Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I
Chapter 3
Si je savais écrire en anglais, je voudrais faire un pamphlet là-dessus, car le thème est riche. Au lieu de s'occuper de l'Italie, il me semble que John Bull patauge dans un étrange gâchis. On dirait que le gouvernement parlementaire fait ce qu'il peut pour se discréditer. Point de parlement, dans un moment où il faudrait l'avoir presque en permanence; une administration qui peut être renversée, au moment où les affaires extérieures se trouveront le plus embrouillées; tout cela n'est ni beau ni sensé.
Ici, on se persuade que, si lord Palmerston revient, il nous fera la guerre. Je n'en crois rien. Je crains, au contraire, que lord Derby ne sache dire ni oui ni non, et qu'il ne parvienne qu'à envenimer l'affaire. Tâchez de persuader à vos Anglais que nous n'avons pas la moindre envie de faire des conquêtes, que nous voudrions seulement qu'on ne fit pas trop de bruit à notre porte. Vous voyez, tous les jours, que les propriétaires font mettre à l'amende les joueurs, d'orgue qui leur cassent le tympan; c'est notre position.
Adieu, mon cher ami. J'ai vu que vous aviez dîné l'autre jour chez M. Gladstone. Beaucoup d'argenterie et de l'agneau, n'est-ce pas? J'aime mieux les dîners que nous avons faits tête à tête au Muséum.
XV
Paris, 29 avril 1859.
Mon cher ami,
Nous sommes une drôle de nation! Je vous écrivais, il y a quinze jours, qu'il n'y avait en France qu'un homme qui voulût la guerre, et je crois avoir dit la vérité.
Aujourd'hui, tenez le contraire pour vrai. L'instinct gaulois s'est réveillé. C'est maintenant un enthousiasme qui a son côté magnifique, et aussi son côté effrayant. Le peuple accepte la guerre avec joie; il est plein de confiance et d'entrain. Quant aux soldats, ils partent comme pour le bal. Avant-hier, ils écrivaient à la craie sur leurs wagons: «Trains de plaisir pour l'Italie et Vienne.» Lorsqu'ils traversent les rues pour aller aux embarcadères, on les couvre de fleurs, on leur porte du vin, on les embrasse, on les adjure de tuer le plus d'Autrichiens qu'ils pourront. Le régiment des zouaves de la garde a reçu son ordre de départ, il y a huit jours. Ils se sont écriés: «Voilà la guerre, plus de salle de police!» et le régiment a disparu pour deux jours. Il s'agissait de dire adieu à toutes les cuisinières de sa connaissance. Au moment du départ, pas un homme n'a manqué, chacun avec un bouquet de lilas au bout de son fusil.
Il y a dans cette gaieté française un élément de succès considérable. Nos gens se croient sûrs de vaincre, et c'est beaucoup à la guerre. L'accueil qu'on leur fait en Italie redouble leur ardeur. Ils se croient des chevaliers errants allant combattre pour leur dame. Je tiens les Autrichiens pour de très braves soldats; mais chacun des nôtres s'imagine qu'il va devenir au moins colonel, et un Croate n'a pas de ces idées-là. Le général Allard me jurait hier soir que nous avions déjà cent mille hommes au delà des Alpes. Nous aurons sept cent mille hommes sous les armes le 15 du mois prochain. Le 1er juin, toute l'artillerie sera pourvue de nouveaux canons rayés.
Enfin, bien que lents à prendre nos mesures, nous avons le talent de bien faire en nous pressant, et, chaque jour, nous gagnons quelque chose. Le général Mac-Mahon écrit qu'il n'a jamais vu réception pareille à celle qu'on lui a faite à Gênes. Il n'y a pas jusqu'à un bataillon de Kabyles qui n'ait été littéralement couvert de fleurs par les dames. Je pense que ces honnêtes musulmans aimeraient autant autre chose. Ce sont, d'ailleurs, de rudes gaillards.
Hier soir, on annonçait l'acceptation par l'Autriche de la médiation anglaise, _et la prise en considération_ par l'empereur. Je crois néanmoins la guerre inévitable. Quitter l'Italie maintenant est impossible, à moins de grandes concessions de la part de l'Autriche. Lord Cowley, avec qui j'ai dîné hier chez M. Baring, était impénétrable; mais il était facile de voir qu'il ne croyait pas à la possibilité d'un dénoûment pacifique.
