Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I

Chapter 4

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Adieu, mon cher Panizzi. Je n'ai eu aucun ami tué; mais un pauvre diable de domestique, que la conscription m'avait enlevé, a reçu à Solferino une balle dans la jambe. Contez-moi ce qu'on dit en Angleterre et ce que vous voulez faire cet été pendant vos vacances.

XXI

Paris, 15 juillet 1859.

Mon cher Panizzi,

Tout est encore obscur dans cette grande affaire et le demeurera quelque temps encore, selon toute apparence. Il y a bien des choses fâcheuses dans ce qu'on sait du traité; mais ce n'est pas une raison pour jeter le manche après la cognée et ne pas chercher à tirer parti de ce qu'il y a de bon.

Il est très difficile de concevoir quels ont été les motifs de l'empereur pour terminer si vite et de cette façon. Voici ce que j'ai appris, mais ce ne sont que des conjectures.

En premier lieu, la vue des champs de bataille, et surtout celui de Solferino, lui a laissé une impression si pénible, que l'idée de prolonger la guerre lui est apparue comme une espèce de crime. Ceux qui ont vu l'empereur de près, croient que cette considération n'est pas la moins puissante. Puis l'attitude de l'Allemagne. La proclamation de l'empereur à l'armée semble indiquer qu'il regardait la prolongation de la lutte en Italie comme devant amener la guerre sur le Rhin. La Russie nous aurait-elle aidés? Cela, est fort douteux. On ne peut même savoir si elle est en état de le faire, et, à ne considérer la question qu'au point de vue de ses avantages matériels, il faut avouer qu'elle n'aurait pas eu un gain proportionné à sa mise au jeu.

Quant à l'enthousiasme des Italiens, voici des faits: il a fallu des efforts surnaturels pour mettre en mouvement le corps toscan. A Milan; depuis la bataille de Magenta, il n'y a eu que, deux cents engagements. Le soir de la bataille de Solferino, il y a eu une panique causée par une centaine de cavaliers autrichiens séparés de leur gros, et qui sont tombés, par hasard, au milieu d'une colonne de blessés et de bagages. Cela n'a duré qu'un quart d'heure; mais déjà les villages sur nos derrières étaient pavoisés de drapeaux autrichiens. Tout cela a mécontenté l'empereur, ainsi que l'armée, et lui a ôté l'espoir d'un concours énergique, comme celui des Espagnols en 1809.

Le grand mouvement des dévots ici, et surtout dans l'ouest, a donné de véritables inquiétudes, ainsi que la prépotence de M. de Cavour, qui se montrait trop disposé à tout avaler.

Je ne crois pas un mot de l'alliance des trois empereurs, encore moins des intentions de l'empereur Napoléon, contre l'Angleterre. La seule chose qui me paraît probable, c'est que, si la question d'Orient se précipite d'ici à quelques mois, la France ne donnera son concours qu'à bon escient, et probablement à des conditions avantageuses pour elle. Tenez pour certain qu'on ne fera rien contre la Prusse, et qu'on ne lui fera même pas l'honneur de lui demander pourquoi elle a convoqué la landwehr. On attend ici l'empereur, lundi ou mardi, et on est inquiet de le savoir parmi des gens fort peu contents.

Je vais vous dire mes projets. Je resterai à Paris ou aux environs jusqu'au commencement de septembre, puis j'irai en Espagne. Vous devriez venir avec moi. Nous commencerions par visiter Bordeaux et par y goûter le vin du cru. Vous y feriez votre provision. Puis nous irions ensemble à Madrid. Vous verriez les bibliothèques. Nous irions à Tolède, où il y a aussi de belles choses, et je vous reconduirais jusqu'au delà des Pyrénées, en octobre.

Adieu, mon cher Panizzi. Jusqu'à preuve du contraire, je ne crois ni à la guerre contre vous, ni à la domination du pape, qui, par parenthèse, ne veut pas de la présidence.

XXII

Paris, 20 juillet 1859.

Mon cher Panizzi,

Je reviens de Saint-Cloud. Nous avons été reçus en corps, c'est-à-dire sénateurs, députés et conseillers d'état, cent cinquante à peu près. Trente-cinq degrés au-dessus de zéro, qui bientôt se sont doublés je crois par les bougies.

