Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I

Chapter 14

Chapter 144,032 wordsPublic domain

Dans cette ville-ci, je trouve beaucoup de mécontentement, et tout le monde me dit que, si les élections se faisaient cette année, elles ne seraient pas bonnes. Je crois fermement que plus on tardera, plus on risquera que la question cléricale ne soit le _schibboleth_ demandé aux candidats. La chose est assez grave pour qu'on y fasse attention.

J'ai dîné jeudi avec Nigra. Il ne semblait ni découragé ni préoccupé. Peut-être est-ce contenance diplomatique. Je ne serais pas surpris, d'ailleurs, qu'il eût reçu de bon lieu quelques paroles rassurantes. Lisez l'article du _Constitutionnel_ d'hier samedi. Il me paraît d'une plume assez bonne et différente de la plume ordinaire.

C'était hier l'inauguration des docks de Marseille, et, aujourd'hui, nous allons voir partir le premier bateau des Messageries, qui va en Chine. M. Fould a bien parlé et a été très bien reçu. Le dîner était bon, quoique nous fussions environ trois cents à le manger, ce qui est bien du monde pour un dîner. La grande merveille, c'est que tout avait été cuisiné par le personnel de la compagnie et servi dans leur argenterie. Marseille est tout en fête. On y gagne un argent prodigieux.

Adieu, mon cher Panizzi. J'ai reçu une lettre d'Ellice, toujours au milieu d'un essaim de beautés. Je lui ai conté vos exploits et vos succès dans les Pyrénées et sur un terrain qui passe pour être encore plus glissant que les montagnes. Il prétend que vous êtes devenu tout à fait courtisan.

CXII

Paris, 28 octobre 1862.

Mon cher Panizzi,

Vous avez raison dans tout ce que vous dites au sujet de M. Fould. Je crois qu'il s'aperçoit lui-même à présent qu'il a pris le plus mauvais parti. D'un autre côté, on ne lui en sait pas le moindre gré; au contraire, on se souvient et on se souviendra de l'envie qu'il a eue de planter là tout, et je ne doute pas qu'un de ces jours, précisément quand il n'y pensera plus et qu'il sera plus disposé que jamais à rester, on ne lui donne son congé. D'un autre côté, il ne faut pas se dissimuler qu'en restant, lui et les autres, ils ont empêché leurs adversaires d'en faire à leur tête. Après ce combat, il n'y a pas eu de vainqueurs. Walewski et sa clique se plaignent d'avoir été trahis au plus beau moment et d'être réduits à l'impuissance.

Le grand _auteur_ de tout cela n'a pas fait moins fiasco que les autres. Il avait un plan et a été obligé de le remettre dans son carton. Reste à savoir si ce n'est pas une raison de plus d'en vouloir à ceux qui ont fait échouer la combinaison projetée. Eu attendant, c'est le _statu quo_.

Le prince de Latour d'Auvergne n'est nullement papalin, et n'a accepté qu'après avoir fait ses conditions, c'est-à-dire que rien de ses anciennes possessions ne serait rendu au saint-père; qu'il ne serait fait aucune tentative de contre-révolution, et, par contre, qu'il ne serait pas chargé de donner congé au locataire du Vatican. Voilà ce que disait le prince de Latour d'Auvergne avant de partir pour Berlin.

On croit que Garibaldi est perdu et que la seule question est de savoir s'il mourra avec sa jambe ou si on la lui coupera avant sa mort. Tout cela fait beaucoup d'honneur à ce Partridge et aux trente ou quarante médecins ou apothicaires qui se sont abattus sur le blessé comme des corbeaux sur un cadavre.

L'affaire de Grèce fait ici beaucoup de sensation, non qu'on s'intéresse beaucoup au roi Othon ou à son petit peuple, mais c'est un premier craquement dans le bâtiment oriental que lord Palmerston croit si solide. Ici, on a remarqué le langage des journaux anglais, qui tout d'abord, avant qu'on ait rien su des causes de la révolution, ont pris parti pour elle. Ils sont fidèles à la théorie fort sage de l'intérêt national, et il est évident que les îles Ioniennes à coté d'une Grèce libre sont difficiles à gouverner.