L'important, c'est d'être uni, honnête et modéré, de faire des cartouches et pas de constitution. Tuer l'ours d'_ogni modo_ sans penser à vendre sa peau et surtout à la partager. Si vous pouvez persuader aux Italiens d'être sages, tout ira bien, j'espère.
Notre pauvre impératrice a les yeux gros comme des oeufs; mais elle paraît pleine de résolution et de dévouement. Elle dit adieu en pleurant aux régiments qui partent, qui la saluent de hourras frénétiques; et les boursiers mêmes se sentent émus; j'en ai vu un qui pleurait en regardant les gardes défiler. Si l'Angleterre ne se mêle pas trop tôt de la querelle, j'espère que nous aurons bientôt, rendu possible une paix avantageuse à l'Italie.
Les banquiers et les beaux messieurs déplorent toujours le funeste entraînement; mais la masse est pour la guerre. L'empereur est plus populaire qu'il n'a jamais été. Un ouvrier disait: «_Moustachu_ est le plus fort; il a les papiers de son oncle.»
Adieu, mon cher Panizzi. Prêchez les Anglais. Empêchez-les de croire à l'ambition de l'empereur et persuadez-les que les Italiens sont _gente de razon_, qui peuvent vivre sans Croates pour les morigéner. Mille amitiés et compliments au Museum.
XVI
Paris, 10 mai 1859.
Mon cher Panizzi,
_Alea jacta est!_ L'empereur est parti aujourd'hui. Il a été conduit au chemin de fer par une foule immense et des acclamations frénétiques. Il est maintenant plus populaire qu'il n'a jamais été. Je parle des masses, car, bien entendu, les salons sont aussi mauvais Français que possible.
Quelle étrange fatalité poursuit les partis vaincus! Les orléanistes font exactement les mêmes fautes qu'ils ont tant reprochées aux légitimistes. Voyez le duc de Chartres qui avait eu le bon sens de rester en Piémont, où il était officier: sa famille le rappelle[4]. Le comte de Chambord, qui va dans les Pays-Bas, est plus raisonnable.
[Note 4: Le duc de Chartres ne fut pas rappelé par sa famille: il fit toute la guerre d'Italie.]
Avant la fin du mois, selon, toute apparence, il y aura bien des bras et des têtes cassés. Dieu veuille que nous nous en tirions à notre honneur! Les Autrichiens, jusqu'à présent, nous ont servis à souhait.
Maintenant que tout le désordre est réparé, vous pouvez dire aux Anglais, qui nous reprochent d'être agressifs, de quelle façon nous étions préparés. Les premières divisions françaises sont arrivées en Italie sans canons et n'ayant que soixante cartouches par homme. L'artillerie de l'ancien modèle n'avait plus de projectiles, et les canons rayés du nouveau modèle n'étaient pas encore prêts. Pour garder le plus longtemps possible le monopole de ces canons, on en fabrique les pièces, ou, pour mieux dire, chaque pièce passe dans trois ou quatre ateliers séparés, dont les ouvriers ne connaissent qu'un genre d'opération. De cette mesure est résultée, au premier moment, une certaine confusion. Pourtant il a suffi de quelques jours de répit pour que tout s'arrangeât.
Nous avons actuellement en ligne quarante-cinq batteries de canons rayés dont on attend merveilles. On en expédie de nouvelles tous les jours. J'ai vu une lettre du général Mac-Mahon à sa mère, où il lui dit qu'il n'a jamais vu une armée mieux équipée et mieux disposée. Il y a actuellement plus de cent vingt mille Français en Italie. L'armée sarde est de soixante-quinze mille hommes, dont cinquante mille excellents.
Si les Autrichiens, mieux avisés, eussent poussé leur pointe, ils auraient pu écraser les Piémontais avant que nous pussions venir à leur secours. Cette bévue est d'un bon augure pour la campagne. Nos gens sont remplis de confiance, l'ennemi semble inquiet. Il a beaucoup de malades et un assez grand nombre de déserteurs.
