Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I
Chapter 8
La situation de la France est très compliquée. Nous ne voulons pas qu'on intervienne en Italie, mais nous ne pouvons admettre les principes posés par Garibaldi. Nous ne voulons ni de la révolution ni des Autrichiens. Que faire? S'allier avec le Piémont, c'est se mettre à la suite de la révolution. Prétendre le dominer, c'est accepter le métier de gendarme et se mettre à la suite de l'Autriche.
Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés.
LI
Paris, 4 novembre 1860.
Mon cher Panizzi,
Voici une lettre qui répond à vos questions. Je vous dirai confidentiellement qu'on n'a pas ici le moindre doute que, dans fort peu de jours, Gaëte ne soit rendu et qu'on agit même dans ce sens. Les vaisseaux français emporteront le roi où il voudra aller.
On vient de me dire d'une assez bonne source que lord John avait écrit ici afin que M. de Persigny assistât au banquet d'installation du lord maire, où lui, lord John, devait dire quelques mots sur l'alliance dans un sens agréable aux deux pays.
La Russie nous cajole fort. L'empereur Alexandre, ou plutôt Gortchakof a remis à l'empereur François-Joseph un mémorandum dans lequel il lui conseille très fortement de ne pas attaquer et de ne se mêler en rien de ce qui se passe en Italie. Dans le cas où il serait attaqué et que la fortune des armes lui fût favorable, qu'il ne pensât pas à reprendre la Lombardie; que ce qu'il aurait de mieux à faire serait de demander l'exécution du traité de Zurich; surtout qu'il se gardât de montrer la moindre velléité de revenir sur l'annexion de la Savoie et de Nice. Kisselef, ici, est tout miel et tout sucre. Il est évident que la situation de l'Orient nous vaut toutes ces avances, et que les agents russes voient les choses sous un tout autre point de vue que Henry Bulwer, si tant est que Bulwer les voie ainsi, ce dont je doute très fort.
Adieu, mon cher Panizzi. Je pars demain pour la campagne, où je resterai cinq ou six jours; suite de l'aventure dont je vous ai parlé.
_P.-S._ Vous avez vu la lettre de M. de Grammont. Il a demandé l'épreuve du _Journal de Rome_, et, au lieu de supprimer les mots: _par la force_, on avait mis: _en adversaire_. Il a réclamé, et Antonelli a fini par avouer que cette variante était de la main même de Sa Sainteté. Comment trouvez-vous cela?
LII
Paris, dimanche 11 novembre 1860.
Mon cher Panizzi,
J'ai vu ce matin M. Fould; il m'a dit, ce que je savais déjà: c'est qu'il ne vous accusait nullement. Ses reproches s'adressent à _vos_ interlocuteurs et non pas à vous. Tranquillisez-vous complètement sur ce point.
On dit qu'il y a eu hier de bons discours au dîner du lord maire. Ici, l'on en paraît satisfait.
On s'attend de moment en moment à l'évacuation de Gaëte par François. Tout le monde le lui conseille; cependant, si j'étais à sa place, je n'en bougerais pas et j'attendrais.
Il me semble qu'on ne comprend pas grand'chose à cette armée napolitaine entrant sur les terres de l'Église et désarmée par les douaniers du saint-père. Qu'y a-t-il de vrai là dedans? Où va Garibaldi? Que veut-il faire pour passer gaiement son hiver? Je voudrais bien qu'il s'en prît à la Hongrie, au lieu de se casser les dents sur la Vénétie.
Sir John Bowring est ici, disant que rien n'est fini en Chine. Je sais qu'il est tout naturellement porté à trouver mauvais ce que fait son successeur; mais, en cette occasion, il se peut fort bien qu'il ait raison. Si ces Chinois ne sont pas des magots de porcelaine, rien qu'en se pressant contre nous, ils nous écraseraient. Ce n'est pas avec huit ou dix mille hommes qu'on prend une ville comme Pékin. Supposé qu'ils veuillent la paix, une grande difficulté reste: c'est pour leur faire payer les frais de l'expédition. Où diable prendront-ils l'argent? Les lettres de nos guerriers sont fort lugubres. Dans tous les villages où ils arrivent, les femmes se tuent pour n'être pas souillées par les diables étrangers. Voilà la première fois que cela leur arrive. Dans une seule maison, où est entré un jeune lieutenant d'artillerie, parent d'un ami à moi, cinq femmes s'étaient coupé la gorge avec des tessons de porcelaine, et deux enfants avaient été noyés dans des baquets d'eau. Cela montre qu'il y a une grande différence entre savoir se battre et savoir mourir.