D'un autre côté, il va devenir fort embarrassant de donner un successeur à cet affreux Bavarois qu'on a mis à la porte. Les Grecs, autant que j'en puis juger par ceux que je connais ici, voudraient le duc de Leuchtenberg, c'est-à-dire le protectorat russe. On parle aussi d'un prince piémontais, mais il n'y en a pas de trop pour l'Italie. Je ne serais pas surpris si cette affaire prenait bientôt des proportions considérables.

On nous promet pour le mois prochain un procès très curieux à Poitiers. Il s'agit d'une séparation de corps. On entendra un révérend père jésuite qui donnait des consultations à la femme sur l'attitude ou les attitudes qu'elle devait prendre dans l'exercice de ses devoirs conjugaux. Il y a, m'a dit le juge instructeur, qui m'a offert une place dans la cour, un mélange très agréable de religion et de luxure dans toute l'affaire. Berryer et Jules Favre doivent plaider.

Adieu, mon cher Panizzi. Il fait ici très beau, mais froid.

CXIII

Paris, 31 octobre 1862.

Mon cher Panizzi,

Toutes vos lettres me sont arrivées à bon port. Lorsque vous m'avez parlé du dîner que vous donniez au commentateur d'Homère, je n'avais aucun moyen d'en parler à nos amis. D'ailleurs, il est évident qu'on est très peu communicatif en ce moment. Je crois vous l'avoir dit: l'affaire que l'on voulait arranger par ce remue-ménage a manqué par l'opposition que nos amis y ont apportée. César avait-il son plan? Cela est probable. Ce plan a manqué, et le résultat a été un désappointement pour tout le monde.

La grande difficulté serait de faire comprendre à vos amis de Piccadilly et de Carlton Terrace[19] qui, fort judicieusement, prennent l'intérêt pour base de leur système, que, du côté de César, le sentiment joue un rôle si grand et si extraordinaire. D'un autre côté, on juge tout aussi mal. On veut voir partout des malices et des combinaisons ténébreuses. On se croit réciproquement plus mauvais qu'on n'est en réalité. Il n'y a pas moyen de s'entendre.

[Note 19: Lord Palmerston et M. Gladstone.]

Quant à M. Fould, en y songeant bien, il lui était difficile de faire autrement qu'il n'a fait. Cela ne veut pas dire qu'il a eu raison; seulement, lorsqu'il avait repris sa position, il a eu tort de ne pas insister davantage pour qu'on le débarrassât des intrigants et des drôlesses qui pouvaient lui nuire. Aujourd'hui, laissant sa casserole sur le feu, il aurait eu l'air d'avoir renoncé à l'espoir de faire un bon ragoût. Puis ses collègues n'étaient pas trop pressés de le suivre. Enfin, tout le monde des gens d'affaires était prêt à lui jeter la pierre et à l'accuser personnellement de toutes les conséquences. Je crains, ainsi que vous, que bientôt il n'ait à se repentir d'avoir cédé à toutes ces considérations; mais, d'ici à quelque temps du moins, on a trop besoin de lui pour le _kick out_.

Adieu, mon cher Panizzi. Je vous écris fort à la hâte. On m'a fait perdre du temps et voici l'heure de la poste.

CXVI

Paris, 18 novembre 1862.

Mon cher Panizzi,

Je suis arrivé depuis cinq minutes, et, pendant tout le temps que j'ai passé à Compiègne, je n'ai pas eu une minute. Ce n'est pas comme à Biarritz. On est pris du matin au soir. Ajoutez à cela que j'ai eu deux rôles à apprendre en très peu de temps et des répétitions soir et matin. Tout s'est, d'ailleurs, fort bien passé.

L'impératrice s'est montrée très aimable pour le chevalier Nigra et pour un attaché nommé Alberti qui lui donnait des leçons d'italien.

On a chassé, dansé et joué la comédie. C'est M. de Morny qui avait fait les deux pièces jouées devant Leurs Majestés. La seconde était un impromptu commandé par l'empereur, qui en avait donné lui-même le sujet. Cela s'appelle _la Corde sensible_.

Il y avait un point assez délicat: c'était de faire des épigrammes sur les gens présents, à commencer par Leurs Majestés. Tout cela entremêlé de calembours et de lazzis de toute sorte. M. de Morny, qui était en scène avec moi, était un peu ému. Pour moi, connaissant de longue main la débonnaireté de nos hôtes, je n'avais pas la moindre inquiétude de succès.

