Lettres à M. Panizzi, tome II

Part 14

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Adieu, mon cher Panizzi. Que dit-on en Angleterre des affaires d'Orient? Cela prend rapidement les proportions d'une question européenne. Les journaux russes sont des plus belliqueux. Ils demandent la Gallicie et la Bulgarie pour commencer.

CXXXII

Paris, 27 septembre 1867.

Mon cher Panizzi,

J'espère que vous êtes rentré à Londres en bonne santé après vos courses dans le Nord. Si vous n'avez pas été plus favorisé que nous par le temps, je vous plains. Voici l'hiver qui s'avance à grands pas. On voit toute sorte d'oiseaux qui s'envolent vers le sud et les astrologues nous prédisent un hiver rigoureux.

J'ai fait une expédition à la campagne chez mon cousin, qui a un cottage à une douzaine de lieues de Paris. Je n'y suis resté que deux jours, et cela ne m'a pas trop bien réussi. J'ai trouvé que, après tout, l'air de Paris est encore plus respirable que celui de la Brie. Pourtant, je ne suis pas trop mal, considérant le temps et les circonstances aggravantes. Mais j'ai une nouvelle et sérieuse préoccupation: mes yeux m'inquiètent. J'ai envie et peur de consulter Liebreich, et, d'un autre côté, si je perds la vue, que diable deviendrai-je?

Je suis fort content de la décision de M. Ratazzi, et je crois qu'il a fait tout ce qui lui était possible de faire, en temps de révolution, avec cet enfant terrible trop bête pour sentir combien il est criminel. Après le congrès de Genève, il n'y avait plus qu'une sottise à faire, il ne l'a pas manquée.

J'ai eu des nouvelles de Biarritz. Tout le monde se porte très bien, et le prince impérial, qu'on avait fait malade, est à merveille. Il paraît qu'on vit fort retiré. Le temps est assez mauvais, ce qui me fait croire qu'on reviendra bientôt. M. Fould, qui avait écrit de Tarbes à l'empereur, en a reçu une lettre dont il est très content, c'est-à-dire qu'elle est des plus pacifiques et tout à fait à l'unisson des discours d'Amiens.

Tout le monde cependant ici croit à la guerre; mais, en vérité, je ne comprends pas pourquoi. Il me semble que, après l'évacuation de Luxembourg, nous n'avons pas de sujet de querelle avec la Prusse. Lui faire la guerre pour avoir gagné la bataille de Sadowa serait par trop absurde, et la conséquence inévitable serait de mettre toute l'Allemagne contre nous. D'un autre côté, je ne puis croire que M. de Bismark, qui est un homme de sens, et qui a fort à faire, essaye pour la seconde fois de jouer un va-tout en nous provoquant.

Après avoir prêché le respect des nationalités, nous ne pouvons honnêtement nous opposer à ce que l'Allemagne s'unifie, comme l'Italie. Il y a grande apparence que cette unification suscitera beaucoup d'embarras à la Prusse, qui, après avoir excité les passions révolutionnaires, cherche maintenant à les comprimer, et qui bientôt soulèvera des tempêtes. Ce n'est qu'alors que les chances seraient en notre faveur. Jusque-là, je crois la guerre impossible, je dis entre la Prusse et nous, car, du côté de l'Orient, il peut arriver telle chose qui amène une grande conflagration.

Adieu, mon cher Panizzi; mille compliments et amitiés.

CXXXIII

Paris, 9 octobre 1867.

Mon cher Panizzi,

Rien ne faisait présager la mort de M. Fould, qui semblait avoir une santé excellente, et qui, depuis sa retraite, avait repris des forces et menait la vie la plus saine et la plus active. Je ne sais rien encore sur la cause de sa mort. Son médecin, M. Arnal, était venu passer quelques jours à Tarbes, non pas pour lui donner des soins, mais pour respirer lui-même l'air des montagnes. Il l'avait quitté en bonne santé le matin même. Berger, qui était revenu de Tarbes la semaine passée, me disait, samedi dernier, qu'il n'avait jamais vu M. Fould plus gai ni mieux portant.

