Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I
Chapter 7
Il paraît, d'après des rapports que j'ai lieu de croire exacts, que Garibaldi aurait été battu complètement sans l'intervention de quelques bataillons réguliers piémontais. Il a beaucoup de bravoure et d'audace, mais nul talent comme général. Les Autrichiens n'en feraient qu'une bouchée.
Le désordre est grand à Naples, plus grand encore en Sicile. On dit que, sur cent personnes, il y en a quatre-vingt-dix-huit qui voudraient la monarchie constitutionnelle avec Ferdinand II, mais que tout le monde est convaincu qu'il n'y a d'ordre possible et de sécurité matérielle qu'avec l'annexion.
Il y a une nouvelle grave aujourd'hui: des coups de fusil échangés entre des patrouilles autrichiennes et piémontaises au bord du Mincio. Il ne faut pas leur fournir de prétextes, et j'ai bien peur qu'on ne leur en donne que trop.
J'ai vu, à la campagne où je suis allé, des mères et des tantes de volontaires pontificaux qui se lamentaient. Il n'y avait pourtant pas de quoi. Un jeune homme charmant et religieux avait été pris par les Piémontais, et, chose inouïe à la guerre, cinq minutes après sa prise, il n'avait plus sa montre, que sa tante lui avait donnée! J'ai consolé ces infortunées, en leur disant que c'était l'habitude des soldats de chercher à savoir l'heure qu'il est, et que, d'ailleurs, la victime en irait d'autant plus droit en paradis, où les élus sont pourvus de chronomètres de Bréguet. Comment se porte le vôtre?
M. Fould est parti précipitamment pour Tarbes le jour même où je lui envoyais votre lettre. Madame Fould est fort malade, dangereusement, à ce que je crains. Il revient cependant demain vendredi. Je le verrai et je vous écrirai lundi au sujet de votre conversation avec lord Palmerston et, s'il fait ce que je désire, il m'écrira une lettre ostensible.
Je persévère à croire que lord Palmerston a trop d'esprit pour croire ce qu'il vous a dit des préparatifs de guerre, etc. Il n'y a de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. Vos ministres trouvent leur avantage à exciter les vieilles haines nationales. Au fond, leur grand grief est que l'empereur soulève de grosses questions auxquelles ils ne sont pas préparés. Ils l'accusent de les inventer. Senior et d'autres bonnes têtes me soutenaient sérieusement que l'empereur avait _inventé_ les affaires d'Italie. Vous savez que toujours les malades détestent les médecins qui leur disent la vérité sur leur mal.
Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments.
XLIV
Paris, 15 octobre 1860.
Mon cher Panizzi,
Un mot à la hâte.--M. Fould a montré votre lettre à _votre ami de Saint-Cloud_. Votre ami a dit ce matin à M. Fould de me répondre. J'attends cette réponse et je vous l'enverrai aussitôt. Vous pourrez avoir _l'indiscrétion_ de laisser entendre que cette réponse est d'autant plus intéressante qu'elle a été inspirée. _L'ami de Saint-Cloud_ avait la lettre depuis dix jours, mais ne l'avait pas lue; il n'est pas fort _lisard_; mais il paraît que cela l'a intéressé, et, en attendant, il m'a fait remercier de la communication, et vous aussi.
Le curé de Saint-Germain l'Auxerrois a dit à un de mes amis que la sainte Vierge était apparue à notre saint-père le pape et lui avait dit qu'elle avait besoin d'un martyr et qu'elle avait fait choix de lui, pape. Après l'avoir remerciée de ce choix, il a appris qu'il devait parcourir la chrétienté en mendiant, endurer beaucoup de tribulations, etc., etc.; moyennant quoi, le catholicisme reverdirait. Tenez cette apparition pour chose sûre, la sainte Vierge est très active cette année, et cela doit nous donner quelque espoir de nous retrouver cette année dans le Vatican. _Utinam._
Mille amitiés. Dès que j'aurai la réponse, je vous l'enverrai. Le courrier me presse.
XLV
Paris, 10 octobre 1860.