M. de Morny a commencé par faire les honneurs de lui-même. Ensuite nous avons passé à lord Hertford qui, en entendant son nom, a eu une peur de chien. Il a été très heureux de trouver que tout se bornait à un calembour. Il a une maison de campagne du bois de Boulogne qui s'appelle Bagatelle, et je demandais à M. de Morny s'il était vrai que ce seigneur anglais si riche ne s'occupât que de _bagatelles_? Puis est venu le tour de l'empereur, que nous avons impitoyablement raillé sur son goût pour les antiquités romaines. Enfin est venu le tour de l'impératrice, pour sa passion de meubler et d'arranger les appartements de manière à ce qu'on ne puisse s'y remuer.

Nous avons eu un grand succès de rire et nous nous sommes assez amusés, nous autres acteurs, de la peur que nous faisions. On a voulu me retenir, mais je me suis défendu, et, à la fin de la semaine, je partirai pour Cannes, où se trouvent déjà mademoiselle Lagden et sa soeur. Vous devriez bien y venir respirer le parfum de nos fleurs.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. Je suis aussi fatigué de mes dix jours de cour que si je descendais de la Rune.

CXV

Cannes, 30 novembre 1862.

Mon cher Panizzi,

Lord Brougham est arrivé depuis trois jours en état de conservation assez extraordinaire pour un jeune homme de quatre-vingts ans. Le professeur Cousin est établi, depuis quinze jours, dans son ermitage, et il m'a paru rajeuni. Il est vrai qu'il va tous les dimanches à la messe, ce qui fait beaucoup de bien au corps et à l'âme.

En quittant Compiègne, j'ai été pris de douleurs d'estomac et de spasmes très douloureux. J'ai consulté la faculté. Je ne sais si l'on m'a flatté, mais le verdict de mon Esculape n'a pas été aussi mauvais que je l'aurais craint. Je croyais avoir quelque fâcheuse affaire au coeur ou dans ces parages. On m'a déclaré atteint et convaincu d'_emphysème_: c'est-à-dire que mes poumons fonctionnent comme les vieux soufflets. De plus, j'ai un rhumatisme des muscles intercostaux. On ne peut rien faire pour réparer les premières avaries, mais le rhumatisme peut guérir. On me dit d'aller à Aix ou dans les Pyrénées prendre des eaux sulfureuses. Enfin on me garantit encore cet hiver, ce qui me semblait fort hardi, il y a quelques jours. Je me trouve, d'ailleurs, bien du changement de climat. Il pleut depuis deux jours, et cependant il fait chaud comme en été.

Les Anglais que j'ai vus disent tous qu'on ne veut pas du trône de Grèce pour le prince Alfred. Cependant sa candidature fait des progrès. Je pense que lord Palmerston, qui croit que la Turquie est en progrès et qu'elle peut se conserver en Europe, refusera le trône brûlant, ou bien il sera obligé de changer son style et sa politique en Orient. De toute façon, j'espère que nous ne nous mêlerons en rien de cette affaire.

Je ne sais pas encore comment aura fini la discussion dans le parlement italien. Quand j'ai quitté Paris, il me semblait que Ratazzi avait l'avantage. Croyez-vous que Garibaldi, maintenant que sa balle est sortie, recommence sa chasse au pape? Des gens qui viennent de Naples disent que le pays ne va guère bien. Si vous y allez, prêchez-leur la patience et faites un beau commentaire sur ce texte: que Paris n'a pas été bâti en un jour.

Vous savez que je disais à notre _hôte_ de Biarritz que les légitimistes montreraient le bout de l'oreille dans les prochaines élections. En effet, presque partout ils se remuent et se coalisent avec les rouges. J'espère que cela ne réussira pas, mais que cela montrera à notre hôte susdit de quel côté il doit chercher ses amis.

M. Fould est à Compiègne depuis avant-hier. Il m'a écrit par le télégraphe que Leurs Majestés voulaient avoir de mes nouvelles. Vous a-t-on écrit par le _Times_? Comme on fait là beaucoup de projets qu'on n'exécute pas, il se peut bien que celui-ci ait eu le sort de tant d'autres.

Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi de vos nouvelles ici et de celles de vos amis.

CXVI

Cannes, 6 décembre 1862.

Mon cher Panizzi,

Je suis en peine des élections. D'après ce que je vois, je crains que les prêtres ne nous taillent des croupières. Le pouvoir de ces gens-là est grand. Ils disposent de la moitié et de la plus belle du genre humain, et cette moitié mène l'autre. Dans quelques départements, les cléricaux font ménage avec les rouges, et presque partout ils exercent une influence considérable.

Ellice m'écrit qu'il passera par Cannes vers le 25 et qu'il viendra me demander à dîner. Il m'annonce des faisans. Faites en sorte qu'il ne les oublie pas, si vous le voyez avant son départ.

Adieu; je suis horriblement pressé et n'ai que le temps de vous souhaiter santé, joie et prospérité.

CXVII

Cannes, 13 décembre 1862.

Mon cher Panizzi,

Je suis sans nouvelles d'Ellice et des faisans. Je crois le _bear_ à _Bowood_; mais je ne l'attends guère qu'à la fin de l'année. Je sais qu'il ne se presse pas quand il est dans de bons quartiers, et il m'a dit qu'il comptait passer quelques jours chez M. Duchâtel, qui lui fera boire du vin du cru, lequel, pour arrêter les voyageurs, est bien supérieur, à mon avis, au chant des sirènes.

Nous avons ici un temps merveilleux, même pour le pays. Depuis dix heures jusqu'à la nuit, on est en plein été, et, comme il y a eu quelques jours de grande pluie, tout est vert et florissant. Je désire que vous ayez à Naples un temps pareil. Il ne peut pas être plus beau. J'ai envoyé l'autre jour à l'impératrice une patate venue en pleine terre à Cannes, qui pèse cinq kilogrammes trois cents grammes. Que dites-vous de ce sol et de ce climat? Je ne crois pas qu'on ait quelque chose de semblable à Malaga.

J'ai eu des nouvelles de la comtesse de Montijo, qui me demande comment vous vous portez. Elle est réinstallée à Madrid sans rhume. Elle m'annonce une session assez chaude. Je crois pourtant que O'Donnell conservera la position.

Je vois qu'en Italie on a fait un ministère anti-français. Cela n'est pas trop habile. Au reste, je crois assez au bon sens des Italiens, et j'espère que les nouveaux venus ne donneront pas une nouvelle représentation des fredaines garibaldiques. Cet infortuné Garibaldi écrit des lettres inconcevables. Avez-vous lu celle qu'il écrit à Nélaton? _He out herods Herod._

L'empereur a eu un succès véritable, l'autre jour, à l'ouverture du boulevard du Prince-Eugène. Son discours, qui était fort adroit, a produit grand effet. Les ouvriers du faubourg Saint-Antoine lui savent gré d'avoir nommé, d'après un simple ouvrier, devenu par son talent un riche fabricant, un des nouveaux boulevards. Je ne sais où il se renseigne pour si bien comprendre les instincts du peuple. Je voudrais qu'il satisfît également un autre désir de la nation française en tenant un peu mieux en bride ses évêques et son clergé.

Quand vous serez à Naples, vous me direz candidement quelle est la situation. Je vous promets, si vous le désirez, de tenir vos renseignements sous le boisseau. Je reçois de ce pays des rapports si contradictoires, que je ne puis m'empêcher de croire qu'il y règne une grande diversité d'opinions, ou plutôt qu'il y a deux partis bien dessinés, très forts l'un et l'autre et difficilement réconciliables. Le mal, c'est que la plupart de nos diplomates qui ont été à Naples sont, par leurs relations sans doute, très attachés au parti bourbonien.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous souhaite une belle traversée. J'ai eu hier la visite du roi Louis de Bavière. C'est un bon diable, très vicieux et spirituel.

CXVIII

Cannes, 3 janvier 1863.

Mon cher Panizzi,

Ellice m'a apporté des journaux américains très curieux, qui contiennent une relation de la bataille de Fredericksburg. C'est une horrible boucherie sans le moindre résultat. Il y a de part et d'autre de très bons soldats, mais pas de généraux. Cela continuera probablement encore cette année et le destin des chats de Kilkenny est le seul augure qu'on puisse tirer pour l'avenir de ce pays.

