Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I
Chapter 2
M. Cousin, que vous connaissez sans doute, m'adresse une question à laquelle je ne sais que répondre. Il y a, à l'exposition de Manchester, un portrait attribué à Mignard, celui de Julie d'Angennes, qui appartient à lord Spencer. Or, à l'époque où le portrait _paraît_ avoir été fait, Mignard n'était pas en France. Vous qui connaissez l'univers, il ne se peut pas que vous ne connaissiez lord Spencer. Lorsqu'il vous tombera sous la main, soyez assez bon pour lui demander ce qu'il sait de l'origine de son portrait.
Tenez pour assuré que l'impératrice n'est pas allée à Stuttgart afin de montrer une attention particulière pour la reine Victoria. Ne croyez à rien de ce qu'on peut vous dire sur le relâchement de l'alliance.
Adieu, cher monsieur Panizzi. Sachez que j'ai accroché une petite provision, de champagne sec. Vous devriez venir m'en dire votre avis aux vacances de Noël.
IV
Cannes, 5 décembre 1857.
Mon cher Panizzi,
J'ai quitté Paris il y a quelques jours pour chercher le soleil ici, tout près de l'Italie, et, selon mon usage, j'ai oublié cent choses que j'aurais dû faire avant mon départ. La plus importante était de vous remercier de la lettre de lord Spencer, de la part de Cousin, et, de plus, de vous importuner encore au sujet des maîtresses adorées de ce grand philosophe. Il ne rêve à présent qu'à Julie d'Angennes, et voici ce qu'il m'avait donné pour vous, où plutôt pour lord Spencer. Il voudrait réponse aux questions suivantes:
Dans le tableau que possède lord Spencer, Julie d'Angennes, duchesse de Montausier, est-elle en buste ou jusqu'à la ceinture? est-elle maigre, ou a-t-elle de l'embonpoint? a-t-elle les cheveux noirs ou blonds, les yeux noirs ou bleus? peut-on discerner si elle a une belle taille et si elle est grande?
Si vous pouvez obtenir ce signalement avec l'exactitude d'un gendarme autrichien (dont vous avez la robe de chambre), vous m'obligerez infiniment de me l'envoyer ici, où je pense que M. Cousin ne tardera pas à venir. Il se plaint fort de la poitrine; pourtant, ses passions pour les belles mortes sont des moins fatigantes.
Adieu, mon cher Panizzi. Je suis un peu poussif, mais je me suis déjà assez agréablement remis par ce beau climat. Je voudrais que vous pussiez en faire l'essai.
V
Paris, 25 janvier 1858.
Mon cher Panizzi,
Je voulais vous écrire il y a longtemps, mais j'ai eu tant de tribulations que le courage m'a manqué. C'est vous qui êtes la cause de tous mes tourments, en faisant votre diable de bibliothèque qui empêche M. Fould de dormir. Il veut en avoir une aussi, et je m'écrie comme Mercutio: _A plague on both your houses!_
Depuis quelques jours, je préside la commission chargée de porter la lumière dans cette noire caverne. Nous avons envie de bien: faire; mais, pour bien faire, il nous, faudrait, avoir des hommes et de l'argent. Je ne sais où les trouver. Vous devriez bien venir nous organiser notre affaire, et vous guérir de tous vos rhumes en mangeant ici de la soupe grasse et du macaroni.
Mille remercîments et excuses de toute la peine que vous avez prise pour apprendre à Cousin la couleur des yeux et des cheveux de sa bien-aimée. Il attendra que le présent lord Spencer puisse écouter ses voeux, et un amour comme le sien n'est pas si pressé qu'il ne puisse vivre encore cinq ou six mois sans nouvel aliment.
Adieu, mon cher ami. On m'a joué hier le tour de me nommer rapporteur de la commission de la Bibliothèque. Si vous ne venez pas à Paris cet hiver, il faudra que j'aille vous relancer à Londres et vous embêter d'une série de _queries_ aussi longue que l'échelle de Jacob. Entre nous, mon métier est des plus désagréables. J'ai à tourmenter des confrères et des maîtres, et, ce qu'il y a de pis, à leur dire de temps en temps qu'ils me font des contes à dormir debout. Que résultera-il de tout cela? Je n'en sais trop rien en ce qui concerne la Bibliothèque; mais, en ce qui me concerne personnellement, le plus sûr est un embêtement immense.
