Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I
Chapter 5
En fait de cancans, on nous dit que Garibaldi a épousé une fille qui s'est trouvée grosse de cinq mois le jour de la noce. Est-ce une vengeance du pape, et quelque monsignor a-t-il pris soin de laver ainsi les injures de l'Église? ou, comme cela est fort probable, est-ce tout simplement un canard?
Que faut-il penser des velléités de conquête et d'intervention en faveur du pape de la part du roi de Naples? Il paraît que cela donne à Paris une certaine inquiétude; non pas, bien entendu, quant au résultat, mais la question est déjà bien assez grosse pour qu'il ne soit pas désirable qu'elle prenne encore d'autres proportions. Si cela continue, on pourra revoir le fameux souper de Venise, où Candide mangea avec une demi-douzaine de rois détrônés. Les Espagnols, à qui leurs lauriers d'Afrique montent la tête, prennent aussi des airs protecteurs à l'endroit de notre saint-père le pape, et prétendent lui envoyer une armée pour l'aidera reconquérir les Romagnes. Tout cela n'est pas très dangereux.
Je ne crois pas davantage aux préparatifs belliqueux des Autrichiens dans la Vénétie. Le baron de Bunsen, que vous aurez assurément connu à Londres, et qui est à Cannes depuis quelques mois, nous fait un fort triste tableau de la situation de l'Autriche. Il dit qu'il n'y a pas une seule province, la Bohême et le Tyrol compris, qui ne soit devenue aussi _disloyal_ que la Hongrie, grâce aux sottises du gouvernement et au caractère entêté et méchant du jeune empereur.
Je suis à Cannes jusqu'à la fin du mois. Je serai à Paris du 1er au 5 de mars. Ne nous ferez-vous pas une visite à Pâques? Si vous aviez envie de causer avec un certain personnage que vous savez, le moment ne serait pas mal choisi; seulement je suppose que tout sera décidé alors.
Adieu, mon cher Panizzi; rappelez-moi au souvenir de nos amis de Londres.
XXX
Paris, 25 mars 1860.
Mon cher Panizzi,
Me voici à Paris depuis quelques jours, pendant lesquels il s'est passé bien des choses. Il me semble assister à une grande représentation; si grande, qu'on ne sait jamais si un acte n'est pas une pièce tout entière. Pourtant il est évident maintenant que Solferino n'est pas un dénoûment. On disait ce soir, à Paris, qu'il y avait eu, à Rome, une émeute très grave, dans laquelle le peuple avait repoussé les dragons pontificaux. Il s'agissait de célébrer la fête ou la naissance de Garibaldi. La dépêche télégraphique, que j'ai vue, ne disait pas un mot du rôle joué par la garnison française. Peut-être, au fond, n'est-ce pas grand chose que cette émeute; mais tenez pour certain que toute l'Italie du Sud sera révolutionnée d'ici à un an, si les Autrichiens ne font un retour offensif, lequel, à vrai dire, me semble peu probable attendu le prix des coups de canon et la rareté du métal précieux dans la bourse de Sa Majesté impériale et royale apostolique.
Je viens de voir un homme arrivant de Venise. Il fait un tableau effroyable de la situation de ce beau pays. Notre hôtel, le palais Lorédan, où nous avons fait d'assez bons dîners, est fermé, faute d'étrangers pour le faire vivre. Il ne reste plus que Daniele, qui n'a guère que quelques rares Américains. On meurt de faim littéralement. Après avoir tiré tout ce qu'il était possible d'impôts, on taxe arbitrairement les propriétaires à un impôt forcé. La belle-mère de M. de Marcello, qui était podestat de notre temps, écrivait à son gendre (lequel a trouvé moyen de s'en aller à Corfou avec sa femme) qu'on lui demandait cent mille francs, qu'elle n'avait pas un sou; qu'on allait vendre ses meubles, puis ses terres; elle finissait en le priant de lui envoyer mille francs pour pouvoir quitter Venise, laissant toute sa fortune au pillage.
Les discours du Parlement au sujet de la Savoie ont produit ici un effet diamétralement opposé à celui qu'on en attendait, c'est-à-dire de rendre l'annexion populaire et inévitable. La chose en elle-même ne me paraît pas trop bonne; mais il me semble qu'il en résulte ceci: c'est que la France reconnaît et admet l'annexion de la Toscane et des Romagnes.
