Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I

Chapter 15

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Adieu, mon cher Panizzi. Avez-vous entendu parler de la saisie d'un livre du duc d'Aumale sur la maison de Condé? Je n'y comprends rien et cela m'afflige.

CXXIII

Cannes, 11 février 1863.

Mon cher Panizzi,

Le docteur Maure m'a conseillé de rester ici m'assurant que, si j'allais me fourrer en cet état dans les boues et les brouillards de Paris, je deviendrais sérieusement malade. J'ai donc pris mon parti très facilement et d'autant plus qu'on m'écrivait que la discussion de l'adresse ne donnerait lieu à aucun incident. En effet, tout a été bâclé sans conteste. Le prince Napoléon a, je crois, mal fait de voter contre. Il eût mieux valu ne pas voter du tout; mais il ne sait pas résister au plaisir de faire une malice. Il est toujours prêt a faire des sottises et il ne manque pas de gens qui les lui conseillent. Son discours, lors de la distribution des récompenses aux industriels, avait été habile, il aurait dû en rester là.

Je reçois ce matin une lettre d'un de mes amis qui revient de Sicile. Il dit le pays très agité et très mal disposé. Les routes sont peu sûres, mais plutôt par suite de l'insuffisance des moyens de répression contre les voleurs que par excitation politique.

Lord Russell ne se tire pas trop mal de la bévue de son neveu, qui a pris pour argent comptant une plaisanterie du pape.

Les prêtres font tous les jours des progrès. Je pense aller à Paris vers le 20 pour une dizaine de jours. Cousin est toujours ici se portant à merveille. Je vais voir Ellice demain. Il n'est pas et ne veut pas être lord Glengurry. Il dit qu'il veut vivre et mourir comme il a vécu, _a citizen of the world_.

Adieu, mon cher Panizzi; tâchez de secouer vos rhumatismes et de faire provision de santé pour les rigueurs du printemps.

CXXIV

Paris, 21 mars 1863.

Mon cher Panizzi,

Merci de votre lettre. Il me semble que vous voyez les choses en noir. Du désordre me paraît probable à Naples, mais je ne crois pas à une révolution, ni même à des mouvements sérieux. Le grand malheur de l'Italie, si je suis bien informé, est que, depuis longtemps, les gens honnêtes et éclairés ont été ou se sont tenus tout à fait écartés des affaires. Il en résulte qu'on ne trouve personne pour les faire. Prendre des Piémontais est le moyen d'exciter la jalousie des autres Italiens, et donner des administrateurs du pays à chaque province est le moyen que rien ne marche et qu'on fasse des bêtises. Il faut du temps et de la patience.

Je viens d'assister aux dernières séances du Sénat, séances assez orageuses, grâce au prince Napoléon. Rien de plus éloquent, de plus incisif et de plus spirituel que son discours, mais en même temps rien de moins politique et de moins princier. Il a une absence de tact incroyable dans un homme d'esprit. Le résultat a été de faire perdre aux Polonais une quarantaine de voix. Je ne sais pas, à la vérité, si son but, en prenant la parole, était d'être utile aux Polonais. C'est un homme blasé qui cherche à s'amuser. Il pense à l'effet qu'il produira, et tout est dit. De ses clients, il s'en soucie fort peu. Tant il y a que nous avons blackboulé la pétition des catholiques et des académiciens.

La question polonaise d'ailleurs fait grand bruit, du moins à Paris, car en province personne ne s'en occupe. Selon l'usage, cette question a rejeté toutes les autres sur le dernier plan. On ne pense plus ni à l'Amérique ni à l'Italie. Tous les journaux sont pourvus de nouvelles venant de Posen ou de Cracovie, toutes d'origine polonaise et qui sont, en général, des mensonges. Cependant il est certain qu'il y a un mouvement national très énergique. Quant au nombre des insurgés, il n'est pas considérable, et ils se tiennent sur les frontières de Galicie, à la lisière des forêts, afin de se ménager une retraite. Ce qui est assez étrange, c'est qu'à Cracovie il y a un bureau public d'enrôlement, avec drapeaux polonais et affiches majuscules, à quelques pas d'une sentinelle autrichienne. Vous savez que l'Autriche ne craint pas d'insurrection de ce côté. Les paysans galiciens sont grecs; les gentilshommes sont catholiques. L'Autriche à fait du bien aux paysans, et, en 1846, lorsque les gentilshommes ont voulu remuer, elle a lâché sur eux les paysans, qui les ont massacrés. C'est toujours le magnifique exemple d'ingratitude que le prince Félix Schwartzenberg annonçait après la campagne de Hongrie.

