Lettres à M. Panizzi, tome II

Part 13

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Il y a toujours beaucoup d'inquiétude et un peu d'agitation. Si cela dure, je crois, _that our monkey will be up_, et cela me fait plaisir. Si nous baissions la tête, je nous tiendrais pour perdus à jamais.

A présent, voici la situation. L'empereur a fait venir lord Cowley et lui a donné l'assurance qu'il n'avait aucune idée d'hostilité, aucune envie d'accroître le territoire français du côté de l'Allemagne, qu'il ne tenait pas du tout aux deux cent mille Luxembourgeois, mais qu'il ne voulait pas qu'une puissance étrangère tînt garnison hors de ses États, et sur la frontière de France. En résumé, il a prié l'Angleterre d'intervenir auprès de la Prusse, avec la proposition soit de raser la citadelle et de laisser le duché à la Hollande, soit d'y mettre une garnison hollandaise, soit d'annexer le duché à la Belgique, mais, en tout état de cause, de retirer la garnison prussienne. Il semble que lord Stanley trouve la proposition convenable et on dit aujourd'hui même que la reine avait écrit _propria manu_ au roi de Prusse. C'est en effet du côté dudit roi qu'est la plus grande difficulté. M. de Bismark est, dit-on, très pacifique, il est vrai qu'il _rows one way and looks another_.

La Russie assez froide, d'abord, paraît s'être réunie ensuite à la manière de voir de l'Angleterre. D'ailleurs, des deux côtés, anglais et russe, il y a, comme il paraît, une certaine coquetterie à notre égard en vue de l'éclosion assez prochaine vraisemblablement de la question d'Orient. Des gens bien informés me disent que l'empereur, selon son habitude, est tout à fait d'accord avec l'Angleterre sur cette diabolique question orientale, et cela me fait plaisir.

J'ai vu aujourd'hui chez M. Fould un des médecins du prince impérial qui nous a dit qu'il allait parfaitement bien. Il paraît qu'on ne veut pas encore panser la plaie de peur d'un retour de l'accident qui est déjà arrivé. D'après le médecin, c'était un luxe de précaution.

Adieu, mon cher Panizzi. M. Fould a gagné plusieurs prix avec les chevaux que vous avez vus à Tarbes, et ces triomphes le consolent tout à fait, comme il semble, de la perte de son portefeuille.

CXIX

Paris, 6 mai 1867.

Mon cher Panizzi,

Toutes les apparences sont en faveur de la paix, et lord Stanley y aura une bonne part. Représentez-vous ce qui serait arrivé, si lord Russell eût été ministre des affaires étrangères.

On annonce comme à peu près certaine l'arrivée du roi de Prusse à la fin de ce mois, et, bientôt après, celle de l'empereur de Russie. Avec le roi de Grèce, le frère du taïcoun du Japon et le pacha d'Égypte, cela fera une table d'hôte aussi amusante que celle que trouva Candide à Venise.

A peine une épine est-elle hors du pied, qu'il en entre une autre. La question d'Orient mûrit rapidement et bientôt nous en aurons des nouvelles. Ici, on a décommandé les réserves, mais on fabrique des fusils avec beaucoup d'activité; on dit que le mois prochain on en fera cinq à six mille par jour. On en a commandé partout, et ce qu'il y a de curieux, c'est que les meilleurs se font en Espagne.

Je ne suis pas trop mal depuis quelques jours que le printemps s'est déclaré pour tout de bon. Il fait même trop chaud. Cependant je mène toujours la vie d'anachorète. Je ne sors jamais le soir, je ne dîne jamais en ville et j'ai absolument renoncé au monde. J'ai en ce moment mon domestique malade, ce qui me contrarie beaucoup. On me promet que ce n'est qu'une grippe qui n'a rien de grave. Il n'y a pas dans les petites misères humaines d'ennui plus grand que de changer d'habitudes et de serviteurs.

Un des honnêtes gens qui viennent quelquefois me tenir compagnie, avait vu Nigra chez le prince de Metternich, où son entrée avait fait sensation. Il paraissait être dans la maison sur un très bon pied. Je vois que M. d'Azeglio assistera au congrès de Londres et je m'en réjouis en le supposant un avocat de plus pour la paix.

