois semaines au plus tard pour Cannes. Voilà déjà l'hiver qui s'annonce par d'affreuses bourrasques. Je voudrais vous savoir au soleil, ou du moins à Bloomsbury square.

CLXVI

Paris, 2 octobre 1869.

Mon cher sir Anthony,

Les personnes pieuses sont consternées de la lettre du Père Hyacinthe, que vous aurez probablement lue. Avant-hier, le Père Gratry, qui est à côté de moi à l'Académie, me demanda ce que je pensais de cette façon d'écrire des lettres dans les journaux. Je lui ai répondu que le Père Hyacinthe et monseigneur Dupanloup me faisaient l'effet des rédacteurs du _Tintamarre_ et du _Figaro_ s'engueulant pour avoir des abonnés. Il a protesté contre la comparaison; mais, comme il déteste Dupanloup, je crois qu'elle ne lui a pas déplu. Tout cela prouve qu'il y aura une opposition dans le concile. Le Père Hyacinthe veut faire le Luther; mais il n'a pas la taille qu'il faut pour ce rôle, et le temps n'est plus aux grands schismes. Les probabilités sont, que le concile fera de la bouillie pour les chats.

Qui est le prince que Prim veut faire roi, ou plutôt qui est son père, et qui le gouvernera? On dit qu'il n'a que seize ans et qu'il a reçu une bonne éducation. Du temps de Joseph Bonaparte, les Espagnols disaient:

Que aqui no quéremos rey Que no diga bien: «Carajo!»

L'impératrice dit qu'elle sera de retour le 25 novembre; cela suppose une mer constamment bonapartiste, et l'absence d'imprévu. _Fiat!_

On pense que le Corps législatif sera convoqué de bonne heure, en novembre. Selon moi, je voudrais lui laisser faire un ministère, et, ce ministère fait, le dissoudre et convoquer une nouvelle Chambre. Très probablement elle serait meilleure que celle-ci, dont le moindre défaut est une excessive inexpérience. Mais je doute qu'on prenne ce parti. Il est question de faire un ministère plus fort, avant la prochaine réunion. Y parviendra-t-on? Je n'en sais rien; en tout cas, il vaudrait mieux, je pense, en laisser la responsabilité aux députés actuels.

Adieu, mon cher Panizzi. Avez-vous lu mon _Ours_[18]? Il n'a fait aucun scandale, et on tient pour certain qu'il n'y a eu dans l'affaire qu'une peur de femme grosse.

[18] Fait aujourd'hui partie des _Dernières Nouvelles_ sous le titre de _Lokis_.

CLXVII

Paris, 9 octobre 1869.

Mon cher Panizzi,

Voilà ce pauvre Libri de l'autre côté de l'Achéron. Ici, presque tout le monde croit qu'il a dépêché le Vrain-Lucas à M. Chasles, pour se venger de lui. Je n'en crois rien. Ledit Vrain-Lucas se défend d'avoir vendu des autographes à M. Chasles. Il lui vendait, dit-il, des _copies_, qu'il exécutait en fac-simile. «Un autographe de Molière, dit-il, sa signature au bas d'un reçu de fournisseur se vend plus de mille francs. Je lui ai vendu pour moins de deux mille francs vingt copies exactes de lettres de Molière.» Je doute que cette défense l'empêche d'aller fabriquer des chaussons dans quelque pénitencier.

La grande manifestation républicaine annoncée pour le 20 n'aura pas lieu. Les chefs ont eu peur. Cela n'empêche pas que la situation ne soit pas brillante. Le ministère est faible et on ne trouve personne pour le renforcer. D'un autre côté, les bourgeois commencent à s'effrayer un peu.

Ce qui se passe en Espagne est fait pour faire réfléchir. Madame de Montijo m'écrit les choses les plus déplorables. L'Espagne est maintenant divisée en trois zones allant de l'est à l'ouest. 1º Catalogne et Gallice, régime républicain; on brûle les églises, les archives, les châteaux. 2º Madrid et le centre, régime parlementaire, assez niais, pas méchant et, après tout, tolérable. 3º Andalousie, socialisme et communisme. Tous les propriétaires sont ruinés. Les paysans font la récolte des champs appartenant aux riches et quelquefois les obligent à acheter cette même récolte. Le tout accompagné d'assassinats, de vols et de viols, crimes naturels dans un pays si chaud.