Mon cher Panizzi,
Voici enfin la lettre de M. Fould, que je reçois ce matin. J'aime mieux vous l'envoyer telle quelle que de vous en faire un extrait. Avec cette lettre, la vôtre m'est revenue, et je l'ai lue avec autant de surprise que la première fois. Je ne puis m'empêcher de récapituler les griefs prétendus:
Iº _D'avoir encouragé les Espagnols à tirer vengeance des Marocains._ Si vous connaissez les Espagnols, vous savez que le vrai moyen de les empêcher de faire quelque chose est de leur en faire donner le conseil par un étranger. Non seulement la France ne s'est mêlée en rien de cette affaire, mais encore elle n'y avait pas le moindre intérêt. Il est évident que, si une puissance européenne s'établissait près de l'Algérie, ce serait un danger pour nos possessions d'Afrique. Bien que les Espagnols ne soient pas fort redoutables, nous aimerions mieux avoir pour voisins des Barbares que des gens civilisés. La majeure partie de la population européenne de l'Algérie est espagnole: ce sont des Mayorquins et des Valenciens, bons travailleurs. S'il y avait une colonie espagnole en Afrique, nous perdrions ces gens-là.
IIº _La France n'a rien fait pour hâter la chute de l'empire turc. Elle en voit la ruine prochaine, mais se gardera bien de l'accélérer._ Je vous ai dit dans le temps le mot de Thouvenel: «L'empire turc est une accumulation de fumiers superposés: fumier turc, fumier grec, fumier bulgare. Une révolution en ce pays ne peut mettre au jour qu'un fumier.»
IIIº Quant à l'envoi d'agents en Belgique et ailleurs pour préparer une annexion, d'autres en Irlande, etc., pas un mot de vrai. De tous les pays limitrophes, la Belgique serait le plus difficile à annexer. Peut-être des prêtres catholiques ont-ils fait des sermons ridicules en Irlande. Vous savez comme moi quel est l'attachement du clergé catholique pour l'empereur, et vous ferez justice vous-même de toutes ces folles accusations.
IVº Je ne sais rien des pamphlets préparant des annexions nouvelles. Une des graves erreurs des journaux anglais est de s'imaginer qu'il n'y a pas en France de liberté de la presse. On imprime dans les journaux, et surtout dans les livres, mille billevesées tous les jours. Les orléanistes et les carlistes ont leurs organes, et ils vont très loin. Croyez que le gouvernement est tout à fait étranger à de pareilles publications. Elles sont, d'ailleurs, si obscures, que je n'en ai jamais entendu parler.
Vº Lisez le budget de la guerre, et vous verrez l'effectif de l'armée notablement réduit. Allez sur une grande route, vous rencontrerez des soldats allant en congé illimité. Je vous ai remis la brochure de Cucheval-Clarigny; vous verrez ce qu'il faut penser de ces prétendus armements. Entre vous et moi, je vous dirai qu'on désarme beaucoup trop, ce me semble; d'après ce qui se passe en Italie, je crois qu'il ne serait pas mauvais de se tenir prêt à toute éventualité.
VIº L'exercice prescrit dans les ports de mer, pour apprendre aux troupes à embarquer et à débarquer, a été introduit lors de la guerre de Crimée. Tous les ans, on ramène en France dix ou douze mille hommes d'Algérie, et on en envoie autant. S'il n'y a pas un exercice semblable dans l'armée anglaise, cela ne prouve pas en faveur de ses chefs.
Je crois encore, cher Panizzi, que la grande cause de désaccord entre la France et l'Angleterre provient de ce que cette dernière se tient, touchant les affaires de l'Europe, dans une politique expectante qui lui est facile et qui est presque impossible pour nous. L'Angleterre s'est contentée de faire, des voeux pour le Piémont; nous nous sommes battus, et, si nous ne l'avions pas fait, nous aurions commis une faute énorme. Si l'Angleterre, qui a, au fond, les mêmes sympathies que nous pour la cause italienne, et qui n'a pas les mêmes risques à courir, au lieu de se laisser aller à des sentiments de défiance et de jalousie, voulait nous seconder ouvertement, la paix du monde serait assurée. Les Italiens feraient eux-mêmes leurs affaires, et peut-être parviendrait-on à obtenir de l'Autriche la cession de la Vénétie.
Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments.
XLVI
Paris, 16 octobre, au soir, 1860.