Je pense que l'empereur l'aura vivement regretté, d'autant plus qu'il a quelques petits reproches à se faire. Lorsqu'on pense à ce qu'est devenu le conseil privé, qui, en cas de régence, serait le gouvernement, on est effrayé. M. Fould était le dernier sur lequel on pût compter comme intelligence et dévouement.

Cette mort a produit ici une grande sensation et ajoute encore à la tristesse générale. Les funérailles auront lieu ici le 15, à ce que je crois; probablement alors la cour sera de retour à Paris. On dit qu'il fait mauvais temps à Biarritz et qu'on y vit de la manière la plus retirée.

Malgré le premier fiasco de Garibaldi, il ne me semble pas que les affaires du pape soient en bon état. M. Ratazzi aura-t-il la force de s'opposer à l'invasion? Sera-t-il soutenu? Tout cela est fort douteux. On dit, et je tiens le fait d'une assez bonne autorité, qu'on cherche en ce moment à persuader au pape qu'il vaudrait mieux, pour lui comme pour l'Italie, permettre que les troupes italiennes occupassent les provinces qui lui restent et qu'il se bornât à conserver Rome. Il faut convenir qu'il est difficile et surtout très dispendieux d'entretenir un cordon très étendu dans un pays de montagnes, où il est impossible de garder tous les sentiers, tandis que garder Rome même serait chose assez aisée. Je ne serais pas surpris qu'ici on donnât les mains à cet arrangement; mais, du côté du pape, on ne peut attendre que de l'opiniâtreté. Il a du courage, du penchant même pour le martyre; mais de sens commun, pas l'ombre. C'est une tête aussi creuse que celle de Garibaldi.

Adieu, mon cher Panizzi. J'espère que vous pensez à Cannes pour cet hiver. Tous les astrologues prédisent qu'il sera rigoureux.

CXXXIV

Paris, 15 octobre 1867.

Mon cher Panizzi,

Je suis allé hier à l'enterrement de notre pauvre ami, qui était un des plus vraiment lugubres que j'aie vus, malgré la pompe que les ministres ont voulu déployer à son occasion.

Quant aux causes de la mort de M. Fould, on n'en sait rien, et les médecins ne me paraissent pas mieux instruits. Il s'est plaint d'un peu de malaise avant le dîner, et s'est couché vers cinq heures. Il a pris un bouillon et fumé un cigare et s'est arrangé pour dormir en disant à son valet de chambre de n'entrer que lorsqu'il sonnerait. A sept heures est venu un télégramme. Son domestique est entré doucement dans sa chambre, a cru qu'il dormait et a déposé la dépêche sur sa table de nuit, sans faire de bruit. Une heure et demie après, on est rentré. Il était exactement dans la même position, mort et déjà froid. C'est la mort de notre ami Ellice, aussi douce, mais venant bien plus tôt. Il avait pris toutes ses dispositions pour sa mort assez longtemps auparavant.

On est inquiet des affaires de Rome. M. Ratazzi dit qu'il ne peut avoir un cordon de soixante-quinze lieues qui ne puisse être traversé quelque part, et demande à faire occuper les provinces encore papales, de façon à n'avoir que la banlieue à garder. Ici, c'est un déchaînement furieux contre le gouvernement italien, qu'on accuse de manque de foi. Je le crois plus coupable de faiblesse que de manque de foi; mais la conduite qu'on tient avec Garibaldi est honteuse. Si cet imbécile a le pouvoir de se moquer des lois et des traités, il serait plus simple de le faire dictateur. On croit que, s'il n'y a pas d'insurrection à Rome, les choses peuvent encore s'arranger.

Vous ai-je dit le mot du prince à Saint Jean de Luz? Leur canot, par une nuit très obscure (un prêtre était à bord), a donné contre un rocher. La nuit était si noire, que personne n'a vu le pilote, qui était à l'avant, tomber et se fracasser la tête et se noyer. Les matelots se sont jetés à la mer, ayant de l'eau jusqu'aux aisselles et par-dessus la tête, quand la vague déferlait. Ils ont porté ainsi le prince sur le rocher, trempé jusqu'aux os. L'impératrice lui criait: «N'aie pas peur, Louis.» Il a répondu: «Je m'appelle Napoléon.» Cela m'a été conté par deux témoins, Brissac et M. de la Vallette.

Adieu, mon cher Panizzi. Graissez vos bottes pour Cannes. L'hiver s'annonce mal.

