Lettres à M. Panizzi, tome II

Part 10

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Au reste, le sénatus-consulte en question est encore à l'état d'embryon. Je désire bien qu'il ne vienne pas au monde. Gardez cela pour vous.

Le ministère Derby parvient-il à s'arranger? Comment s'y prendrait-il pour avoir la majorité?

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. L'orage que nous avons depuis quelques jours m'empêche de respirer. Donnez-moi de vos nouvelles.

LXXXIX

Paris, 5 juillet 1866.

Mon cher Panizzi,

Que dites-vous du _Moniteur_? Le temps où nous vivons est curieux. Mais il va y avoir un diablement entortillé congrès.

On me contait hier de bonne source des anecdotes curieuses sur Benedek. Son empereur lui écrit très poliment que les vieux militaires étaient surpris qu'il cédât les défilés de la Bohême, qui pouvaient se défendre si facilement, etc. Benedek répond simplement: «Cela n'entre pas dans mes plans.» Après une des affaires avant Königsgraetz, il a chassé de son armée un archiduc dont il n'était pas content.

Tout cela serait très beau, s'il avait gagné la bataille; mais la perdre après cela est par trop ridicule. C'est le même homme qui avait gagné vingt-quatre fois la bataille de Solferino, quand on tirait à poudre, et qui l'a perdue la première fois qu'on a tiré à balles.

Je voudrais bien savoir si ces drôles d'affaires ne changent pas vos projets. Rien encore au sujet du sénatus-consulte dont je vous ai parlé.

Après m'être un peu tâté, je me suis résolu à me conduire en ami, et j'ai écrit à l'impératrice une lettre aussi remarquable par la force des pensées que par l'aménité du style. Je lui rends compte de l'effet produit sur le Sénat par l'annonce de la chose, et je lui dis en douze lignes toutes les raisons contre le changement et contre l'opportunité de le faire. Je n'ai pas reçu de réponse, mais je ne doute pas que ma lettre n'ait été montrée; c'est ce que je désirais. Dites-moi si vous trouvez que j'ai eu raison. Pour moi, j'ai soulagé ma conscience, et, à mon avis, j'ai rempli le devoir d'ami.

Vous aurez vu que Sa Majesté était allée à Amiens pour voir les cholériques. Je ne suis pas sûr que ce soit très raisonnable, mais c'est beau. Quant à l'arrêter en pareilles occasions, vous savez, comme moi, qu'il n'y faut pas songer; et, si on s'avisait de lui parler de danger, elle s'exposerait encore davantage.

Il n'y a qu'un cri à Paris: c'est qu'on fasse des fusils à aiguille. On en essaye quelques milliers au camp de Châlons avec une poudre nouvelle, plus extraordinaire que la poudre de perlimpinpin, dont on dit des merveilles.

Adieu, mon cher Panizzi; mille compliments et amitiés.

XC

Paris, 7 juillet 1866.

Mon cher Panizzi,

Nous vivons à l'Opéra. Où trouver ailleurs de ces prodigieux changements à vue? La réponse de la Prusse est venue, à ce qu'il paraît, très polie et très affectueuse même. L'armistice est sinon conclu, du moins reconnu de fait. Je ne pense pas que nous ayons des prétentions trop grandes. Tout au plus il ne peut être question pour nous que de rectifications territoriales de très peu d'importance. On parlait de Landau et de la vallée de la Sarre. Il me semble qu'il ne s'agit que de considérations militaires pour la sûreté respective des frontières de France et d'Allemagne. Cependant Dieu sait ce que les Prussiens peuvent demander, et ce qui peut résulter de leur enivrement. Ce qui me paraît évident, c'est qu'il n'y aura pas de coups de canon cette année.

Je conçois que vous désiriez voir Venise purifiée. Pourquoi n'iriez-vous pas à présent? Venez ici, faites vos compliments à Sa Majesté, et peut-être irai-je avec vous à Venise. Cela vaut bien mieux que de m'attendre à Londres. Nous en avons encore pour une semaine au Sénat. Je ne pourrais donc être chez vous avant le 14 ou le 15, et je vous trouverais avec le feu au derrière pour partir.

