Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I

Chapter 13

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Il y a quelques jours, la princesse Mathilde avait eu l'imprudence d'aller à la messe à Saint-Gratien, où elle a une maison de campagne. Le curé s'est avisé de faire une prière improvisée, pour que le bon Dieu ouvrît les yeux des grands de la terre, et leur inspirât de ne plus persécuter le vicaire de Jésus-Christ. La princesse s'est levée furieuse, et est sortie de l'église sur-le-champ. Le bon, c'est que toute l'assistance l'a suivie et le curé est resté tout seul avec son bedeau.

Adieu; portez-vous bien et accoutumez-vous à supporter sans émotion la vue de vos beaux arbres et de votre parc.

CII

Paris, 18 juillet 1862.

Mon cher Panizzi,

Je suis en grand ennui et tracas. Ma pauvre cuisinière est morte hier chez moi.

Je ne crois pas du tout à la paralysie dont vous me parlez, mais à quelque raison secrète et capitale que vous pouvez avoir pour ne pas vous arrêter à Paris. Vous ferez, au reste, comme bon vous l'entendrez. Vous n'êtes nullement de tempérament à avoir cette maladie que vous dites. Seulement, ainsi que je vous en ai averti bien des fois, vous ne faites pas assez d'exercice et vous vivez trop bien. Il vous sera bon de marcher un peu dans les montagnes, et, lorsque vous vous serez bien fatigué, je vous permettrai de manger des ortolans, s'il y en a. Il m'est absolument indifférent d'aller à Bagnères par Bordeaux ou par Lyon. La seule chose que je vous demanderai, sera un congé de huit jours pour une expédition mystérieuse, s'il y a lieu de l'entreprendre. Quand elle pourra se faire, je ne le sais pas encore.

Un de mes amis de Cannes est à Paris en ce moment. Il revient d'Italie. Il a vu l'entrée de Victor-Emmanuel à Naples et dit qu'il n'a jamais vu enthousiasme pareil. Cela a produit un très grand effet à Rome, où l'on avait prédit tout le contraire. Les propos de Garibaldi en Sicile sont bien fâcheux. Cependant, les journaux, ici, les prennent plus doucement que je ne m'y serais attendu.

L'affaire du Mexique préoccupe toujours beaucoup. On se plaint fort de la faiblesse de caractère du général et surtout de la coquinerie de nos alliés, les Mexicains de Marquez. Ce sont eux qui ont pillé un de nos convois. Dans ce pays, tout le monde est voleur, et il n'y a que quelques grands hommes qui sont assassins. Notre petite armée est en assez bonne santé sur le plateau; mais la garnison de la Vera-Cruz souffre horriblement de la fièvre jaune.

Adieu, mon cher ami. A bientôt, j'espère. N'enviez pas le dîner que nous avons fait avec le docteur Maure et le professeur Cousin. Ce jour-là, il pleuvait des hallebardes. Prenant en considération les poitrines de Cousin et de miss Lagden, j'ai envoyé une circulaire pour changer le lieu du rendez-vous, et je les ai ajournés chez Véry au Palais-Royal. Or il s'est trouvé, ce que j'ignorais, que Véry est retiré des affaires. A sa place est un autre restaurant. Je m'y suis établi avec mes deux dames et j'ai commandé le dîner. Heureusement, il y avait une fenêtre sur la galerie, par laquelle j'ai fait le guet. Mes convives cherchaient Véry et ne le trouvaient pas. Je suis parvenu cependant à les ramener un à un, à l'exception de Barthélemy-Saint-Hilaire, qui n'avait pas reçu ma lettre et qui s'en était allé bravement à Saint-Germain. Nous avons fait un très mauvais dîner, mais assez gai pourtant.

CIII

Paris, 20 juillet 1862.

Mon cher Panizzi,

Je reçois ce matin votre lettre d'hier. C'est un des avantages de l'irréligion d'avoir des lettres le dimanche.

Je voudrais bien vous laisser en route pour quelques jours, mais je ne sais encore rien de ce que je ferai; je ne sais pas même si je ferai cette mystérieuse expédition dont je vous ai parlé. Vous ne m'avez pas dit si vous voulez vous arrêter en route. Nous avons Tours, Poitiers, Angoulême et Bordeaux. Pour les amateurs de monuments, toutes ces villes-là ont leur mérite, Poitiers surtout.

