Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I

Chapter 6

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Il me semble que les deux reproches ne vont pas bien ensemble. Si vous accusiez un homme d'avoir voulu mettre le feu à votre blé, vous ne commenceriez pas par dire qu'il a débuté par l'inonder. Pour moi, il me paraît assez évident qu'une nouvelle complication en Italie ne doit pas laisser à la France une trop grande liberté d'action en Orient, et _vice versa_. Il faut choisir entre les deux crimes, et ne pas nous charger des deux à la fois. Je crois pouvoir vous assurer que, pour ce qui concerne l'Orient, M. de la Valette apporte les instructions les plus pacifiques et qu'il n'y aura rien, de notre côté, pour précipiter une catastrophe, qui pourtant me paraît inévitable.

Quant à Garibaldi, il n'y a que _moi_, ici, qui m'intéresse à son expédition, et je crois qu'elle a déplu énormément à l'empereur, qui se disposait à évacuer Rome le mois prochain et qui se trouve bien empêché à présent entre l'enclume et le marteau. Je ne crois pas davantage que l'Angleterre ait aidé à l'expédition, bien que les apparences et les dépêches télégraphiques tendent à faire supposer le contraire. L'expédition de Garibaldi me plaît, parce que j'aime les romans et les aventures. Au fond, il est assez triste qu'un héros de roman puisse mettre l'Europe en feu. Remarquez que nous sommes en plein moyen âge. Lorsque Tancrède et ses Normands s'embarquèrent pour la Sicile, il n'y avait pas de droit international en Europe. Maintenant on prétend qu'il y en a un, et on le cite même, à l'occasion de quelques arpents de neige du Faucigny; _mais il demeure bien entendu que c'est la force qui constitue le meilleur droit_. Si un Grec partait de Marseille pour émanciper les îles Ioniennes; qui demandent à être, annexées au royaume de Grèce, l'Angleterre jetterait les hauts cris; mais il y a un mois que lord John disait en plein Parlement que la flotte anglaise croisait devant la Sicile, pour être utile à des gens opprimés.

Le mal de la chose, c'est que, d'après tout ce que nous apprenons, l'expédition de Garibaldi est partie malgré le gouvernement de Victor-Emmanuel. Les sociétés secrètes sont beaucoup plus puissantes que M. de Cavour. Or je crains qu'elles n'aient pas autant d'esprit, et que, par désir de trop avoir, elles ne nuisent fort une cause très juste et très en bon train jusqu'à présent. Lorsqu'un peuple se soulève et met son souverain à la porte, cela faisait autrefois un grand scandale. La grande habitude qu'on en a prise a fait qu'à présent on accepte assez facilement le fait accompli. Mais il est plus grave d'aller délivrer le voisin, et cela fait faire des réflexions à tout le monde. Lord Cowley disait hier que toutes les chances semblaient contraires à Garibaldi. Il y en a une à mon avis, c'est la qualité des troupes de Sa Majesté napolitaine, qui rend possible une défaite et une défection. Nous verrons, d'ici à quelques jours.

La note russe a fait un grand effet aujourd'hui. Un congrès peut difficilement remédier aux dernières coliques du _malade_. S'il a survécu à l'empereur Nicolas, il n'a pas gagné de nouvelles forces. M. Thouvenel me disait dernièrement que ce qui rendait la question d'Orient si difficile, c'est que les Turcs, dans l'état de décomposition où ils se trouvent, recouvraient une autre société chrétienne, non moins pourrie. «Représentez-vous, disait-il, plusieurs _caput mortuum_ les uns sur les autres. Les Grecs et les Bulgares sont de plus grandes canailles que les Turcs. Il faudrait commencer par tout exterminer et faire une colonie d'honnêtes gens.»

Je ne crois pas à une guerre entre la France et l'Angleterre pour les affaires d'Orient. Le champ de bataille manque. Le malheur, c'est que tous les fous s'entendent des deux côtés du détroit pour saisir toutes les occasions d'échanger des injures, et les hommes d'État, ou soi-disant tels, en disent aussi quelquefois _delle grosse_. Pourtant, il y a de part et d'autre l'intérêt de tout le monde, qui sera, j'espère, plus puissant que l'envie de faire des phrases et de dire des gros mots.