Pourriez-vous me dire ce que fait à Naples une escadre anglaise? A Paris, on prétend que l'Angleterre veut s'annexer la Sicile; mais c'est un gros morceau. Tout cela rappelle la fable du chien qui porte le dîner de son maître.
L'irritation des Allemands, surtout celle des petits États, contre nous est des plus grandes. Heureusement il leur manque trois choses assez importantes pour exercer leur mauvais vouloir: des hommes, de l'argent et du crédit.
Le nonce du pape à Paris, monseigneur Sacconi, vous le connaissez peut-être, était menaçant et furieux, il y a quelques jours. Il a dit dans une maison qu'il dépendait de lui d'exciter la guerre civile en France et de mettre en pièces le trône de l'empereur. Un homme sérieux lui a dit qu'il s'exposait à la police correctionnelle. Depuis peu, il est devenu beaucoup plus doux, ce qui me fait supposer que la cour papale a lieu d'être alarmée.
Ici, il n'y a d'agitation religieuse que dans quelques salons. Vous ne serez pas surpris que la plupart de nos amis orléanistes soient les champions du pouvoir temporel de Sa Sainteté. Il est difficile de faire une plus lourde sottise; mais ils sont habitués à ne voir le monde que dans trois ou quatre maisons de Paris. Tout ce qui s'est passé et se qui se passe, en dehors de ces petites coteries, est pour eux non avenu.
J'ai trouvé Villemain malade et horriblement changé. C'est le succès-fiasco de sa brochure et les compliments du comte de Chambord qui l'ont rendu malade.
Le neveu de M. Fould a pris un maître d'italien, homme à mine très respectable et fort érudit, qui lui fait lire le Dante. Quand il entre chez son élève, au lieu de bonjour, il commence toujours par: _Accidente al papa!_ Voilà les sentiments qu'il inspire à ses ouailles. Il me semble qu'il faut avoir la cervelle bien malade pour prétendre faire durer un pareil état de choses.
Nous aurons jeudi prochain, au Sénat, une jolie petite discussion au sujet d'une pétition de quatre mille Marseillais qui demandent la conservation du pouvoir temporel du saint-père. A propos, avez-vous eu la patience de lire la circulaire d'Antonelli, et avez-vous remarqué qu'il parle des vingt et une provinces composant les États de l'Église? Les cartes et l'almanach de Gotha n'en donnent que vingt; la vingt et unième est Avignon.
Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien, et donnez-moi de vos nouvelles.
XXXI
Paris, le 31 mars 1860.
Mon cher Panizzi,
Ne croyez pas que je pense le moins du monde à vous manquer de parole. J'ai gardé un trop bon souvenir de votre excellente hospitalité, de vos vins de toute sorte et du _boiled beef_ de vos déjeuners pour ne pas y revenir dès que je pourrai. Mais notre session ne fait que commencer, et, pendant mon absence, on m'a joué le tour de me nommer vice-secrétaire, ce qui est une place fort semblable à celle d'une cinquième roue d'un carrosse. Cependant cela me rend assez difficile de prendre la clef des champs avant la fin de mai, époque où vraisemblablement finira notre session. Enfin, d'une manière ou d'une autre, vous me verrez arriver muni de longues dents et d'un gosier que vous connaissez.
Vous savez que je ne suis pas fort enthousiaste de l'annexion de la Savoie. Je trouve comme vous que l'affaire n'a pas été très bien conduite. Cela tient, je pense, d'abord à l'incertitude de la formation du royaume d'Italie, et surtout aussi au changement de ministre des affaires étrangères, M. Walewski, comme vous savez, promettant au corps diplomatique beaucoup plus qu'il n'était autorisé à le faire. Maintenant l'annexion est inévitable ou, pour mieux dire, elle est consommée.
Je trouve qu'il est parfaitement niais à l'Angleterre, qui en a fait bien d'autres, de jeter les hauts cris à cette occasion, particulièrement lorsqu'elle annonce en même temps son intention bien arrêtée de n'y pas voir un _casus belli_. Bien plus, il est encore plus niais de dire hautement qu'on a essayé de trouver là un motif de former une nouvelle coalition, et d'avouer qu'on n'a pu y réussir. Lord John Russell, avec sa phrase insolente et amphigourique, ressemble à M. de Pourceaugnac, qui se vante d'avoir dit son fait au gentilhomme périgourdin qui lui a donné un soufflet.