M. le comte de R..., ayant eu la curiosité d'ouvrir la cassette de sa femme, fut surpris d'y trouver des lettres d'hommes de quatre mains différentes, non signées, mais offrant cette conformité qu'on s'y servait de la seconde personne du singulier. Il s'en est pris à l'écriture qu'il connaissait le mieux, ou, selon une autre version, à la plus fraîche en date, qui s'est trouvée celle d'un tout jeune homme, M. de X..., qu'il a transpercé d'un grand coup d'épée; puis il est allé en grande loge à l'Opéra avec sa femme, _magna comitante caterva_.

Adieu, mon cher don Antonio. J'espère que notre voyage ne sera pas trop retardé.

CLXVIII

Cannes, 28 octobre 1869.

Mon cher Panizzi,

J'avais fait prêter un serment épouvantable aux demoiselles d'honneur de l'impératrice et à ses deux nièces, de m'écrire de tous les ports, où le yacht impérial s'arrêterait; mais, jusqu'à présent, je n'ai eu qu'une lettre de Venise. Elle était remplie de points d'admiration. Les sérénades, les promenades en gondole, les glaces et l'enthousiasme du public ont beaucoup touché toutes les voyageuses. Madame de Nadaillac est, je crois, la seule qui se soit occupée du Titien et de Paul Véronèse.

J'attends avec beaucoup de curiosité des nouvelles de Constantinople, particulièrement des deux demoiselles turques, qu'on a données comme cornacs à Sa Majesté. Il paraît qu'elles parlent fort bien français; mais le curieux est de savoir si elles pensent en turc et si elles traduisent littéralement. En turc, au lieu de dire: «Je regrette de n'avoir pas fait telle chose, excusez-moi, etc.,» on dit «J'ai mangé de la...». En outre, les dames de Constantinople qui ont vu Caragheuz dans les harems, dès leur enfance, parlent des choses les plus secrètes avec une entière liberté. Je crois que les demoiselles d'honneur auront eu beaucoup de jolies choses à apprendre.

Le 26 s'est passé fort tranquillement. On avait des chassepots tout prêts, mais ils étaient cachés. Le public était disposé à se moquer de la République. On a hué une vieille femme et un fou, nommé Gagne, qui propose de guérir tous les _cors_ aux pieds du peuple en commençant par le Corps législatif, et, de plus, de manger les gens qui meurent, par mesure d'économie.

Il me semble qu'on fait, en ce moment, une expérience hasardeuse. On donne à ce peuple-ci une liberté comme jamais il n'en a possédé, et on se flatte qu'il ne fera pas de trop grosses sottises. C'est un peu comme un sage précepteur qui, pour guérir son élève de l'ivrognerie, le soûlerait tous les jours. Cela peut réussir; mais étant donnée l'_anima stupida_ sur laquelle se fait l'expérience, il y a tout à craindre pour le malade et pour le médecin, pour le dernier surtout.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne passez pas l'hiver en Écosse. Quant à vos douleurs de poignet qui vous empêchent d'écrire, ce genre de rhumatisme est appelé par les meilleurs auteurs _pigritia prava_. Soignez-vous pourtant.

CLXIX

Cannes, 7 novembre 1869.

Mon cher don Antonio,

J'ai refusé de dîner ce soir avec la princesse royale de Prusse, à qui j'avais envoyé un bouquet ce matin. Cela vous fera voir que je suis réellement malade. Si j'étais en état d'aller de château en château, mangeant des _grouse_ et des faisans, je n'essayerais pas d'apitoyer les gens sur mon sort, sous prétexte que j'ai des rhumatismes à la main droite. Le fond de la question est que je souffre aussitôt que j'ai mangé et que je ne vaux plus les quatre fers d'un chien.