Nous attendons des dépêches télégraphiques de Londres, au sujet de la grande manifestation réformiste de M. Beales. Il me semble que cela passe la permission, et il serait bien temps qu'on mît à la raison toute cette canaille qui se mêle de ce qui ne la regarde pas.

Il est probable que vous ne serez ici que vers les premiers jours de juin; car vous avez encore bien du chemin à faire et des occasions de vous arrêter. Vous arriverez au moment le plus brillant de l'Exposition, avec toutes les têtes couronnées. Je vous ai dit que j'avais déjeuné il y a huit jours avec Leurs Majestés, qui m'ont demandé de vos nouvelles. Si vous êtes à Paris en juin, il est probable que vous serez engagé à Fontainebleau. Le prince impérial est allé à Saint-Cloud. Il est tout à fait bien à présent.

Adieu, mon cher Panizzi; amusez-vous pour deux; car, moi, je ne m'amuse guère.

CXX

Paris, 17 mai 1867.

Mon cher Panizzi,

Je suppose que vous êtes toujours à Florence, attendant sir James; mais je crains que vous ne tardiez tant, que vous ne trouviez plus personne à Paris. On me dit qu'on commence à partir pour la campagne. Cette grande quantité de princes, empereurs, taïcouns qui nous envahit est bien faite pour effaroucher les Parisiens pur sang.

L'article qui a fait sensation ici et à Londres est dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 avril, signé «M. Collin»[13]. Il traite des _trade's associations_ et de la situation actuelle de l'Angleterre. Je l'ai donné à lire à la comtesse Téléki, qui en a été très frappée et ne comprend pas qu'un étranger sache et comprenne tant de choses curieuses; mais le plus remarquable, selon moi, c'est la façon dont tout l'article est fait, disposition, style, etc. Enfin je trouve qu'il y a là dedans quelque chose de supérieur. Je regrette qu'au lieu de s'occuper de mathématiques et surtout de bibliophilie, il ne se soit pas borné à faire du journalisme.

[13] Pseudonyme qui cachait le nom de M. Libri.

Vous aurez, quand vous viendrez à Paris, une fort jolie petite maison à vous, rue du Faubourg-Saint-Honoré, que M. Fould avait fait construire pour son fils encore garçon, avec une porte mystérieuse sur la rue, dont j'espère que vous n'abuserez pas.

Adieu, mon cher Panizzi; nous avons depuis quelques jours un temps d'hiver qui me désespère. Je voudrais bien que, pour votre arrivée ici, vous fussiez un peu mieux traité. Je n'ai pas entendu parler de M. Gladstone, qu'on attendait à Paris ces jours-ci.

CXXI

Paris, 24 mai 1867.

Mon cher Panizzi,

Il me semble, au sujet de votre logement à Paris, qu'il ne serait pas très convenable de ne pas accepter celui que vous offre M. Fould. Où avez-vous pris que ce fût une maison entière? C'est un petit appartement de garçon que M. Fould avait fait faire, comme je vous l'ai déjà dit, avant que son fils fût marié, et qui est juste ce qu'il faut pour un personnage de votre poids. Il y a une entrée particulière sur la rue, _pour introduire en secret les concubines_. M. Fould compte sur vous, et vous auriez tort, je crois, de vous excuser.

Le prince impérial va bien. Il est établi à Saint-Cloud, ce qui vaut bien mieux pour lui que la vie de Paris et des Tuileries.

Que dites-vous du voyage du sultan à Paris? Cela a l'air d'un opéra-comique. Je pense que tous ces grands personnages viennent voir mademoiselle Thérésa et mademoiselle Menken. Ces dames font de très brillantes affaires et ont augmenté leurs prix, comme les bouchers; elles vendent comme eux de la viande fraîche, ou soi-disant telle.

Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons un temps exécrable. Il fait plus froid que le pire jour de janvier à Cannes. On nous dit à l'Institut, que c'est une année exceptionnelle, comme il y en a deux par siècle, revenant à un intervalle régulier, et que c'est 1816 qui revient en 1867. Je regrette bien d'avoir subi deux fois pareille misère. Je vois, comme consolation, qu'il a neigé deux jours de suite à Londres.

CXXII

Paris, 26 juin 1867.

Mon cher Panizzi,

J'ai déjeuné samedi avec deux personnes très fatiguées de leurs corvées passées et se préparant aux corvées à venir, _monsieur_ souffrant de rhumatismes, _madame_ d'un gros rhume, assez bien l'un et l'autre cependant. Ils m'ont demandé de vos nouvelles. Le fils va parfaitement et court comme une personne naturelle.