Nous avons un temps abominable: chaleur humide, pluie et froid se succèdent dix fois dans un jour, ce qui me rend très malade. Le choléra est toujours très fort à Amiens, mais il n'en sort pas. Un bourg à trois quarts de lieue n'a pas eu un seul cas.

Je suis heureux que vous ayez approuvé ma lettre à l'impératrice. Elle n'y a pas répondu; mais vous aurez vu que le sénatus-consulte ne contient aucune des dispositions que je craignais. Tel qu'il est à présent, il est sans importance; cependant c'est un mauvais symptôme qu'on l'ait proposé, et je crains un peu qu'on ne me sache mauvais gré d'avoir le premier dit mon avis sur la mesure qu'on méditait et qu'on a abandonnée. C'est pour moi une raison de voter le sénatus-consulte d'hier, quelque nul qu'il soit, ou plutôt parce qu'il est nul; autrement, j'aurais l'air de bouder.

Vous ne vous figurez pas la colère et le désespoir, des parlementaires. Il est désagréable que l'Europe montre pour l'empereur une considération qu'elle n'a jamais accordée à Louis-Philippe; mais, si on a un peu d'amour pour son pays, on doit être heureux de le savoir délivré de la guerre, et même des _occasions_ de guerre. Ces sortes de sentiments honnêtes ne sont point à l'usage de nos grands hommes, et M. Thiers ne pardonnera pas à l'Europe de ne pas l'avoir choisi pour médiateur.

Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous. Que devient le Museum?

XCI

Paris, 11 juillet 1866.

Mon cher Panizzi,

Je ne pourrais partir qu'après le sénatus-consulte, selon toute apparence, après la fin de la semaine prochaine. Notre sénatus-consulte sera voté probablement en même temps que vous fermerez boutique. Mais à ce voyage d'Italie je vois plus d'une difficulté grave. La guerre n'est pas finie et rien n'indique qu'elle finisse de sitôt. Sans doute, il est très beau d'être pris pour médiateur; mais, quand on a affaire à des gens passionnés ou furieux, on ne fait guère de besogne, et il est plutôt à craindre qu'on ne soit entraîné dans la querelle, au lieu de l'apaiser.

Hier est arrivé ici l'envoyé de la Prusse, le petit prince de Reuss, avec des propositions qu'on qualifie d'extravagantes. De l'autre côté, en Italie, on répond à nos propositions en demandant Rome, et en faisant passer le Pô à Cialdini. Il aurait été possible, je crois, d'agir plus poliment. Il y a ici un Piémontais, grand ami du roi, qui me dit que Victor-Emmanuel n'a que le choix entre deux partis, à se laisser entraîner par la révolution, ou bien abdiquer. Tout cela ne promet pas un été ni un automne très tranquilles, et je crains que nous ne soyons obligés bientôt de nous mêler d'un duel dont nous avons accepté d'être les témoins. On dit que le prince Napoléon est envoyé en Italie. Des trente-cinq millions de Français, il est le seul à qui j'eusse donné l'exclusion. Lorsqu'on fait de pareils choix, on s'expose à bien des embarras.

Ma conclusion est celle-ci: c'est qu'il est absolument impossible, quant à présent, de prendre un parti. Aller en ce moment en Italie, c'est s'exposer à périr de chaleur et se jeter dans tous les ennuis d'un temps de guerre et de révolution. Cette dernière objection, au reste, est peut-être plus à mon usage qu'au vôtre et ne doit influer en rien sur vos projets et sur vos décisions. Je suppose que, dans quatre ou cinq jours, on verra l'avenir un peu moins embarrassé qu'en ce moment. Comme nous ne pouvons agir ni l'un ni l'autre, le mieux est d'attendre.

Adieu, mon cher Panizzi; je regrette de ne pas être présent au moment solennel où vous remettrez les clefs du British Museum et prendrez congé du gorille.

XCII

Paris, 15 juillet 1866.