J'ai déjeuné il y a trois jours chez Maure avec Thiers. Il est très changé, très vieilli, mais il commence à revenir au bercail. Il n'y aura bientôt plus que deux partis: celui de ceux qui ont des culottes et prétendent les garder, et celui de ceux qui n'ont pas de culottes et veulent prendre celles des autres. Je crois comme vous à une rencontre entre le chassepot et les socialistes. Toute la question est de savoir si le chassepot sera en état. Vous savez que cet instrument, dépourvu de ses appendices, cartouches, aiguille, etc., est fort inférieur à un bâton. On est poltron des deux côtés. Mon impression est que les bêtises des rouges ont commencé à effrayer les bourgeois. Si dans ce moment il y avait une émeute, ils (les bourgeois) aideraient au chassepot.

Adieu, mon cher Panizzi; ces dames me chargent de tous leurs compliments.

CLXX

Cannes, 4 décembre 1869.

Mon cher Panizzi,

Je suppose que vous êtes de retour à Londres et jouissant des charmes du _home_, dont on sent toujours le mérite après une absence prolongée. Comment les brouillards vous traitent-ils? voilà la question. Ici, ni le beau temps ni le soleil ne me font de bien. Je vais de mal en pire, m'affaiblissant tous les jours. Mes médecins y perdent leur latin. Ils me disent que, si je mangeais, je me porterais bien; mais je ne mange pas, parce que je me porte mal. Voilà le cercle vicieux où je suis. Le fond de la question est que ma vieille carcasse s'en va. Il faut en prendre son parti. Le monde, d'ailleurs, ne va pas si bien, pour qu'on le regrette beaucoup.

On dirait que le gouvernement et l'opposition font assaut de maladresse et d'étourderie. Le grand mal de la situation, c'est qu'il n'y a plus d'homme. Les orateurs abondent au contraire. On m'écrit de Paris que l'empereur montre beaucoup de tranquillité et même de gaieté. Il en faut un fonds considérable pour en avoir de reste dans ce temps-ci.

Les Irlandais ont pris vite leçon de nos rouges; mais je ne crois pas que M. O'Donovan-Rossa soit traité par le gouvernement comme on a fait ici pour Rochefort. Je me demande si l'attitude si menaçante de la populace dans presque toute l'Europe est une preuve de sa force, ou si elle ne tient qu'à la douceur avec laquelle on traite partout aujourd'hui les tentatives de violence. Probablement il y a, de la part de la canaille et de celle du gouvernement, beaucoup de poltronnerie.

M. Gladstone a de la peine à trouver des pairs. Pourquoi Édouard Ellice a-t-il refusé? Parce que son père avait refusé autrefois, mais il n'avait peut-être pas les mêmes motifs. On me dit que M. Grote a refusé aussi. C'est un signe du temps et des immenses progrès qu'a faits la démocratie dans la terre classique de l'aristocratie.

Adieu, mon cher Panizzi. L'_Ours_ dont je vous parlais, est le héros d'une nouvelle que je vous ai lue à Montpellier; mais je vous soupçonne d'avoir dormi tout le temps.

CLXXI

Cannes, 26 décembre 1869.

Mon cher sir Anthony,

Ne mangeant pas, je suis très faible, mais moins cependant que la logique ne semble l'exiger. La vérité est que l'animal s'affaiblit, et, s'il était moins coriace, il y a longtemps qu'il aurait donné sa démission. Je pense très souvent à ce moment-là, et je me demande s'il est très pénible, s'il vous vient des idées différentes de celles que vous avez en santé, en un mot, si vous avez beaucoup d'ennui à mourir? Vous me répondrez qu'il y a beaucoup de variété dans les morts, et que c'est une loterie où l'on gagne et où l'on perd. La difficulté est d'avoir un bon numéro.

Il y a un Prussien qui a inventé une drogue qu'on appelle chloral, dont on dit merveille. Cela vous fait dormir au milieu de toutes les souffrances possibles. Le docteur X..., ici, en a fait l'expérience l'autre jour sur le pauvre Munro; mais il s'est trompé dans l'administration du remède et lui a suscité une espèce de volcan dans le bras, où il lui avait injecté ledit chloral. J'espère que, avant le moment où j'en userai, on aura mieux appris à s'en servir.