Je suis impatient de savoir comment vous avez trouvé Naples et ce que vous pensez du présent, du passé et du futur. Mon journal me dit que Garibaldi doit aller prochainement à Naples. Croyez que ce roi des niais n'a pas encore dit son dernier mot, et qu'il y a encore des bêtises dans son sac.

Ici, depuis que la question du Mexique a pris des proportions inquiétantes, on ne se préoccupe plus tant de la question italienne. Nous la verrons cependant reparaître lors de la discussion de l'adresse. Si je suis assez bien, comme je l'espère, je compte aller à Paris pour l'ouverture des débats, c'est-à-dire vers le 20 de ce mois. Je reviendrai ensuite ici pour y passer les mauvais temps du mois de février et du commencement de mars. Décidément je veux vendre cher ma peau, et me défendre contre le froid et la vieillesse aussi longtemps que je le pourrai.

Votre ami le prince impérial a été très souffrant d'un gros rhume; il est à présent parfaitement remis.

Comment vous trouvez-vous du climat de Naples? Je pense avec envie aux macaronis que vous mangez, aux _trigli di noglio_ et autres productions du pays qui, au palais de lady Holland, doivent être fort embellies par l'art. N'oubliez pas de m'acheter une main de corail pour me préserver de la jettature, et de garder note du prix.

Rothschild, comme vous avez pu voir, a donné à l'empereur une chasse et un déjeuner magnifiques dans son château de Ferrières. On dit que, lorsque l'empereur est reparti pour Paris, Rothschild lui a dit, avec l'accent et le français germanique que vous lui connaissez: «Sire, mes enfants et moi, nous n'oublierons jamais cette journée. _Le_ mémoire nous en sera cher.»

J'ai vu ce matin lord Brougham, qui me semble bien vieilli et cassé. On dit qu'il écrit ses mémoires, lesquels seront longs et peut-être pas trop véridiques.

Adieu, mon cher Panizzi; santé, joie et prospérité en cette présente année comme dans les suivantes.

CXXI

Cannes, 16 janvier 1863.

Mon cher Panizzi,

Je vous ai demandé des considérations politiques sur l'Italie méridionale, mais ce n'est pas une raison pour ne pas me donner des nouvelles des fouilles de Pompéi et d'ailleurs. Si quelque mémoire très curieux à ce sujet venait à paraître, et qu'il ne vous surchargeât pas trop, pensez à le rapporter à votre féal. Je me recommande également à vous pour une petite boîte de bonbons à la cannelle.

Adieu, mon cher ami; je vous envie la vue du Vésuve et le dîner que vous venez de faire. Ellice est à Nice, guéri, fort comme un lion. Il viendra faire mon oraison funèbre.

CXXI

Cannes, 3 février 1863.

Mon cher Panizzi,

Mille remerciements pour le rapport de M. Settembrini sur les moulages de Pompéi. C'est un peu poétique et pas assez précis; mais le renseignement que vous m'avez donné sur la façon dont les Romains se rasaient, vaut toute la description du journal.

Je ne puis vous parler politique à une si grande distance des lumières. Je n'admets pas ce que vous me dites de l'influence exercée sur l'Italie par l'occupation de Rome, quelque opposé que je sois, comme vous savez, à la chose. Le brigandage est facile dans un pays où il y a de mauvaises routes, où les centres de population sont très éloignés, où enfin il y a des lois qui empêchent de procéder comme faisait le général Manès, qui, en un an, avait fusillé tant de coquins et tant de soi-disant coquins, qu'il n'est plus resté que des gens aussi vertueux qu'on en voit dans les romans. Sous cette administration philanthropique, on pouvait se promener avec de l'or plein ses poches de Naples à Tarente. On effrayait les pauvres diables qui craignaient d'être fusillés, si on venait à perdre cet or.