VI
Paris, 12 mai 1858.
Mon cher Panizzi,
Je suis arrivé hier dans mes foyers après un passage assez peu orageux qui m'a permis de digérer tranquillement votre bon dîner, et, à dix heures, je déjeunais solitairement en pensant à nos bons tête-à-tête du British Museum. J'ai dormi merveilleusement cette nuit et je ne me ressens plus du tout des cahots du chemin de fer, lequel a grand besoin de réparations, à ce qu'il me semble.
Bien que je n'aie pas vu encore beaucoup de monde, je suis frappé de l'ignorance totale où l'on est ici de l'état de l'opinion en Angleterre. J'ai trouvé des gens qui me demandaient sérieusement si je n'avais pas été insulté dans les rues de Londres. _Tutto il mondo è paese._ On me demandait à Londres combien il y avait d'électeurs en France.
Il paraît que mon rapport n'est pas encore publié, et je ne serais pas étonné qu'on ne l'escamotât en douceur. Au reste, je n'ai pas encore vu le ministre, et je ne sais que ce que m'a dit un de nos collègues de la commission. Quoi qu'il arrive, je m'en lave les mains, et la fantaisie d'ordre qu'a eue Son Excellence aura eu du moins ce résultat de me faire passer un mois très heureux avec vous. Le reste est son affaire et je m'en soucie peu.
Tout est ici fort tranquille, sauf un reste d'excitation contre la perfide Albion, à qui les épiciers ne pardonnent pas la bataille de Waterloo et l'acquittement de votre habitué du _reading room_[1]. Le Corps législatif a eu quelques petites velléités d'opposition, le sage Sénat a même les siennes. Quand ce peuple-ci n'a rien à faire, il a besoin de faire quelque malice. Les Français sont comme les singes, qui, dans l'oisiveté, se mangent la queue.
[Note 1: Bernard, impliqué dans l'affaire Orsini; son extradition fut refusée par l'Angleterre.]
Lord Cowley a dit ici, en bon lieu, que, plutôt que de céder la place, lord Derby dissoudrait la chambre. _Ci vedremo._
Malgré la sainte horreur que j'ai pour l'éloquence, je regrette un peu de ne pouvoir assister à la grande bataille qui va se donner. Il me semble que le résultat le plus infaillible sera force blessures très cuisantes à des vanités personnelles, spectacle très divertissant pour la galerie. Mais qui gagnera en considération dans ce débat? Personne assurément. Un grand mathématicien pourrait peut-être prédire, au train dont vont les choses, en quelle année l'Angleterre sera démocrate, en quelle autre elle vendra par mesure d'économie les marbres de Phidias et les livres colligés par M. Panizzi. Ce sera dans assez longtemps, je pense; mais nos petits-enfants, surtout si nous ne nous pressons pas de les faire, pourront bien voir tout cela.
Adieu, mon cher Panizzi; mille et mille remercîments pour votre si aimable et si bonne hospitalité.
VII
Paris, 16 mai 1858.
Mon cher Panizzi,
J'ai vu le maréchal Vaillant, président de la commission de la _correspondance de Napoléon_, et je lui ai montré la note de mistress Tennant. Il m'a dit que l'empereur déclarait les lettres apocryphes; mais, comme je lui en avais déjà dit le prix, j'ai lieu de soupçonner que c'est ce prix de huit mille francs qui lui fait trouver les raisins trop verts.
Je vais, la semaine prochaine, à Fontainebleau pour huit jours. J'aurai sans doute occasion de causer avec l'empereur lui-même, et de lui dire mon opinion sur l'authenticité. Le malheur, c'est que l'exagération du prix rend l'affaire très difficile à conclure. On m'a dit ici que les autographes de Napoléon Ier ne se vendaient pas plus de cent ou cent cinquante francs; il est vrai qu'on en trouve rarement d'aussi vifs de passion et de style que ceux de mistress Tennant. Si vous la voyez, et elle est bonne à voir, vous pourrez lui-dire qu'on est prévenu contre ses lettres, mais que cette prévention sera détruite par moi; alors restera le prix, qui, si elle y persiste, rendra la négociation inutile.