Vous aurez vu que, après un long entretien avec l'empereur, M. de Metternich est parti pour Vienne, d'où il revient la semaine prochaine. Personne ne sait de quelles propositions il est porteur, et, par conséquent, chacun donne ses suppositions comme les tenant de bonne source. Apprenez que l'Autriche va nous céder la Vénétie, qu'elle envoie quatre cent mille hommes en Pologne, pendant que nous donnerons une raclée aux Prussiens; nous prendrons les provinces rhénanes et nous donnerons à l'Autriche la Silésie, la Serbie, je ne sais quoi encore. Nous ferons un royaume de Pologne et on le jouera aux dés. Voilà ce qui se dit de plus sensé pour le moment. La seule chose qui me semble probable, c'est un rapprochement entre l'Autriche et nous. Ce que cela peut amener, je n'en sais absolument rien.

On est mécontent ici de ce que fait, ou plutôt ne fait pas, le général Forey au Mexique. On annonce ce soir que le paquebot qui apporte les nouvelles était en vue ce matin; ainsi on aura des lettres demain.

J'ai dîné mardi avec nos hôtes de Biarritz, tous les deux en parfaite santé. Votre jeune ami, qui vient d'avoir sept ans le 16 de ce mois, a passé sa première revue et a manoeuvré très bien avec les enfants de troupe. On a demandé pour lui le grade de sergent, mais on a répondu qu'il n'avait pas encore le temps de service exigé par les règlements. Il n'a plus de _kilt_, mais des _knicker-bockers_ qui lui vont à merveille. Il est toujours très gentil et commence à bien étudier.

Adieu, portez-vous bien. N'oubliez pas de m'apporter une corne contre la _jettatura_.

CXXV

Paris, 5 mai 1863.

Mon cher Panizzi,

Je suis allé hier aux Tuileries. L'impératrice m'a demandé de vos nouvelles et pourquoi, passant par Paris, vous n'aviez pas déjeuné avec elle? Nigra et les attachés de la légation italienne paraissent en grande faveur, faveur toute personnelle, bien entendu. Hier, ou plutôt aujourd'hui, l'impératrice a retenu autour d'elle huit ou dix personnes, dont Nigra et deux attachés. On ne nous a lâchés qu'à deux heures un quart.

On reçoit à l'instant la nouvelle que Puebla a capitulé après deux combats dans lesquels les Mexicains ont été complètement battus.

Rien de nouveau de la Pologne, si ce n'est la publication dans _le Moniteur_ de deux réponses russes. Celle qui nous concerne est très douce. Il me semble que, si j'étais à la place d'Alexandre, je répondrais d'une autre encre.

Les élections, je le crains, se feront à la diable.

Adieu, mon cher Panizzi. Je suis toujours souffreteux, respirant mal et de mauvaise humeur.

CXXVI

Paris, 11 mai 1863.

Mon cher Panizzi,

Vous ai-je conté l'histoire du général X... et de sa femme, qui est une puritaine renforcée? Elle a fait arranger son hôtel à ***, où il commande une division. Dans toutes les pièces, elle a fait mettre des inscriptions tirées des Écritures; et, dans la chambre à coucher, il n'y en a qu'une, notez-le bien, à la manière anglaise; on lit en lettres d'or: «Faites le bien tous les jours.»--Il a un peu perdu la tête de _vanagloria_, comme disent les Espagnols. Il donne lui-même le bras à la générale comme l'empereur à l'impératrice, ce qui semble un peu drôle. Il disait à madame de Z..., la fille du général qui commandait à *** avant lui: «Comment votre père pouvait-il habiter une baraque comme celle qu'il occupait? Moi, je n'oserais pas loger ainsi mon aide de camp.--Oh! général, mon père était un vieux soldat, et il était trop grand seigneur pour faire attention à ces choses-là.»