Avez-vous vu la proclamation du général Giulay? Elle me paraît telle que nous pouvions la souhaiter. Peine de mort pour tout le monde. Si les Lombards ont du sang dans les veines, le moment est venu de le montrer. Il y a ici un nombre prodigieux d'enrôlements volontaires, et l'emprunt va à merveille. Je suis allé hier au Trésor porter mon obole, et j'ai trouvé une queue formidable. En ma qualité de privilégié, je suis entré dans un bureau séparé et l'on m'a dit que les souscriptions déjà reçues faisaient croire qu'au lieu de cinq cents millions, on aurait un milliard ou quinze cents millions. Je pense que l'emprunt autrichien n'a pas le même succès.
L'Allemagne du Midi est toujours très menaçante. Les étudiants s'enrôlent et ne parlent que de marcher sur Paris. Vous avez vu que le principicule de Nassau s'était enrôlé dans l'armée autrichienne; mais ce que vous ne savez peut-être pas, c'est qu'il avait été comblé d'attentions par l'empereur, qu'il avait été de toutes les parties[5] pendant plus d'un an, qu'on lui avait fait des cadeaux de toute espèce, et même donné de l'argent, dont il avait grand besoin.
[Note 5: Voir un passage de la lettre VIII où il est parlé d'une aventure arrivée à Fontainebleau, dont le prince de Nassau fut le héros.]
L'Angleterre commence, à ce qu'il me semble, à regarder la question avec un peu moins de prévention. Je crois que Persigny sera utile pour démentir les mensonges du _Times_, et, s'il se peut, renouer l'alliance. S'il ne réussit pas, je crains bien que la guerre ne soit longue et que tout le monde ne s'en mêle à la fin. Si l'Angleterre se sépare de nous, tenez pour certain que nous verrons les Russes à Constantinople.
Adieu, mon cher Panizzi; nous sommes tous dans l'anxiété. Si vous trouvez un moment, donnez-moi de vos nouvelles.
XVII
Paris, 27 mai 1859.
Mon cher Panizzi,
Rien de nouveau du théâtre de la guerre, si ce n'est les progrès de Garibaldi, qui commence à courir les environs de Varèse. J'envie les émotions pittoresques de ce gaillard-là.
Tous les rapports sur le combat de Montebello rendent hommage à la bravoure de nos gens, qui se sont battus un contre trois et ont pris un village fortifié! Mais l'empereur est furieux contre un de ses généraux qui a oublié le premier principe de la guerre, lequel est de marcher au canon. Il y avait, à neuf kilomètres de Montebello, quatre mille chevaux français qui n'ont pas bougé. Nul ordre n'est venu. S'ils fussent arrivés à la fin de l'affaire, ils auraient ramassé peut-être tout le corps du comte de Stadon. Au reste, la division du général Forey était la moins bonne de toutes; de plus, elle avait détaché ses grenadiers et ses voltigeurs. Ce sera une autre affaire quand les Africains et la garde s'en mêleront.
L'esprit public est ici toujours bon. Les salons même sont convenables. Beaucoup de jeunes gens riches sont à l'armée, et les légitimistes disent que, quoi qu'il arrive, il faut défendre le drapeau.
Je ne sais rien de la Prusse, sinon que la fureur des _Französenfresser_ y est très grande. Le gouvernement semble plus raisonnable; mais ne sera-t-il pas entraîné? Un Russe, M. de Tourgueneff, que je vous ai présenté, l'année passée, à ce fameux banquet, arrive de Moscou. Il dit que les Allemands veulent avaler d'une bouchée la France et la Russie à la fois. Ils nous demandent l'Alsace, et aux Russes la Courlande et la Livonie. Tourgueneff dit que tout le monde chez lui est sympathique à la cause italienne, et que toute l'armée brûle de se battre contre les Autrichiens.
Que fait-on chez vous? Lord Palmerston va-t-il revenir? Je ne pense pas que nous y gagnions beaucoup, mais nous n'y perdrons certainement pas.
Adieu, mon cher Panizzi. Miss Lagden et mistress Ewers, que j'ai vues aujourd'hui, se rappellent à votre bon souvenir.
XVIII
Paris, 9 juin 1859.