La nomination de Picard n'a pas fait beaucoup d'effet. Nous sommes habitués à voir nommer à Paris, des députés exagérés. Cependant, c'est un mauvais symptôme. Le nouveau ministre de l'intérieur est peu adroit, et paraît connaître assez mal les hommes et les choses.
Adieu, mon cher ami; je suis plus triste que je n'étais autrefois de déjeuner et de dîner seul.
VIII
Paris, 7 juin 1853.
Mon cher Panizzi,
Les oreilles ont dû vous corner, ces jours passés. Sa Majesté la reine des Pays-Bas et votre serviteur ont passé, à dire du mal de vous, tout le temps d'une chasse au cerf, dans la forêt de Fontainebleau. C'est une étrange femme, qui sait tout, qui parle bien de tout et qui serait la perfection, si elle ne voulait pas paraître Française, ayant eu le malheur de naître en Wurtemberg. Elle se fait vive à la manière des Allemands, qui se jettent par la fenêtre pour avoir l'air dégagé.
La reine est du moins très aimable. Nous avons sué sang et eau pour amuser Sa Majesté: bals, fêtes champêtres, charades, etc. Si vous ne me trahissez pas, je vous avouerai que ma courtisannerie est allée jusqu'à lui faire de petits vers en manière de compliment, et que cependant, par respect pour la vérité, je me suis borné à la comparer à Vénus, Minerve, etc. Comme les princes sont toujours ingrats, je n'y ai pas même gagné une bouteille de curaçao ou un fromage de Hollande. Rien qu'un rhume effroyable pour avoir eu l'insigne honneur d'être trempé de pluie à côté de Sa Majesté.
L'autre jour, il y a eu à Fontainebleau une foire où l'impératrice est allée acheter du pain d'épice. Le prince de Nassau, qui l'accompagnait, a acheté une blouse et une casquette sans qu'elle s'en aperçût et, dans ce nouveau costume, il est venu lui parler. Elle ne l'a pas reconnu et a poussé un grand cri; les gens de la suite sont accourus, et le quiproquo a été traduit à Paris en une tentative d'assassinat. Tenez ma version pour exacte.
Vous trouverez dans _le Constitutionnel_ d'aujourd'hui, 7 juin, un article assez curieux sur les échanges de livres faits par la bibliothèque d'Augsbourg, d'où résulte qu'ils vendent les bons et gardent les mauvais. Cela s'appelle se défaire des doubles.
Adieu, mon cher ami; je pense aller faire un tour en Suisse. On ne vit pas ici: il y a 33 degrés Réaumur. Si je revenais par Venise, je vous demanderais un mot pour quelque bon chrétien de ce pays que vous connaissez sûrement.
IX
Berne, 7 juillet 1853.
Mon cher Panizzi,
Nous nous verrons sans doute, et nous remangerons ensemble du macaroni à Recoaro, si cette partie du monde est aussi près de Venise que vous le dites, d'accord avec les géographes. Je pense être à Venise dans les premiers jours d'août, selon la recommandation de lady Holland, dont je me méfie un peu. Je me demande ce que doivent sentir les lagunes à cette époque, et combien de cousins doivent les habiter. Les cousins ne m'ont pas épargné, même en ce pays de froidures. Ni la neige ni les montagnes ne les arrêtent. J'ai les mains plus épaisses que des épaules de mouton, par suite de leurs piqûres. Que sera-ce lorsque le soleil d'Italie leur prêtera une activité nouvelle!
Selon l'usage des Parisiens, je suis sans la moindre lettre et par conséquent sans nouvelles. Je suis sûr que M. Rouland n'a pas encore publié notre rapport. Notre travail aura eu ce résultat admirable d'achever la désorganisation, déjà si avancée, de la Bibliothèque.
Adieu, mon cher Panizzi; mille et mille amitiés bien vraies.
X
Venise, 11 août 1858.
Mon cher Panizzi,
Je suis ici depuis quelques jours, assez bien installé, ayant vue sur le Grand Canal; nourriture satisfaisante et bon appartement. Je vous donne ces détails parce que M. Brown dit que vous allez arriver ici, avec votre amie, qui ne jure que par l'_immacolata_. Je suis ici avec deux dames anglaises[2] (d'un âge respectable), anciennes amies de ma mère et de moi, faisant très bon ménage.