L'Angleterre recueille ce qu'elle a semé. Elle a observé une neutralité d'abord malveillante contre nous et contre le Piémont, puis elle a reporté sa malveillance contre l'Autriche, sans se joindre franchement à nous. Aujourd'hui, elle se trouve repoussée par l'Autriche et faiblement accueillie par les Italiens. Depuis la Crimée, elle a perdu beaucoup de son prestige. Plus les industriels auront d'influence dans le Parlement, plus la politique extérieure de l'Angleterre sera timide et incertaine, et plus son rôle sera diminué en Europe. Le résultat de la grande colère montrée contre l'annexion a été de la rendre très populaire ici. J'en espère encore un autre, c'est l'engagement moral, sinon de fait, que nous prenons, par l'annexion, de défendre l'Italie contre un retour offensif de l'Autriche.
Nous avons eu, jeudi dernier, une séance intéressante au Sénat, où elles sont rares. Il s'agissait des pétitions demandant d'intervenir pour soutenir le pouvoir temporel du pape. Nos cinq cardinaux et quelques bons catholiques nous ont dit les platitudes les plus triviales et les plus usées. A quoi Dupin a répondu par un discours très fort de raisonnements et très spirituel, peu élevé, mais plein de verve gauloise. Il a dit aux prélats que l'agitation dont ils parlaient était factice; qu'elle était leur ouvrage, que les bons catholiques avaient toujours distingué entre le spirituel et le temporel. Louis XIV, se croyant insulté par le pape, avait fait saisir le comtat Venaissin, alors domaine de saint Pierre, sans qu'aucun évêque eût l'idée de protester ou même de s'apitoyer sur le saint-père. Puis, il a expliqué l'origine du serment que les papes prêtent de ne pas laisser démembrer les États de l'Église. Il ne s'agit pas du tout de les soustraire à ces diminutions qui peuvent arriver à tous les gouvernements temporels. Ce serment est le remède qu'on a trouvé aux prodigalités des papes, qui donnaient de toutes mains à leurs neveux ou à leurs bâtards lorsqu'ils en avaient. Tout cela a été dit avec des mots semi-bouffons, semi-terribles, qui emportaient la pièce. Nous avons envoyé les pétitionnaires à tous les diables, à cent seize voix contre seize.
Les bons catholiques se cotisent ici. Le duc de Luynes envoie cent mille francs au pape. De plus, Lamoricière va commander son armée. J'ai demandé à Malakoff ce qu'il en pensait:--«Au premier coup de feu, ses soldats f... le camp, et il sera pris. Ainsi soit-il!»--Il faut convenir que l'empereur a des ennemis bien malavisés.
Adieu, mon cher Panizzi. Tenez-vous en joie.
XXXII
Paris, 1er avril 1860.
Mon cher Panizzi,
Le discours de Dupin était bien meilleur dit que lu. Maint passage a été supprimé _propter offensionem gentium_, et tout a été dit avec une verve merveilleuse et des lazzi qui pour n'être pas tous d'un, goût très pur, n'en étaient pas moins très amusants. En sortant de la Chambre, je lui ai dit sur l'escalier qu'il avait mitraillé des gens qui n'avaient pas même pu tirer un coup de pistolet. Il m'a répondu: «Quand je brosse, je frotte fort.» Il me semble que les cardinaux se sont crus obligés de parler à cause de leur habit, mais qu'ils ne se sont pas donné de peine.
Madame de _Lamoricierge_, comme vous l'appelez, dit à qui veut l'entendre que son mari n'a pas d'engagements. «Il veut voir ce que c'est que l'armée pontificale, et, s'il croit qu'elle est organisable, il l'organisera. Quant à faire des conquêtes, il n'y songe pas.» On laisse même croire que, dans le cas où il prendrait ce rôle d'organisateur, il commencerait par se pourvoir auprès du ministre de la guerre. Si cela avait lieu, il me paraît difficile que la permission lui soit refusée, attendu que nous ne sommes pas en guerre avec le pape.