L'impératrice est très enrhumée pour être allée à Fontainebleau essayer une gondole vénitienne sur le lac. Je ne m'explique pas trop comment elle peut entrer sous la _felce_ avec la crinoline, ni comment on manoeuvre la gondole, si l'on n'a pas apporté en même temps des gondoliers vénitiens.

Je vous ai raconté l'année passée une aventure fort étrange avec une dame inconnue dont j'ai fait cependant la connaissance. Cela m'en a attiré une autre dix fois plus extraordinaire et qui me donne une idée bien avantageuse de notre époque. L'espace me manque pour vous conter la chose et, d'ailleurs, ma moralité en souffrirait trop. Le fond de la question est que les jeunes gens n'aiment plus que les lorettes, de sorte que les femmes honnêtes sont obligées de recourir aux vieillards. C'est une personne fort bien d'esprit et de corps, folle, à ce que je crois.

Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments.

CXXVII

Paris, 21 mai 1863.

Mon cher Panizzi,

J'ai revu mon _incognita_, toujours fort brûlante, et je ne sais plus qu'en penser. Je lui ai promis de ne pas chercher à savoir qui elle est, et, dans le fond, cela m'importe fort peu. Les conjectures que j'avais faites se sont trouvées tout à fait mal fondées, en sorte que je n'y comprends plus rien du tout. Elle a de l'esprit, elle est très gaie et folle. Elle m'a dit qu'elle est Italienne, et, en effet, elle parle l'italien très facilement, et, à ce qu'il me semble, sans accent. Elle en a en parlant français, mais pas l'accent italien. Comme ce siècle de fer est drôle! Je crois que, vous et moi excepté, tout le monde est fou.

Il y a ici beaucoup d'excitation pour les élections. M. de Persigny ressemble à un cocher qui tire sur les rênes et donne des coups de fouet à tort et à travers. Sa lettre sur la candidature de Thiers a fait mauvais effet parmi les gens comme il faut; mais on m'assure qu'elle en a produit un tout autre sur les épiciers, qui forment la masse des électeurs.

Notre ami du faubourg Saint-Honoré est allé travailler l'élection de son fils, et manque un terrible déjeuner chez Ragelle. Il est parti plus _in spirits_ que lorsque vous l'avez vu. Personne ne doute qu'après les élections il n'y ait un remaniement ministériel considérable, et, jusqu'à présent, l'apparence est que la couleur politique à laquelle appartient notre ami sera renforcée. Comme la chose dépend en dernière analyse de la volonté de quelqu'un dont on ne sait jamais la pensée, tout est encore fort incertain, sinon le changement.

On s'occupe toujours beaucoup, et à mon avis trop, des affaires de Pologne. Heureusement, jusqu'à présent, et j'espère que cela continuera, on s'en occupe diplomatiquement, et de concert avec l'Angleterre et l'Autriche. Il faut que la guerre de Crimée ait blessé la Russie plus fortement qu'on ne pensait, pour qu'elle n'en ait pas encore fini avec cette révolte qui, même en tenant compte des exagérations des journaux, paraît s'étendre et s'envenimer tous les jours.

Il y a maintenant à Paris un escadron de spahis qui accompagne quelquefois le prince impérial. Au milieu de ces gens noirs avec leur costume étrange, faisant la fantasia autour de lui, il a l'air d'un de ces princes des _Mille et une Nuits_ enlevés par des magiciens. Il a été très enrhumé dernièrement, mais va très bien à présent. On dit qu'il commence à travailler. Son précepteur est un homme intelligent, dit-on, et pas clérical. On ne lui donnera pas de gouverneur comme il semble. Je mourais de peur que ce ne fût un évêque. Il avait été question du maréchal Vaillant, qui avait ses inconvénients aussi, quoique pas de ce côté-là.

Adieu, mon cher Panizzi; rappelez-moi au souvenir du British Museum.

CXXVIII

Paris, 1er juin 1863.

Mon cher Panizzi,

Nous sommes ici dans le fort de la fièvre électorale. Je ne sais pas encore ce qui sortira de l'urne, mais très probablement l'opposition anti-dynastique sera renforcée très notablement. On croit que Thiers sera nommé à Paris, grâce aux lettres furieuses de Persigny.