CXXXV

Paris, 25 octobre 1867.

Mon cher Panizzi,

Je suis allé lundi dernier à Saint-Cloud pour faire ma cour. J'ai trouvé l'empereur engraissé et très bien portant. Le prince impérial est très hâlé; mais il court à présent comme s'il n'avait jamais été malade. L'empereur et l'impératrice m'ont parlé de M. Fould avec beaucoup de sensibilité et comme s'ils sentaient bien la perte qu'ils ont faite. Mais on s'aperçoit toujours trop tard de l'utilité de certaines personnes.

L'empereur d'Autriche a été fort bien reçu; on dit qu'il commence à apprécier M. de Beust. Sa lettre à la municipalité de Vienne et sa réponse aux évêques sont bonnes.

Les affaires d'Italie causent ici beaucoup d'_excitement_. On les croit finies; j'en doute. C'est un cas dont on dirait en Corse: _Si vuol la scaglia._ La scaglia, vous l'ignorez peut-être, est l'antique pierre à fusil des temps héroïques. Il est déplorable que deux vieux imbéciles, aussi têtus l'un que l'autre, menacent la paix du monde. Je n'y vois qu'un remède, c'est de les enfermer ensemble dans une île déserte et de les y laisser jusqu'à ce que l'un ait converti l'autre. On accuse Ratazzi de trahison. Je crois qu'il n'a été que faible et impuissant. Mais comment se fait-il que dans un pays où l'on n'a pas l'habitude de se payer de mots comme en France, les phrases de Garibaldi et de Mazzini produisent tant d'effet. _Words, words, words!_ comme dit Hamlet.

Adieu, mon cher Panizzi; je suis assez souffrant depuis quelques jours, bien que le temps soit assez beau et pas froid.

CXXXVI

Cannes, 28 novembre 1867.

Mon cher Panizzi,

Je suis fâché de vous savoir souffrant de rhumatismes et mélancolique par-dessus le marché. La politique, sans doute, n'est pas de nature à rendre fort gai; mais il faut laisser _reges delirare_ et se consoler en les sifflant.

Il y a ici un grand nombre d'Anglais et un plus grand encore d'Anglaises. On nous dit que lady Palmerston ne viendra pas et que sa petite fille est hors d'état de faire le voyage. Nous avons ici lady Houghton; mais je ne l'ai pas encore vue. Son mari, à ce que je vois, tient de mauvais propos sur l'expédition d'Abyssinie. Quel est le Napier qui la commande? et qu'est-il au William Napier que j'ai connu, l'auteur de la _Guerre de la Péninsule_? Je désire fort qu'il réussisse; mais je ne voudrais pas être dans la peau du consul anglais et des collectionneurs de plantes et d'insectes que le roi Théodore tient en prison.

Nos journaux trouvent qu'on a trop pendu à Manchester. Il paraît qu'on a mal pendu; mais, si on avait cédé et fait grâce après les processions et le tapage fait au Home-Office, il n'y avait plus qu'à mettre la clef sous la porte. Je suis porté à croire que la leçon profitera, et elle était bien nécessaire.

Je suppose qu'on a dit aujourd'hui bien des bêtises au Sénat sur les affaires d'Italie et que mes collègues n'auront oublié rien de ce qu'il faut pour être canonisé. C'est une raison de plus pour me réjouir de n'être pas à Paris. Je ne sais pas si les interpellations seront admises au Corps législatif; mais, à la contradiction près, croyez qu'on y tiendra le même langage, et que la majorité sera beaucoup plus papaline que le gouvernement. C'est, au fond, l'opinion de la grande majorité, et les opposants sont pour la plupart pires que les papalins. Grâce à la polémique des journaux, il n'y a que deux partis: cléricaux ou fénians. Lorsqu'on veut naviguer entre Charybde et Scylla, on a tout le monde contre soi.

Adieu, mon cher Panizzi; tâchez de vous guérir et tenez pour certain que vous y réussirez plutôt ici que dans Bloomsbury square.

CXXXVII

Cannes, 10 décembre 1867.