Ce qui me paraît très probable, c'est qu'il lui arrivera ce qui advint à un très brave colonel de la garde royale de ma connaissance. Il avait refusé de prêter serment au gouvernement après 1830, et il offrit ses services au pape d'alors, qui était plus homme d'esprit que celui-ci. On les accepta avec empressement. Il trouva les soldats bons et les officiers détestables. Il demanda qu'ils fussent remplacés. Aussitôt l'un se trouva le neveu d'un cardinal, un autre le bâtard de son apothicaire, etc. Bref, après un mois d'essai, mon homme, contrecarré sur tout, comprit qu'il n'y avait rien à faire, donna sa démission et revint en France planter ses choux. De la part de Lamoricière, aller à Rome en ce moment est déjà une lourde bévue et un honteux démenti à son passé.
Tenez pour certain qu'il n'est nullement question d'échanger les provinces rhénanes de la Prusse avec le Hanovre et la Saxe. Les annexions ne se font pas si vite que cela. Je ne crois pas que personne y songe pour le moment. Je ne comprends même que deux cas (l'un et l'autre peu prochains à mon avis) où pareil accroissement serait possible. Le premier serait l'hypothèse d'une révolution en Allemagne, laquelle médiatiserait une partie des petits princes et des petits rois. Cela arrivera probablement un jour, lorsque les Allemands se révolutionneront et trouveront qu'ils ont un état-major trop coûteux. Je comprends que, alors, la Prusse et l'Autriche étant très augmentées, la France obtînt son lopin, si elle était en mesure de le prendre. L'autre cas est celui de la mort du malade de Constantinople. Si l'agonie se précipite, il est clair, que toutes les grandes puissances intéressées feront des offres à l'empereur. Tout cela est la boîte au noir, comme on dit en termes académiques.
Voici une nouvelle en pendant de l'annexion des provinces rhénanes, à laquelle je ne crois pas davantage, c'est que l'Autriche consentirait à céder la Vénétie moyennant finances. Comme ce serait certainement une chose très raisonnable dans sa position politique, et financière surtout, je suis bien convaincu que cela ne se fera pas.
Ce n'est pas l'intérêt qui mène les hommes, c'est la passion, et l'empereur François-Joseph a déjà prouvé, notamment par son concordat, qu'il entendait très mal ses véritables intérêts.
De tous les côtés il me revient que l'agitation dont parient les évêques n'existe que dans quelques salons de vieilles dévotes, ou de fusionnistes aussi niais qu'elles. La masse ne se soucie nullement du pape. Un de mes amis, propriétaire dans la Vendée, pays très catholique, a trouvé que les paysans croyaient que la Savoie appartenait au pape, et que l'empereur l'avait prise. Ils ajoutaient que c'était bien fait.
A-t-on moulé les marbres d'Halicarnasse, notamment les charmantes amazones de la frise? Je suppose qu'on n'aurait pas d'objection à vendre ces plâtres au Musée de Paris. Je tourmente mon ministre pour les acheter. Mais, avant tout, veuillez me dire si vous croyez la chose faisable.
Adieu, mon cher Panizzi; mille compliments et amitiés.
XXXIII
Paris, 25 avril 1860.
Mon cher Panizzi,
Vous ne me parlez pas de votre santé, d'où je conclus que vous êtes quitte de la grippe. Je n'en puis dire autant, et je tousse toujours horriblement. Nous avons en outre à Paris une épidémie d'oreillons. Savez-vous ce que c'est? C'est une douleur dans les glandes du cou et les oreilles, que le saint-père nous a envoyée évidemment avec son excommunication.
Voici, à propos du saint-père, un discours de Lamoricière au susdit: «Ayez d'abord des canons rayés, ensuite rayez quelques-uns de vos _canons_.»
Lamoricière a pris pour aide de camp un Français qui a été au service d'Autriche, un M. de Pimodan, homme d'esprit qui a écrit quelques articles intéressants dans la _Revue des Deux Mondes_ sur la guerre de Hongrie. Il avait à Vienne la réputation d'être un peu blagueur, mais très brave et intelligent. Vous jugez que le choix d'un Français sortant de l'armée autrichienne a été fort approuvé en Italie. Il paraît que le cardinal Antonelli et Lamoricière sont à couteaux tirés. Vous devez penser si l'armée papale gagnera à cette querelle. M. de la Rochefoucauld-Bisaccia est de retour de Rome. Il avait offert au pape un million, à une seule petite condition, c'est que le pape remettrait sur leur trône toute les légitimités déchues. Le pape l'a remercié. Il trouve probablement qu'il a assez de chats à peigner comme cela.