Mon cher Panizzi,
Je viens vous demander pardon d'une bêtise de mon domestique, que j'avais chargé d'affranchir un gros paquet que je vous envoyais ce matin. J'apprends ce soir qu'il y a mis un timbre de quarante centimes, évidemment insuffisant. Si, comme il est probable, on refuse chez vous les lettres non affranchies, mon paquet ira à tous les diables, et ce serait dommage; car, outre un billet de moi, il y avait quatre pages de M. Fould en réponse à la lettre que Sa Majesté a vue. N'oubliez pas de la faire réclamer et excusez la maladresse de mon imbécile.
Savez-vous que je commence à croire un peu à notre voyage à Rome? Monseigneur Sacconi, le nonce, part demain. Il a fait mettre dans le _Moniteur_, et il a dit à tout le monde, en prenant congé, qu'il reviendrait sous peu de semaines, ce qui me fait croire qu'il ne reviendra pas. Ce départ, l'apparition de la sainte Vierge et le désir bien unanime de tous les dévots que le pape quitte Rome, me fait espérer que nous nous reverrons au Vatican, chacun à la tête d'une troupe de scribes juifs ou mahométans.
Adieu, mon cher Panizzi; je suis désolé de l'accident arrivé à cette lettre, mais j'espère qu'elle ne sera pas perdue.
XLVII
Paris, 21 octobre 1860.
Mon cher Panizzi,
Je suis charmé que ma lettre soit arrivée à bon port; mais, si vous étiez en France, vous seriez ruiné par les ports de lettres.
Il me semble, d'après ce que vous me dites et ce que je vois, que la France et l'Angleterre sont comme des gens mariés qui se querellent, mais qui ne peuvent se séparer. Tant mieux. M. Fould me paraît du même sentiment que vous sur l'affaire de Viterbe. Il trouve que c'est une grande sottise, qu'il rejette sur le grand général qui l'a faite. Mais pourquoi employer un niais pareil? Je crois qu'on lui aura lavé la tête, mais ce n'est pas assez. Je vois par les journaux que la lettre à sir James est fort blâmée. C'est une imprudence un peu forte.
Je doute toujours de la constance du saint-père à demeurer à Rome. Tous les grands hommes de l'ancien gouvernement, tous les carlistes d'ici voudraient qu'il s'en allât. Vous savez qu'une des grandes fautes de la politique moderne à courte vue, c'est d'agir contrairement à ce que trouvent bon ceux qu'on regarde comme ses ennemis. Il suffit peut-être que les orléanistes et les légitimistes aient montré le désir que le pape quittât Rome, pour que le gouvernement ait fait des efforts pour qu'il y restât. A mon avis, il faudrait examiner d'abord de quel côté est le sens commun, et je crois que, selon l'usage des partis battus, qui cherchent les moyens extrêmes, les gens qui conseillent l'exil au pape croient, fort à tort, qu'il résulterait de là une grande commotion. Je crois que ce serait une tempête dans un verre d'eau. Les dévots et les imbéciles ne prendront pas les armes, et, quant aux excommunications, elles donneraient plutôt de la popularité qu'elles n'en feraient perdre. Ce qui serait bien plus avantageux pour nous serait de sortir de la position fausse où nous sommes et où nous pouvons demeurer bien longtemps. Quant aux dévots, ils ne pourraient être pires qu'ils ne sont à présent.
Un Russe fort bien instruit m'a expliqué l'entrevue de Varsovie d'une façon que j'ai lieu de croire exacte, et qui s'accorde, d'ailleurs, avec ce que je tiens de Fould. L'empereur d'Autriche, ou plutôt M. de Rechberg, s'applique depuis longtemps à établir que la position de l'Autriche vis-à-vis de la Hongrie et de l'Italie est exactement la même que celle de la Russie vis-à-vis de la Pologne. Gortchakoff répond à cela: «Il y a dix ou douze Russes pour un Polonais, tandis qu'on ne sait ce que c'est qu'un Autrichien. Il est en imperceptible minorité au milieu de nationalités plus ou moins rebelles à son joug.» Tant il y a que c'est pour achever la démonstration de cette théorie que François-Joseph a demandé une entrevue. La vanité de l'empereur Alexandre en a été flattée; mais il n'est nullement disposé à accepter le traité de garantie réciproque qu'on lui offre, d'autant plus qu'en ce moment la Pologne est moins agitée que jamais, et que la Hongrie bouillonne d'une façon menaçante. Il faut s'attendre que les Autrichiens exploiteront l'entrevue pendant quelque temps et prétendront y avoir gagné quelque chose.