J'ai eu des nouvelles de Rome assez curieuses. L'opposition se compose des évêques allemands, de quelques Français et de quelques Espagnols. Les plus extravagants sont les évêques américains, je dis les Yankees, et après eux, les Anglais. La personne qui m'écrit, et que je crois assez bien informée, ne doute pas qu'on ne fasse passer l'infaillibilité du pape et toutes les facéties _ejusdem farinæ_. Il en sera au concile comme au Corso, pendant la _Ripresa de' Barberi_. De méchantes rosses qu'on a beaucoup de peine à faire trotter, galopent avec fureur par émulation. De même les sept cents évêques vont prendre le mors aux dents par la contagion de l'exemple. Outre les évêques, il vient une grande quantité d'imbéciles qui croient fermement que le concile peut mettre un terme au malaise général et guérir tous les maux de la société. Ces niais-là ne contribuent pas peu à monter la tête aux niais mitrés et au respectable Père qui porte trois couronnes et dont la grande préoccupation est de faire le bonheur du genre humain. Il est très probable que de tout cela sortira quelque énorme brioche. Un schisme est-il possible aujourd'hui? Je ne le crois pas; mais il y aura maintes difficultés dans les ménages, car les femmes ont toujours grand'peur d'être excommuniées. Le plus probable, c'est que tous les gouvernements catholiques se mettront en hostilité contre le pape.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous parle du concile parce que la politique me fait horreur. Nous allons à tous les diables.

CLXXII

Cannes, 6 janvier 1870.

Mon cher Panizzi,

Je vous souhaite une heureuse année accompagnée de plusieurs autres. Je vais mal. Rien ne me soulage; je ne mange plus guère et j'ai même une répugnance extraordinaire pour toute espèce de nourriture. Mauvais symptôme! Ce ne serait rien si je ne souffrais pas, mais j'ai des jours bien pénibles et des nuits pires. Que voulez-vous! c'est un voyage difficile vers un pays qui n'est peut-être pas des plus agréables.

Je crois que vous accusez les jésuites à tort; non que je veuille les défendre, mais ce ne sont pas les plus mauvais entre les pères du concile. Ce n'est pas le fanatisme qui a jamais distingué les jésuites. Au contraire. Ils cherchent à vivre avec le monde et ils ont (ou du moins ils _avaient_) assez d'esprit pour ne pas s'opposer au courant. Ils savaient se conformer aux temps et aux usages. Aujourd'hui et particulièrement dans le concile, il y a une majorité d'imbéciles fanatiques. Les évêques allemands et les nôtres sont, je crois, jésuites ou jésuitisants; pourtant ils sont tout à fait opposés à l'infaillibilité et aux autres _prepotenze_ des évêques fanatiques. La majorité se compose de prélats _in partibus_, créatures du pape ou d'évêques italiens, espagnols, américains, tous gens plus ou moins irrités contre le gouvernement de leur pays. Ce sont en quelque sorte des émigrés qui ne demandent qu'à se venger, trop peu éclairés, d'ailleurs, pour savoir comment il faudrait s'y prendre. Le résultat de l'infaillibilité et d'un manifeste contre les lois politiques des pays constitutionnels, résultat qui me paraît probable, sera la séparation de l'Église et de l'État. Alors les abbés de bonne compagnie gagneront beaucoup d'argent, et tous les curés de village mourront de faim. Probablement il faudra augmenter la police et la gendarmerie.

Il paraît que le nouveau ministère cause une grande joie. Les fonds ont haussé de deux francs. A la bonne heure! Un tiers des nouveaux ministres est orléaniste, un autre tiers républicain; des gens d'affaires, je n'en vois pas. Leur éloquence même me semble fort problématique. Ils vont avoir Thiers pour mentor, et d'abord n'auront que les irréconciliables à combattre. Je crois qu'en peu de temps ils auront rendu l'administration impossible, d'où sortira une crise très favorable à la sociale. Voilà mes prédictions. Priez qu'elles ne se vérifient pas!

Adieu, mon cher Panizzi; ces dames et tous vos amis de Cannes vous envoient leurs souhaits et leurs compliments.

CLXXIII

Cannes, 16 janvier 1870.