Mon cher Panizzi,

Hier, contre l'attente générale, mais M. de Boissy aidant, par un discours qui a ennuyé et choqué tout le monde, la discussion du sénatus-consulte a eu lieu, et tout a été bâclé en une heure de temps, au lieu de durer trois ou quatre jours comme on l'avait prévu. Il s'ensuit que je suis libre, et que je pourrais partir pour Bloomsbury square jeudi ou tout autre jour à votre choix. Répondez-moi, au reçu de cette lettre, le jour qui vous conviendrait après mercredi. Dans le cas où vous auriez quelque partie de campagne, dîner ou toute autre affaire, le jour ne me fait rien. Dites-moi par quel train je dois partir; car vous êtes plus fort en ces matières que Bradshaw lui-même.

Ici, personne ne s'étonne que l'Italie soit retenue par son traité avec la Prusse; mais ce qu'on n'aime pas, c'est que, à Milan, on jette des pierres dans les fenêtres du consul de France; qu'à Livourne, on ait insulté des sœurs de la Charité françaises, et qu'en Sicile on ait maltraité l'équipage d'un bâtiment marchand français. Je ne parle pas des portraits d'Orsini exposés à Milan et ailleurs. Je n'ai garde de croire que ces aménités soient du fait du gouvernement italien ou de la nation. Elles sont l'œuvre du parti mazzinien; mais le gouvernement le ménage un peu trop, et finira par s'en trouver mal. Quant à croire que l'empereur veuille garder la Vénétie pour lui, ou même la vendre, _credat Judæus Apella_.

Les négociations continuent et la guerre aussi, mais les premières plus activement que l'autre. Cependant il n'est pas improbable qu'il y ait encore une bataille pour disputer Vienne aux Prussiens. La grande question est de savoir ce que veulent faire les Hongrois. S'ils ne se soucient pas de se faire casser les os pour la maison de Habsbourg, tout sera fini dans quinze jours par l'aplatissement de l'Autriche; sinon, cela peut durer encore longtemps. Aujourd'hui, on disait que la Prusse mettait un peu plus de modération dans ses prétentions. J'en doute fort. M. de Bismark voudrait tout terminer sans congrès, et il a raison. Je ne sache pas que, dans cette affaire, nous demandions rien pour nous, si ce n'est peut-être une rectification insignifiante de frontières du côté de Landau et de la vallée de la Sarre, encore la chose est-elle très incertaine. On a très sagement renoncé à envoyer le prince Napoléon en Italie; mais c'est déjà une grande faute d'avoir songé à lui.

J'ai eu des détails curieux sur la bataille de Sadowa par un témoin oculaire. Un régiment prussien de trois mille hommes n'avait, le soir, que quatre cents hommes debout. Un bataillon saxon de onze cents hommes, dont était le fils de madame de Seebach, n'en avait plus que soixante-six; ce fils a été tué. Le frère de la princesse de Metternich a été sauvé par miracle. Il paraît que le prince Charles de Prusse a révélé les talents d'un grand général. _Rara avis in terris._ Quant à M. de Bismark, il est mon héros. Il me paraît, quoique Allemand, avoir compris les Allemands et les avoir jugés pour aussi niais qu'ils le sont. La grande affaire, à présent, est de deviner si de tout cela résultera une révolution ou bien un ordre de choses nouveau, et quel ordre!

Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt, j'espère! La grande chaleur me fait du bien, et je vais tolérablement.

XCIII

Saint-Cloud, 12 août 1866.

Mon cher Panizzi,

«Dites à M. Panizzi que, s'il passe par Paris, il sera obligé d'aller dans une auberge, et que je lui saurai gré de me donner la préférence.» Voilà ce que l'impératrice m'a chargé de vous dire hier.

L'empereur est beaucoup mieux depuis son retour de Vichy. Comme il est très nerveux et que, depuis le commencement de la guerre, il n'a fait aucun exercice, il était agacé et échauffé. Un jour de beau temps le remettra. Mais, au lieu du beau temps, c'est l'impératrice du Mexique qui lui tombe sur les épaules. Elle est venue hier _in fiocchi_, à Saint-Cloud. J'ai été frappé de sa ressemblance avec Louis-Philippe.