Mon cher Panizzi,

Je vous trouve courageux d'accepter[14] en ce moment ce qu'on vous offre. Je crois que je vous conseillais d'accepter la première fois. Aujourd'hui, il y a toutes les raisons qui vous ont déterminé à refuser, raisons dont, à mon avis, vous vous exagériez l'importance. Il y a de plus la très grande probabilité que vous ne pourrez pas être utile au point où les choses sont arrivées. Mais la seule objection valable, ce me semble, c'est que vos habitudes anglaises et votre respect des lois vous feront faire énormément de mauvais sang, au milieu de gens en révolution. Si vous étiez plus jeune, je vous dirais: Luttez! A présent que vous avez fait vos preuves en matière de lutte, et que vous avez gagné _otium cum dignitate_, je vous vois avec peine descendre dans l'arène. Je ne sais ce que l'avenir nous réserve. Pour ma part, je le vois fort sombre. Le combat s'engage entre deux engeances que je déteste également, les révolutionnaires et les cléricaux. Ce sont les folies des premiers qui ont donné tant de puissance aux seconds, puissance probablement éphémère, mais à laquelle succédera l'anarchie la plus terrible. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne vois nulle part de têtes politiques pour diriger les honnêtes gens. Nos Chambres sont arrivées à un état de surexcitation incroyable, et entraînent le gouvernement. Nigra avait bien raison de dire que l'empereur était le seul ami qu'eût l'Italie en France. Garibaldi et la majorité se mettent à la traverse de ses desseins.

[14] On se rappelle que, quelques années auparavant, les fonctions de sénateur avaient été offertes à M. Panizzi par le gouvernement italien, et qu'il avait alors cru devoir décliner cet honneur. Mais l'offre ayant été réitérée, il revint sur sa détermination et fut nommé au Sénat le 12 mars 1868.

Nous avons ici grande foule d'Anglais. J'ai rencontré hier lord et lady Elcho, avec une très jolie fille à eux. Je l'ai trouvé très alarmé de ce qui se passe en Angleterre et des progrès que la démocratie y fait. Le fénianisme n'est pas une plaisanterie. Je vois dans mon journal, que ces messieurs ont fait sauter des murs et tué ou blessé quantité de gens pour délivrer un des leurs de la prison de Clerkenwell. Le ton des journaux irlandais, les processions funèbres et les excitations à l'assassinat sont des choses nouvelles en Angleterre. Espérons que cela ne s'acclimatera pas.

Lorsque vous verrez lady Palmerston, veuillez trouver moyen de me rappeler à son souvenir et de lui faire mes compliments de condoléance.

Nous avons eu de la neige ici, pendant tout un jour! Mais le reste du monde était alors gelé. Ici, cette neige n'a fait du mal qu'aux insectes et à moi. Je suis toujours fort souffreteux.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. A bientôt, j'espère; car vous ne pouvez pas ne pas vous arrêter ici en allant à Florence[15].

[15] M. Panizzi fut à ce moment gravement malade à Londres, et la correspondance resta interrompue jusqu'en mars 1868.

CXXXVIII

Cannes, 8 mars 1868.

Mon cher Panizzi,

On me parle d'un remède étrange, qui a guéri un de mes amis. Il s'agit de bains d'air comprimé qu'on donne à Montpellier. Mon ami m'assure qu'après une douzaine d'heures passées sous une cloche, où l'on comprime l'air, il s'était trouvé le poumon complètement libre d'un emphysème qui allait l'obliger à quitter son métier d'avocat, et qui lui faisait souffrir toutes les misères imaginables. Je pense faire l'expérience ce printemps. Si vous voulez m'y tenir compagnie, vous aurez une très belle bibliothèque, celle de la duchesse d'Albany, de beaux tableaux et une admirable cuisine, outre un assez beau pays.

J'ai la douleur de vous devoir quatorze shillings. Si vous ne venez pas en France cette année, indiquez-moi comment vous rembourser; autrement, si la cloche à air comprimé ne fait pas son office, je crains fort de mourir votre débiteur. J'ai envie, pour m'acquitter, de vous léguer les ouvrages de dévotion que je possède.

Adieu, mon cher Panizzi. Édouard Fould est venu passer quelques jours avec nous pendant les vacances de la Chambre. J'attendais Du Sommerard; mais il est malade des suites de l'Exposition. Je tâcherai de passer ici le reste du mois; mais cela dépend un peu de ce que décidera Jupiter.