J'en reviens toujours à mes moutons. Depuis plusieurs mois, l'Angleterre suit une politique de bascule qui me semble détestable. Faute à elle de s'être déclarée dès le commencement de la question italienne, nous avons eu la guerre, puis après, une mauvaise paix. Qu'y a-t-elle gagné? L'Autriche lui doit probablement la conservation de la Vénétie: vous savez quelle est sa reconnaissance. Ici, on l'accuse d'exciter le désordre en Italien. Ni en Allemagne, ni en Russie ni en France, elle n'a d'alliée, et je crois que c'est sa faute. Quand on affiche trop publiquement la politique des intérêts, on oblige tout le monde à regarder au sien.

Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés.

XXXVIII

Paris, 31 mai 1860.

Mon cher Panizzi,

Il n'y a rien de plus drôle que les figures de la légation napolitaine ici. Ils ont eu la simplicité de croire à la première dépêche de leur gouvernement annonçant la défaite de Garibaldi, malgré l'expérience qu'ils auraient dû avoir de sa véracité. On croit ici que toute l'île, Messine exceptée, est au pouvoir des insurgés.

Le prince Napoléon, chez qui j'ai dîné aujourd'hui (avec Senior), avait une lettre qui racontait comment, de six mille Napolitains sortis de Palerme, il en était rentré quinze cents sans sacs et sans fusils, et ne pouvant donner des nouvelles des quatre mille cinq cents autres. Il y avait aussi à dîner le duc de Grammont, qui va à Vichy pour des coliques hépatiques.

Il donnait des renseignements assez curieux sur Rome. Lamoricière a voulu visiter un magasin de voitures d'artillerie. Après avoir fait grand bruit à la porte sans pouvoir trouver un concierge, ni un garde quelconque, il allait la faire ouvrir par des sapeurs, quand un monsieur s'est présenté avec une clef, et, en l'introduisant, lui a demandé ce qu'il y avait pour son service, et s'il avait besoin d'une voiture. Après avoir joué quelque temps au propos interrompu, il s'est trouvé que, depuis longtemps, le dépôt était loué, les charriot vendus, et qu'on faisait des _carretelle_[7] dans le magasin au lieu d'affûts. Ailleurs, à la place d'un magasin de fusils, il n'a trouvé que des toiles d'araignée, les fusils ayant été vendus trois pauls la pièce comme hors de service, par un bon catholique, qui cependant avait trouvé moyen de se les faire acheter trente pauls. Malgré tout cela, Lamoricière a une vingtaine de mille hommes, dont douze mille environ Suisses, Irlandais et Allemands qui sont tolérables.

[Note 7: Sorte de voiture élégante.]

On prétendait que l'évacuation de Rome, qui était ordonnée, avait été suspendue, depuis l'équipée d'Orbitello. Je crois pouvoir vous assurer que le gouvernement désire beaucoup retirer nos troupes, et qu'il n'y a que la considération d'un danger probable et prochain pour le pape qui puisse faire prolonger l'occupation. Vous me paraissez oublier trop que nous sommes les fils aînés de l'Église, et que nous devons ménager environ trente millions de nos sujets qui nous rendraient responsables d'une catastrophe. Si l'on n'était assuré d'avoir sa part de paradis en restant au giron de l'Église, il serait beaucoup plus commode d'être protestant.

Je regarde la Sicile comme perdue pour le roi de Naples, et Naples même comme médiocrement sûr; mais je ne sais pas si cela profitera beaucoup à l'Italie. Je crois que, avant de s'étendre de la sorte, il faudrait se consolider, et les entreprises garibaldiques, surtout celle contre les États de l'Église, ne prouvent pas trop la force du gouvernement de Victor-Emmanuel. Il est malheureusement certain que les sociétés secrètes sont plus puissantes que Cavour. Tant qu'elles ne s'attaqueront qu'à la Sicile, il n'y à pas grand danger peut-être. Mais, le jour où quelque tête plus mauvaise que celle de Garibaldi s'avisera de faire une pointe en Vénétie, il pourra s'ensuivre de vilaines représailles.