Il paraît qu'il y a encore bien des nœuds à raboter dans les affaires d'Allemagne et d'Italie. L'ordre de concentration pour l'armée de Cialdini a été un euphémisme assez habile pour arriver à l'armistice et par suite à la paix. Il me semble que la grande affaire à présent, c'est de remettre de l'ordre dans les finances et dans l'administration. Quelques lieues de territoire de plus ou de moins ne valent pas la peine de se battre, et de risquer son gain.

Les épaules de madame de Montebello sont toujours admirables. Elle a été sensible à votre souvenir et vous en remercie. Elle se promenait un jour au bois de Boulogne avec une chienne de chasse non-muselée. Un des gardes veut confisquer sa bête, qui était en contravention. Madame de Montebello lui dit, avec les yeux tendres que vous lui connaissez: «Ah! monsieur, mais c'est la femme du chien de l'empereur!»

On m'a invité pour Biarritz, mais je ne sais quand j'irai. Ma lettre, celle dont je vous ai parlé, a fait assez bon effet, car on m'en a cité un aphorisme qu'on avait retenu. A ce propos, il m'arrive une drôle de chose: M. Rouher, hier, m'a demandé si on m'avait dit quelque chose qui me concernait. «--Rien; qu'est-ce?--C'est qu'on vous donne la plaque de grand officier. Il paraît qu'on veut vous faire une surprise.» J'ai été un peu stupéfait. Puis j'ai dit que j'étais très sensible à l'honneur et à la marque de bienveillance, et j'ai ajouté: «Ne vaudrait-il pas mieux cependant faire un emploi _plus politique_ de cette distinction? Cela ne changera rien à mon dévouement. Cela peut en donner à d'autres. De plus, je suis le plus oisif et le plus inutile des hommes. Je me considère comme très heureux. Je vis dans mon trou et dans ma robe de chambre; que ferais-je d'une plaque?» Là-dessus, on m'a dit des banalités obligeantes et fait promettre le secret. L'impératrice ne m'a rien dit, et je n'ai pas osé _broach the matter_. _Margaritas ante porcos._ Qu'en dites-vous?

Adieu, mon cher Panizzi. Il fait un temps affreux, très mauvais pour l'agriculture.

XCIV

Saint-Cloud, 19 août 1866.

Mon cher Panizzi,

Je suis toujours ici et je n'en ai bougé, le 15 août moins que jamais. L'impératrice a regretté que vous ne fussiez pas venu passer la matinée avec elle et souhaiter la fête à l'empereur et au prince. Elle vous en voudra fort et vous menace d'une apostrophe à la seconde colonne du _Times_ si, en repassant, vous ne venez pas lui faire visite à Paris. L'empereur est beaucoup mieux; voilà deux jours qu'il sort et se promène. Il a repris son train de vie ordinaire, quoiqu'il soit encore repris de temps en temps de petites atteintes de fièvre. Je pense qu'un peu de chaleur aidant, il serait tout à fait bien.

On est toujours fort pacifique. Je ne pense pas que, de votre côté, on insiste pour quelques lopins de montagnes. L'important est d'avoir une frontière stratégique. Quelques années de paix vous feront plus puissant qu'une guerre qui vous donnerait quelques lieues de territoire contesté et contestable. D'ici à longtemps, je crois que le ci-devant empire ne vous gênera pas. Il est disloqué par la guerre et probablement la paix le disloquera encore davantage. La grande affaire est de mettre de l'ordre dans les finances et d'approprier aux mœurs italiennes les institutions militaires de la Prusse, qui paraissent aujourd'hui le τὸ καλόν. Nous avons, nous, bien des réformes à faire de ce côté-là, et beaucoup à apprendre. Avec l'amour de la routine qu'on a dans ce pays, la chose ne sera pas très facile.

Je suis invité à Biarritz, si Biarritz il y a, ce qui dépend de plusieurs futurs contingents. Pourtant il est fort probable que, vers le commencement de septembre, je ferai l'ornement de la terrasse que vous connaissez. Le temps est redevenu, sinon tout à fait beau, du moins tolérable, et nous faisons de grandes promenades à pied et en voiture.