Le prince Napoléon est enchanté d'avoir un garçon. La princesse est très bien. Elle a l'air d'être prête à recommencer.

Adieu, mon cher Panizzi. Je suppose que Londres commence fort à se dépeupler et qu'il n'y a plus d'autre dame aux pieds de qui vous puissiez me mettre.

CIV

Paris, 29 juillet 1862.

Mon cher Panizzi,

On croit que les actions de notre ami Fould sont en hausse. Des gens qui lui étaient très hostiles lui font la cour maintenant. Joignez à ce symptôme que madame *** paraît être fort en baisse. Il est certain que par un temps aussi chaud, il faudrait avoir le diable au corps pour en vouloir, sans parler des quarante et quelques printemps.

Adieu, mon cher Panizzi. Si vous vouliez faire une pointe à Madrid, on y va maintenant en vingt-huit heures de Bayonne. Mais il n'y a plus personne: 30 degrés Réaumur; pas de taureaux ni de bibliothèque.

CV

Paris, 31 juillet 1862.

Mon cher Panizzi,

J'ai dîné hier à Saint-Cloud. La maîtresse de la maison m'a dit qu'elle désirait beaucoup vous voir et que je devais vous amener dîner chez elle, à moins que cela ne vous plût pas, et qu'elle serait bien aise de vous remercier encore une fois de toutes les attentions que vous avez eues pour elle au British Museum. On dîne à sept heures, en cravate noire. Il n'y a personne que sa mère et les gens de la maison. C'est à vous de voir si vous voulez y aller mercredi. Nous partirions le jeudi suivant. Je vous conte la chose telle quelle, sans chercher le moins du monde à vous influencer. Il se pourrait que vous eussiez quelque chose de bon à lui dire. D'un autre côté, je ne comprends pas plus aujourd'hui que hier votre grande presse de vous voir en rase campagne. L'heure de voiture entre Paris et Saint-Cloud est favorable à la digestion. Si vous me répondez oui avant dimanche, c'est-à-dire si vous m'écrivez demain en recevant ma lettre, ou même si vous m'écrivez samedi, je redîne dimanche, et je lui rendrai votre réponse.

Je ne crois pas un mot de toutes les histoires de brigands et de débarquements faits sous les yeux de la Valette. Il n'est pas homme à laisser faire sans rien dire.

Adieu, mon cher ami; portez-vous bien et venez nous voir le plus tôt que vous pourrez.

CVI

Biarritz, 29 septembre 1862.

Mon cher Panizzi,

J'espère que vous avez fait un bon voyage et que vous n'avez pas eu trop de regrets de votre expédition de la Rune[16]. Il n'a été question que de vous à la ville. L'impératrice me charge de vous dire combien elle a regretté de ne pas vous voir hier matin; mais elle était si fatiguée, qu'elle n'a jamais eu la force de quitter son lit. M. de Varaigne croyait que vous ne partiez qu'à deux heures, et s'excuse de n'avoir pas été vous serrer la main au moment où vous montiez en voiture. J'ai aussi des excuses à vous faire: je suis descendu sur la terrasse, mal rasé et médiocrement culotté, juste pour voir votre voiture trottant en _high style_ le long de l'avenue. Nous attendons de vos nouvelles avec impatience. Sachez que vous avez ici la plus grande popularité parmi les grands et les petits.

[Note 16: Site aux environs de Biarritz, L'impératrice voyageait parfois sous le nom de comtesse de la Rune; c'est sous ce pseudonyme que Mérimée lui a dédié sa nouvelle _la Chambre bleue_.]

Hier au soir, il y a eu une bataille en règle entre Sa Majesté et moi, simplement _de questione romana_. L'affaire a été engagée avant que j'aie eu le temps de me reconnaître et de l'éviter. Elle parlait avec une grande vivacité, mais sans colère. Il me semble que j'ai été aussi ferme que possible mais me maintenant très calme sans rien ménager. On m'a dit que j'avais été convenable.

Point d'honneur; désir de montrer à M. Keller et à pareille espèce qu'on n'a pas peur; désir de montrer à l'Angleterre qu'on ne fait rien sous la pression d'une menace; inquiétude de donner aux rouges une occasion; voilà ses arguments.