Ce système appartient au premier empire et à celui de Nicolas, et n'est plus applicable maintenant. Mais voici ce que j'ai vu faire par une bonne administration. Aucun pays n'est plus convenable aux brigands que l'Espagne. Il y en avait eu sous tous les régimes. Le duc de la Ahumada a été chargé d'organiser la gendarmerie. Il a si bien fait, qu'au bout d'un an il n'y a plus eu un brigand en Espagne. Le gendarme espagnol est aussi actif, aussi solide, et plus désintéressé, que le policeman de Londres, qui reçoit une couronne avec reconnaissance. Le gendarme espagnol serait chassé du corps s'il acceptait une rémunération, et j'en ai vu qui refusaient des cigares de votre serviteur. Vous n'aurez plus de brigands dans le sud de l'Italie, lorsque vous aurez une bonne administration. Pour cela, il ne faudrait pas changer trop souvent de ministres.

On est très inquiet du Mexique, et chaque jour fait regretter davantage cette expédition. Il se fait tant de bêtises en Allemagne, que quelqu'un qui aurait les millions et les milliers de soldats du Mexique, pourrait joliment pêcher en eau trouble.

Je ne comprends pas et je déplore la campagne de lord Russell en faveur des Polonais, campagne dans laquelle il veut nous entraîner, et nous a probablement entraînés. Je tiens pour vrai un proverbe russe qui dit que le bon Dieu a pris ce que vous savez d'un ciron mâle pour faire la cervelle de tous les Polonais.

Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles.

CXXII

Cannes, 5 février 1863.

Mon cher Panizzi,

J'ai reçu votre lettre et je suis bien fâché de vous savoir toujours souffrant de rhumatismes. Si le beau climat de Naples n'y peut rien, vous devriez essayer de la gymnastique. Payez un homme pour lui donner des coups de poing, cela vous dégourdira les bras, et, au bout d'une semaine, vous verrez qu'il vous demandera un supplément. J'avais une douleur dans l'épaule gauche qui a disparu au moyen de l'_archery_.

Vous aurez appris la mort de lord Lansdowne. C'est le dernier des grands seigneurs que j'ai connus. Il n'y a pas eu d'homme plus heureux au monde, du moins en apparence, si la considération générale fait quelque chose au bonheur. Lord Brougham ici en est très affecté. C'est d'ailleurs un avertissement, et je crois qu'il était l'aîné de lord Lansdowne.

Ellice est-il ou n'est-il pas lord Glengurry? On dit non à présent. Je lui ai écrit il y a quelques jours, au _Right honorable_ tout bonnement, et je n'ai pas de réponse. Je sais qu'il a refusé d'être lord de je ne sais quoi, il y a quelques années. Au reste, comme disait M. Royer-Collard à M. Pasquier lorsqu'il fut fait duc, «cela ne le diminue pas».

Que dites-vous de cette énorme brioche de notre ami Odo Russell, doublée de celle de son oncle? Représentez-vous les rires homériques du sacré collège. A quoi sert-il d'avoir de l'esprit? N'avez-vous pas remarqué que les Anglais, et les gens du Nord en général, ne comprennent pas du tout la plaisanterie des gens du Midi? Le frère de Meyerbeer, qui était Prussien et poète, se figurait toujours que je me moquais de lui, et, si je lui offrais des épinards à dîner, il me disait: «Épargnez-moi.» Cette offre faite au pape par lord Russell, et sa note sur les affaires de Schleswig sont de lourdes charges pour un ministre des affaires étrangères, et je crois que lord Derby les lui fera cruellement expier.

J'ai laissé voter l'adresse, _nemine contradicente_. M. Billaut s'en est tiré assez bien. Tout le monde attend quelque chose. Je suis intimement convaincu qu'il n'arrivera rien. Les réformes du pape sont une facétie à laquelle personne ne croit; mais les mesures qu'il prendra auront pour effet de montrer la corde, comme on dit. Il est impossible qu'il puisse entretenir son état-major sans l'employer à mal faire, et il n'y a point de pape sans état-major. _Ergo!_ Tout cela est pour l'année prochaine. La grande affaire est que, d'ici là, les affaires en Italie aillent tranquillement et que Garibaldi ne fasse pas des siennes.

Les orléanistes, les rouges et les carlistes se donnent beaucoup de mouvement pour les prochaines élections, et presque partout les trois partis se coalisent. Cela ne fait honneur à aucun d'eux. Je crains un peu le résultat. Notre ami le docteur Maure est candidat ici, agréé par le gouvernement, grâce à M. Fould et à votre serviteur; mais tous les calotins sont déchaînés contre lui et inventent chaque jour quelque petite noirceur.