Il me semble que la grande fureur de John Bull s'est un peu calmée. Croyez que, malgré les excitations des journaux et la jalousie qu'on a des deux côtés, personne ne se soucie de la guerre, et, quand même on la voudrait, le terrain manquerait pour se battre.

Les Turcs sont, à ce qu'il paraît, en recrudescence de fanatisme. Ils pillent fort les chrétiens et violent les chrétiennes. Je suis fort en peine de savoir quel remède on peut y trouver. M. Thouvenel dit, avec beaucoup de raison, je crois, que, si les Turcs sont de grandes canailles, les Grecs et les Bulgares ne sont pas de moindres canailles. C'est là la grande difficulté: si on protège très efficacement les chrétiens, ils violeront les Turques, car dans ce pays-là on viole toujours.

Ellice paraît avoir renoncé tout à fait à sa visite à Paris. Il me donne des nouvelles politiques peu concluantes. Cependant il paraît croire que M. Gladstone sera rendu au grec[8], et que probablement lord John aura aussi du loisir pour élucubrer un autre bill de réforme. Qui lui succédera? Est-ce lord Clarendon, ou bien lord Palmerston lui-même? si vous savez quelque nouvelle, faites m'en part. Notre session ne marche pas vite. Je crains qu'elle ne se prolonge fort dans le mois de juin, à mon très vif regret.

[Note 8: M. Gladstone publia, l'année suivante, une étude sur _Homère et l'âge homérique_.]

Adieu, mon cher Panizzi; tenez-vous en joie et en santé. Je suis un peu mieux depuis que le soleil a reparu, mais j'ai toujours l'estomac fort détraqué.

_P.-S._ Le ministre de l'instruction publique fait une autre commission des bibliothèques dont il me fait président. Il s'agit d'aviser au déménagement et à l'emménagement, ce n'est pas chose facile.

XXXIX

Fontainebleau, 15 juin 1860.

Mon cher Panizzi,

Je suis, depuis une dizaine de jours, en fêtes et en festins, et, entre les promenades, dans la forêt et les navigations sur l'étang, on ne trouve pas trop le temps d'écrire à ses amis. Je rentre dans mon trou au commencement de la semaine prochaine, jusqu'à ce qu'il plaise au Sénat de clore sa session. J'espère bien qu'il me laissera encore le moyen de passer quelques jours avec vous au British Museum.

L'expédition de Garibaldi est une des plus drôles d'histoires que j'aie jamais vues. Vingt mille hommes capitulant devant une poignée d'aventuriers mal armés, c'est quelque chose d'étonnant, même quand ces vingt mille hommes sont des Napolitains.

Il est venu ici, il y a quelques jours, deux envoyés du roi de Naples pour parler au _maître de la maison_. Je ne sais quelle a été sa réponse, car leur demande se devine; mais on ne leur a pas donné à déjeuner et ils sont repartis après leur audience, pas trop contents, comme il semblait. Je ne doute pas que l'éruption de l'Etna ne se fasse bientôt sentir en terre ferme. Tout cela serait fort amusant si nous étions partis de Rome; et, si Garibaldi avait différé quinze jours, nous serions partis, probablement sans esprit de retour. Nous sommes à Rome un peu comme l'oiseau sur la branche, et je sais de bonne source que les marchés pour le corps d'armée ne se font que pour huit jours, ce qui indique la possibilité d'un départ immédiat.

Sa Majesté nous a quittés hier pour aller à Bade. Elle n'y devait voir d'abord que le régent de Prusse, mais le roi de Hanovre est survenu; d'autres princes, plus ou moins petits viennent également sans être appelés, et, à ce que je crois, dans l'idée de pénétrer ce qu'ils supposent devoir s'arranger entre les deux principaux personnages. Les gobe-mouches ne manquent pas d'annoncer qu'il s'agit d'un accord entre la Prusse et la France, pour une nouvelle délimitation de frontières. Je n'en crois rien, et je parierais qu'il ne résultera de l'entrevue que des promesses rassurantes de paix et de tranquillité.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles.

XL

Paris, 1er juillet 1860.

Mon cher Panizzi,

Les Bourbons finissent bien mal. Ils tombent dans la crotte. Celui de Naples se convertit si tard, que je le considère comme plus qu'à moitié dégommé. C'est un grand danger pour l'Italie que cette révolution trop rapide. «C'est bien coupé, comme disait Catherine de Médicis, il faut coudre.» Voilà le grand point.