J'ai dit qu'on ne devait pas plus céder à des menaces qu'à des prières et des cajoleries hypocrites; qu'il ne fallait jamais prendre le contre-pied de la politique de ses ennemis; que _in medio virtus_; qu'il y avait plus de courage à mépriser des calomnies qu'à se jeter dans l'embarras pour les réfuter; enfin qu'on avait charge d'âmes, qu'on était responsable d'une dynastie et d'un grand pays et que la politique de sentiment ne valait pas mieux que la politique dite (à tort) machiavélique.

La discussion a fini par l'épuisement des gosiers, et il y a eu un grand silence de huit à dix minutes; après quoi, il m'a semblé qu'elle était plus prévenante pour moi qu'à l'ordinaire; évidemment pour me montrer qu'elle n'était pas fâchée. Elle a même demandé à madame de Rayneval si elle croyait que je n'avais pas été blessé. Vous la reconnaissez à ce trait. En un mot, c'est avec la vivacité de son caractère et avec ses préjugés particuliers, par les mêmes considérations que votre _auguste hôte_, qu'elle envisage toute l'affaire.

Je crois que, si les ministres anglais veulent sincèrement l'évacuation de Rome, ils ne l'obtiendront qu'en ménageant des susceptibilités généreuses et, par cela même, plus difficiles à effacer. Vous avez vu ce que peu d'étrangers ont vu, _leur intérieur_, et vous en savez sur leur caractère plus que tous les ministres de l'Europe. Vous pouvez faire beaucoup de bien, je crois, en disant vos impressions. Je ne doute pas qu'à part celle que vous a laissée la montagne de la Rune, elles ne soient excellentes.

Ce matin, j'avais découpé un masque en papier pour le prince impérial. Il est entré dans le salon après le déjeuner, en disant: «Je suis monsieur Panizzi qui revient.»

Nous avons tous plus ou moins des inquiétudes dans les mollets. Un des chevaux est resté malade à Sarre. Ce n'est pas le _vôtre_, mais un de ceux de Sa Majesté. Les marins de Saint-Jean de Luz sont venus rendre visite à l'empereur hier. Cela faisait très bon effet de la terrasse. Il y avait une flotte de vingt bateaux. Vous pouvez penser que cela a fini par un fameux pourboire.

Ce soir, il y a bal. Nous avons fort admiré deux Circassiennes arrivant du Caucase, avec des yeux de gazelle et des cheveux tombant en tresses défaites sur de blanches épaules; très agréable mélange de civilisation et de sauvagerie, promettant de fameux profits pour le consommateur.

Bonsoir; portez-vous bien et recevez les compliments et les regrets de tous les habitants de la villa.

CVII

Paris, 9 octobre 1862.

(Très confidentielle.)

Mon cher Panizzi,

Un mot à la hâte. Nous sommes partis à huit heures et demie de la villa Eugénie hier, et arrivés à Paris à minuit un quart. Nous avons passé assez mélancoliquement les derniers jours. Quatorze personnes, dont Leurs Majestés, ont eu des maux d'estomac, coliques et vomissements la même nuit, à la même heure. Votre serviteur a été des plus maltraités. Hier, tout le monde allait bien, sauf l'impératrice et Piétri, qui souffraient encore un peu.

Il est question d'un grand remue-ménage ministériel. Un de nos amis m'a dit ce matin que, si ce changement avait pour objet de mettre de l'homogénéité dans le cabinet, il y applaudirait de tous ses efforts; mais que, si, comme il le craignait, il en résultait le renforcement du parti clérical, il se proposait de rendre son portefeuille. Je l'approuve complètement pour lui, car il a remis la barque à l'eau et la laisse dans un état excellent. Tous ces hauts et ces bas sont déplorables. Je me prends quelquefois à penser que c'est dans l'espoir d'arriver au bien qu'il commence par le pire. Très mauvais système.

L'impératrice me charge de vous remercier de votre lettre, qui lui a fait grand plaisir. Mesdames de Rayneval et de la Poëze, M. de Varaigne et _tutti quanti_ vous disent mille amitiés.

J'ai copié votre lettre pour qu'elle fût lue plus facilement et aussi pour substituer l'empereur à César, qui aurait pu être pris pour une ironie.