Mon cher Panizzi,
Le maréchal Vaillant, major général de l'armée, se venge, je crois, de son successeur en lui faisant des niches. On n'a pas encore le bulletin officiel de la bataille de Magenta, bien qu'on ait reçu beaucoup de lettres et les rapports de tous les chefs de corps. Cela fait très mauvais effet. Les Autrichiens nous ont attaqués avec la plus grande partie de l'armée de Giulay, plus un corps détaché de Vérone sous Clam-Gallas. Le ministre de la guerre atteste que nous n'avons pas plus de trois mille hommes mis hors de combat, dont environ deux cent cinquante manquants qu'on suppose prisonniers. Nos gens se jettent en avant comme des fous, à la baïonnette, et on vient de faire un ordre du jour pour leur rappeler qu'ils ont des armes à feu pour s'en servir. La grande disproportion des pertes entre les deux armées tient à notre nouvelle artillerie, qui foudroie les secondes lignes formées en colonnes, tandis qu'ils ne peuvent atteindre que notre première ligne. On nous dit que les Kabyles des tirailleurs d'Afrique ont été admirables. Leur colonel leur a persuadé que les Autrichiens étaient tous des juifs, et il ne se trompait peut-être pas beaucoup. L'empereur s'est fort exposé. Maintenant que c'est fini, c'est très bien; mais il ne faudrait pas qu'il en prît l'habitude. La veille de la bataille, il avait menacé le roi de le mettre aux arrêts s'il continuait à faire le hussard.
Ellice m'écrit que probablement le parti libéral l'emportera et que lord Palmerston sera ministre des affaires étrangères, mais que l'Angleterre n'en sera ni plus ni moins impartiale et neutre; qu'au contraire, lord Palmerston étant suspect à la nation de partialité pour l'indépendance de l'Italie, il serait peut-être forcé d'en faire moins que lord Derby lui-même. Je ne suis pas du tout de cet avis. Je suis convaincu qu'il est très important que, tout en restant neutre, le gouvernement anglais se montre sympathique aux alliés. Il empêchera l'excès de zèle des subalternes qui se font Autrichiens pour plaire aux ministres.
Par exemple, lors du débarquement de nos troupes à Gênes, un vaisseau de guerre anglais s'est allé mettre dans le port à une place qui ne lui était pas assignée et où il gênait le débarquement. On a fait des excuses de cette taquinerie; mais il pourrait se trouver telle circonstance ou une insolence semblable amenât des complications très fâcheuses.
On s'attend qu'il y aura sous peu une explosion en Hongrie. Je ne sais si ce sera bon ou mauvais. Comme il est évident que nous ne pouvons redresser tous les torts, je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux que les Magyares restassent tranquilles. Il est à craindre même qu'un mouvement de ce côté ne fasse peur à la Russie et ne diminue sa bonne volonté, qui nous serait bien nécessaire en cas de guerre générale.
Je suis bien fâché de ce que vous me dites de ***. Mais quelle est sa maladie? Je le croyais seulement plus vicieux qu'il n'appartient à un homme de son âge et de sa carrière. On m'a même montré son vice à Florence, et il m'a semblé qu'il aurait besoin d'un adjoint.
Au sujet de ce que vous me dites de notre ambassadeur, tenez compte de sa vivacité et de son opinion particulière. Cette opinion est, d'ailleurs, celle de bien des gens qui entourent l'empereur, mais je ne crois pas que ce soit celle de l'empereur lui-même. Au reste, voyez ce qui se passe. Jusqu'à présent, il suit son programme. Je crains que, après la première ivresse de la délivrance, les Milanais ne fassent des bêtises. Est-il vrai qu'on en fait à Florence et que les rouges y prennent le dessus? S'ils réussissaient, ils gâcheraient toute la besogne.
Adieu, mon cher Panizzi; je vous remercie et vous serre la main. Quand vous n'aurez rien à faire, je me recommande à vous et à votre encrier.
XIX
Paris, 30 juin 1859.
Mon cher Panizzi,
Vous me demandez une lettre sur la politique, mais ce n'est pas chose facile. En ce qui nous concerne, l'opinion du peuple est excellente. Jamais le gouvernement n'a été plus facile. Les républicains sont convertis pour la plupart; mais les salons, les belles dames et les beaux messieurs sont toujours fort mauvais. Ils tuent, à chaque bataille, un grand nombre de généraux qui se portent bien, ils annoncent des malheurs à venir qui, grâce à Dieu, ne se réalisent pas, etc., etc. Les dévots, de leur côté, se remuent et déclament contre une guerre impie. Le peuple ne leur en sait aucun gré. L'évêque d'Orléans, M. Dupanloup, est malade et prend des bains ou du lait en Suisse. Les paysans de son diocèse disent et croient qu'il s'est sauvé en Autriche, et qu'il a porté à l'empereur François-Joseph cent cinquante mille francs que l'empereur Napoléon lui avait donnés pour le rétablissement de la flèche de sa cathédrale.