Hier, nous sommes allés donner des prix aux filles de sous-officiers décorés, qu'on élève aux Loges, près de Saint-Germain. Elles ont chanté très faux et nous ont montré des exemples d'écriture et des livres tenus en partie double. Il y en avait deux cent douze presque toutes laides. Sa Majesté en a embrassé une, et le courage lui a manqué pour les deux cent onze autres. Le prince a remis de sa main les prix aux lauréates, avec un sérieux et un aplomb admirables.

Le soir, on lit et on cause. Nulle étiquette. On dîne en redingote. Nous sommes menacés d'un gala et d'un dîner avec Sa Majesté mexicaine. On lui donnera à manger; mais je ne crois pas qu'elle obtienne de l'argent ou des troupes. Je ne serais pas surpris si, d'ici à peu de mois, Maximilien abdiquait. Viendrait alors la république, ou plutôt l'anarchie, suivie de près, je pense, par les Yankees, la _Lynch Law_ et une colonisation anglo-saxonne. On me fait chercher pour la promenade, je n'ai que le temps de vous serrer la main. Adieu, mon cher Panizzi. On m'a donné la plaque en question, ou plutôt la patente.

XCV

Paris, 28 août 1866.

Mon cher Panizzi,

Hier, j'ai quitté Saint-Cloud pour venir prendre mes derniers arrangements avant Biarritz. J'ai laissé tout le château en bonne santé. Il n'y a plus personne à Paris, tout le monde est en villégiature ou bien aux conseils généraux. Par conséquent, on ne fait pas de politique.

L'impératrice du Mexique est partie très peu contente de sa visite à Paris, et particulièrement furieuse contre M. Fould, à qui elle a demandé de l'argent et qui n'a pas voulu lui en donner. Elle va à Miramar, probablement pour y préparer son installation. Personne ne doute qu'elle n'y soit bientôt rejointe par Maximilien, qui ne se soucie pas d'attendre à Mexico le départ des troupes françaises. Le mari et la femme paraissent irrités contre le maréchal Bazaine. On prétend qu'il veut être, lui aussi, empereur ou président du Mexique, et il y a des gens qui croient la chose faisable, tout étant possible chez ce peuple-là. Si j'en juge par les échantillons que j'ai vus à Saint-Cloud, ce sont des mammifères plus voisins du gorille que de l'homme. Les Yankees seuls parviendront à les dompter au moyen de la _Lynch Law_ et des procédés civilisateurs qu'ils savent pratiquer.

Pourquoi a-t-on rappelé Mazzini? Ici, cela n'a pas fait un bon effet. On s'attend à de sérieuses difficultés au sujet de Rome. Est-il vrai que le pape et Antonelli lui-même soient devenus plus traitables? Dites-moi dans quel état vous trouvez les esprits et si on pense à constituer plutôt qu'à défaire? Lorsque j'ai parlé à _mon hôte_ de Saint-Cloud du cadeau qu'on allait lui faire «d'objets d'art enlevés à Venise», il a daigné rire beaucoup et a demandé de qui je tenais la nouvelle? En ce qui _nous_ touche, il n'y a pas un mot de vrai et je doute beaucoup du reste. Les Autrichiens sont bien plus curieux d'argent que de tableaux, et c'est, je pense, ce qui sauvera les Titien et les Paul Véronèse de l'Académie de Venise.

J'ai dîné samedi, en culottes courtes, avec la princesse *** et son époux. Elle ressemble beaucoup à la reine; mais elle a des jambes, elle est très jeune et a l'air aimable. Le consort a l'air de n'avoir pas inventé la poudre. L'empereur était _in fiocchi_, avec la Jarretière au genou. Le petit prince a été très aimable et a fait une cour assidue à la princesse.

Nous venons d'avoir trois jours de beau temps. Aujourd'hui, un orage a ramené la pluie. Je n'ai jamais vu de plus triste été; j'espère que vous êtes mieux traités de votre côté des Alpes. La princesse Mathilde est à Belgirate sur le lac Majeur jusqu'à la fin de septembre. Elle dit qu'elle espère vous voir, si vous passez dans son voisinage.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne m'oubliez pas. Dites-moi candidement où vous aimez mieux vivre, en Italie ou en Angleterre?