On se plaint ici de ne rien comprendre à la politique de l'empereur. Sous le gouvernement de Louis-Philippe, tout le monde était assez vite au fait de toutes les affaires, tandis que, maintenant qu'elles sont dans la tête d'un muet, il est impossible d'en savoir ou même d'en deviner quelque chose. L'impatience est seulement dans les salons.
Le peuple ne s'occupe guère des affaires d'Italie, moins encore du pape que du roi de Naples. Je ne crois pas qu'il déguerpisse de Gaëte si facilement. On dit qu'il a montré quelque courage personnel, et, s'il n'a pas peur d'une bombe, il peut demeurer longtemps dans son trou avec la satisfaction de savoir qu'il est un grand embarras pour son successeur. Nous trouvons que le successeur est bien lent à se décider. Il ne devrait pas perdre un moment pour ôter à Garibaldi le moyen de faire de nouvelles sottises. Il n'en a fait que trop jusqu'à présent.
Bien que le temps se remette un peu, je commence à songer sérieusement à mes quartiers d'hiver. On me dit qu'il y aura beaucoup de monde à Cannes et à Nice cette année.
Adieu, mon cher Panizzi; je m'ennuie beaucoup; depuis votre, départ et je ne sais que devenir le soir.
XLVIII
Paris, 23 octobre 1860.
Mon cher Panizzi,
Je reviens de Saint-Cloud, où j'ai déjeuné avec _Monsieur_ et _Madame_ et _leur garçon_. Tous très bien portants, _madame_ fort triste[9].
[Note 9: La duchesse d'Albe, soeur de l'Impératrice, venait de mourir.]
Le _maître de la maison_ m'a chargé de le rappeler à votre souvenir et de vous remercier de ce que vous dites et faites. Il est très content de voir qu'il y a de l'amélioration dans les dispositions de vos amis insulaires. Quant à ce qui lui avait attiré leur mauvaise humeur, il s'est défendu avec la plus grande énergie d'avoir rien fait en actes ou en pensée pour la provoquer. Nous avons causé des affaires d'Italie, qu'il trouve, comme tout le monde, bien embrouillées. Les circonstances ont pu motiver des actes extraordinaires; mais ces actes sont tellement contraires à tous les principes reçus, qu'il est impossible de ne pas les blâmer.
Nous avons causé de la campagne de Lamoricière, et je lui ai conté des anecdotes qui l'ont fait rire, entre autres les compliments malicieux de Changarnier sur les manoeuvres admirables de son ancien collègue et ami, si belles que lui Changarnier ne les comprend pas. Il me semble qu'au fond il pense sur l'Italie comme vous et moi, mais qu'il a des convenances à garder. Je lui ai parlé très audacieusement de l'impatience où j'étais de faire des copies dans des archives. Cela l'a diverti. Il ignorait complètement la mauvaise grâce des archivistes à l'égard des curieux d'études historiques.
Mon imbécile de domestique m'a quitté sans dire gare, à la suite d'une querelle avec sa soeur. Je ne sais où en trouver un bon, aussi j'espère n'en pas avoir un pire; d'ailleurs, cela serait difficile.
Adieu, mon cher Panizzi. Lisez _le Constitutionnel_ de demain. Il y aura, dit-on, un article sur l'Italie qui aura de l'importance.
XLIX
Paris, mercredi 31 octobre 1860.
Mon cher Panizzi,
Je reviens de chez M. Fould. Il était à la chasse. Je ne puis vous donner d'explications au sujet de Gaëte, si tant est qu'il y en ait à donner. Vous êtes un peu partial dans la question. Je ne dis pas que Sa Majesté le roi ou l'ex-roi des Deux-Siciles ne soit pas un grand nigaud; mais les formes employées à son égard passent un peu les bornes. La saisie des rentes par Garibaldi est d'un exemple un peu trop dangereux. Si l'on traitait avec lui comme avec une puissance régulière, il n'y aurait plus de sécurité pour aucun État, et je trouve qu'en tenant en échec, comme l'on fait ici, les Autrichiens, on va aussi loin que possible.