[Note 2: Miss Lagden et mistress Ewers, par qui Mérimée a été, jusqu'à son dernier jour, entouré d'attentions délicates et de soins dévoués.]
De toute façon, je vois que nous avons fait ce qu'on appelle de la bouillie pour les chats: Le ministre s'est moqué de nous. On ne m'y rattrappera plus. Je crois que Taschereau sera le directeur; mais il ne faut répondre de rien avec des gens qui tournent à tout vent. Une seule bonne chose sera faite, c'est qu'on ne poussera pas plus loin la facétie du catalogue imprimé, et que les employés de la Bibliothèque ont une augmentation de traitement. Ils ne me mangeront pas à mon retour.
Hier, nous avons eu une sérénade très belle. Nous avons badaudé et passé sous le Rialto au milieu de la bagarre. On devient aussi bête que les natifs à ces _fonctions_, et j'aurais préféré voir ma gondole en pièces plutôt que de reculer d'un pied.
Il me semble que le discours de l'empereur est très bon. J'espère qu'il sera bien pris en Angleterre. Ici, il fait bon effet auprès des autorités, qui ont un peu peur de Sa Majesté.
Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt! M. Brown a été on ne peut plus aimable pour moi. C'est un Vénitien complet.
XI
Paris, 17 octobre 1858.
Mon cher Panizzi,
Il n'y a rien de si beau que la cathédrale de Sienne, si ce n'est celle de Lucques, si ce n'est la vue depuis Savone jusqu'à Fréjus, le long de la rivière de Gênes. Gîtes excellents tout le long de la route, excepté à Oneglia. Connaissez-vous la soupe aux cailles et au riz? Je pense qu'on ne mange que cela en paradis.
Adieu, mon cher ami; mille tendresses à vos marbres et à vos bouquins.
XII
Cannes, 7 janvier 1859.
Mon cher Panizzi,
Je suis ici depuis quelques jours, à deux pas de votre chère Italie, en face d'une mer magnifique et d'un soleil resplendissant. Il faut, je suppose, une force d'imagination peu commune pour se représenter ce que c'est que le soleil au 7 janvier, lorsqu'on est au British Museum. Cependant, il fait ici un peu froid, et, à quatre heures, il faut prendre un paletot. Nous y avons lord Brougham et toute sa famille. Il est encore vert et actif, malgré ses quatre-vingt-deux ans, et va faire à pied des visites dans les environs. En fait de célébrités, nous avons encore M. de Tocqueville, qui est très gravement malade, et qui, je le crains, ne quittera ce pays-ci que pour un autre bien éloigné d'où personne n'est revenu apporter des nouvelles.
Que dites-vous du compliment de bonne année fait par l'empereur à M. de Hübner? Selon ce qu'on m'écrit, la version officielle est la seule vraie, et il ne faut pas prendre celle du _Nord_ et d'autres journaux étrangers. Quelle que soit la phrase, elle montre que notre ami Salvagnoli est un grand diplomate! Assurément on doit lui en faire les honneurs à Florence. Bien que je me dispense de croire une grande partie des bruits qui circulent, je trouve que la situation doit être bien tendue pour que Sa Majesté ait jugé nécessaire d'en avertir ainsi le public dans une occasion où il était si facile et si simple de ne rien dire.
On m'écrit, de bonne part, que l'état de l'Italie est encore plus bouillonnant que lorsque nous nous y trouvions ensemble. Mais à quoi cela aboutira-t-il? Les Russes de l'ambassade, à Paris, ne parlaient de l'Autriche qu'avec la tendresse qu'on lui porte à Milan et à Venise. Malheureusement, je ne crois pas qu'en cas de rupture complète, ils prennent franchement parti pour nous. Que feront les Anglais? _Hic jacet lepus._ Ils sont probablement trop occupés dans l'Inde et chez eux pour se mêler _d'abord_ de nos affaires; mais comment croire qu'ils laisseraient leur bonne amie dans la débine! Observez que la guerre, pour l'Autriche, c'est un duel à mort. Une bataille perdue amène la dislocation de la monarchie, et, par conséquent, la recomposition de l'équilibre européen. La partie est trop grosse pour que l'Angleterre n'y intervienne pas, et, si elle est l'alliée de l'Autriche, nous ne nous y frotterons probablement pas; car alors notre position serait tout aussi mauvaise que la sienne, abandonnée à ses propres forces. Il y a des chose si graves, qu'elles sont impossibles.