Je vous écrirai demain plus au long au sujet de la conversation de Broadland[17]. Le courrier me presse.

[Note 17: Maison de campagne de lord Palmerston.]

CVIII

Paris, 11 octobre 1862.

Mon cher Panizzi,

L'indisposition dont je vous ai parlé n'a pas eu de suites. Je crois comme vous que nous avons mangé du vert-de-gris. Les cuisiniers jurent leurs grands dieux qu'il n'y en avait pas; mais les symptômes de notre indisposition me semblent concluants. Pour ma part, je suis parfaitement bien, aussi bien que votre cheval, qui, quoi que vous puissiez dire, est un animal vigoureux.

Vous savez quelle est mon opinion sur la question romaine; mais je ne puis m'empêcher d'être surpris qu'un homme aussi fin et aussi pénétrant que lord Palmerston ne connaisse pas mieux les hommes et les choses du continent. C'est le défaut de tous les Anglais. Leur politique est fondée sur l'intérêt du pays, et ils se soucient peu d'être _logiques_. Par exemple, ils trouvent très bien que les Romains veuillent un autre gouvernement que celui du pape, et très mal que les Ioniens en demandent un autre que le leur. Il est de leur intérêt que l'Italie soit libre et unie, ils ne veulent pas lâcher les sept îles, et trouvent le gouvernement du sultan excellent. Je me rappelle encore le beau sang-froid de lord Palmerston, qui, il y a quelques années, me disait que les Druses étaient les plus honnêtes gens du monde. Malheureusement, sur le continent, et surtout chez nous, on ne se gouverne pas par le principe de l'intérêt du pays.

L'empereur le disait fort justement: «La France fait la guerre pour des idées.» Pour ma part, j'en suis bien fâché, mais on ne refait pas le caractère d'une nation. Bien que voltairienne, il est plus que douteux que la France vît avec plaisir, et même de sang-froid, culbuter ce vieil imbécile dont elle se moque aujourd'hui.

Je suppose qu'il n'y ait à Rome qu'une force insuffisante pour empêcher une émeute; que cette émeute eût lieu et que nos gens fussent maltraités, vous verriez toute la nation prendre feu comme pour cette affaire stupide du Mexique. Les Mexicains ont eu la bêtise de ne pas se laisser battre par une poignée de Français; et maintenant il n'y a pas un homme en France qui osât dire qu'il vaudrait mieux traiter avec Juarez que de lui envoyer des coups de canon qui coûtent fort cher.

Croyez qu'il est difficile de retirer toutes nos troupes de Rome; mais cela vaudrait cent fois mieux que de n'y laisser que deux ou trois bataillons. Le premier parti est possible et j'espère qu'il prévaudra; mais le second est ce qu'il y a de plus dangereux. Considérez encore que les fous de Rome peuvent fort bien demander aux Autrichiens de remplacer les Français, et que nous n'aurions pas de trop bons arguments à leur opposer. Si l'Angleterre était disposée à nous seconder dans le cas d'une nouvelle rupture avec l'Autriche, ce ne serait que demi-mal; et l'Autriche, selon toute apparence, ne bougerait pas; mais lord Russell n'a-t-il pas dit que la Vénétie devait appartenir à l'Autriche?

_Votre belle hôtesse_ me disait: «Pourquoi les Italiens, au lieu de prendre Rome, ne prennent-ils pas la Vénétie, qui a encore plus à souffrir que les Romains?» Je sais ce qu'il y a à répondre; mais c'est un argument populaire et qui frappe les masses. Enfin songez qu'il y a en France trente-quatre millions de catholiques assez _coglioni_ pour tenir, sans jamais être allés à la messe, à ce qu'on chante du latin à leur enterrement.

La Valette se loue fort de Montebello, qui, arrivé papiste, s'est converti promptement, voyant à quelles canailles il avait affaire. Dès qu'il y a quelque disposition à l'orage, il enferme les soldats du pape, met la clef dans sa poche, et tout se passe en douceur.

Il se brasse en ce moment quelque chose pour la reconnaissance des États du Sud. Je ne doute pas que la France et l'Angleterre ne soient tout à fait d'accord, et je m'en réjouis, parce que c'est un lien de plus pour leur alliance.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et triomphez d'avoir été proclamé le plus solide écuyer des montagnes.