Sait-on quelque chose de positif sur l'état de la Sicile? Je crois vous avoir dit l'anecdote du saint-père et sa petite correction; au lieu de «par la force», que M. de Grammont n'avait pas mis, il voulait qu'on substituât «en adversaire», que Grammont n'avait pas écrit davantage; mais il fallait couvrir un peu l'excès de zèle de monseigneur de Mérode. Les ecclésiastiques sont tout pleins de ces petits ménagements ingénieux.
J'étais allé travailler à la seconde partie de mon roman. Je crois que c'est la dernière. La fin ne vaut pas le commencement. Cependant il a commencé par la fin. Comprenez si vous pouvez; quand je vous verrai, je vous ferai rire _over a bottle of claret_.
Je pense me mettre en route pour Cannes jeudi prochain, si je ne crève pas d'ici là d'un horrible rhume que j'ai gagné en chemin de fer, à côté d'un homme très froid, qui était le baron de Hübner. Il n'a pas perdu l'habitude des gasconnades diplomatiques et m'a dit que tout irait merveilleusement en Hongrie. Le lendemain, le journal nous apprenait que les palatins nouvellement nommés ne voulaient pas de la patente autrichienne.
Voici une drôle de nouvelle, entre vous et moi jusqu'à ce que tout le monde la sache. L'impératrice veut aller _incognito_ à Édimbourg, pour se secouer un peu après la mort de sa soeur. Jugez ce qu'on va dire, et tous les contes qui seront bâtis là-dessus.
On parle d'une grande querelle entre monseigneur de Mérode et M. de Goyon. Goyon lui a dit qu'il regrettait qu'il eût une robe. Mérode a répliqué qu'il le regrettait également, car elle le privait d'avoir l'innocente épée du général. Il est fort question du départ prochain du pape.
Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie. Il est très possible que nous nous revoyions cet hiver à Rome.
LIII
Cannes, 21 novembre 1860.
Mon cher Panizzi,
J'ai eu tant de tracas et tant d'affaires à régler avant de quitter Paris, que je n'ai pas trouvé le temps de vous écrire. Me voici installé à Cannes, où je vous écris la fenêtre ouverte, en face de la mer, calme comme la _Serpentine river_, un peu contrarié par le soleil qui me cuit le dos. Bien que le pays ne soit pas des plus favorablement partagés sous le rapport des _harnais de gueule_, comme dit Rabelais, on y a de bon poisson et des bécasses et du mouton délicieux, outre que Marseille nous fournit quelques provisions. Nous serions charmés de vous tenir ici pendant quelque temps et de vous faire maigrir par notre cuisine et des promenades sur nos montagnes. J'ai trouvé, en arrivant, miss Lagden et mistress Ewers, qui ont découvert un logement très agréable, où nous avons une chambre pour les âmes charitables qui nous visitent. Ces dames se recommandent à votre bon souvenir et me chargent de tous leurs compliments pour vous.
La poste vient de Londres à Cannes en deux jours et demi, ce qui est sans doute un peu long pour le cas où vous auriez quelque communication pressée; mais, dans ce cas, pourquoi n'écririez-vous pas directement à M. Fould ou bien à J. Pelletier? De toute manière, ce que vous auriez à dire serait bientôt sous les yeux de _votre ami de Saint-Cloud_. M. Fould aime beaucoup qu'on lui écrive, et il sait que vous le faites à bonne intention et que vous pouvez faire grand bien à vos correspondants des deux côtés du canal.
Je ne sais rien ici que par les journaux. Je vois que le roi de Naples tient toujours bon dans Gaëte. S'il a du coeur, comme il paraît, cela peut durer encore longtemps. Voilà Garibaldi en villégiature. Je voudrais qu'il y restât longtemps. Maintenant il est l'homme qui peut faire le plus de mal à l'Italie. Si M. de Cavour a le pouvoir de le faire tenir tranquille pendant un an ou deux, et en même temps de maintenir l'ordre dans les provinces annexées, la partie sera gagnée.