J'ai une peur horrible que la révolution ne vienne frapper un de ces matins à la porte de Rome. Tant qu'elle sera _dans la banlieue seulement_, nos gens ne se mêleront de rien; mais je crains bien qu'on ne nous mette dans la triste nécessité de défendre le pape. Cette vieille idole est encore puissante ici, et je vois autour de moi de vieux généraux qui, sous Napoléon Ier, ont violé des abbesses, lesquels maintenant vont à confesse et envoient de l'argent au père des fidèles. J'ai toujours eu médiocre opinion de l'espèce humaine, mais je l'ai trouvée presque toujours un peu plus bête que je ne me l'étais figurée.

Lamoricière a fait, dit-on, des dettes énormes, c'est-à-dire qu'il a acheté des souliers, des fusils, des gibernes, sous prétexte que ces objets sont utiles aux soldats. L'argent manque. Antonelli l'accuse de ruiner le pape. Lamoricière dit que Antonelli est un voleur. Le pape se lamente et attend que l'_Immacolata_ vienne en personne mettre à la raison ces gueux de libéraux. Il n'y a de plus canaille, après le roi de Naples, que Montemolin, dont la rétractation est, à ce qu'il paraît, bien authentique. C'est un argument bien fort pour le croisement des races et le danger des alliances entre cousins. Nos légitimistes sont horriblement consternés.

Vous aurez pu voir qu'on m'a renommé président d'une commission pour les échanges des livres de bibliothèque. Grâce à la férocité que j'ai mise à arrêter les orateurs éloquents, nous avons assez promptement terminé la besogne, et je suis occupé à mettre au net les conclusions de la commission.

Adieu, mon cher Panizzi. Je voudrais bien causer avec vous de toutes ces choses et de bien d'autres encore.

XLI

Londres, 7 août 1860.

Mon cher Panizzi,

Je profile de l'offre obligeante de sir Charles Mac Carthy pour vous écrire un mot, et vous apprendre mon arrivée sans accident à Londres. Ellice est arrivé deux heures après moi, avec la vigueur d'un jeune lion. Il s'en est allé tout courant d'Arlington street, voter contre le ministère, et, ce matin, il est enchanté de s'être trouvé en minorité. Ce sont des arcanes parlementaires où je n'entends rien. Il me semble que le ministère, bien qu'il ait eu une majorité de trente-trois voix, n'en est pas beaucoup plus fort. Mais il a les vacances en perspective pour se fortifier.

Lord Shaftesbury, qui professe une grande défiance pour Sa Majesté l'empereur des Français, le soupçonne véhémentement d'en vouloir aux Druses, parce que ces honnêtes gens sont bien disposés pour le protestantisme, comme il résulte d'une lettre d'un révérend Américain qu'il a lue. Ce speech, que j'ai lu dans le _Times_, m'a mis de bonne humeur pour la journée. J'ai compris qu'on ne pouvait pas avoir un si grand nez sans que la judiciaire n'en souffrît un tant soit peu.

Adieu, mon cher Panizzi; je ne vous promets pas de bon boeuf salé à Paris, mais j'ai écrit à mademoiselle Lagden, qui sait tout, de me découvrir de la mortadelle de Bologne.

XLII

Paris, 6 octobre, 1860.

Mon cher Panizzi,

Aussitôt après votre départ, je suis allé en province mettre à fin une aventure des plus chevaleresques et des plus originales, que je vous conterai lorsque nous n'aurons rien de mieux à faire, en buvant le vin de Bordeaux de M. Fould.

En attendant, vous saurez que je ne suis revenu de voyage que hier soir, où j'ai trouvé votre lettre. Je l'ai portée ce matin chez Son Excellence. Je vois que les dispositions de lord Palmerston sont telles que je me les représentais, c'est-à-dire le contraire de bienveillantes; mais je ne me doutais pas qu'il _dît_ la moitié des choses extraordinaires qu'il vous a dites. Dans l'exposé de ses griefs, il y a une bonne partie de faussetés complètes, auxquelles il n'y a qu'un démenti formel à donner. Puis il y a des niaiseries que je ne me serais jamais attendu à entendre dans la bouche d'un homme d'État ou soi-disant tel.