CXI

Paris, 15 octobre 1862.

Mon cher Panizzi,

Avant-hier soir, à ma grande surprise, j'ai reçu une lettre autographe de _votre hôte_, lequel m'accusait réception de votre lettre. Il me dit _litteratim_:

«Il y aurait bien des choses à répondre, mais je me borne à dire que, lorsqu'un souverain est responsable de ses actes, il doit plus que tout autre rester fidèle à ses engagements et ne pas abandonner son allié qui a compté sur lui.»

Cadmus serait embarrassé. Malheureusement, le craquement ministériel a commencé hier matin. Thouvenel et Persigny ont été remerciés. Voilà qui est fait. Maintenant, ce qui est à faire, c'est de les remplacer et d'en remplacer d'autres encore. Fould, Rouher et Baroche ne veulent pas rester dans un cabinet dont Walewski serait le chef apparent. Billaut est à la campagne, faisant le mort, dit-on; mais il est probable que, s'il y avait une conversion complète, il ne pourrait pas décemment chanter la palinodie au Sénat et au Corps législatif.

On dit à Fould: «Rien n'est et ne sera changé à la politique»; on y ajoute des compliments, on laisse même entendre que, si on recule, c'est pour mieux sauter. Il répond qu'il n'a pas envie de rester avec des collègues pour lesquels il n'a pas de sympathie, qui naguère lui ont joué de mauvais tours; qu'il ne veut pas avoir l'air de s'associer à une politique qu'à tort ou à raison, on croira opposée à celle qu'il soutenait, etc., etc., etc. Votre _hôte_ et votre _hôtesse_ semblent déterminés à faire les plus grands efforts pour le retenir jusqu'à présent, et il paraît décidé.

L'ami d'Antonio[18] a été hier dîner à Saint-Cloud, où il a trouvé la maîtresse de la maison encore souffrante du vert-de-gris, peut-être encore plus de la crise actuelle. Il a fait vos commissions à _monsieur_, à _madame_ et au _petit_, qui a demandé de vos nouvelles, comme papa et maman. On a été on ne peut plus gracieux pour l'ami d'Antonio, mais on n'a parlé que d'histoire ancienne.

[Note 18: L'ami d'Antonio (Panizzi), c'est-à-dire Mérimée lui-même.]

Quand on s'est retiré, la maîtresse de la maison a couru après lui et l'a chargé de dire à Fould de venir lui parler, et de ne rien faire sans lui parler. Je crains un peu pour Fould des séductions de ce genre. Je vais aller aux nouvelles, et je ne fermerai ma lettre qu'après avoir vu Fould ou Persigny.

Au milieu de tout ce tracas, il serait fort hasardeux de faire des prédictions; mais, comme je ne suis pas encore infaillible, vous n'êtes pas forcé d'y croire. Je suis convaincu (ce que je ne pourrais vous expliquer que si j'étais au British Museum avec votre table entre nous), je suis convaincu que les intentions, telles qu'on vous les exposait il y a quinze jours, ne sont pas changées; qu'on prend un chemin de traverse; mais à mon avis ce chemin est très dangereux. S'il n'y a pas d'embourbement, la conclusion sera peut-être plus prompte et dans le sens que nous désirons. Mais cela n'est pas une raison pour que les cochers s'y engagent, voyant très clairement les fondrières et fort obscurément le but qu'on veut atteindre. Je regarde encore comme possible un raccommodage général; mais ce qui est certain, c'est que le cabinet Walewski ne peut durer.

On prétend que la reine de Naples est entrée dans un couvent et demande la résolution de son mariage, qui n'aurait jamais été _consommé_, dit-elle. Toutes ces vieilles dynasties finissent par l'impuissance. A quoi sert de descendre de Henri IV?

Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons le projet d'aller vendredi manger une bouille-abaisse à Marseille, et d'installer _inter pocula_, les bateaux de l'Indo-Chine.

_P. S._ Tout est rarrangé, ou plutôt il y a suspension dans la crise. Thouvenel seul s'en va. Persigny reste et tous les autres. Cela me semble une triste combinaison; c'est remettre à six semaines ou un mois une bataille décisive, avec moins de chances de la gagner.--C'est Drouyn de Lhuys qui remplace Thouvenel. C'est du gâchis légitimiste et papalin!