Je vous engage à lire, dans _le Moniteur_ d'aujourd'hui, le discours de Sainte-Beuve au Sénat. Il vous amusera. Il est impossible d'avoir plus d'esprit; mais il a sacrifié le fond à la forme et a dit tout ce qu'il fallait pour rendre impossible le vote qu'il demandait. Où s'arrêteront les cléricaux?

Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous quelque chose du grand concile qu'ils font à Rome?

CXXIII

Paris, 30 juin 1867.

Mon cher Panizzi,

Voici un récit qui vous plaira peut-être. M. le préfet de la Seine a invité le roi des Belges à dîner avec le conseil municipal. Il a pris sans façon le bras de la reine, et, se tournant vers le roi: «Roi des Belges, donnez le bras à madame Haussmann.»

Je suis mieux de santé, mais non pas assez bien cependant pour entreprendre le voyage de Londres, et, quoique nous soyons très amis, je ne voudrais pas vous donner l'embarras de ma carcasse, si je venais à la laisser dans Bloomsbury square; d'ailleurs, on m'a violemment pressé d'aller à Biarritz. Je m'en suis défendu et m'en défendrai tant que je pourrai; mais vous comprendrez qu'il serait assez mal à moi de refuser, et d'aller autre part. Si dans cette affaire je n'avais qu'à suivre mon goût à moi, je partirais dès demain sans voir même le sultan; mais il faut faire son métier de courtisan.

Madame de Montijo est à Paris depuis trois ou quatre jours. Elle est logée avenue Montaigne; la duchesse de Mouchy et je ne sais qui encore occupant les maisons de sa fille. Elle va très bien et il me semble qu'il y a un peu d'amélioration à ses yeux.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie jusqu'à l'automne.

CXXIV

Paris, 5 juillet 1867.

Mon cher Panizzi,

Maximilien a eu le sort de bien des aventuriers. Il est une des victimes de notre saint-père le pape, qui déjà a fait tant de mal à sa famille. Le diable, c'est que, quoi qu'on dise et qu'on fasse, une partie de la responsabilité retombe sur nous. Hier, on disait (mais heureusement sans qu'on pût dire de quelle source) que les Mexicains avaient assassiné notre ministre à Mexico, ce qui nous ajouterait des embarras nouveaux. Ce serait un cas comme celui du consul pris par le roi Théodoros d'Abyssinie. Il n'y a que les Yankees et le _Lynch Law_ qui puissent venir à bout des Mexicains. C'est une race tellement pourrie, qu'il n'y a plus d'espoir de la régénérer. Il faut l'exterminer pour faire quelque chose du pays. Je crains bien qu'on en soit venu en Espagne à une situation presque aussi mauvaise. Tout ce que j'apprends tend à prouver que la gangrène est partout.

Adieu, mon cher Panizzi. Le sultan a eu une peur bleue dans le chemin de fer. Il disait d'arrêter, il voulait descendre, il a crié et pleuré en faisant ses trente lieues à l'heure. Il est fort poli ici, et dit des choses aimables à tout le monde, ou bien Fuad Pacha les lui fait dire.

CXXV

Paris, 11 juillet 1867.

Mon cher Panizzi,

Je ne sais si vous avez eu connaissance de cette misérable querelle de Sainte-Beuve avec M. Lacaze au Sénat. Cela s'envenime tous les jours. On vient de mettre à la porte les élèves de l'École normale qui étaient allés complimenter en corps Sainte-Beuve. Grâce aux trompettes des journaux l'École de droit et l'École de médecine vont faire une démonstration du même genre. Pour augmenter les embarras du ministre de l'instruction publique, son fils est allé hier souffleter un journaliste, ce qui est une sacro-sainte personne aujourd'hui. Tout est, dans ce temps-ci, à la débandade, faute de commandement.

On a présenté au Corps législatif une loi sur le droit de réunion qui ne peut être discutée cette année faute de temps matériel. Voilà que les ouvriers du faubourg Saint-Antoine, pour montrer combien cette loi est utile et bonne, demandent à se réunir pour célébrer le 14 juillet, c'est-à-dire l'anniversaire de la prise de la Bastille. Vous qui connaissez le bon sens et la tranquillité de nos ouvriers, pensez-vous que pareille réunion se passerait aussi paisiblement que celle de Hyde-Park le mois dernier? Ce sont de bien mauvais symptômes et le ton des journaux de l'opposition vous montrera quels sont leurs projets ou leurs espérances.