J'ai vu une lettre de notre consul à Messine. Voici l'affaire. Le gouvernement, apprenant qu'il y avait eu une émeute à Palerme et qu'elle avait été réprimée, s'est affligé de n'en avoir pas une, et, pour avoir sa part des récompenses, il a commencé par mettre dehors les galériens du bagne; puis il a lâché après les troupes qui, toute la nuit, out tiraillé dans les rues, sans tuer les galériens qui, étant gens d'esprit, se sont mis promptement à l'abri, mais en tuant quelques niais qui regardaient aux fenêtres. Le château en même temps a fait toute la nuit un feu d'enfer, mais à poudre. Quelle canaille! Ne dites pas que cela vient du consul de France, mais tenez la chose pour certaine.
Je suis très fâché de la fusillade d'Ortega, que je connaissais, mais il est difficile de dire qu'il ne la méritait pas. Le mal, c'est qu'il a été condamné par des gens qui avaient donné l'exemple de ce qu'il à fait.
Hier, il y a eu un très beau bal masqué à l'hôtel d'Albe, avec quantité de très jolies femmes et de très beaux costumes. La fille de lord Cowley est charmante.
Adieu, mon cher Panizzi. Mille amitiés.
XXXIV
Paris, 30 avril 1860.
Mon cher Panizzi,
Je ne connais pas les règlements du Jardin des Plantes; je ne sais même pas s'il y a quelque chose de semblable; mais j'ai écrit à mon confrère M. Flourens pour les lui demander. Il y a deux ans, le ministre de l'instruction publique, mécontent du gaspillage de l'administration du Jardin des Plantes, nomma une commission pour tout réorganiser. Les professeurs sont logés dans les bâtiments, et, quand ils n'ont pas une famille très nombreuse, on place dans les bâtiments les collections d'histoire naturelle, un peu pêle-mêle, à ce qu'on prétend.
Le Jardin des Plantes est une république. Les professeurs s'administrent entre eux, délibèrent, et tour à tour sont _administrateurs_, c'est-à-dire présidents de l'assemblée, correspondant en son nom avec le ministre. Le ministre actuel a voulu les tirer de leur douce quiétude, savoir ce que devenaient les oeufs d'autruche et les légumes et les fruits. Ces messieurs ont été demander à l'empereur qu'on les laissât tranquilles, et l'empereur, qui a beaucoup d'estime pour les savants, a prié le ministre de s'occuper d'autre chose. En somme, le Muséum ressemble beaucoup aux collèges d'Oxford et de Cambridge, _otium cum dignitate_. J'oubliais de vous dire qu'il y a, au Muséum du Jardin des Plantes, une petite somme pour faire voyager des jeunes gens qui ramassent des pierres, des plantes et des bêtes, pour en enrichir les collections. De temps en temps, le Muséum crie misère, et on lui donne quelque petit supplément à son budget.
Calme plat en politique. Bien qu'il n'y ait pas encore de jour ni de mois fixé pour le départ de Rome de la division Goyon, il est à peu près certain qu'elle n'achèvera pas la présente année en Italie. On m'assure que le général Lamoricière correspondait avec le ministère de la guerre ici, pour des affaires de service. Il est toujours au mieux avec le pape; et c'est entre Mérode et le saint-père que se brasse la nouvelle organisation.
Je vois ici des gens très inquiets de la force de la minorité du parlement italien. Lorsque le roi est entré à Florence, il a trouvé sur son passage des députations de Romains, de Vénitiens et de Napolitains avec des drapeaux et des harangues, et on prétend qu'il les a trop bien reçues.
On se tue fort agréablement en Autriche; mais il paraît que, si tous les voleurs prenaient ce parti violent, la dépopulation du pays serait certaine. Tous les jours, on trouve de nouvelles voleries; mais ce qu'on retrouve le moins, c'est l'argent volé. On prétend que l'empereur en est très affecté et que cela est pour quelque chose dans sa résolution de faire des réformes libérales. On m'assure qu'il est le moins éloigné de tout son conseil de l'idée de vendre la Vénétie.