Observez que la paix actuelle est ruineuse pour l'Autriche, que le diplôme de l'empereur, ou son protocole, je ne sais comment il l'appelle, est un cancer au coeur de l'Autriche, dont elle crèvera si on lui laisse le temps de mûrir. En ce moment, la Hongrie est mieux disposée qu'elle ne l'a été depuis longtemps; mais, quand elle aura un peu goûté du régime constitutionnel, ne doutez pas qu'elle ne demande à l'empereur des institutions de plus en plus libérales, jusqu'à ce qu'elle lui propose finalement d'aller à tous les diables. Pour la Bohême et les autres États, vous verrez la même comédie.
Adieu, mon cher Panizzi; je vous quitte pour aller pêcher en mer. Je ne _pèche_ plus sur terre.
_P.-S._ Si l'impératrice vient à Londres à son retour, je suppose que vous aurez sa visite.
LIV
Cannes, 27 novembre 1860.
Mon cher Panizzi,
Je reçois ce matin votre lettre du 23. Elle a mis quatre jours à venir, et en quatre jours il s'est passé bien des choses. Je ne sais si vous avez le mot de l'énigme à Londres. Ici, je n'y vois que du feu, et il m'est impossible de me faire une idée des comment et des pourquoi. Je savais que depuis longtemps on en voulait à notre ami, parce qu'il tenait les cordons de la bourse plus serrés que ne le voulaient un grand nombre de personnes qui aiment à puiser dedans.
Une belle dame qui voulait, pour son mari, la place de notre ami, a fini par l'emporter. Cela me fait de la peine pour toute sorte de raisons. D'abord pour la chose en elle-même, qui est fâcheuse, au point de vue moral et politique; puis pour notre ami, qui, à ce qu'on m'écrit de Paris, en est fort triste; enfin pour vous et moi, que cela sépare de notre correspondant. Quant à ce dernier inconvénient, peut-être y trouverai-je un remède à mon retour à Paris.
Je suis de votre avis en ce qui touche les affaires d'Italie, mais pas tout à fait par les mêmes motifs. Je ne crois pas, comme vous, que ce soit à notre conduite qu'il faille attribuer la réaction dans le royaume de Naples et l'agitation de la Sicile. Il eût été fort extraordinaire que les paysans de la Calabre et des Abruzzes devinssent tout d'un coup constitutionnels. Mais je crois qu'il eût été de bonne politique, professant le principe de non-intervention, de laisser instrumenter les Piémontais à leur guise, sauf à les blâmer, sauf à les avertir même qu'ils entendaient mal le droit des gens.
Quant au pape, il y a longtemps qu'à sa première algarade contre nous, je l'aurais laissé à Rome avec ses Suisses et leurs hallebardes.
Tout cela me semble comme à vous déplorable. Au reste, on m'écrit de Paris que cela va cesser et que l'empereur a écrit une lettre à Victor-Emmanuel, pour reprendre les anciennes relations; qu'ordre serait donné à Goyon et à l'amiral Lebarbier de Tinan, de ne se mêler plus du siège de Gaëte. Je vous donne ces nouvelles comme des on dit, je suis trop loin pour savoir ce qui se passe.
En ce qui touche à nos affaires intérieures, je ne comprends pas davantage. Ces nouvelles concessions libérales me paraissent des plus étranges, et j'y vois un sujet d'inquiétude pour l'avenir: aller chercher dans l'arsenal des institutions constitutionnelles la discussion de l'adresse pour la rétablir dans un gouvernement où, à vrai dire, il n'y a pas de ministres responsables, cela me paraît un non-sens. Le résultat ne peut être que _verba_. Je voudrais pouvoir ajouter _prætereoque nihil_, mais vous savez qu'en France, après les mots, viennent les révolutions.