Je crois que le voyage de l'empereur d'Autriche à Paris n'aura pas lieu, et je ne crois pas qu'il faille trop s'en affliger. Moins nous nous mêlerons des affaires d'Allemagne, mieux ce sera pour nous.

Adieu, mon cher Panizzi. L'impératrice va passer quatre jours en très grand particulier avec la reine. Je pense qu'elle s'arrêtera bien un jour à Londres. Elle est incognito, mais vous ne ferez pas mal de vous inscrire, si elle vient dans vos parages. Ceci entre nous.

CXXVI

Paris, 19 juillet 1867.

Mon cher Panizzi,

Je ne sais qu'une chose, c'est que l'impératrice va passer quelques jours en tête-à-tête avec la reine. Il est évident qu'elle aura au moins une de ses dames avec elle. Lorsque je saurai qui, je vous le manderai aussitôt. Il me paraît improbable qu'elle aille en Angleterre sans s'arrêter au moins un jour à Londres pour se reposer un peu de ses fatigues de maîtresse de maison.

Lorsque vous verrez M. Lowe, faites-lui mes compliments de son dernier discours, qui ressemble un peu aux prédictions de Jérémie, mais qui me semble un modèle du véritable style parlementaire. Ce style disparaîtra comme beaucoup d'autres bonnes choses sous l'irruption des mauvaises manières américaines qu'il a prédites, et ce sera grand dommage.

On dit que la session finira la semaine prochaine, pour recommencer au mois de novembre et discuter la loi de la presse, des réunions, etc. Je crois que je me priverai d'y assister si je vis assez pour aller à Cannes.

Adieu, mon cher Panizzi. On dit que notre ministre à Mexico, M. Dano, a été fusillé par Juarez. C'est le pire qui pouvait nous arriver. Je ne sais si c'est le cas d'appliquer l'axiome espagnol, _siempre lo peor es cierto_.

CXXVII

Paris, 26 juillet 1867.

Mon cher Panizzi,

Il paraît que le tête-à-tête d'Osborne a été des plus intimes. On m'a dit que Sa Majesté n'allait pas à Londres, donc vous n'avez eu rien à faire.

Malgré toutes ces visites pacifiques de rois et de ministres, il y a toujours une inquiétude vague, mais dont l'effet est très réel. On dit qu'il y a ici des capitaux énormes, et personne ne veut faire de placement même à quelques mois. Personne ne peut dire de quoi il a peur, mais tout le monde a peur. Nous sommes, en effet, dans la plus étrange de toutes les situations, ayant les inconvénients du système parlementaire sans en avoir la solidité; les inconvénients de l'absolutisme et même ceux de la liberté.

Au milieu de tout cela, l'empereur continue à être très populaire, et par exemple, toutes les fois qu'il vient à l'Exposition, il a une espèce d'ovation de la part des ouvriers qui nomment Pelletan et Jules Favre. J'ai peur que cela ne lui monte la tête et ne l'empêche de voir le danger très réel de la situation. On attend l'impératrice demain soir.

La princesse de *** est ici scandalisant tout le monde par ses façons de faire. Elle donne des rendez-vous et n'y vient pas; elle rit, elle pleure, elle gronde, elle a des accès de colère et de larmes. Je la trouve extrêmement jolie et d'une blancheur de peau qui promet beaucoup.

Adieu, mon cher Panizzi. Lisez, dans la _Revue des Deux Mondes_, le deuxième article signé «Collin», sur les associations ouvrières. Il y a aussi, dans la même revue du 15 de ce mois, une réponse de M. d'Haussonville au prince Napoléon, très pénible, ce me semble, pour Son Altesse.

CXXVIII

Paris, 7 août 1867.

Mon cher Panizzi,

Le prince impérial est revenu de Luchon en très bonne santé, sans la moindre trace de sa maladie. Madame de Montijo a été un peu souffrante ces jours passés. Elle va mieux à présent.

Avez-vous lu la lettre de mon confrère l'évêque d'Orléans sur les affaires de Rome et d'Italie?