Pour nous témoigner de la reconnaissance, les gens de Mazzini, à Naples, discutent les moyens d'assassiner l'empereur. Un petit projet a été mis en délibération, d'envoyer un homme déguisé en blessé d'Italie, avec capote militaire et une béquille. La béquille aurait été un fusil. C'est Vimercati, aide de camp du roi, qui a prévenu le ministre de l'intérieur à Paris.
Je vous répète, sans pouvoir vous en donner l'assurance, que, dans mon opinion, la non-reconnaissance du blocus de Gaëte a été convenue entre les deux gouvernements de France et d'Angleterre, et, quant à la présence de vaisseaux français devant Gaëte, c'est plutôt pour donner à François II la tentation d'un asile que pour lui offrir un secours efficace.
Si je suis bien informé, et vous savez quelle est ma source, M. de Metternich donne ici les assurances les plus positives de non-intervention, et il a mis une grande chaleur à faire démentir le bruit de bourse d'un ultimatum adressé au Piémont. Il faut qu'on soit bien bas en Allemagne.
Tenez pour certain ce que je vais vous dire de Varsovie. L'empereur François-Joseph a abordé l'empereur Alexandre, avec cette phrase russe: _Ya k'vam s' povinnoïou golovoïou_, c'est-à-dire _Ego ad te cum noxio capite._ C'est la formule employée par un serf qui se présente devant son maître et qui s'attend à un châtiment. Cette attitude a révolté tout le monde et jusqu'à l'empereur Alexandre. Il n'y a eu, d'ailleurs, aucune délibération politique, aucune résolution. Tout s'est passé en politesses, très froides de la part d'Alexandre, et encore plus froides de la part du Prussien. Gortchakof triomphe sur toute la ligne.
Je crois Henry Bulwer trop homme d'esprit pour dire le contraire de ce que dit la Valette; mais il ne plaît pas à vos ministres de croire ce qui ne leur convient pas. Le fond de la question, c'est que tout se détraque. D'un côté, les Turcs conspirent contre le sultan, qu'ils regardent comme une marionnette que les chrétiens font mouvoir; de l'autre, les chrétiens prennent des airs insolents et excitent l'indignation et le fanatisme des vieux musulmans. Aali pacha, dans sa tournée, a été obligé d'emprunter plusieurs fois de l'argent, pour continuer sa route. On doit à l'armée plus d'une année de solde, et, en général, les soldats n'ont d'autres rations que celles qu'ils volent. Voilà ce que disent tous les voyageurs qui reviennent de Constantinople ou de la Roumélie. Dans l'Anatolie, vous savez ce qui se passe. Vous avez lu la façon dont Fuad pacha a fait filer les Druses du Liban au milieu des troupes turques chargées de les cerner. Il est vrai, comme dit lord Shaftesbury, que les Druses sont tout disposés à se faire protestants; mais le pire de tout, c'est qu'il n'y a plus un sou dans le trésor ottoman et que le sultan et son harem ont mangé les revenus de 1861.
Le grand obstacle à une alliance efficace entre la France et l'Angleterre, c'est la différence radicale qui existe dans la manière de considérer les mêmes faits. Ainsi on prétend, de votre côté du détroit, que la Turquie va bien. En 1858, on prétendait aussi que les affaires en Italie n'avaient rien de pressant. Il est facile de comprendre que des ministres dépendant d'une Chambre où ils n'ont qu'une majorité incertaine, soient toujours pour le _statu quo_. Mais ce n'est pas ainsi que se font les grandes affaires. Je crois que, si un traité d'alliance avait lieu, il faudrait qu'il fût plutôt proposé par l'Angleterre que par nous. C'est le seul moyen de réussir. Si les conditions plaisent à l'empereur, il ne fera pas une objection, tandis que vos ministres en feront cent, quand même ils seraient satisfaits.
Adieu, mon cher. Panizzi; mille amitiés et compliments.
L
Paris, 3 novembre 1860.