Il me semble que nous nous y prenons mal avec la cour de Rome. Nous avons un général dévot et un ambassadeur qui croit que la religion est bien portée. Ni l'un ni l'autre ne sont propres à traiter avec un coquin tel que le cardinal Antonelli. Il faudrait envoyer un Corse; vous savez que Sénèque les accuse de _negare deos_. Jamais un Italien ne dira à un de ses compatriotes les bêtises et les lieux communs sur la religion, auxquels un Français voltairien se laissera toujours prendre. Mon procédé avec le Saint-Siège consisterait à dire: «Si Votre Sainteté ne nous seconde pas, je la plante-là et je la laisse assassiner par ses sujets, quitte à la venger après et à la canoniser. D'ailleurs, je ne lui demande que de ne pas gêner le mouvement italien et de ne jamais recevoir le ministre d'Autriche en audience particulière.»
Les préparatifs de la Prusse préoccupent toujours beaucoup les salons. Les militaires disent que les Prussiens n'ont à nous envoyer qu'une espèce de garde nationale bien inférieure aux Autrichiens. Quant à la Confédération, ils en font encore moins de cas. Vous aurez lu la lettre de M. de Beust, en réponse à la circulaire de Gortchakoff. Elle est spirituelle. Cela me semble une lettre de femme du monde insolente. Pour que la Saxe se permette ainsi l'abus de l'épigramme, il faut qu'elle sache la Russie bien hors d'état d'agir. Sur ce point, je n'ai aucune donnée. Je sais seulement que les Russes se montrent très irrités. Je crois leurs finances en mauvais état, et pour qu'ils prissent part à la lutte, il faudrait que l'embrasement devînt général.
Il y a beaucoup de déserteurs parmi les Autrichiens, non seulement en Italie, mais aussi sur les bords du Rhin, où ils ont des garnisons dans des forteresses fédérales. Ce sont des Lombards et des Hongrois. Plusieurs de ces gens disent que le peuple autrichien pur sang est las de la guerre et du gouvernement. Ils annoncent qu'une révolution est imminente en Autriche. J'attacherais très peu d'importance aux propos de pareils hommes, si quelques républicains d'ici, à portée de savoir ce qui se passe dans les sociétés secrètes de l'Allemagne, ne disaient la même chose. Un d'eux m'a offert de parier qu'avant un mois il y aurait un mouvement à Vienne. Il est certain qu'en Prusse et dans toute la Confédération, il y a beaucoup de _rouges_. L'idée d'armer dans ce moment-ci la landwher plaît beaucoup à ces messieurs, qui espèrent qu'elle se comporterait aussi spirituellement que la garde nationale à Paris en 1848.
Je n'entends rien à la stratégie; mais toutes les lettres qui arrivent de l'armée sont pleines d'éloges pour la façon dont l'empereur mène les choses. Généraux et soldats sont pleins de confiance en lui. Le mal, c'est qu'il s'expose beaucoup trop. Il était à Magenta et à Solferino entouré de ses cent gardes, dont la taille et l'uniforme le montrent d'une lieue. On lui a fait toutes les représentations possibles qui ont produit le même effet que si l'on eût parlé à une statue. On s'attend à une attaque prochaine contre Venise. Je doute qu'on puisse forcer les passes; mais les bateaux cuirassés raseront les forts du Lido et de Malamocco. Je ne sais si cela suffira pour faire déguerpir les Autrichiens. Les niais, qui ont quelquefois des idées pas trop mauvaises, disent qu'il y aura un arrangement personnel entre les deux empereurs, et que celui d'Autriche, pour passer sa mauvaise humeur, insolentera la Prusse et se dédommagera de ses pertes aux dépens des petits princes allemands. Ce serait assez drôle.