Par exemple, cette bonne bêtise que la France médite une invasion en Angleterre, parce que, dans des ports de mer, on exerce les soldats à embarquer et débarquer promptement. Il me semble que, lorsque, dans l'espace de deux ans, on a eu cent cinquante mille hommes à débarquer en Italie, douze mille à débarquer en Chine, six mille à débarquer en Syrie; lorsque, en outre, la plus importante de nos colonies, l'Algérie, a une armée de cinquante mille hommes qui ne communique avec la France que par mer, il me semble, dis-je, qu'il n'est pas inutile d'apprendre aux soldats à entrer dans un vaisseau et à en sortir.

Quant aux armements, vous pouvez dire hardiment qu'il ne s'en fait point. On donne des congés de semestre dans tous les régiments, et, à mon avis, _on a tort_, attendu l'état des choses en Italie.

Les armements maritimes sont aussi faux que les préparatifs de l'armée de terre. Si vous voulez lire la brochure que je vous ai portée, vous verrez la vérité sur tout cela. Le pauvre Louis-Philippe avait laissé dépérir la flotte. De plus, on est dans une époque de rénovation et il est nécessaire de transformer les bâtiments à voiles. Je conçois que l'Angleterre veuille avoir le monopole de la mer, et qu'elle y tienne; mais elle l'aura toujours, attendu qu'elle dispose d'un bien plus grand nombre de marins que toute autre puissance. Nous avons eu des escadres d'élite qui, sous les ordres d'un chef excellent comme l'amiral Lalande, auraient peut-être battu une escadre anglaise; mais si, en gagnant une bataille, nous perdions mille matelots et les Anglais dix mille, nous ne pourrions réparer notre perte, tandis qu'en un mois l'Angleterre trouverait dix mille autres matelots aussi bons.

Il me paraît par trop bouffon de la part de lord Palmerston de dire que l'Angleterre ne cherche pas et ne cherchera pas à former une coalition contre la France, et d'ajouter aussitôt que les puissances inquiètes _will probably come to some understanding_!

Une autre assertion non moins extravagante, c'est de nous accuser d'avoir encouragé l'Espagne à faire la guerre au Maroc. J'étais en Espagne au moment où cette guerre s'est faite, et, s'il y a à Madrid un ministre anglais avec des yeux et des oreilles, il aurait pu dire que la guerre a été faite par l'explosion du sentiment national, et que les lettres de lord John Russell ont eu pour résultat d'exalter ce sentiment et d'exciter à la haine contre l'Angleterre.

Il n'est pas moins étrange de prétendre que la France, qui a aidé l'Angleterre à retarder la destruction de l'empire Ottoman, pousse maintenant à sa ruine. Vos ministres sont comme les malades qui ne veulent pas que leur médecin leur dise que leur état est grave. Ressusciter ou même faire vivre longtemps la Turquie est impossible, et il est insensé de se quereller sur les remèdes à lui donner, lorsqu'il faudrait, au contraire, s'entendre sur la manière de l'enterrer.

Que la France ait de l'ambition, je ne le nie pas. C'est une idée ou plutôt un préjugé national, qu'elle s'est amoindrie en perdant une partie des conquêtes de la Révolution. Je crois que l'empereur ne partage pas ce préjugé; mais, en tout cas, dans l'hypothèse qu'il l'aurait, vous ne le supposez pas assez dépourvu de bon sens pour risquer d'avoir toute l'Europe sur les bras, sur la chance d'ôter cent cinquante mille âmes à la Bavière et autant à la Prusse? Ce que la France gagnerait en étendue, elle le perdrait en homogénéité, et, tout considéré, elle s'affaiblirait au lieu de prendre des forces.