Vous verrez les discours dans le _Moniteur_. Celui de l'empereur, dit avec un ton de grande franchise, a fait bon effet. Les raisons stratégiques ne peuvent être comprises que par de grands capitaines tels que Thiers ou Cousin. Les raisons politiques sont contestables, mais fort graves cependant. Je ne crois pas les Prussiens capables de passer le Rhin et de venir goûter de la mauvaise humeur de deux cent mille hommes et faire l'étrenne de quatre cents canons rayés qui les attendaient.

La révolution me touche beaucoup plus. La Hongrie et la Bohême ne tenaient plus qu'à un fil, et les Polonais, qui sont en possession de gâter tout, pour se venger de l'indifférence de l'Europe, avaient pris une attitude qui devait nous priver de tout appui du côté de la Russie, et peut-être même l'obliger à se déclarer contre nous.

Je crois, tout considéré, que l'entreprise était au-dessus de nos forces. Il aurait fallu la faire avec le concours de l'Angleterre, comme l'expédition de Crimée. Peut-être la chose était-elle possible avec les _whigs_; elle était impossible avec les _tories_, et difficile de toute façon avec un prince allemand, et un pays où l'on a peu de sympathie pour les étrangers et où le patriotisme est un peu beaucoup égoïste.

Nos gens reviennent furieux contre les Italiens. Ils disent que le peuple est tout à fait _autrichien_. Le fait est que nous avions toutes les peines du monde à être renseignés sur les mouvements de l'ennemi, tandis qu'il était très bien servi par les paysans. Il est très vrai que l'aristocratie a montré du dévouement et du patriotisme; mais c'est un infiniment petit. J'ai une théorie: c'est que, pour qu'un peuple s'insurge, il faut qu'il n'ait pas l'habitude de coucher dans un lit. Voyez les Espagnols. Si la guerre se fût faite en Espagne, nous aurions eu en un mois cinq cent mille recrues. Les Lombards sont trop civilisés, et, de plus, tant d'années de paix les ont rendus apathiques.

Un grand malheur a été d'avoir à Rome un niais. Il fallait un Corse ne croyant pas à Dieu, qui effrayât Antonelli, qui embobelinât le pape et qui, _per fas et nefas_, l'obligeât à se prononcer. Le second malheur a été de donner le commandement de la flotte à un homme prudent, excellent officier, qui n'a été prêt à attaquer Venise que lorsqu'il n'était plus temps. Si l'on avait mis là l'amiral Penaud ou quelque autre casse-cou, il aurait rasé les forts du Lido et de Malamocco; et je ne doute pas que, même sans troupes de débarquement, il n'eût pris Venise, ce qui aurait bien changé les choses.

Maintenant il est évident que Mazzini a beau jeu. Toutes les boutiques de libraires à Milan exposent le portrait d'Orsini; on en fait de même à Turin. Je trouve cela bête et dangereux.

De l'ordre, au nom de Dieu, de l'ordre, ou tout est perdu!

Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments.

XXIII

Paris, 25 juillet 1859

Mon cher Panizzi,

Notre saint-père devient coulant, à ce qu'on assure, mais je n'en crois rien. Jamais on n'a le dernier avec un prêtre, on n'en vient à bout que par le silence et la famine. Cela me fait bien regretter le succès de la Saint-Barthélemy et l'abjuration de Henri IV. La machine est bien vieille mais toujours puissante, et l'incrédulité même de ce temps-ci lui assure une grande durée, car que mettre à la place?

Je pourrais vous accabler sous le poids de centaines d'anecdotes sur le peu de sympathie que nous avons trouvé en Italie parmi le peuple. Je vous en fais grâce. Comment en serait-il autrement dans un pays gouverné comme il l'a été? Je me rappelle encore mon étonnement, la première fois que je suis allé en Espagne, de voir comment le gouvernement de ce grand prince Ferdinand VII traitait les paysans et les grands seigneurs. Les paysans l'adoraient et les autres le détestaient. Chacun avait raison. La canaille était ménagée et encouragée dans ses mauvais instincts, tandis que tout homme ayant un habit noir était suspect et embêté de toutes les manières.

Adieu, mon cher Panizzi. Il n'y a plus un chat à Paris. On y brûlait hier. Aujourd'hui, un grand orage nous a un peu rafraîchis.