Quelle sera la position de ces commissaires du gouvernement chargés de soutenir une adresse qu'ils n'auront pas rédigée? s'ils sont battus dans la discussion, qu'en fera-t-on? les renverra-t-on du conseil d'État? ou renverra-t-on les ministres à portefeuille? cela rappelle le bon temps où les princes avaient auprès d'eux un garçon chargé de recevoir le fouet, lorsque Son Altesse l'avait mérité.
Adieu, mon cher Panizzi; ne m'oubliez pas, et donnez-moi de vos nouvelles.
LV
Cannes, 2 décembre 1860.
Mon cher Panizzi,
Je ne sais encore rien et ne comprends pas davantage. D'après quelques renseignements qui viennent de bonne source, on pourrait croire qu'il s'agit d'une expérience. D'une part, on aurait voulu ouvrir une soupape, dans l'opinion qu'il _n'en sortirait rien_, et qu'on désarmerait ainsi l'opposition, qui, en effet, est un peu sotte en ce moment. De l'autre, se voyant en présence d'un mouvement catholique et légitimiste assez puissant, très braillard, et placé jusque dans les antichambres de son palais, Sa Majesté voudrait chercher dans le pays un point d'appui et un moyen de sortir de la position très peu commode où elle se trouve en Italie. Si le Corps législatif et le Sénat lui disent, dans la réponse au discours de la couronne, qu'ils sont pour le principe de non-intervention, il est évident que cela lui donne le moyen de rappeler Goyon et son monde, sans encourir une responsabilité qui n'est pas sans périls.
Sur le premier point, je crois qu'on se trompe fort en croyant qu'il ne sortira rien de la soupape. Au contraire, je suis persuadé, avec vous, qu'il peut en sortir des tempêtes, non pas tout de suite, mais dans un moment donné. Il paraît certain que, quant à présent, le parti orléaniste est fort abattu et découragé. Quant aux affaires d'Italie, je ne suis pas parfaitement rassuré. Les prêtres, les femmes et la mode sont bien puissants. Je ne serais pas surpris que le pape ne trouvât des défenseurs, et que l'adresse ne dît tout le contraire de ce qu'on en paraît attendre. Je ne connais personne à Paris et en France qui ne soit porté à plaindre Pie IX et François II, et, quant à Victor-Emmanuel, l'invasion de Naples lui a fait le plus grand tort, et la peur qu'il ne nous engage dans une seconde campagne d'Italie préoccupe tout le monde. Peut-être, au reste, cette crainte contribuera-t-elle à faire demander la politique de non-intervention par les Chambres.
Je suis charmé que vous ayez écrit au docteur C..., ne doutez pas que votre lettre n'ait été lue, et qu'elle n'ait produit son effet. C'est un très bon moyen de communication, et il est important que l'opinion de M. Gladstone soit connue. Je pense que, sans rien garantir, vous pouvez lui dire ce que je viens de vous mander, comme venant de bonne source. C'est l'impression qu'a emportée de Compiègne une très bonne tête, froide, et qui a pratiqué l'empereur assez longtemps pour le bien connaître. Ne parlez pas de moi à ce grand commentateur d'Homère[10], du moins à cette occasion. Vous remarquerez, d'ailleurs, que cela explique tout, et le langage qu'on vous a tenu et ce que j'ai entendu de mon côté.
[Note 10: M. Gladstone.]
Tenez pour très certaines les dispositions papistes et légitimistes de tous les gens _de frac_, comme on dit en espagnol. Quant aux masses, je crois qu'elles ont les sentiments absolument contraires; mais elles ne parlent guère, tandis que les salons parlent beaucoup. En résumé, la question me semble celle-ci: qui l'emportera, ou la crainte de nous compromettre de nouveau dans une affaire qui ne nous intéresse pas nationalement, ou le sentiment pieux et anti-révolutionnaire?
Si l'empereur était bien secondé, je ne douterais pas de la réponse des Chambres; mais parmi les ministres avec ou sans portefeuille, je ne vois guère de gens ayant ce qu'il faut pour diriger une assemblée délibérante, et, à moins que le _maître_ ne se charge lui-même de chambrer les députés, ils se trouveront dans une incertitude complète et ne sauront que dire, ni comment voter.
Adieu, mon cher Panizzi. Mille amitiés.
LVI
Cannes, 11 décembre 1860.