CXXXIX

Cannes, 19 mars 1868.

Mon cher Panizzi,

Vous avez accepté dans le moment où vous le deviez. L'important, c'est que vous n'usiez de votre chaise curule que de la façon dont j'use de la mienne, lorsque votre santé vous le permettra. M. d'Azeglio m'avait déjà annoncé votre nomination, et elle a été publiée dans un journal français. Je suis sûr qu'elle sera approuvée par tout le monde, de l'autre côté de la Manche comme de celui-ci.

Je ne sais si vous suivez les débats de nos Chambres. Le gouvernement donne des verges pour se faire fouetter à des gens qui les prennent avidement, de la plus mauvaise grâce du monde et sans dire merci.

Sauf un petit mouvement républicano-légitimiste à Toulouse, la loi sur le recrutement de l'armée a été très bien reçue, et dans ce pays-ci avec une sorte d'enthousiasme. Il paraît qu'il en est de même partout et que la bosse belliqueuse des Gaulois n'est pas renfoncée; mais il n'est pas question de guerre encore, et j'espère même qu'il n'en sera plus question, _me vivo_. Les affaires européennes sont beaucoup moins brouillées qu'on ne le craignait, et la Russie même paraît rentrer ses cornes pour quelque temps. C'est que chacun a fort à faire chez soi.

On m'a conté aujourd'hui une assez bonne histoire de mistress Norton et de lord Suffolk. Elle voulait lui faire acheter je ne sais quoi, dans une vente de charité. Il s'excusait, disant que cela coûtait trop cher. _Don't you know I am the prodigal son.--No, I thought you were the fat calf._

Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et passez votre temps le plus innocemment que vous pourrez.

CXL

Cannes, 4 avril 1868,

Mon cher Panizzi,

Comment vous traite le printemps? Et d'abord avez-vous un printemps? On me dit des choses épouvantables du temps que vous avez dans le Nord. C'est ce qui m'a obligé à demeurer ici jusqu'à présent, et je ne m'en trouve pas plus mal. Ensuite, je ne vois pas trop ce que je ferai. Je balance, incertain entre retourner à Paris, ou bien aller à Montpellier ou à Lyon essayer de l'air comprimé, bien que je n'en attende guère un bon résultat. Si je vais en droite ligne à Paris, je serai obligé d'aller plus tard à Montpellier; mais au moins j'aurai rempli mes devoirs sénatoriaux, et j'étoufferai avec une bonne conscience. Je ne sais pas trop si c'est une grande consolation.

Je lis avec intérêt la discussion du Parlement. M. Gladstone et lord Stanley sont d'habiles orateurs. Il me semble que l'un et l'autre, selon l'habitude parlementaire, sont parfaitement à côté de la question. Tout est fiction dans le système constitutionnel, et on fera un jour une histoire assez curieuse des questions qui ont été traitées dans ce monde sans qu'on en parlât. Au reste, qui est-ce qu'on trompe? comme dit Basile. Tout le monde sait à quoi s'en tenir. Ce qui me paraît certain, c'est qu'un bénéfice en Irlande ne vaut pas grand'chose à présent. Mais la concession inévitable satisfera-t-elle les Irlandais? j'en doute fort, et, de plus, je ne sais s'ils sont gens à être jamais satisfaits.

Je suis frappé de voir avec quelle rapidité le vieil édifice anglais se démolit. Le premier indice que j'ai remarqué fut lorsqu'on permit d'aller en bottes à l'Opéra. Il en est de même partout en Europe, voire de l'autre côté de l'Atlantique. La fameuse constitution américaine s'en va à tous les diables, et la guerre civile qui vient de finir n'a été qu'un prélude, croyez-le bien, à d'autres exercices du même genre.

Ici, les petites explosions républicaines de Toulouse et de Bordeaux ont montré que le parti rouge est toujours actif, aussi insensé et aussi bête qu'autrefois; mais on s'applique à lui rendre les voies faciles.

Il paraît que notre saint-père le pape a manqué, l'autre jour, passer dans un monde plus digne de lui. Il y a eu un moment de très vives alarmes, mais on dit qu'à présent il va bien. Il a aux jambes je ne sais quelle vilenie qui peut tout d'un coup lui jouer un tour. D'ailleurs, il approche beaucoup des années de saint Pierre. _Non videbis annos Petri._ Ne serait-ce pas un grand miracle s'il manquait à la prédiction?