Il annonce toute sorte de catastrophes. M. de Sartiges, notre ambassadeur à Rome, qui vient d'arriver ici (je ne sais trop pourquoi), dit que le pape ne s'est jamais si bien porté. Je pense qu'il dépassera les _annos Petri_. Est-il vrai que Nigra ne reviendra pas à Paris? J'en serais fâché pour ma part, et je crois qu'on aurait tort de le changer.

Je suis de votre avis au sujet de l'article de la _Revue_ signé Collin. Il est inférieur au premier, mais cependant toujours très remarquable. Si ce qu'il dit est vrai, cela ne promet pas poires molles pour l'avenir. Ce qui m'étonne, c'est que le gouvernement britannique, si prudent d'ordinaire, prenne, pour faire une concession aux radicaux, le moment où ils sont le plus menaçants. On ne cède jamais aux menaces que l'on ne se repente bientôt de n'avoir pas risqué la bataille. Le pis, c'est que cela ne dispense pas de la livrer, et, quand on s'y résout à la fin, on la perd. Ce diable de système américain nous envahit tous les jours. Je crois, mon cher Panizzi, que nous sommes nés trop tard. Le bon temps est passé et nous aurons des couleuvres à avaler.

Je n'aime pas ce voyage de Saltzbourg, qui est malheureusement décidé. Je cherche en vain le bon côté et je ne vois que les inconvénients qui me semblent des plus gros. On commence à dire qu'au retour ils ramèneront à Paris François-Joseph et l'impératrice. On les dit très médiocres l'un et l'autre, détestant au fond du cœur M. de Beust et prêts à le planter là à la première occasion.

Les Grote ont passé par ici, à ce que j'ai appris, mais je suis tout à fait ruiné dans leur esprit, depuis que j'ai écrit que Cousin avait dit sur Socrate ce que les professeurs allemands ont inventé longtemps après. Madame ne m'a pas pardonné non plus d'avoir estimé douze francs un Titien qu'elle a payé douze mille francs.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous le mieux que vous pourrez.

CXXIX

Paris, 21 août 1867.

Mon cher Panizzi,

Je suis pour ma part tantôt bien, tantôt mal, mais n'ayant jamais de sécurité. On m'a conseillé des capsules d'essence de térébenthine. Elles me réussissent assez bien. Pourvu que cela dure! C'est ce que disait Arlequin, à la hauteur d'un troisième étage, en tombant d'un cinquième.

Si j'en crois les cancans et les journaux, l'entrevue de Saltzbourg tournerait à la pastorale. Les malins ont peur de la dernière lettre adressée au ministre de l'intérieur au sujet des chemins vicinaux. Ils disent qu'on veut donner le change et faire croire à la paix. On voit tout dans tout, avec un peu de bonne volonté.

Il y avait, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août, un assez bon article sur l'état de l'Allemagne qu'on attribue au comte de Paris. L'avez-vous lu? Il conclut plutôt à la paix. S'il est réellement de lui, il est plus fort qu'aucun de ses oncles; mais cela ne m'empêche pas de trouver qu'un prince a mieux à faire qu'à publier des articles pour le plus grand divertissement des oisifs. Je crois que si, au Ier siècle, l'imprimerie eût été découverte, le diable aurait eu plus beau jeu à tenter Notre-Seigneur.

J'ai dîné hier chez la comtesse de Montijo, que j'ai trouvée assez bien portante. Elle m'a demandé de vos nouvelles. Elle n'en avait pas de sa fille, autrement que par les journaux. Il m'a semblé qu'elle était assez inquiète des mouvements qui ont lieu en Catalogne. Ce n'est pas encore grand'chose, mais dans une maison d'amadou une étincelle peut faire de grands ravages.

Adieu, mon cher Panizzi. Que dites-vous de l'incendie du _Saint-Pierre Martyr_ à Venise? Il me semble que, dans toute l'Europe, on devrait retirer des églises les tableaux de maîtres. Il n'y a pas de pires conservateurs que les prêtres, et cependant ils veulent tout avoir.

CXXX

Paris, 2 septembre 1867.