Si le gouvernement fait des folies, l'opposition en fait de son côté. Les rouges et les blancs s'allient sans la moindre vergogne. Le duc de Broglie reçoit chez lui Carnot, le ministre de l'instruction publique de 1848, qui signait les factums de madame Sand. Cela effraye un peu les épiciers, qui se souviennent du peu de poivre qu'on achetait alors; mais le bourgeois de Paris a toujours du goût pour l'opposition. J'espère que notre ami le docteur Maure sera élu, malgré son préfet, dans les Alpes-Maritimes. Le fils de M. Fould le sera sans la moindre difficulté à Tarbes, et Édouard Fould dans son département, où ses bons dîners lui ont gagné le coeur de tous les curés.

On est toujours fort inquiet des affaires de Pologne, plus encore que de celles du Mexique, qui cependant n'avancent guère. Mais à quelque chose malheur est bon. Le Mexique arrêtera sans doute les velléités polonaises. Il est impossible de dire plus de mensonges que tous les journaux n'en débitent sur ce sujet.

Les interpellations de M. Grégory et les réponses de M. Layard au sujet de l'Orient m'ont amusé. Lord Palmerston n'en démordra pas, et, après l'Angleterre, il n'y a pas à ses yeux de pays mieux administré que la Turquie.

Adieu, mon cher Panizzi. Je ne sais rien de nouveau sur l'_incognita_, et je ne me mets pas en frais, d'espionnage. Elle me promet une visite pour aujourd'hui.

CXXIX

Paris, 16 juin 1863.

Mon cher Panizzi,

Vous aurez vu le résultat de nos dernières élections, où l'opposition a réussi assez notablement. C'est un enseignement dont je ne sais pas trop si l'on profitera. Ici, le cri général est qu'il faut changer de ministère, ou du moins modifier considérablement le ministère actuel. Bien que l'opposition, en dernière analyse, ne consiste que dans vingt-cinq voix, elle a une puissance énorme dans un pays où tout le monde aime à critiquer. Il faudra de toute façon compter avec elle, autrement on lui donnerait trop d'avantages. Si on jugeait les changements probables par ce qu'on désire et par ce qui serait agréable au plus grand nombre, les dépensiers et les courtisans seraient exclus du cabinet et remplacés par des hommes d'affaires. Mais le maître n'aime pas les visages nouveaux et n'admet pas trop, je le crains, qu'il y ait des hommes nécessaires. Cependant M. Billaut a, depuis quelque temps, de fréquentes conversations avec lui et paraît le conseiller dans ce sens.

Notre ami du faubourg Saint-Honoré me semble plus content et plus calme. Je sais, d'autre part, que M. Walewski, qui d'abord avait pris des airs triomphants, est maintenant un peu écorné et inquiet. Cependant rien n'est encore fait, et la situation peut durer encore longtemps; on ne paraît pas disposé à réunir la Chambre tout de suite pour la vérification des pouvoirs. C'est en novembre, à ce qu'il paraît, que la convocation aura lieu, ce qui me semble assez mauvais; car d'un côté, il pourrait arriver tel événement qui exigeât une réunion immédiate, et cependant il faudrait encore perdre quinze jours à la vérification des pouvoirs. D'un autre côté, après la façon dont les élections ont été menées par les préfets, il faut s'attendre à plus d'un scandale, et il vaudrait mieux, à mon avis, confondre tout cela avec l'excitation électorale, que de laisser reposer les gens pour les réveiller et les exciter de nouveau. Machiavel, qui est toujours le prince des politiques, dit quelque part: _Debbono farsi tutte le crudeltà in un tratto._ A la place de _crudeltà_, qui n'est plus de ce temps-ci, mettez un mot plus convenable, le principe reste toujours le même.

M. Thiers annonce l'intention d'être très modéré. Je le crois, au fond, un peu embarrassé de son entourage. Il ne peut pas se dissimuler qu'il est seul à la Chambre et que la queue plus ou moins rouge qui se ralliera à lui dans certaines occasions ne lui veut aucun bien. Il est partagé entre l'irritation très-juste que lui donnent les circulaires de Persigny, et l'inquiétude que lui inspire le parti rouge. Je crois que, avec un autre ministère, il serait possible de l'amener, non pas à devenir le défenseur du gouvernement, mais à être un critique bienveillant et utile dans l'occasion.