XCVI

Biarritz, 8 septembre 1866.

Mon cher Panizzi,

La paix durera-t-elle, et que fera-t-on du côté de Rome? Ici, comme vous pouvez bien vous le représenter, nous ne savons absolument rien. L'affaire même de la démission de M. Drouyn de Lhuys est demeurée pour nous à l'état de mystère. Ce qui me paraît probable, c'est que nous allons quitter Rome, et qu'il va en résulter un cri de douleur parmi tous nos dévots. Que vont faire vos volontaires? Je n'en sais rien. Le mieux serait de demeurer tranquille et de laisser le malade mourir de sa belle mort, accident qui me paraît à peu près inévitable, tandis que la plus petite persécution peut lui rendre un peu de vigueur. C'est toujours le cas avec les femmes et les prêtres.

Nous avons ici une chaleur assez forte avec des orages, qui ne rafraîchissent l'air que pour quelques heures. On attend l'empereur, la semaine prochaine, ainsi que la reine d'Espagne, qui viendra nous faire visite avant de retourner à Madrid. Madame de Lourmel est à la villa et se rappelle à votre souvenir, ainsi que Varaigne. Nous mangeons force ceps à l'ail et des pêches gigantesques; nous allons nous promener le long de l'Adour; enfin nous menons une vie très confortable et très peu agitée.

Je lis, lorsque je ne dors pas, un livre dont malheureusement je n'ai qu'un volume. C'est Burchard, qui parle beaucoup trop du cérémonial et pas assez des mœurs privées et publiques. A ce propos, comment faire pour me procurer l'ouvrage complet?

Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et ne vous persuadez pas que vous ne pouvez vivre qu'à Londres. J'espère que la plage de Cannes ne vous effrayera pas et je vous garantis qu'elle vous fera du bien.

XCVII

Biarritz, 14 septembre 1866.

Mon cher Panizzi,

Il est question d'une ascension à la Rune pour demain en très (trop!) nombreuse compagnie. J'espère que nous en reviendrons sans jambes cassées. L'empereur ne paraît pas très pressé de nous joindre. Tantôt on nous annonce son arrivée, tantôt on la renvoie aux calendes grecques. Pour ma part, je voudrais bien le voir ici; car, sans nous amuser beaucoup, nous ne sommes pas aussi sérieux qu'il convient à des gens aussi respectables que nous tous. Malgré tout ce qu'on peut dire contre les _blue stokings_, ils ont du bon et c'est une grande ressource pour passer le temps. Bien que je m'acquitte assez honorablement de mon métier de courtisan, je me sens pris parfois d'idées à la Bright, et j'ai envie de m'en aller vivre en homme libre dans quelque auberge au soleil. On nous annonce la grande duchesse Marie de Leuchtenberg, qui va peut-être nous apporter un peu d'étiquette, quoiqu'elle s'en dispense aussi chez elle, en voyage du moins.

Le premier volume de Burchard, le seul que j'aie, est ennuyeux. C'est un long cérémonial où se trouvent çà et là quelques bons traits, comme, par exemple, qu'on enterra le pape Innocent VIII sans chemise, parce qu'on lui avait volé celle qu'il avait en mourant.

Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous, soyez patient et sage, et donnez-moi de vos nouvelles.

XCVIII

Biarritz, 21 septembre 1866.

Mon cher Panizzi,

Ce que je vous ai dit au sujet des bas bleus m'était suggéré par le goût que je déplore chez une personne que j'aime, pour des amusements peu intellectuels. La raison est que l'éducation n'a pas été assez littéraire. L'avantage de la littérature est de donner des goûts nobles, qui deviennent de plus en plus rares dans ce monde sublunaire.

L'empereur est tout à fait bien; il arrive aujourd'hui. Je ne pense pas qu'il ait été jamais sérieusement souffrant; mais la nature de son indisposition est de rendre triste et morose. Il n'est jamais très gai, et vous savez qu'un dérangement du tube digestif produit sur l'économie un grand effet, mais, je le répète, maintenant, tout va bien.