XXIV

Paris, 12 août 1859.

Mon cher ami,

Vous me paraissez amusant avec vos Autrichiens habillés en Modenais. Sachez que la chose ne se fait pas si facilement: c'est l'habit qui fait le moine, et les soldats de tous les pays du monde n'aiment pas à changer de costume, sachant bien qu'en se travestissant, ils perdent cent pour cent de leur mérite. Puis la réunion d'un corps de troupes modenaises, ou soi-disant telles, amènerait des notes diplomatiques; puis rien n'empêcherait qu'on n'habillât des zouaves en gardes nationaux; puis, enfin, jamais cela ne s'est fait. Les Autrichiens sont convaincus, et, il faut bien le dire, on craint beaucoup ici que les duchés et les légations, abandonnés à eux-mêmes, ne fassent des sottises et que la réaction ne soit la conséquence forcée de l'anarchie. Je suis bien convaincu que, si les populations sont sages et que les Chambres ne fassent pas trop de bruit, personne ne se mêlera de vos affaires. Cela n'empêche pas sans doute d'acheter des fusils et d'apprendre l'exercice. Faites comme disait Cromwell: _Trust in God and keep your powder dry._

Il me semble que ne pas se mêler des arrangements est, de la part de l'Angleterre, une grande bêtise. Que risque-t-elle en s'en mêlant? De s'attirer la mauvaise humeur de l'Autriche. Mais elle jouit déjà de toute sa haine! Il ne paraîtrait que le resserrement des noeuds de l'alliance anglo-française soit la grande préoccupation du moment, et, d'ailleurs, supposé que la France vît avec peine l'Angleterre se mêler de la question italienne, elle n'aurait pas le mot à dire, puisque l'Angleterre viendrait ostensiblement la seconder. Il est vrai que le résultat serait que nous autres Français, nous aurions tiré les marrons du feu, et que, si le nord de l'Italie était annexé au Piémont et qu'il devînt une puissance importante, au lieu d'un allié, nous aurions bientôt un rival.

Je joue les cartes de l'Angleterre en ce moment: si elle s'abstient, elle se donne aux yeux de l'Europe les airs d'une puissance de second ordre et perd toute influence en Italie. Comme je suis persuadé que lord Palmerston a trop d'esprit pour se résigner à un rôle de spectateur, je ne doute pas qu'il n'y ait un congrès, et que ce congrès ne tourne, quoi qu'il arrive, au profit de l'Italie. Si vous pouviez envoyer le choléra au pape, vous nous tireriez une grosse épine du pied. Vous ne sauriez croire les criailleries des dévots, trop puissants malheureusement en ce pays.

Que faut-il penser de ce qui se passe dans l'Inde? Il me semble qu'il y a beaucoup de gâchis et qu'on y fait d'assez mauvaise besogne. Si l'ordre ne se rétablit pas vite, l'incendie pourrait bien se rallumer.

Avez-vous des nouvelles de Salvagnoli? On me dit qu'il est ministre, des cultes. Je fais le projet de lui écrire depuis huit jours pour lui demander un évêché ou tout au moins un bon canonicat à Florence. Le Ricasoli, qui est président du conseil, est-il celui qui nous accompagnait dans nos courses nocturnes le long de l'Arno?

Adieu, mon cher. Panizzi; faites moi part de vos projets; quant à moi, je n'en ai presque plus: car on me dit que probablement madame de Montijo viendra ici, ce qui renverserait mon voyage en Espagne.

XXV

Cannes, 16 décembre 1859.

Mon cher Panizzi,

Il y a un siècle que je n'ai de vos nouvelles. Depuis que nous ne nous sommes vus, j'ai fait beaucoup de chemin. Je suis allé d'abord à Madrid, où il faisait un froid de chien. Puis, de là, en droite ligne à Compiègne, où il faisait encore plus froid, mais où du moins on avait du feu et des cheminées.

Le _maître de la maison_, qui en fait très bien les honneurs et avec qui l'on cause _de rebus omnibus et quibusdam aliis_, n'est pas malheureusement très facile à deviner. Je lui ai parlé de vous et du désir que vous aviez de lui dire ce que vous aviez vu _des yeux de la tête_, pour parler comme son oncle. Il a répondu qu'il aurait été charmé de causer avec vous.