Ce qui me frappe surtout dans la politique anglaise de notre temps, c'est sa petitesse. Elle n'agit ni pour des idées grandes, ni même pour des intérêts. Elle n'a que des jalousies et se borne à prendre le contre-pied des puissances qui excitent ses sentiments de jalousie. Le résultat est de diminuer son importance en Europe et de la réduire au rôle de puissance de second ordre. En ménageant la chèvre et le chou comme elle a fait, en observant la neutralité peu impartiale entre l'Autriche et la France, elle n'a obtenu l'amitié ni de l'une ni de l'autre. Y a-t-il quelque chose de plus misérable que sa politique à Naples et en Vénétie? Comment M. de Rechberg peut-il avoir la moindre confiance en des gens qui encouragent Garibaldi et Kossuth, et qui ne veulent pas l'affranchissement de la Vénétie? Tout se fait en Angleterre en vue de conserver des portefeuilles. On fait toutes les fautes possibles pour conserver une trentaine de voix douteuses. On ne s'inquiète que du présent et on ne songe pas à l'avenir. Il est certain qu'il y a dans ce moment en Europe un malaise général qui amènera une catastrophe et une grande modification de la carte. Des hommes vraiment politiques, voyant le mal, chercheraient le remède. Vos ministres ne pensent pas à la guérison du malade. Ils veulent conserver la maladie. Cela est digne de vieillards qui n'ont que quelques années devant eux; mais je doute que les grands ministres du commencement de ce siècle eussent pensé et agi de la sorte.

Je viens d'un pays où l'on est très dévot et où la catastrophe de Lamoricière a fait une grande sensation. J'ai vu des gens fort piteux et fort découragés, mais nullement dangereux. Je vois que Garibaldi se soumet et va reprendre sa charrue. Il fait bien. Son affaire est de se battre, et il n'entend rien à organiser. Il paraît que le gâchis est grand en Sicile et à Naples, et qu'il est parvenu à faire regretter le gouvernement déchu.

Cependant il paraît que tous les gens sensés sont unanimes pour croire que l'annexion est le seul moyen de rétablir un peu d'ordre pour le moment. Je trouve qu'il y a de l'habileté dans les ménagements de M. de Cavour pour Garibaldi; mais j'aurais voulu le voir un peu plus énergique au sujet de Mazzini.

Je crains que les reproches de lord Palmerston, qui, entre nous, me semblent dénoter peu de bonne foi, ne produisent pas un très bon effet sur l'empereur. M. Fould, que je n'ai pas rencontré ce matin, en sera, je pense, très irrité. Je lui ai laissé un mot en le priant de ne faire aucun usage de cette lettre avant d'en avoir causé avec moi.

Vous pouvez, quand vous en trouverez l'occasion, assurer hautement que, s'il y a eu en Irlande quelques menées contraires au gouvernement anglais, elles sont l'oeuvre de nos catholiques, et que le gouvernement de l'empereur n'y est pour rien absolument.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne m'oubliez pas auprès de nos amis. J'espère aussi que le pape s'en ira un de ces jours.

XLIII

Paris, 11 octobre 1860.

Mon cher Panizzi,

Le marquis Vimercati, aide de camp du roi de. Sardaigne, est allé à Naples, comme vous savez, pour parler à Garibaldi. Il a trouvé les mazziniens discutant des plans pour l'assassinat de l'empereur. Il a écrit aussitôt à Paris. Connaissez-vous quelque chose de plus absurde et de plus atroce que ce parti mazziniste?

Hier, la Bourse a fort baissé sur le bruit que les Autrichiens avaient notifié l'intention d'intervenir en faveur du roi de Naples. Je ne crois pas la chose vraie en ce moment. Leur détermination n'aura lieu qu'après l'entrevue de Varsovie selon toute apparence. S'ils intervenaient en ce moment, je crois qu'ils auraient toutes les chances de succès.

Ici, l'opinion est fort contraire à Victor-Emmanuel. D'une part, l'orgueil national est froissé qu'un général piémontais ait battu un Français; de l'autre, l'agression des Piémontais, et le manifeste de M. de Cavour ont paru scandaleux. Le prétexte allégué par M. de Cavour est, en effet, un peu misérable, lorsque l'on voit Garibaldi enrôler à Gênes et ailleurs des volontaires anglais, hongrois et autres. Enfin les rapports de Cialdini et de Persano ont souverainement déplu. On dit que Lamoricière à envoyé un cartel à Cialdini. C'était la dernière bêtise qu'il pût faire pour couronner son oeuvre.