Mon cher Panizzi,

La chaleur tout à fait tropicale que nous avons depuis trois semaines m'a fait du bien. Je suis donc, pour le présent, dans un état assez tolérable. J'ai cependant, surtout le soir, de petits accès de suffocation, mais pas trop douloureux. En somme, je suis bien mieux que lorsque vous m'avez quitté. Ma prudence y est pour beaucoup. On m'a offert de me mener à Biarritz; mais cette même prudence m'a fait refuser, ce qui, je crois, n'a pas augmenté mon crédit. Je suis comme les chats malades, je me fourre dans un coin et n'en sors pas; d'ailleurs, je ne me sens pas d'humeur assez joviale pour les _mocedades!_ de Biarritz. J'attendrai donc ici les approches de l'hiver et je m'enfuirai aussitôt à Cannes, où j'espère bien vous voir.

Viollet-Leduc, qui a accompagné Leurs Majestés dans leur voyage à Lille, Dunkerque, Amiens, etc., dit qu'il n'a jamais vu enthousiasme ou plutôt frénésie pareille. _Les points noirs_, qui ont fait mauvais effet à Paris, ont été pris pour une marque de franchise. Je les traduis également de cette manière. Mon impression est à la paix. Il est vrai que l'Europe est toute pleine de poudre et qu'il suffirait d'une étincelle pour tout mettre en feu; mais c'est justement ce qui me rassure. Chacun peut voir très clairement ce qu'il a à perdre, et très confusément ce qu'il pourrait gagner. Je crois que le joueur le plus hardi, soit M. de Bismark, hésiterait.

Lisez dans la _Revue des Deux Mondes_ un article assez intéressant (1er septembre), d'un Polonais nommé Kladzko, sur le congrès de Moscou. A part les exagérations d'émigré, qu'il faut écarter, il y a là un aperçu curieux de la situation de l'Europe orientale. Je me rappelle mon _standing joke_ avec lord Palmerston, qui n'admettait pas la question d'Orient. Elle s'est rapprochée et n'est plus maintenant à Constantinople.

Vous avez peut-être entendu parler d'une correspondance de Pascal, découverte par M. Chasles de l'Académie des sciences, d'où résulterait qu'il aurait découvert avant Newton les lois de l'attraction. Cela fait grand bruit. Pour moi, je ne doute pas un instant que ce ne soit l'œuvre d'un faussaire. Il suffit de lire trois lignes pour s'apercevoir que ce ne peut être le style de Pascal. On y trouve des mots comme _mystification_, qui ne datent que du XIXe siècle. D'ailleurs, la chose ne manque pas d'une certaine habileté et prouve des connaissances scientifiques peu communes. M. Chasles, le propriétaire des autographes, est, à ce qu'il paraît, à l'abri de tout soupçon. Beaucoup de gens prétendent que cela vient de Libri. Je n'en crois rien, mais comme M. Chasles ne veut pas dire de qui il tient ces papiers, cela laisse libre cours à toutes les médisances.

Paris est absolument vide de Parisiens; mais les étrangers et les vilains étrangers y abondent. C'est très ennuyeux; mais je passe mon temps assez doucement néanmoins, vivant en complète solitude.

Adieu, mon cher Panizzi. Va-t-on _really truly_ faire la guerre au roi d'Abyssinie? Cela me semble si peu anglais, que j'en doute encore, pourtant un officier de mes amis me dit qu'il espère être attaché comme volontaire à l'état-major anglais.

CXXXI

Paris, 13 septembre 1867.

Mon cher Panizzi,

Je n'assisterai pas à la discussion des lois sur la presse et sur l'organisation de l'armée. Lorsqu'on lit les journaux, on se demande ce que signifie une loi sur la presse. Jamais sous Louis-Philippe on n'a eu plus de liberté, et il faut l'ajouter, jamais on n'en a plus abusé. Quant à la loi sur l'armée, je crains qu'elle ne passe qu'avec des modifications qui la rendront mauvaise. J'ai lieu de croire que l'inventeur de toutes ces belles choses s'en mord les doigts à présent; mais il n'est pas de ceux qui fassent leur profit du proverbe: _Look before you leap._

Que dites-vous de Garibaldi et du baptême qu'il propose? Il est impossible d'être plus fou ni plus bête. J'espère que ce dernier fiasco l'obligera à se tenir tranquille. On prétend qu'il veut aller à Londres faire de la propagande antipapiste. Je doute qu'il soit reçu comme la première fois.

Tout paraît terminé en Espagne. La morale de la chose, c'est que, tant que l'armée sera fidèle, Prim ne pourra rien faire; mais Narvaez est bien vieux et l'innocente Isabelle bien folle.