Il me serait impossible de vous citer un mot ou un fait qui prouve de sa part une disposition pour ou contre la restauration des princes; mais mon impression personnelle est qu'il s'en soucie très peu au fond; que sa seule préoccupation est de conserver l'équilibre entre deux réputations auxquelles il prétend également: celle d'observateur des anciens traités, et celle de protecteur du libre arbitre des peuples en matière de gouvernement. Je suppose donc qu'il y aura dans le congrès une grande conformité de vues, entre la France et l'Angleterre.

Lord Brougham, qui est ici, et qui, par parenthèse, me paraît bien vieilli, me dit que la nomination de lord Woodhouse comme second plénipotentiaire est excellente pour l'Italie. Le comte Walewski sera l'un des nôtres. Je ne sais qui sera le second. Walewski est fort porté vers le grand-duc de Toscane; mais, bien, entendu, il ne fera et ne dira que ce que le maître voudra.

J'ai laissé l'Espagne dans un paroxysme de fureur contre l'Angleterre et contre ses ministres, qui venaient de faire les plus grandes platitudes en réponse aux impertinences de lord John Russell O'Donnell, pour singer l'empereur Napoléon III, voulait à toute force avoir une guerre. Dès que les Anglais ont parlé, il s'est imaginé qu'ils pourraient et oseraient l'empêcher de passer le détroit, et il s'est empressé de faire toutes les concessions qu'on lui demandait, même celles qu'on ne lui demandait pas. Tout le monde s'en est indigné, et je crois qu'il aura bien de la peine à conserver son portefeuille, à moins que la guerre ne tourne si bien, qu'à son retour d'Afrique, il n'ait plus comme Scipion qu'à monter au Capitole pour rendre grâces aux dieux.

Vous aurez appris la mort de ce pauvre Charles. Lenormant. Il était allé en Grèce avec son fils. Peu de jours avant de quitter Athènes pour revenir en France, le roi Othon a mis à sa disposition un petit cutter dont il a voulu profiter pour faire une excursion dans le Péloponèse avant le départ du bateau à vapeur. A Épidaure, ils ont été pris par le mauvais temps et mouillés jusqu'aux os. Lenormant a traversé un marais ayant de l'eau jusqu'aux genoux et sans moyens de se sécher ni de changer. La fièvre la pris et le mauvais temps continuant, il a fallu essayer de gagner Athènes par terre. Dans ce trajet, sans médecin, sans lit, sans couverture, il a épuisé le peu de forces qui lui restaient et il est mort deux jours après être arrivé. Probablement que, avec un peu plus de précautions et un manteau de caoutchouc, il serait encore de ce monde.

Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et pensez quelquefois à moi.

XXVI

Cannes, 26 décembre 1859.

Mon cher Panizzi,

On épilogue beaucoup à Paris sur cette espèce de condamnation portée contre les Romains, condamnés à perpétuité à être les domestiques du pape.

_Primo_, je dirai qu'il arrive continuellement à la guerre qu'on sacrifie un régiment pour gagner une bataille, sans qu'on en fasse un crime au général.

_Secundo_, quand les États du saint-père ne s'étendront pas plus loin que la banlieue, les Romains, s'il en est qui aient des aspirations politiques, pourront se trouver dans un pays constitutionnel, en prenant un corricolo. En un mot, ces lamentations qu'on fait à présent sont semblables aux déclamations de ceux qui accusent la société, parce qu'elle condamne certains bipèdes à être vidangeurs.

Le passage le plus sujet à contestation est celui où l'on établit que vous et moi devons donner tant par an à notre saint-père le pape. A mon avis, on devrait nous laisser aux impulsions de notre générosité naturelle. Nous ne manquerions pas de proportionner nos largesses aux avantages que nous retirons de l'Église catholique et romaine. Après tout, je crois que j'avais bien jugé la figure du sphinx. Si les puissances hérétiques ne se montrent pas plus zélées pour l'Église que les catholiques, la question sera bientôt décidée.