Adieu, mon cher Panizzi; si vous avez besoin d'autres renseignements, je suis tout à vos ordres.
_P.-S._ Comment écrire à Salvagnoli? Quel titre a-t-il et où demeure-t-il? Montemolin se montre disposé à reconnaître l'innocente Isabelle. Les Bourbons ne sont plus héroïques. Les rouges font des progrès énormes en Espagne; on s'attend à du tapage cet été.
XXXV
Paris, 3 mai 1860.
Mon cher Panizzi,
Vous aurez reçu une lettre de moi qui répond à une partie de vos questions. Je viens de voir Flourens qui est pour la séparation des collections d'histoire naturelle. Il m'a donné de nouveaux détails sur l'administration du Jardin des Plantes. Le grand défaut, à son avis, est que le professeur qui préside et signe les actes du conseil n'a aucun pouvoir, et que chaque professeur est souverain absolu dans sa collection. Il en résulte plus d'un inconvénient grave. Par exemple, un singe étant mort au Jardin des Plantes, M. Cuvier voulait voir s'il avait treize côtes. M. de Blainville, professeur, ayant les singes sous ses ordres, ne permit pas la vérification.
J'ai le malheur d'être pour le moment secrétaire du Sénat, ce qui m'oblige d'une part à beaucoup d'exactitude, et de l'autre m'ennuie horriblement. J'ai bien peur de ne pas être libre avant la fin de la session, c'est-à-dire au commencement de juin. Je n'ai guère de goût pour Carlsbad. Venez-vous-en plutôt à Florence ou quelque part en Italie, je serai votre homme. Si nous allions demander au saint-père un chapelet bénit?
Adieu, mon cher Panizzi; je vous quitte pour dépouiller un scrutin: c'est une opération presque aussi divertissante que d'écosser des pois.
XXXVI
Paris, 11 mai 1860.
Mon cher Panizzi,
Je vous écris un mot à la hâte. Je ne connais guère de savants: qui se ressemble s'assemble. En outre, ils sont encore plus coquins que nous, à l'Académie des sciences. Cependant, comme il y a des exceptions à tout, je me suis adressé à Élie de Beaumont, secrétaire de l'Académie des sciences, qui est un fort galant homme et dont la réputation est européenne. Si vous dites son opinion devant la Chambre des communes, modifiez-la quant à l'expression. Quant au fond, il pense, comme tous les gens sensés, que les crocodiles empaillés doivent faire retraite devant les marbres grecs et les manuscrits.
Je sais de bonne part que Lamoricière commence à en avoir assez du service du saint-père. La cour papale lui joue tous les petits tours qu'un nouveau venu peut attendre. Le cardinal Antonelli a dit il y a peu de jours à un Français que Lamoricière était un homme du plus sublime mérite. «Je lui ai parlé de tous nos embarras, disait le cardinal; il m'a tout expliqué, a trouvé des remèdes à tout, et sur chaque question il avait quatre avis différents qu'il exposait si bien et défendait par de si bons arguments, que j'aurais été bien embarrassé de choisir.»
Il y a fort peu de Français qui aient offert leurs services. La plupart sont des jeunes gens de familles carlistes qui demandent à être colonels.
On donne pour certain que Garibaldi est parti pour la Sicile. Qu'y pourra-t-il faire? c'est ce que personne ne sait; mais il paraît que, quoi qu'il arrive, M. de Cavour ne regrettera pas beaucoup son absence.
Adieu, mon cher Panizzi; je ferme ma lettre et je vais faire une visite officielle.
XXXVII
Paris, 23 mai 1860.
Mon cher Panizzi,
Je savais que les Anglais étaient gens d'imagination et enclins parfois à prendre des vessies pour des lanternes; mais vous, cosmopolite et _hombre de razon_, comme disent les Espagnols, vous me cassez bras et jambes avec votre accusation de complicité avec Garibaldi! Mais, en même temps, vous me dites que l'empereur veut s'allier aux Russes pour faire du mal à l'Angleterre en Orient.