Mon cher Panizzi,
Je dîne ce soir avec M. Fould. Si j'apprends quelque chose, je vous écrirai aussitôt. Je suis, en général, de votre avis sur ce qui se passe, et, pour ma part, je trouve qu'en ménageant la chèvre et le chou, on ne fait rien de bon; d'un autre côté, il faut tenir compte des difficultés de toute espèce qui s'opposent à ce qu'on suive une autre politique. Avec des gens un peu téméraires, il est dangereux de trop s'engager, et, ici, les gens téméraires sont remorqués par des fous. M. de Cavour est le téméraire, et Garibaldi le fou.
On dit, mais je ne garantis rien, au sujet de ce qui s'est passé devant Gaëte, que ce n'est pas à la flotte piémontaise qu'on a intimé la défense de canonner le camp de Gaëte, mais à une expédition mystérieuse du général Turr, Hongrois, expédié je ne sais où, par Garibaldi, de sa propre autorité et sans consulter Victor-Emmanuel.
Quant à la conduite de l'Espagne à Turin, nous n'y sommes pour rien. Donner un conseil à un Espagnol, c'est l'exciter à faire le contraire. Quoi de plus naturel que la reine, dévote et parente du roi de Naples, ait désapprouvé l'invasion des États pontificaux et de Naples? Si vous voyiez les lettres que m'écrivent mes amis _très libéraux_ de Madrid, vous verriez que le sentiment national est très hostile aux Piémontais. Ils s'emparent de ce que les Espagnols considèrent encore jusqu'à un certain point comme des apanages espagnols. La France n'a donné aucun conseil dans cette affaire.
Je regarde comme impossible une alliance entre la France et l'Angleterre pour les affaires d'Italie. Ce ne serait ou qu'une lettre morte, ou bien un engagement tellement grave, que ni l'une ni l'autre des deux puissances ne pourrait prévoir jusqu'où elle serait entraînée. Il ne faut pas se dissimuler qu'une alliance semblable amènerait immédiatement une agression des Italiens contre la Vénétie, c'est-à-dire la guerre contre l'Autriche et probablement contre l'Allemagne. La France et l'Angleterre se poseraient en champions du principe des nationalités, et ce serait mettre le feu à l'Europe. Il est vrai que l'Angleterre n'a pas grand'chose à craindre. Son action consisterait à contenir par ses vaisseaux les puissances continentales, c'est-à-dire qu'elle n'aurait à peu près rien à faire, tandis que la France aurait une grande guerre sur les bras.
Je pense que, avec la sécurité financière que donnerait une alliance que je suppose sincère avec l'Angleterre, le succès ne serait pas douteux, la Russie elle même se mêlât-elle de la lutte. Mais, une fois que nous aurions culbuté les Autrichiens et les Prussiens, dépensé cinq cents millions et versé le sang de cent mille hommes, serait-il possible de ne pas chercher un dédommagement à tant de sacrifices? Vous verriez la nation entière demander la rive gauche du Rhin, c'est-à-dire avoir précisément les vues ambitieuses qu'on prête à l'empereur et qui alarment tant l'Angleterre. Vous conviendrez qu'elle n'aurait pas obtenu un bien grand résultat. Il me semble que la seule politique possible aujourd'hui, c'est de temporiser, de tâcher de calmer les ardeurs de l'Italie et de lui donner le temps de se consolider et de s'organiser.
A mon avis, Garibaldi a compromis gravement la cause italienne, d'abord par une agression qu'il est impossible de défendre, à moins de démentir tous les principes du droit de l'Europe; puis en montrant au monde le fantôme de la Révolution. Si, après la conquête de la Sicile, il s'en fût tenu là, il aurait peut-être compromis assez son gouvernement, mais le mal ne serait pas aussi grand qu'il l'est aujourd'hui. Pour des gens impartiaux, et surtout pour ceux qui ne connaissent pas parfaitement l'Italie, ce qui se passe à Naples est le comble de l'abomination. On prend les États d'un prince qui se défend et qui a encore une armée fidèle, au nom de qui les paysans s'insurgent. On fait des élections à la sincérité desquelles personne ne croit. Enfin, et c'est le pire de tout, on voit le parti révolutionnaire dominer Cavour et Victor-Emmanuel, et l'on craint, ou plutôt on ne doute pas, que, dans un temps peu éloigné, il ne le pousse à des extravagances.