Je suis venu ici pour chercher le beau temps; mais je ne sais où on peut le trouver. Nous avons eu de la gelée pendant trois jours, chose inconnue depuis vingt ans dans ce pays. Les orangers ont souffert. Nos jasmins et nos géraniums, que nous cultivons ici dans de grands champs, comme les navets en Angleterre, ont été fricassés. Tout cela ne nous a pas empêchés de faire de grandes promenades avec un beau soleil, quelquefois trop chaud, de deux heures à quatre. Miss Lagden dit qu'elle voudrait beaucoup vous avoir ici pour vous faire grimper nos montagnes. Elle se chargerait de vous rendre la taille que vous aviez à vingt ans, après un mois d'entraînement. Si nous avions ici une cuisine digne de vous, je vous engagerais sérieusement à suivre son conseil; mais, excepté le mouton, qui est excellent, nous sommes dans le désert.

Notre petite colonie anglaise s'est enrichie, il y a peu de jours, du marquis de Conyngham, et d'une fille à lui fort peu jolie, mais très grande. Nous avons en revanche des Russes assez aimables. Quant aux natifs, ils nous sont absolument inconnus. Notre vie se passe à courir les montagnes. Je n'ai plus du tout de maux d'estomac, et plus je vais, plus je suis persuadé que le soleil est un élément nécessaire à mon existence.

Je ne sais rien de l'affaire Libri, que ce que vous savez déjà sans, doute: que le garde des sceaux a chargé un magistrat d'étudier l'affaire, et d'en faire un rapport d'après lequel on abandonnerait l'accusation, le contumax se représentant. M. Libri consentait à cet arrangement. Malheureusement, avant de quitter Paris, j'ai vu ce magistrat, qui s'appelle Barbier. Il m'a paru le vrai portrait, pour la lenteur, du barbier de Martial, qui travaillait avec tant de dextérité, que la barbe avait le temps de pousser sur la joue qu'il venait de raser, pendant qu'il rasait l'autre joue. Cependant cela ne peut durer éternellement et son ministre a promis de lui enjoindre la diligence.

Adieu, mon cher Panizzi; je pense être à Paris au commencement de mars, pour notre session.

XXVII

Cannes, 10 janvier 1860.

Mon cher Panizzi,

Je ne comprends pas grand'chose à la retraite, plus ou moins volontaire, de Walewski. Elle ne m'a pas trop surpris cependant. Il y avait longtemps qu'il cherchait à laisser son portefeuille, mais avec l'intention de prendre celui de M. Fould, qui n'avait aucune envie de le lâcher. Vous sentez bien qu'avec deux personnes à mains ouvertes telles que l'empereur et l'impératrice, il faut un trésorier qui entende les affaires, et, avec Walewski, l'empereur aurait été en banqueroute avant peu.

Je suppose que Walewski, qui, n'est pas très fort, et qui a affaire à un homme qui ne s'explique guère, a cru qu'il pouvait donner cours à ses sentiments catholiques et légitimistes. Il a été longtemps en Toscane; sa femme est de Florence, et il était personnellement attaché au grand-duc. Très probablement, il aura promis plus qu'il ne pouvait tenir, et aura fini par se compromettre. Voilà ma version, que je vous donne pour ce qu'elle vaut. Au reste, il me semble que le sens politique de la chose, si elle en a un, est plutôt favorable qu'autrement aux Italiens. Thouvenel est un homme beaucoup plus libéral dans ses vues et bien autrement énergique. D'ailleurs, vous savez, que _il tempo è galant'uomo_. Attendre que le repentir vienne saisir les Romagnols et les Toscans est une bonne chose, et j'aime mieux cela que de payer le pape pour l'indemniser de la privation des saucissons de Bologne. Lorsqu'il en viendra à demander ce qu'on lui a offert, on aura le droit de lui répondre, comme dans l'épigramme que vous m'avez dite: _È-troppo tardi_.

Les dévots en France se remuent de tête et de queue. C'est une rage et un désespoir qui sont bien amusants. Leur illusion sur les véritables idées du pays est ce qu'il y a de plus étrange et de plus ridicule. A force de se démener, ils feront ouvrir les yeux aux aveugles, et il suffira de souffler sur eux pour les faire disparaître. Avez-vous lu le pamphlet de l'évêque d'Orléans qui veut rentrer dans les catacombes? Ce qu'il y a de plus triste, c'est de voir que les orléanistes qui, pendant dix-huit ans, ont prêché pour la liberté de conscience, font chorus maintenant avec les sacristains de paroisse, disant que tout est perdu, que l'Église est violentée, etc.