Mon cher Panizzi,
J'ai reçu vos deux lettres du 7 et du 8, dont je vous remercie. Je me réjouis de savoir que vous êtes aussi bien avec _Madame_[11] qu'avec _Monsieur_. Croyez que _Monsieur_ lui avait parlé de vous, outre ce que je lui avais dit de votre établissement, et qu'elle n'a pas été fâchée de vous voir, malgré la médiocrité de votre catholicisme.
[Note 11: L'impératrice, qui venait de voir M. Panizzi à Londres.]
Vous me paraissez, le savant commentateur d'Homère et vous, chercher midi à quatorze heures. Vous ne vous représentez nullement l'opinion de ce pays-ci. Elle est absolument contraire à celle de _l'ami du docteur C._ sur les affaires italiennes.
Je ne suis pas de ceux qui approuvent cette opinion, bien entendu, mais je la constate, parce qu'elle m'arrive de tous les côtés. Il y a dans l'esprit national un grain de chevalerie ou de folie, si vous l'aimez mieux, qui lui fait prendre toujours parti pour les faibles contre les forts. Voilà le secret du changement défavorable à la cause italienne. Dans la division de Rome et dans l'escadre, il y a la plus grande exaspération contre les Piémontais, due à de petites vexations, violences, etc., inséparables de la guerre sans doute, mais qu'on a prises tout de travers.
Le concours des volontaires, race toujours peu aimée des soldats véritables, et les souvenirs de 1848, encore très vifs et très odieux à notre armée, la rendent hostile à Victor-Emmanuel. Enfin, quoique Lamoricière ne soit qu'un farceur, comme il est Français, sa défaite a irrité l'orgueil national.
Quant aux bourgeois, l'alliance intime avec un peuple qui a Garibaldi pour _chef effectif_, et qui annonce ouvertement la guerre pour le printemps, cette alliance, dis-je, paraît offrir la perspective de dépenses considérables, de beaucoup de sang répandu, et de l'inoculation, plus dangereuse encore, des doctrines révolutionnaires. Si je suis bien informé, le Gouvernement a fait tous les efforts possibles pour engager François II à ne pas prolonger une résistance inutile; mais ce garçon a quelque _pluck in him_ et paraît résolu. Cependant il succombera tôt ou tard.
Je ne vous parle pas des sentiments catholiques, malheureusement très puissants en France, et qui ajoutent encore quelque chose à l'état de l'opinion. Je crois très fermement que l'empereur cherche un appui dans les Chambres, et qu'il désire que le pays, par leurs organes, exprime son opinion afin, d'un côté, de n'être pas entraîné dans la guerre par les frasques de Garibaldi, de l'autre, pour avoir une porte et sortir de Rome. Si le Corps législatif lui dit qu'il est d'avis de ne prendre aucune part aux affaires d'Italie et de n'intervenir en rien (et c'est ce qui, selon toutes les probabilités, sera exprimé dans l'adresse), alors l'empereur pourra honorablement retirer ses troupes de Rome, et regarder, les bras croisés ce qui se fera dans la Péninsule. Au fond, c'est, je crois, ce qu'il y a de plus sage.
L'Angleterre fait des voeux qui ne lui coûtent rien, mais n'enverra pas un seul soldat, ni ne consentira jamais à bloquer Trieste et l'Elbe. Son concours moral est quelque chose, mais nous préservera-t-il des conséquences d'une guerre avec toute l'Allemagne, et, ce qui est plus grave, d'une guerre forcément révolutionnaire?
Vous autres italiens, vous êtes impatients. M. de Cavour aurait pu, en trois ou quatre ans, arriver à faire bien ce qu'on à fait mal en six mois, et à ne pas faire ce à quoi il sera entraîné au printemps. Garibaldi est, au fond, l'instrument de Mazzini et le mauvais génie de l'Italie. Ce qui se passe à Naples prouve combien peu le pays était préparé pour un gouvernement constitutionnel. Il y a envoyé tous les tapageurs, qui trouvent leur compte à se battre contre des Napolitains, au lieu d'avoir affaire aux Autrichiens; encore, dès que les Napolitains ont montré quelque résolution, tous ces messieurs se sont retirés et ont laissé les Piémontais soutenir le choc. C'est toujours le système révolutionnaire, qui met le feu au hasard, sans s'inquiéter qui brûlera.