CX

Paris, 15 octobre 1862.

Mon cher Panizzi,

Ce matin, M. Fould est allé voir notre _hôte_ et notre _hôtesse_, et leur a dit tout ce qu'il avait sur le coeur. _Monsieur_ disait qu'il ne voulait rien changer à sa manière de faire, qu'il n'y avait pas lieu de le quitter, et qu'avant trois mois il aurait mené à bonne fin la question embarrassante. Il se plaignait qu'on l'abandonnât et qu'on n'eût pas confiance en lui.

D'ailleurs, _madame_ et _lui_ n'ont rien épargné pour retenir les trois qui voulaient partir. De son côté, Walewski avait embouché la trompette et avait annoncé qu'il allait mettre au _Moniteur_ un petit entre-filet qui promettrait à notre saint-père Rome et la protection impériale à toujours. Après d'assez longs débats, pendant lesquels il y a eu de dures vérités dites, on s'est mis à capituler. Des trois qui voulaient s'en aller, il y en avait deux, Rouher et Baroche, qui ne demandaient qu'à rester. On leur a présenté cette combinaison, qu'il n'y aurait que Thouvenel remplacé, et que Persigny resterait, que rien ne serait changé à la politique et qu'on serait amis comme devant.

Sur cette belle invention, la paix s'est faite. Nous avons cherché noise à notre ami à cette occasion. Il se défend en disant qu'en restant il empêche un grand mal; que, s'il ne renverse pas ses ennemis, du moins il les empêche de gagner la bataille.

Le côté bouffon, c'est de voir qu'on renvoie un homme d'esprit pour le remplacer par un pédant; un homme dévoué à la dynastie par un légitimiste qui, il y a quelques années, renvoyait le brevet de sénateur avec dédain. Le plus drôle encore, c'est que MM. Fould, Rouher et Baroche insistent pour conserver Persigny, dont ils ont mille fois demandé le changement, et qu'ils ne veulent aujourd'hui garder qu'afin de ne pas paraître tout à fait opprimés.

Je crois que l'effet produit sera détestable. Tout le monde perd en considération; de tous les côtés, il y a faiblesse. Notre aimable _hôtesse_ se fait un tort immense et se livre à des gens qui la trahiraient demain, ou qui la conduiraient dans un précipice. Tout cela est parfaitement bête et triste. Nous allons voir comment Drouyn de Lhuys va débuter. Il n'est pas impossible que la bataille recommence sous très peu de jours.

Adieu; je n'ai pas eu le temps de venir écrire cela avant le courrier.

CXI

Marseille, 19 octobre 1862.

Mon cher Panizzi,

Tout ce que vous dites est parfaitement vrai, et le grand malheur de l'affaire, c'est que personne n'y gagne, au contraire tout le monde s'y amoindrit, depuis le directeur du spectacle jusqu'aux acteurs.

Outre les considérations que je vous ai dites et qui ont influé sur la détermination de M. Fould, il y en a encore d'autres assez importantes. Le commerce et les gens d'affaires, qui ont grande confiance en lui, l'ont supplié de rester, protestant que sa retraite causerait des catastrophes terribles. D'autre part, il était à craindre que ses collègues, qui l'avaient soutenu jusqu'à un certain point, ne le lâchassent lorsqu'une transaction quelconque aurait été proposée.

Ici, cette péripétie a paru encore plus extraordinaire qu'à Paris, parce qu'on ne savait rien des disputes qui l'ont précédée, et l'effet a été des plus mauvais. Ce qui me fâche le plus, c'est qu'on en rend responsable notre aimable _hôtesse_, et je ne doute pas qu'on ne lui attribue dorénavant tout le mal et toutes les fautes qui se feront.

M. de Persigny, qui est parfois éloquent et toujours passionné, a dit les choses les plus fortes à cette occasion. «Vous vous laissez gouverner comme moi par votre femme; moi, je ne compromets que ma fortune et je la sacrifie pour avoir la paix, tandis que vous, vous sacrifiez vos intérêts, ceux de votre fils et le pays tout entier. Vous faites croire que vous avez abdiqué, vous perdez votre prestige et vous découragez tous les amis qui vous restent et qui vous servent fidèlement.» On dit que cette sortie n'a pas été mal reçue et qu'elle a fait une assez grande impression.