Mon cher sir Anthony,

_Fructus Belli_, le fruit des Belles, comme traduisait un goutteux qui souffrait comme vous. Vos insomnies sans douleur me font envie. Les miennes sont très pénibles, mais ne parlons pas de nos maux. Tâchons de résister et espérons que, par l'intercession de nos saints, nous sortirons d'affaire sans trop de souffrances.

Connaissez-vous ce prince Pierre Bonaparte? C'est un mélange très bizarre de prince romain et de Corse; au demeurant, assez bon diable, mais de cervelle point. Il y a quelques années, par un froid très vif, lorsque toutes les rues étaient couvertes de neige, son valet de chambre fut pris d'une attaque de choléra. Le prince sauta sur un cheval non sellé, pour aller chercher un médecin, et, au premier tournant de rue, son cheval s'abattit, et lui se cassa la jambe. Cela vous peint l'homme. Il suffit de lire les deux dépositions pour croire à la sienne, bien que l'autre commence par dire qu'il n'a jamais menti. Si le prince Pierre était jugé comme tout citoyen par un jury d'épiciers, le verdict serait incontestablement: _Served him right_. Mais, aujourd'hui, les princes sont hors la loi, et je ne sais s'il trouvera des juges assez hardis pour l'acquitter.

Je me suis posé la question que vous vous faites à propos de cette affaire, et voici ce que j'ai fait. J'ai écrit à la princesse Mathilde et à quelqu'un de la maison de l'impératrice, qui probablement lui montrera ma lettre. Je pense que vous pourriez écrire à Piétri, secrétaire de l'empereur, pour lui dire quelle est en Angleterre l'opinion des honnêtes gens à ce sujet. Il ne manquera pas de communiquer votre lettre à l'empereur, à qui elle fera grand plaisir, j'en suis sûr. On peut aujourd'hui être poli pour les personnes couronnées sans risquer de passer pour courtisan. Dans peu de temps même, il faudra pour cela un degré de courage considérable.

N'est-ce pas bien ridicule de demander à un habitant de Londres une citation classique? Mais il n'y a pas ici de livre grec à vingt lieues à la ronde. Il s'agirait d'avoir un vers d'_Électre_, où Égysthe dit qu'il a appris qu'Oreste avait perdu la vie en tombant de son char. Il est mort dans un _naufrage équestre_, ἱππικοὶς ναυιγίοις. Il s'agirait d'avoir la phrase entière. Je pense que la première personne du British Museum que vous verrez vous trouvera le vers. Pardon de vous donner cet ennui; rien de pressé d'ailleurs.

Adieu, mon cher sir Anthony; mille amitiés et compliments.

CLXXIV

Cannes, 3 février 1870.

Mon cher sir Antonio,

Merci de votre lettre et de votre vers grec, qui fait justement mon affaire. N'avez-vous pas admiré que, dès le temps de Sophocle, on faisait des _concetti_? Égysthe dit qu'Oreste a fait un _naufrage équestre_, parce qu'il s'est cassé le cou en tombant d'un char. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.

Je n'ai rien à vous dire de satisfaisant sur ma santé. Comme toute cette machine humaine est mal inventée! Elle meurt petit à petit au lieu de s'éteindre comme une bulle de savon qui crève.

Je ne sais si vous avez suivi les discussions de notre Corps législatif. Si jamais le gouvernement parlementaire a été fait pour le bien d'une nation, ce n'est pas assurément pour le nôtre. Après quatre-vingts ans d'expérience, elle n'y comprend rien encore, ou plutôt lui est absolument antipathique. Le sentiment de tout Français s'oppose à ce qu'il prenne une initiative quelconque, et en même temps le pousse à critiquer tout ce qui se fait autour de lui. Il croit tout ce qui le flatte et nie tout ce qui le contrarie. Avez-vous rien vu de plus triste que cette discussion du traité de commerce, où chacun veut dire son mot, où chacun apporte quelque petit fait non vérifié, et où personne ne sait voir les choses froidement et sans passion?