Voici une petite histoire assez-drôle: Prévost-Paradol, des _Débats_, avait acheté un cheval arabe d'un officier de spahis. La première fois qu'ils le monte, il va au bois de Boulogne. Le prince impérial vient à passer avec son escorte de spahis. Aussitôt, le cheval se met avec eux, et, bon gré; mal gré, emmène M. Paradol jusque dans la cour des Tuileries.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et écrivez-moi.

CXXX

Fontainebleau, 25 juin au soir 1863.

Mon cher Panizzi,

Vous aurez vu que nous avons fait un ministère. Je crois que tout est pour le mieux. Les nouveaux venus peut-être n'ont pas assez de notoriété; mais le cabinet gagne cent pour cent en se défaisant de quelques-uns de ses membres. On peut dire que le dernier changement donne raison aux gens d'esprit. Les fous et les bêtes de moins, c'est une bonne chose.

Nous passons ici le temps très gaiement et en très bonne compagnie, presque aussi agréablement qu'à Biarritz, _breeches excepted_. Il n'y a pas de montagnes de la Rune, et nous faisons des promenades charmantes dans des bois magnifiques. IL y a devant le palais un grand étang que nous appelons honorablement le Lac. Il y a toute sorte de petites embarcations, un caïque de Constantinople avec un caïkdji et une gondole vénitienne _quite in style_ avec son gondolier. Cette gondole a pris la parole, l'autre soir, et a dit, par l'entremise de Nigra, d'assez jolis vers à Sa Majesté. En voici la fin:

Donna se acaro sull' placido Tuo lago, a quando a quando Teco verrà solando Il muto Imperator, Digli che in riva all' Adria Povera, ignuda, esangue, Geme Venezia e langue Ma vive--e aspetta ancor!

Je crains qu'on n'ait répondu: _Aspetti._ Cependant Nigra est très festoyé ici. Il y a un autre Italien, compatriote à vous, je crois, un comte Sormani, qui est bon garçon et homme d'esprit. Il est de Modène, je crois, et aussi dévoué à ses ducs légitimes que vous pouvez l'être. Avec M. Billaut, qui est homme du monde et très aimable, c'est le seul personnage officiel du séjour et cela ne le gâte pas.

Nous avons vu des figures assez drôles pendant la crise ministérielle. C'est amusant d'être aux premières loges et d'assister à la comédie quand on n'est pas acteur, et qu'on n'a pas la prétention d'y jouer un rôle. Je n'ai pas revu M. Fould depuis mon départ de Paris; mais on me dit qu'il est très content.

J'ai vu M. Thiers, que j'ai trouvé fort sage et moins irrité que je ne l'aurais cru. A vrai dire, il aurait tort de l'être, car c'est aux colères de M. de Persigny qu'il doit sa nomination. Il m'a parlé en très bons termes de l'empereur et paraît détermine à se séparer de l'opposition. Je crois qu'il cherche une position intermédiaire. Il voudrait qu'on fît un pas en avant; mais il croit que ce pas consoliderait la dynastie. _Hic jacet lepus._ Mais, enfin, je crois que ce n'est pas une mauvaise chose qu'un homme comme lui, acceptant franchement le gouvernement de l'empereur et voulant améliorer au lieu de renverser, chose rare dans les oppositions françaises. Je ne doute pas qu'un de ces jours nous ne le voyions ici.

Les affaires de Pologne continuent à donner beaucoup d'inquiétude. Je ne trouve pas que le jeu qu'on joue en Angleterre soit très loyal. Il rappelle trop l'histoire des marrons tirés du feu par la patte du chat. Tout le bruit qu'on fait au Parlement des violences des Russes, on aurait pu le faire avec autant de raison à Saint-Pétersbourg, lors de la révolte des cipayes dans l'Inde. Personne ne trouvait à redire lorsque le capitaine Hodgton tuait de sa main les deux fils du Grand Mogol, coupables d'avoir eu des sujets qui avaient violé des Anglaises (car ces Indiens ont de mauvaises manières) et l'on jette feu et flammes lorsque les Russes pendent des officiers qui ont quitté leur régiment pour prendre parti parmi les insurgés. Nous faisons très justement fusiller à Puebla des Français que nous avons attrapés.