Nous avons eu à l'Académie la réception de l'abbé Gratry. Je doute que vous lisiez ces fadaises. Jamais on n'a dit plus de platitudes. Jamais curé de village n'a débité de sermon plus vulgaire.

Adieu, mon cher Panizzi. Je voudrais bien savoir vos projets pour cet été; car il y a longtemps que je ne vous ai vu, et je suis devenu si peu remuable, que le moindre voyage m'effraye. Ne pourrions-nous pas, nous armant tous deux de notre grand courage, nous arranger pour nous rencontrer dans quelque _Camp du drap d'or_? Selon toute apparence, notre session durera jusqu'en juillet. Irez-vous voir la fin de la vôtre? Je vous conjure de ne pas attendre l'hiver à Londres et les recrudescences de rhumatismes qui ne vous manqueraient pas.

CXLI

Montpellier, 25 avril 1868.

Mon cher Panizzi,

Vous aurez lu peut-être les discours de Jules Favre et de Rémusat à l'Académie. Vous qui connaissiez Cousin, ils ont dû vous amuser. C'est ainsi qu'on écrit l'histoire.

Mon ami Narvaez vient d'entrer en paradis, ayant une absolution spéciale du pape. C'est une grande perte pour l'Espagne, où vous pouvez compter sur des pronunciamientos. Narvaez n'avait pas toujours été si bien avec notre sainte mère l'Église. Il y a quelques années, à la suite d'une querelle avec Rome, il avait mis la main sur l'argent de la _bula de cruzada_. Les gens pieux, en Espagne, payent quinze sous pour ne pas faire maigre, et cette permission s'appelle bulle de croisade, parce que, pour avoir le privilège de faire gras, on s'engage à se croiser ou à payer quinze sous. Narvaez, se trouvant possesseur d'un très bon magot, en fit bon usage. Il en donna des pensions à tous ses amis et amies. Il n'y avait pas une proxénète à Madrid, qui ne fût pensionnée sur la bulle. Cela vous montre combien le saint-siège est miséricordieux.

Ce qui n'est pas moins curieux, c'est la lettre de Kerveguen à Mazzini et la réponse de ce dernier, attestant que les fonds secrets italiens servaient à payer des journalistes français. Quelle canaille que tout ce monde qui fait l'opinion en Europe et décide des affaires publiques. Cela n'empêche pas que tout épicier, soumis au régime d'un seul journal par jour, prend, au bout d'un mois, l'opinion de sa feuille, et vote en conséquence.

Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous que tout ce qui se passe en Angleterre m'étonne et m'effraye! Un ministère en flagrante minorité qui ne veut pas s'en aller; d'autre part, ces concessions faites à l'Irlande et au catholicisme, payées par de nouvelles tentatives des fénians. Comme cela ressemble peu à la vieille Angleterre d'autrefois! Y a-t-il des prophètes assez clairvoyants pour dire quel sera le résultat des prochaines élections? Il me semble, mon cher ami, que le Vésuve se prépare à quelque grande explosion. Quand j'avais des poumons, cette perspective m'aurait paru attrayante. Je vous avoue que je voudrais que l'explosion fût ajournée jusqu'après mon enterrement.

CXLII

Paris, 28 mai 1868.

Mon cher Panizzi,

Je suis à Paris depuis plusieurs jours et je vous aurais écrit plus tôt si j'en avais été capable; mais j'ai passé mon temps dans des rages rentrées, et j'éprouvais le besoin de manger un cardinal.

Si vous avez lu nos journaux, vous aurez vu les faits et gestes de ces messieurs, et leurs prétentions d'avoir des médecins orthodoxes et bons catholiques. Il y a au Sénat une certaine quantité de vieux généraux, qui, après avoir usé et abusé de la vie, sont à présent tourmentés de la peur du _grim gentleman below_, et dont les cléricaux font ce qu'ils veulent. Si nos cardinaux n'étaient pas des hommes si médiocres, ils auraient gagné la bataille; mais ils ont été si maladroits et si étourdis, qu'ils ont fait un fiasco honteux.