Adieu, mon cher ami. Mistress Ewers et miss Lagden, qui sont ici, regrettent beaucoup de ne pas vous avoir. Elles se rappellent à votre souvenir.
XIII
Paris, 12 mars 1859.
Mon cher Panizzi,
Me voici de retour à Paris depuis quelques jours et regrettant déjà mon soleil de Cannes, qui n'est pas moins beau que celui dont nous avons senti la chaleur aux bords de l'Arno.
Que dites-vous de ce qui se passe? Lord Cowley vous a-t-il conté ses conversations avec Sa Majesté impériale et royale apostolique? Quant à moi, je ne sais rien. On est à la paix depuis vingt-quatre heures, ce qui rend très probable que demain on sera belliqueux. Ce qu'il y a de certain, c'est que les descendants de Brennus ne sont guère d'humeur à prendre le Capitole, n'y eût-il que leurs anciennes ennemies les oies pour le garder. Louis-Philippe, pendant dix-huit ans, a prêché à ce peuple-ci le culte des intérêts matériels, et notre vieux sang gaulois s'est gâté. On est d'une poltronnerie incroyable. Vous noterez que le danger, malheureusement très réel, celui d'une révolution nouvelle, est ce qui préoccupe le moins. On ne pense qu'à l'effet que la guerre peut produire sur les fonds et les actions de chemins de fer. Il va sans dire que la gloire et l'humanité, c'est à quoi personne ne songe.
L'empereur se montre assez touché de la lâcheté générale, et il nous dit notre fait en termes assez crus, et, ma foi, nous le méritons bien. L'armée heureusement est dans de tout autres dispositions. Tous les officiers voudraient être à l'avant-garde, pour être des premiers à voir les _donne_ et manger du macaroni. On dit que, du côté des Autrichiens, il y a aussi beaucoup d'ardeur belliqueuse, et, ce qui est fâcheux, toute l'Allemagne reprend les colères de 1813, sauf peut-être les socialistes, qui sont des alliés dont nous nous passerions parfaitement. Je crois que l'empereur veut la guerre, mais il n'est pas pressé de la faire.
Probablement il espère que cette paix armée, qui existe en ce moment, ruinera l'Autriche et qu'il trouvera peut-être les moyens de s'assurer la neutralité de la Prusse et celle de l'Angleterre. C'est là le grand point. Y parviendra-t-il? Notre mauvaise réputation de conquérants rend notre position bien difficile. Nous ne pouvons nous dissimuler que nous jouons bien gros jeu. Nos généraux ne sont pas aussi forts que celui qui commandait l'armée française en 1796. Cependant je ne crois pas qu'ils en aient à combattre de supérieurs. Nos soldats valent bien mieux que les Autrichiens; mais l'argent, mais l'Europe, mais les Italiens! Que faire de Mazzini? Le fusiller, d'accord; mais que dire aux gens qui voudraient étriper le cardinal Antonelli ou le roi Bomba[3]? N'est-il pas à craindre que, après le premier succès, nous n'ayons des alliés qui nous embarrassent au dernier point? Entre nous il me semble que deux pots de terre vont se heurter, et il se pourrait bien que, dans quelque temps, il ne restât que des tessons sur la place.
[Note 3: Sobriquet sous lequel on désignait le roi de Naples, Ferdinand II.]
Vos Anglais ont une méchante attitude. Lord Palmerston, qui voulait mettre le feu aux poudres il y a quelques années, a bien changé de langage, et, jusqu'aux radicaux, je ne vois partout que mauvais vouloir.
On fait ici sous main de grands préparatifs. On ramène d'Afrique les vieux soldats, on a changé tout le matériel de l'artillerie, et l'on a trois cents pièces nouvelles attelées, avec lesquelles on emporte, dit-on, à coup sûr, la tête d'une mouche à trois kilomètres de distance. Si l'on avait au moins l'ardeur qu'on avait au moment de la guerre d'Orient, j'aurais quelque espoir; mais l'abattement de nos financiers et la couardise des bourgeois sont un peu beaucoup effrayants.