L'Académie française, poussée par le philosophe Cousin et quelques autres bonnes têtes, va nommer l'abbé Lacordaire pour remplacer Tocqueville. N'est-ce pas bien édifiant, et cela ne donne-t-il pas une belle idée de leur logique et de leur bon sens!

Adieu, mon cher Panizzi; on me charge de mille compliments pour vous.

XXVIII

Cannes, 29 janvier 1860.

Mon cher Panizzi,

J'ai lu la brochure de Villemain et j'en pense ce que vous en pensez. Il a été vigoureusement étrillé par le _Times_ et par le _Daily News_, et il le mérite bien. Aujourd'hui, pour comble de disgrâce, on lui adresse des compliments dans le _Journal de Rome_. A Paris, son pamphlet a fait fiasco. Il y a je ne sais combien d'années, le même Villemain, alors persécuté par les jésuites, les menaçait d'une _Histoire de Grégoire VII_, laquelle est restée manuscrite. Quelqu'un qui la lui volerait et l'imprimerait à présent, lui jouerait un bon tour. Il est incroyable combien les passions politiques rendent bêtes les gens d'esprit. Ce que je crains, ce sont les arguments pointus comme ceux de Jacques Clément, dans lesquels l'Église catholique a toujours excellé.

On m'écrit de Paris qu'il est sérieusement question d'une invasion des Napolitains en Romagne. Y croyez-vous? Ne serait-ce pas le signal d'une révolution à Naples?

Bien que le pape ne m'ait pas encore excommunié, j'attribue à sa colère un rhumatisme à la hanche qui me fait souffrir depuis trois jours. Je puis marcher, et même assez loin, sans sentir de douleurs. Elles deviennent très vives du moment que je suis assis. Je dîné à la manière des Grecs, couché sur un canapé, ce qui n'est pas commode pour manger du macaroni. Grâce au voisinage, nous avons ici du parmesan très bon.

Lord Brougham nous a quittés pour aller débiter son speech dans la Chambre des lords. Je n'aurais pas fait trois cents lieues pour l'entendre ni pour le prononcer. Quelle activité pour un jeune homme de quatre-vingt-deux ans! Nous n'avons pas ici trop beau temps, mais nous nous consolons en lisant, dans le journal, le temps que vous avez à Londres. On nous parle d'un brouillard prodigieux. Ici, nous nous plaignons lorsque nous n'avons pas quinze degrés Réaumur.

Adieu, mon cher Panizzi; que l'_immacolata Vergine_ vous ait en sa sainte garde!

XXIX

Cannes, 17 février 1860.

Mon cher Panizzi,

C'est un drôle de temps que celui où nous vivons. Il y a tous les jours quelque petite surprise ménagée aux oisifs. Que dites-vous du confrère qu'on m'a donné à l'Académie française? Cousin à dit: «Je vote pour saint Pie IX.» Thiers, Guizot, tous les burgraves ont voté pour Lacordaire, se figurant que c'était une protestation bien capable de contre-balancer la bataille de Solferino. Comment les orléanistes sont-ils si bêtes? Nous les avons connus autrefois bien différents. Ils ne savent pas l'effet que produit leur absurde palinodie dans le public. Pour le peuple, la conduite de l'empereur avec le pape est la seule qui convienne à un souverain, et elle lui a donné une recrudescence de popularité.

On parle beaucoup en ce moment d'une pétition au Sénat rédigée par Vitet ou par Villemain, on n'a pu me dire lequel, et signée par cinquante ou soixante noms consulaires, dans laquelle on demande la conservation des États du Saint-Siège. Tout étant possible aujourd'hui en fait d'absurdité, je crois à celle-ci jusqu'à preuve du contraire, et je me fais une fête d'entendre la lecture de ce factum, qui, étant rédigé par cinquante gens d'esprit, doit être des plus extravagants. J'ai vu, par contre, la lettre de Salvagnoli à Sa Sainteté pour la remercier de son concordat, et la circulaire de Thouvenel. L'une et l'autre ont dû vous amuser, je pense.