On dit que l'empereur n'est pas sorti de son calme habituel et que ses nouveaux ministres sont enchantés de lui. Si les choses peuvent aller ainsi quelque temps, _smoothly_, peut-être à l'excitation ultralibérale, qui subsiste encore, succédera un dégoût profond du parlementarisme, comme il est arrivé en 1849. Mais là est un autre danger; peut-être, avant cela, les rouges feront-ils quelque sottise énorme. S'ils savent attendre, l'anarchie parlementaire leur livrera dans quelques années la société sans défense.

J'ai vu, il y a quelques jours ici, le frère de Bixio, qui m'a paru beaucoup plus raisonnable que je ne le supposais. Il dit qu'aussi longtemps que la France sera tranquille, l'Italie le sera également, mais que, s'il arrivait ici une révolution, elle passerait aussitôt les Alpes et ferait un mal irrémédiable. Il dit qu'on s'occupe peu du concile hors de Rome, et qu'on ne croit pas qu'on propose l'infaillibilité papale. Pantaleoni, qui est aussi venu me voir, pense à peu près de même. Mon confrère Dupanloup me paraît avoir des velléités de protestantisme.

La fille du duc de Hamilton qu'a épousée le prince de Monaco, et qui est enceinte, a quitté son mari et s'en est allée à Nice. D'autre part, les gens de Monaco menacent de s'insurger. On a aboli les impôts, mais cela n'a eu d'autre effet que de leur donner plus d'appétit. A présent, ils demandent que l'administration des jeux ne puisse prendre pour croupiers que des citoyens de Monaco; qu'on puisse jouer quarante sous au trente-et-quarante; enfin qu'on leur fasse un pont en fer. Oignez vilain, vilain vous poinct.

Adieu mon cher ami; donnez-moi de vos nouvelles.

CLXXV

Cannes, 27 février 1870.

Mon cher Sir Anthony,

Ce qui se passe à Paris n'est pas de nature à réjouir quelqu'un qui souffre des nerfs. Quel triste spectacle donne le Corps législatif en ce moment! Personne pour faire les affaires, tout le monde voulant parler, le ministère sans idée politique, la Chambre sans expérience, la majorité divisée, voilà le bilan de la situation.

Dans ce diable de pays, on a toujours la prétention d'afficher de grands principes, d'en faire beaucoup de bruit, sans trop s'inquiéter de la façon dont on les met en pratique. Un des ministres, homme de bon sens, M. Chevandier de Valdrôme, dit que le cabinet ne veut pas influencer les élections, qu'il se réserve seulement de faire connaître aux électeurs ceux qu'il regarde comme ses amis, ceux qu'il sait être ses ennemis. Cela est pratique et se fait aussi bien en Angleterre qu'en Amérique. Mais, à nous, il nous faut de grandes théories. M. Ollivier vient démentir son collègue et déclare qu'il ne se mêlera absolument en rien des élections. De là division de la majorité et augmentation des prétentions de la gauche. Où cela s'arrêtera-t-il?

Vous rappelez-vous le médecin *** qui demeurait à l'hôtel Chauvain et qui me donna une consultation chez vous, l'année dernière? Il m'avait donné des pilules, qui me faisaient grand bien. Ma provision étant épuisée, j'ai voulu en avoir d'autres et me suis adressé au pharmacien. Celui-ci demande une ordonnance de ***, qui ne veut pas m'en donner. Je ne sais ce qu'il a contre moi. Il n'avait pas voulu d'argent; peut-être voulait-il un cadeau, alors pourquoi ne pas le dire? Depuis M. Purgon, je n'ai pas vu de médecin plus ridicule.

Adieu, mon cher ami; soignez-vous et portez-vous bien, si vous pouvez.

CLXXVI

Cannes, 5 mars 1870.

Mon cher don Antonio,

Cet hiver, qui, même ici, a été très rigoureux, m'a fait le plus grand mal. C'est dommage que l'Égypte soit si loin. Il paraît que ce n'est qu'à la seconde cataracte qu'on ne sent plus l'hiver, et le froid est décidément le plus grand des maux. Que Dante a eu raison de mettre des baignoires de glace en enfer à l'usage des damnés!

Voilà Garibaldi qui finit comme les catins, par faire des livres. Il paraît que c'est toujours par là qu'on finit, quand on ne peut plus faire autre chose. Bien que je ne m'attende pas à un chef-d'œuvre, je compte le lire.