Il va paraître en Belgique un charmant pamphlet d'About qui vous divertira fort. Notre saint-père le pape et son cardinal y sont arrangés de main de maître. Cela s'appelle _la Question romaine_ et ressemble beaucoup à un pamphlet de feu M. de Voltaire, auteur qui avait du bon.
Lorsque vous n'aurez rien à faire, dites-moi comment va la démocratisation de l'Angleterre. Malheureusement les idées de politique généreuse ne vont pas du même train.
Adieu, mon cher Panizzi. Je crains fort que nous ne nous rencontrions pas à Venise l'automne prochain. On m'annonce du vin de Schiraz. Je crains que ce ne soit de la drogue.
XIV
Paris, 8 avril 1859.
Mon cher Panizzi,
Il me semble que les cartes se brouillent terriblement. Qu'en dites-vous? Ici, le nez des boursiers s'allonge tous les jours davantage, et, aujourd'hui, il y a eu une vraie panique.
L'empereur va partir pour Lyon, afin d'y passer, dit-on, une grande revue. On forme les quatrièmes bataillons et on ne dit plus un mot des mouvements de troupes. Il est certain cependant qu'on fait venir d'Alger les vieux durs à cuire. Tout cela est assez _ominous_.
Et du congrès, en savez-vous quelque chose? Il paraît qu'en Italie, c'est un mouvement d'enthousiasme général. Tous les jeunes gens en gants jaunes se font soldats. Les vieux achètent de l'emprunt piémontais. Qu'arrivera-t-il? Ce pays-ci est aussi répugnant que possible à la guerre, et sans doute c'est ce qui donne à l'Autriche sa prépotence actuelle. Cela ne veut pas dire que, si l'on en vient aux coups de canon, nous nous conduirons en lâches. L'armée est très belle, très allègre, très confiante même, quoique ses généraux ne passent pas pour des aigles. Mais le reste de la nation ne voit dans la guerre que la perturbation du commerce, de l'industrie et du _dolce far niente_, sans parler de la chance d'une nouvelle révolution.
L'empereur, que j'ai vu l'autre jour, me paraît de belle humeur; mais il ne m'a pas fait confidence de ses projets. Tout ira bien, tant que l'Angleterre ne se tournera pas contre nous. Dans mon opinion personnelle (mais je suis le seul qui ai cette opinion-là), elle ne se mêlera pas activement de la querelle, tout en nous souhaitant un _accidente_ lorsque nous aurons quelque succès. Il me semble que, si j'étais homme d'État anglais, je serais beaucoup plus franc. Supposé, ce que je ne crois pas, que l'empereur ait des vues ambitieuses sur l'Italie, le meilleur moyen de les contrecarrer et de les rendre impossibles, n'est-ce pas de s'associer franchement à la France et au Piémont?
Il est évident que, si l'Angleterre faisait cause commune avec nous, l'Autriche et tous les _Französenfresser_ d'outre-Rhin rentreraient sous terre, sans brûler une amorce. Observez que la France, que la guerre peut mettre en contact avec une révolution, court de très grands risques pour la chance d'une reconnaissance, plus ou moins grande, laquelle peut se traduire, un jour, par une demande de céder la Corse à l'_Italie unie_. Au contraire, l'Angleterre n'a rien à redouter du contact avec la révolution. Peut-être même y attrapperait-elle un lopin assez beau, comme la Sicile, par exemple, si l'anarchie se mettait dans la Péninsule, si, au lieu de se coaliser, les Italiens, comme ils ont fait souvent, se battaient entre eux.
Dans l'hypothèse d'une lutte, que je ne crois pas probable; car, d'un côté, il y aurait de l'argent et du crédit; de l'autre, ni argent ni crédit. Tout le mal serait pour la France. Les armées se battraient et l'Angleterre habillerait, armerait, nourrirait les Italiens, le tout à leurs frais. Après la paix, la reconnaissance des Italiens se partagerait entre leurs deux alliés, inégalement, et toujours l'Angleterre aurait la meilleure part. Nous aurions l'odieux d'avoir violé quelques filles et bu beaucoup de vin d'Asti et de Pomino sans payer. Les Anglais stipuleraient des avantages pour leurs cotons et leurs fers.