Adieu, mon cher Panizzi. L'_incognita_ m'écrit des lettres italiennes toujours brûlantes.

CXXXI

Paris, dimanche 12 juillet 1863.

Mon cher Panizzi,

Je devais dîner avec Sa Majesté hier, et je comptais lui remettre votre lettre; mais, au moment de monter en voiture pour Saint-Cloud, est arrivé un de ses écuyers m'annoncer que le dîner était remis, attendu que le duc de X... venait d'avoir une attaque, on ne sait pas bien de quoi, et qu'il était encore sans connaissance. Il y a deux divinités païennes qui peuvent être accusées du fait, pour lesquelles il avait trop de penchants! On nous a remis à demain, pour le cas où l'accident ne finirait pas mal. Je vais envoyer savoir de ses nouvelles dans l'après-midi. S'il allait plus mal, ou s'il mourait _salute a noi_, j'enverrais votre lettre qui me paraît excellente.

Je ne vois pas encore bien clair dans l'avenir. Cependant je crois bien que vous me verrez apparaître vers le 20 de ce mois. Vous savez que je ne tiens pas beaucoup au monde et que je viens à Londres pour _vous_ voir. Quant aux dîners, les vôtres me plaisent beaucoup mieux que ceux des aristocrates du West-End. L'exemple du duc de X... est là pour prouver que les jeunes gens de notre âge doivent se contenter d'un bifteck.

On vient de recevoir la nouvelle de la prise de Mexico. Ce serait excellent si cela finissait tout; mais c'est un autre ordre de difficultés qui commence. César et M. Fould sont jusqu'à présent les seules personnes, à ma connaissance, qui pensent que l'affaire pourra devenir profitable à ce pays-ci.

On attend avec grande impatience et un peu d'inquiétude des nouvelles de Russie. La plupart croient que la réponse de Gortchakof sera très polie, et même qu'il acceptera la proposition de l'Autriche, sinon les nôtres, qui paraissent les mêmes que celles de l'Angleterre. Mais les Polonais n'en voudront pas, pas plus que de l'armistice timidement présenté par lord Russell. Alors quelle sera la conséquence? de laisser carte blanche à la Russie. Si on n'eût pas encouragé les Polonais, il est probable que l'insurrection serait déjà terminée. On se demande encore comment on traiterait avec le gouvernement national, qui ressemble fort au gouvernement des francs juges ou des inquisiteurs de l'État de Venise. Je pense que lord Russell ne sera pas embarrassé pour les découvrir, car il a le grand pontife Hertzen sous la main.

Je viens de voir une lettre de Thiers. Il a été reçu merveilleusement par l'aristocratie de Vienne. L'empereur l'a consulté sur la politique, et il a modestement répondu qu'il ne pouvait qu'admirer M. de Schmerling. Il paraît, d'ailleurs, très frappé du mouvement _libéral_ de l'Autriche et de la résignation des grands seigneurs à l'accepter. Il paraît bien résolu à ne pas faire ici d'opposition tracassière; et même à se séparer très franchement des rouges ses collègues de Paris. Mais, _entre dicho y hecho, hay gran trecho_.

Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt, j'espère. Mille amitiés et compliments.

CXXXII

Paris, 16 juillet 1863.

Mon cher Panizzi,

Voilà le pauvre duc de X... qui paye cher ses amusements trop tardifs. Il paraît qu'après avoir bien dîné et avoir bu beaucoup d'eau-de-vie, il est allé dans un bal champêtre, d'où il est revenu pour souper, en compagnie de deux gueuses, et c'est en sortant de la Maison dorée, après un souper très prolongé, qu'il est tombé sur le trottoir à demi paralysé. Je ne crois pas qu'il ait retrouvé sa connaissance.

J'ai dîné avant-hier chez madame Fould, qui m'a donné des nouvelles de Vichy. Son mari était, en apparence, en grande faveur auprès de Sa Majesté. On est content, en général, du nouveau ministère. Le ministre de l'instruction publique a commencé par quelques mesures très anti-jésuitiques qui ont fait un très bon effet.