Je ne crois pas du tout à ces projets belges dont vous me parlez. Nous n'avons pas besoin de nous agrandir, et nous sommes assez forts pour être déjà trop enviés. Si, comme je l'espère, nous parvenons à délivrer l'Italie et à lui donner des gouvernements nationaux, nous pourrons rentrer chez nous avec la satisfaction de gens qui ont bien travaillé. Le diable, c'est l'organisation de la fédération italienne. Qui aura les Légations? qui la Vénétie? Mais ne vendons pas la peau de l'ours. En attendant, on envoie en Italie une si grande quantité d'énormes bombes, que j'ai bien peur qu'on ne mette en cannelle l'église de Saint-Zénon et les tombeaux de Scaliger. Pourvu que ces animaux d'Autrichiens ne s'avisent pas de tenir dans Venise après la prise des forts. Je crois que le palais des doges ne résisterait pas à trois coups de canon. Et le manuscrit de Saint-Marc!
Il paraît que le prince Albert est Autrichien en diable. Croyez-vous que cela fasse quelque chose à l'opinion des Anglais? Voilà le _Times_ plus qu'à demi converti.
Adieu, mon cher Panizzi; mille compliments et amitiés dévouées.
XX
Paris, 12 juillet 1859.
Mon cher Panizzi,
Comprenez-vous quelque chose à ce qui se passe? Ici, le peuple n'a pas trop bien accueilli la paix. Il aime la guerre, il voulait achever l'ennemi. Le bourgeois, au contraire, est dans le ravissement. Il est certain que personne ne sait ce que veulent dire les bases du traité. Si la Vénétie reste avec le gouvernement autrichien _actuel_, la guerre n'a pas produit un grand résultat, puisque, l'Autriche étant admise dans la confédération italienne, on lui donne le droit de s'ingérer dans les affaires de la Péninsule, c'est-à-dire qu'on lui reconnaît ses prétentions d'avant la guerre. Un homme très avant dans la confiance du prince Jérôme m'assure que la Vénétie aura un gouvernement _séparé_ et une constitution approchant de celle du Piémont.
Autre énigme: Qu'est-ce qu'un président honoraire? Ordinairement une vieille bête qui n'est propre à rien et à qui on donne un hochet. Cela veut-il dire que le pape sera rogné dans son temporel? J'ai par devers moi des motifs de le croire. Puis que fera-t-on de tous ces princes mis à la porte par leurs sujets, ou fuyant leurs sujets? Il est évident que nous ne les remettrons pas en possession, ni que _nous_ ne laisserons pas l'Autriche les ramener. Alors que deviendra votre légitime souverain et celui de Salvagnoli[6]? Mon homme me dit que c'est l'affaire du congrès: que les deux empereurs n'ont pas voulu s'occuper d'une affaire qui ne les concerne pas personnellement.
[Note 6: Le duc de Modène.]
Expliquez-moi encore l'article du _Times_ de lundi. Comme je ne crois pas a la double vue, je suppose qu'il y a eu une communication de M. de Persigny à lord John, et de lord John au _Times_. _Quid dicis?_ Voici, en deux mots, le résumé des lettres que j'ai vues après Solferino. Grande ardeur chez nous; grand découragement parmi les Autrichiens. Très peu d'enthousiasme parmi les Lombards, encore moins dans les duchés. Les Piémontais assez mal vus à Milan; les Français mécontents de la tiédeur des Italiens, et encore plus de payer tout au poids de l'or. Les officiers d'artillerie répondaient de prendre Peschiera en huit jours et Mantoue en quinze avec leurs canons rayés.
L'empereur d'Autriche a dit à Fleury qu'ils avaient perdu quarante mille hommes à Solferino. A Vienne, le mécontentement est si grand, que l'empereur, parti pour s'y rendre, a dû rebrousser chemin. On dit que la vue du champ de bataille de Solferino a beaucoup frappé l'empereur (le nôtre), et qu'il a laissé voir qu'il ne voulait plus de la guerre. Un autre motif qui a pu le déterminer, c'est la probabilité d'une révolution en Autriche, révolution rouge, hongroise, bohême, croate.
Nos dévots sont montés sur leurs ergots et commencent à donner de l'inquiétude. Ils se démènent comme des diables dans des bénitiers et disent aux paysans qu'on fait la guerre à l'Église. J'ai toujours dit qu'il fallait envoyer à Rome un ambassadeur corse qui dît à Antonelli, avec l'éloquence particulière à ces insulaires, qu'il ait à choisir entre trois _S_. Savez-vous ce que cela veut dire à Sartène? _Stiletto, schioppetto, strada._