J'ai reçu une lettre de M. Fould. Il me paraît un peu aigri et de mauvaise humeur. Je crois qu'on a mis très peu de procédés dans l'affaire.
On m'écrit que les circulaires de Persigny font bon effet, même chez les opposants.
Que dites-vous de la Chine? Je crains bien qu'on n'y gagne pas un sou et que tout se réduise à des porcelaines cassées, et finalement à une retraite de Moscou. Tout cet argent dépensé fait ici très mauvais effet.
Adieu, mon cher Panizzi. Je ne crois pas un mot de l'expédition de Victor-Emmanuel contre Rome. Ce serait, à mon avis, la plus grande folie, que Garibaldi lui-même ne ferait pas.
LVII
Cannes, 16 décembre 1860.
Mon cher Panizzi,
Newton m'écrit de Rome de vous adresser, pour l'archevêque de Canterbury, un _testimonial_ en sa faveur. Je ne connais pas l'archevêque et j'ai pour tous les gens de sa robe le goût que vous savez. Voici cependant une lettre officielle dont vous ferez l'usage qu'il vous plaira. Demandez à Sa Grandeur sa bénédiction apostolique. J'aimerais mieux une de ses vieilles bouteilles léguées par quelque bonne dévote.
Vous êtes pressés, comme tous les émigrés, et vous risquez de compromettre tout par trop de hâte. Croyez bien que votre plus grand ennemi, c'est Garibaldi, ennemi d'autant plus dangereux qu'il a toutes les qualités qu'il faut à un révolutionnaire, même celle d'être niais et de se faire l'instrument des plus détestables coquins. Il y a dans toutes les révolutions de ces gens-là, et ce sont ceux-là qui font le plus de mal.
Adieu, mon cher Panizzi. Je vous écris à la hâte, les fenêtres ouvertes, par un soleil radieux, tourmenté par les mouches. Je pars pour une promenade en mer.
LVIII
Cannes, 9 janvier 1861.
Mon cher Panizzi,
Il me semble que tout va à la diable partout, en Italie, à Naples surtout, et heureusement aussi en Autriche. Il y a longtemps que j'ai renoncé à deviner les énigmes politiques de ce temps-ci. Ce qui me fait de la peine, c'est la disposition turbulente plutôt que belliqueuse que prend l'Italie. Je n'aime pas le discours de Victor-Emmanuel le 1er janvier. Il a pris le détestable style de mélodrame qu'il faut laisser à Garibaldi. Il pouvait parfaitement se dispenser de parler du rachat de la Vénétie, ou, s'il en parlait, rien ne l'obligeait à faire une conclusion. Je crains qu'au printemps on ne fasse _delle grosse_.
Votre ami ***, d'un autre côté, s'est marié tout à fait... On disait que sa femme avait un petit défaut de conformation, qui la rendait impropre au mariage; mais il paraît que ce n'était pas grand'chose, car elle est grosse. Pour une personne ayant des sentiments si élevés, cette situation était fort pénible, aussi elle a mené son imbécile à Varsovie, où, à ce qu'il paraît, on marie les gens sans se soucier beaucoup des formalités. Il allait être majeur dans deux du trois mois, mais il n'a pas eu la patience d'attendre. Il n'a pas non plus employé le consul de France pour légaliser la cérémonie, en sorte que cela fait deux nullités. Mais, en matière de mariage, les magistrats sont assez indulgents lorsque les choses sont faites et parfaites, et je crois que l'affaire est à peu près sans remède.
Qu'a dit monseigneur de Canterbury de ma lettre? A-t-il été surpris que je lui aie écrit? J'ai reçu ce matin une lettre de Newton, qui me remercie. Je ne sais pas encore si son affaire est faite, mais je pense que, vous aidant, elle se fera.
Adieu, mon cher Panizzi; mille voeux pour votre année 1861; qu'elle vous soit légère! Ne buvez pas tout le johannisberg avant que j'en aie goûté _Cura ut valeas._
LIX
Cannes, 24 janvier 1861.
Mon cher Panizzi,